‹ Collection de lettres [ed. by A.C. Quatremère de Quincy]Chapitre 3 sur 28 · NICOLAS POUSSIN · texte numérisé non relu

NICOLAS POUSSIN

A M. LE COMMANDEUR CASSIANO DEL m POZZO (i).

Vous regarderez peut-être comme une indiscrétion et une importunité de ma part, qu'après avoir reçu de votre maison tant de témoignages d'intérêt, je ne vous écrive jamais sans vous en demander de nouveaux. Mais persuadé que tout ce que vous avez fait pour moi procède de la bonté , de la noblesse de votre cœur , naturellement compatissant, je m'enhardis à vous écrire la présente, ne pouvant point venir vous saluer à cause d'une incommodité qui m'est survenue, pour vous supplier instamment de m'aider en quelque chose. Je suis malade la plupart du

(i) Cette lettre est une traduction de la première de celles que Bottari a publiées dans son recueil. Elle n'y porte point date ; mais la peinture que Poussin y fait de sa position , autorise à penser qu'elle est la plus ancienne de toutes celles que nous possédons.

temps, et je n'ai aucun autre revenu pour vivre que le travail de mes mains.

J'ai dessiné l'éléphant dont il m'a paru que V. S. avait envie , et je lui en fais présent. Il est monté par Annibal et armé à l'antique. Je pense tous les jours à vos dessins, et j'en aurai bientôt fini quelqu'un.

Le plus humble de vos serviteurs

A M. DE CHANTELOU

De Rome, le i5 janvier i638 (i).

Monsieur, plût à Dieu n'avoir point de si légitimes excuses à vous faire comme les miennes. Peu de temps après avoir fait résolution de finii* votre tableau , même y ayant déjà fait quelques figures'^ un mal de vessie, auquel je suis sujet, de quatre ans en çà, m'a travaillé de. manière , que., dès lors jusqu'à présent, j'ai été entre les mains des médecins et chirurgiens, tourmenté comme un damné : grâce à Dieu , je me porte mieux, et j'espère que la santé me reviendra

(i) Le manuscrit que nous publions porte i638; mais nous croyons qu'il y a ici une erreur de copiste, et que la date était 1689.

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comme devant. Mais il faut que je die, que la mélancolie que j'ai prise de ne pouvoir suivre la bonne volonté que j'avais d'achever votre tableau , m'a fait plus de mal que nulle autre chose : pensant toujours à la promesse que je vous avais faite , et m'en voyant empêché , j'ai voulu désespérer. Mais, maintenant, je me sens revenir le désir, plus grand que jamais, de vous servir; je m'en vas donc poursuivre , sans perdre une heure de temps.

Pour la résolution que Monseigneur de Noyers désire savoir de moi, il ne faut point s'imaginer que je n'aie été en grandissime doute de ce que je dois répondre : car après avoir demeuré l'espace de quinze ans entiers en ce pays -ci, assez heureusement, mêmement m'y étant marié, et étant dans l'espérance d'y mourir , j'avais conclu en moi-même de suivre le dire italien : . Chi sta bene non si muove. Mais après avoir reçu une seconde lettre de M. Lemaire, à la fin de laquelle il y a une note de votre main , qui dit : Je me suis troui^é à la clôture de cette lettre ^ de laquelle f ai donné une partie de la matière y etc.; j'ai été fortement ébranlé, mêmement* je me suis résolu à prendre le paï'ti que l'on m'offre , principalement pour ce que j'aurai par-delà meilleure commodité de vous servir, monsieur, vous à qui je serai toute ma vie étroitement obligé.

Nicolas POUSSIN.

P. S. Monsieur, je vous supplie, s'il se présentait la moindre difficulté en l'accomplissement de notre affaire , de la laisser aller à qui la désire plus que moi ; car , à la fin , tout autant peux-je servir ici le Roi , Monseigneur le Cardinal , Monseigneur de Noyers et vous, comme de là aussi bien. Ce qui me fait promettre, est eu grande partie pour montrer que je suis obéissant. Mais, cependant, je mettrai ma vie et ma santé en compromis, pour la grande difficulté qu'il y a à voyager ma'mtenant, outre que je suis malsain : mais enfin je remettrai tout entre les mains de Dieu et entre les vôtres. J'attends votre réponse.

LETTRE DE SA MAJESTÉ LOUIS XIII , AU SIEUR POUSSIN (i).

Cher et bien-amé , nous ayant été fait iin rapport par aucuns de nos plus spéciaux serviteurs, de l'estime que vous vous êtes acquise, et du rang que vous tenez parmi les plus fameux et les plus excellents peintres de toute l'Italie, et désirant.

(i) Cette lettre est tirée de Touvrage de Félibien, intitulé : Entretiens sur les vies et les ouvrages, etc., in- 4®, tome II, pag. 33a.

à rimitation de nos prédécesseurs , contribuerautant qu'il nous sera possible à Tornement et décoration dé nos maisons royales, en appelant auprès de nous ceux; qui ex;cellent dans les arts, et dont la suffisance se fait remarquer dans les lieux où il$ semblent les plus chéris, nous vous faisons cette lettre pour vous dire que nous vous avons choisi et retenu pour l'un de nos peintres oirdinaires, et que nous voulons dorénavant voua employer en cette qualité. A cet effet, notre intention est que, la présente reçue, vous ayez à vous disposer à vienir par deçà, où les services que vous nous rendrez seront aussi considérés que vos œuvres et votre mérite le sont dans les lieux où vous êtes ; en donnant ordre au sieur de Noyers, Conseiller en notre Conseil d'état. Secrétaire de nos commandements , et Surintendant de nos bâtiments, de vous faire plus particulière-^ ment entendre le cas que nous faisons de vous, et le bien et l'avantage que nous avons résolu de vous faire. Nous n'ajouterons rien à la présente , que pour prier Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

Donné à Fontainebleau, le 18 janvier lôSg,

ij:ttre de m. de noyers,

A M. POUSSIN (i).

Kfiel , 14 janTier i63g.

Monsieur, aussitôt que le roi m'eut fait l'honneur de me donner la charge de Surintendant de ses bâtiments , il me vint en pensée de me servir de l'autorité que sa majesté me donne, pour remettre en honneur les arts et les sciences; et^ comme j'ai un amour tout particulier pour la peinture, je fis dessein de la caresser comme une maîtresse bieii-aimée, et de lui donner leà prémices de mes soins. Vous l'avez su par vos amis qui sont de deçà , et comme je les priai de vous écrire de ma part que je demandois justice à l'Italie, et que du moins elle nous fîf" restitution de ce qu'elle nous retenait depuis tant d'années, attendant que, pour une entière satisfaction, elle nous donnât encore quelques-uns de ses nourrissons. Vous entendez bien que par là je voulais demander M. Poussin et quelque autre excellent peintre italien. Et, afin#de faire connoître aux uns et aux autres l'estime que le Roi fait de votre personne, et des autres hommes

(i) Cette lettre a été également donnée par Félibien, tome II , pag. 33o.

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rares et vertueux comme vous, je vous fais écrire, ce que je vous confirme par celle-ci, qui vous servira de première assurance de la promesse que l'on vous a faite, jusqu'à ce qu'à votre arrivée je vous mette en main les brevets et les expéditions du Roi : que je vous enverrai mille écus pour les frais de votre voyage ; que je vous ferai donner mille écus de gages pour chacun an, un logement commode dans la maison du Roi, soit au Louvre , à Paris , soit à Fontainebleau , à votre choix; que je vous le ferai meubler honnêtement pour la première fois que vous y logerez , si vous voulez, cela étant à votre choix; que vous ne peindrez point en plafond, ni en voûtes, et que vous ne serez engagé que pour cinq années, ainsi que vous le désirez, bien que j'espère que, lorsque vous aurez respiré l'air de la patrie, difficilement la quitterez-vous.

Vous voyez maintenant clair dans les conditions que l'on vous propose, et que vous avez désirées. Il reste à vous en dire une seule, qui est, que vous ne peindrez pour personne que par ma permission ; car je vous fais venir pour le roi et non pour les particuliers. Ce que je ne vous dis pas pour vous exclure de les servir ; mais j'entends que ce ne soit que par mon ordre.

Après cela, venez gaiement, et soyez assuré que vous trouverez ici plus de contentement que vous ne vous en pouvez imaginer.

De noyers.

A M. DE CHANTELOU

De Rome , le xg de février 1639.

Monsieur , je ne saurais par où commencer à vous témoigner comme je me sens votre obligé ; je ne pourrais jamais l'exprimer, quand même ce serait mon métier que de bien dire. Cela est cause que je désire extrêmement d'être plus proche de vous, afin d'avoir plus de commodité de vous faire voir mes sentiments. Mais je me consolerai cependant de ce que la nécessité me retient ici, en m'employant à un échantillon de ce que je voudrais faire pour vous, et ne dirai autre, sinon qu'après avoir eu la lettre du Roi et celle de Monseigneur de Noyers, je n'ai pensé à autre chose qu'à me partir et obéir promptement; mais à mon grand regret, je suis contraint d'attendre à l'automne prochain. Que si Dieu me le permet, je me mettrai en chemin, pour jouir du bonheur de voir et servir mon Roi et mes bienfaiteurs ; et vous suppliant , monsieur , de me continuer votre bienveillance , je demeurerai éternellement votre très-humble serviteur.

P, S. Il vous plaira m'ordonner à qui je dois consigner votre tableau de la Manne, afin de vous le faire tenir sûrement. Il sera fini pour la mi-carême.

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