‹ Collection de lettres [ed. by A.C. Quatremère de Quincy]Chapitre 4 sur 28 · PAVILLON · texte numérisé non relu

PAVILLON

De Rome, le 19 février 1639.

Monsieur, j'ai reçu la lettre du Roi, avec celle de Monseigneur de Noyers, celle de M. de Chantelou et la vôtre. L'une et l'autre m'ont fait connaître apertement le bon prédicament auquel vous m'avez mis avec tous; et véritablement l'honneur, les caresses et les offres que l'on me fait sont trop grands pour le peu de mérite que fai. Mais puisque le Dieu de la bonne fortune le veut ainsi, l'on ne saurait me tant faire de bien que je ne l'endure. Je me suis donc résolu de me partir d'ici , comme vous savez , pour aller servir mon prince. Ce que j'aurais fait incontinent le beau temps venu; mais après avoir considéré diligemment toutes mes affaires , j'ai trouvé qu'il ra'est impossible de faire mon voyage plutôt qu'à l'automne prochain. Vu, outre mes autres affaires, que j'ai trois ou quatre tableaux commencés, sans parier de celui de M. de Chantelou , lesquels il faut que je finisse, étant tous pour des personnes de considération , avec qui je veux

lO LETTRES

en sortir honnêtement, comme avec tous mes amis de par deçà, désirant d'en conserver Famitié et la bienveillance. J'en écrirai à M. de Noyers; mais je vous supplie de le prier encore, vous, d'avoir un peu de patience , et de considérer que la délibération mienne et ses commandements sont venus comme à l'imprévu, étant déjà engagé dans les présentes affaires. Je vous supplie au reste de me dire comme il vous semble que je m'aie à gouverner envers M. de Chantelou , touchant son tableau. Il sera fini pour la micarême ; il contient , sans le paysage , trente - six ou quarante figures, et est, entre vous et moi, un tableau de cinq cents écus comme de cinq cents testons. Me trouvant son obligé maintenant, je désirerais le reconnaître; mais de lui en faire un présent , vous jugerez bien que ce serait (les libéralités qui me seraient malséantes. J'ai donc résolu de le traiter comme homme à qui je suis obligé : et puis quand je serai de par delà, je saurai fort bien le reconnaître mieux. Accommodez donc l'affaire avec lui comme il vous semblera à propos. J'en désirerais avoir deux cents écus d'ici , faisant compte de lui en donner cent et plus : toutefois qu'il fasse ce qu'il lui plaira. Car quand je lui écrirai , je ne lui parlerai d'autre chose , sinon que son tableau est fini , et qu'il ordonne ce que j'en aurai à faire , et à qui je le dois consigner, pour lui faire tenir. Vous me

DE POUSSIN. I f

feriez slussi un grand plaisir , si vous pouviez savoir à quoi l'on m*y veut employer, et quel dessein a M. de Noyers de faire rechercher dans ce pays ici tant de peintres, sculpteurs, et architectes : mais je ne voudrais pas qu'un autre que vous sût ma curiosité.

Les choses que vous me demandez , comme Tàzur et les autres choses , je vous les porterai , Dieu aidant.

En la lettre que M. de Noyers ma écrite, touchant mes conditions , il en a oublié une qui est principale; car outre le voyage et les gages, il ne parle point du paiement de mes œuvres. Je crois bien qu'il l'entend ainsi; mais étant resté en doute , je n'oserais en parler qu'à vous seul. C'est pourqiipi je vous prie de tout mon cœur de m'écrire secrètement , comme vous croyez qu'il l'entend. Du reste toute mon affaire va bien ; mais quand j'ai eu pensé au choix* que me donne ledit M. de Noyers , d'habiter à Fontainebleau ou à Paris, j'ai choisi la demeure de la ville, et non pas celle des champs, où je vivrais déconsolé. C'est pourquoi vous prierez de ma part notre dit seigneur, qu'il lui plaise me faire ordonner quelque pauvre trou , pourvu que rfC sois auprès de vous.

Du reste, je m'en vais mettre la main k la plume pour remercier M. de Noyers et notre bon ami M. de Chantelou, pour qui je travaille avec

grand amour et soin , et crois , Dieu aidant, qu'il sera content de mon fait. Je vous suis au reste obligé pour toute ma vie.

jP. s. Deux ou trois mois devant que de partir , je vous écrirai de plusieurs choses , et qui je mènerai avec moi , car plusieurs s'offrent.

J'écrirai aussi à Monseigneur de Noyers, pour toucher un peu de quibus pour mon voyage. Du reste , commandez ici et vous serez servi.

Dieu vous maintienne en prospérité , jusqu'à ce que vous en soyez las.

Vous devez avertir Monseigneur de Noyers, pour son honneur , touchant les peintres italiens que l'on mande pour aller en France, qu'il n'y en fasse point aller de 'moins suffisants que les Français qui y sont; car j'ai bien peur que les bons, n'y aillent pas, mais quelques ignorants à l'égard desquels les Français s'abusent assez grossièrement : et Dieu veille à ce qu'au lieu d'y faire connaître la vraie peinture, il n*arrive tout le contraire. Ce que je dis , c'est en homme de bien ; car je çonnois fort bien ce qu'il y a en son sac.

DE POUSSIN. l3

A MONSEIGNEUR DE NOYERS

CONSEILLER DU ROI EN SON CONSEIL d'ÉTAT ET PRIVE, SECRETAIRE DE SES COMMAJTDEMENTS ET SURINTEN- DANT DE SES MAISONS ROYALES; Cn CoUF.

De Riune , le ao féyrier xôSg.

Monseigneur, après^avoir considéré Texcellence de vos vertus et votre grande qualité , j'étais pour implorer l'aide de quelque homme bien disant , n'osant de moi-même, pour le plus grand respect que je vous porte , vous écrire la présente , ainsi mal polie et rude comme elle est. Mais à la fin j'ai pensé que ce n'est pas ce que vous attendez de moi, qui fais profession de choses muettes; outre que j'ai pensé aussi qu'en l'appareil des magnifiques tables des grands seigneurs , quelquefois entre les délicates viandes, se peuvent bien entremêler quelques fruits rustiques et agrestes, non pour autre que pour leur forme extraordinaire. Les susdites choses et la confiance que j'ai eue en votre bénignité m'ont poussé à vous écrire ce peu de mots, non que par iceux je puisse faire entendre les extrêmes obligations que je dois 4 votre infinie bonté. Car elles sont telles, que je n'ai jamais osé désirer les biens que

l4 LETTRES

je reçois de votre libérale main , ni même osé espérer tant d'honneur que de me voir fait digne par votrd grâce de servir le plus grand et plus juste roi de la terre. Mais puisqu'il a plu à votre bonté de me faire cet honneur, je tâcherai au moins de ne diminuer en rien' là bonne opinion en laquelle vous m'avez, et quand et quand je tâcherai de me montrer aussi obéissant que mon devoir le requiert, en faisant toute sorte de diligence pour me mettre en chemin de vous aller servir. J'espère , s'il plaît à Dieu f que ce sera l'automne qui vient; et n'eusse manqué de partir incontinent , si ce n'eût été pour ne pas perdre la bienveillance de tant d'honnêtes gens qui, par mon absence même , vont être chargés de là protection de ce que j'ai de plus cher en ce monde. Vous me concéderez donc. Monseigneur, encore cette grâce, s'il vous plaît, de demeurer ici ce peu de temps, pour pouvoir donner satisfaction à mes amis. Que s'il vous plaît d'ordonner autrement, pourvu que j'en aie le moindre signe du monde, je n'aurai égard à autre chose qu'à vous obéir comme à mon maître et bienfaiteur , devant qui je m'incline dévotieusemént, et prie Dieu de tout mon cœur qu'il lui plaise vous combler de tous les biens désirables.

Page 1