TOME Il
armée, et qui lui sert de soc, a la même forme et les mêmes dimensions que celui de la bêche la plus répandue en Europe. On trouve dans Pline les traces d’une charrue dont le soc avait la forme d’une bêche; c’est celle dont se servaient les anciens Gaulois qui habitaient le Véronais. Cuspidis effigiem palæ habet. P1., 1.18, c. 16, 4 48.
Les auteurs du Grand Voyage d'Egypte disent que la charrue des environs de Rosette est garnie d’un soc fait en forme de bêche.
Après avoir trouvé le moyen de substituer la charrue au pic, à la pioche, au hoyau et à la bêche, instrumens manuels de labourage, les hommes conservèrent sans doute pendant un long espace de temps ces charrues primitives, quoique très-imparfaites; car nous les retrouvons encore en usage dans presque toutes les contrées du monde. On reconnut cependant qu’en déchirant la terre et en la soulevan, au lieu de la verser sur les côtés, on ne remplissait pas toutes les conditions nécessaires à un bon labour : on imagina alors les versoirs, que nous retrouvons dans l'antiquité. Il est vrai que les anciens monumens de sculpture ou de peinture n’en laissent paraître aucun indice, ou du moins des indices très-incertains. Virgile décrit le versoir dans le vers suivant :
Binæ aures duplici aptantur dentalia dorso.
Palladius parle de la charrue à versoir, qu'il désigne sous le nom d’aurita. L. 1. tit. 43, et il ajoute qu’on l’employait dans les pays de plaines. La première idée fut de fixer sur le sep deux chevilles qui renverseraient sur les côtés la terre soulevée par le soc. On retrouve encore aujourd'hui l'usage de cette espèce de versoir dans plusieurs contrées, etle plus généralement en Espagne. Nous donnerons comme exemple de ce genre de construction la charrue du royaume de Valence ( fig. 35), qui est remarquable sous d’autres rapports, ainsi que nous l’exposerons plus bas.
Il est certain que le versoir dont les Romains faisaient usage n'était pas de simples chevilles,
mais bien des planches ou pièces de bois disposées comme elles le sont dans l’araire des pays méridionaux. On s'en servait principalement pour recouvrir la semence, pour former les sillons en ados, et pour tracer les rigoles qui devaient favoriser l'écoulement des eaux pluviales. Cum-tabellis additis ad vomerum simul et satum frumentum operiunt in porcis, et sulcant fossas, quo pluvia aqua delabatur.
Varron.
Les deux dernières pièces qui devaient compléter le système de la charrue, telle que nous l'avons aujourd'hui, étaient les roues et le coûtre.
La charrue à roues était d’une invention moderne du temps de Pline, qui en attribue la découverte aux habitans de la Gaule cisalpine.
Non pridem inventum in Rhætia Galliæ, ut duas adderent ali rotulas, quod genus vocant planorati.
Virgile paraît avoir connu cette charrue, en usage dans le pays où il était né; du moins il semble l'indiquer par ce vers des Géorgiques :
Stivaque quæ cursus à tergo torqueat imos ;
et cette opinion est énoncée par Servius, son commentateur.
Les monumens de l'antiquité parvenus jusqu’à nous ne nous offrent, à ma connaissance, que quatre ou cinq exemples de charrue à roue, et on les trouve chez les Grecs. La première (fig. 36) représente un prêtre qui exécute la cérémonie du labourage; elle n’est composée que d’un soc et de deux manches presque verticaux. La flèche est remplacée par des traits attachés au collier des bœufs. Le soc est fixé à l'axe des roues, et pourrait se baisser ou se lever, selon le plus ou moins d'entrée qu'on voudrait lui donner. Ce genre de charrue , remarquable par sa simplicité, serait susceptible de trouver un heureux emploi, par l'addition d'un coûtre, et au moyen ques aulres modifications.
La seconde charrue (fig. 37 ) a été publiée
de quel-
par Caylus, t. 5, pl.83,n°6, de son ARécueil d’antiquités. Elle est composée d'une bêche ou d’une houe à deux manches, et d’un âge soutenu par un avant-train. Cet habile antiquaire pense que le travail de la pierre d’après laquelle il a donné ce sujet, appartient à un artiste romain. Les imperfections du dessin lui ont fait porter ce jugement. Il paraît cependant que les Romains ne connaissaient pas le coûtre que nous adaptons à nos charrues, tandis que cette figure en donne parfaitement la forme et la position.
Onle retrouvesurnnepierreantiquegrecque qui ne diffère de la première que par le soc qui est plus étroit, et les manches plus écartés à leur base, et qui n’a pas de soc. (Voyez fig. 38.)
Je suis porté à croire que les Romains ne connaissaient pas notre coûtre, parce qu’on ne le voit sur aucune de leurs anciennes moulures ou sculptures; ce qui n'aurait pas lieu s’il eût été connu; d'autant plus que cette partie de la charrue est caractéristique et se prête aux effets de l’art. En second lieu, il est à remarquer que le mot culter ne se rencontre dans aucun des anciens auteurs qui ont parlé d'agriculture, excepté dans Pline, où certainement il n’a pas la signification que lui donnent les interprètes. Voici le passage de Pline que je citerai en entier, puisque mon sujet me conduit à parler de la forme des socs chez les Romains, autre sujet qui n’a pas été bien compris : Ÿ’omerum plura genera : culter vocatur, prædensam, priusquam proscindatur, terram secans, futuris sulcis vestigia præscribens, incisuris quas resupinus in arando moderat vomer. Alterum est genus vulgare, rostrati veclis. Tertium in solo facili, nec toto porrectum dentali, sed exigu& cuspide in rostro. Latior hæc quarto generi, et acutior in mucronem fastigiata, codemque gladio scindens solum, et acie laterum radices herbarum secans. Je traduis ainsi ce passage : « Il y a plusieurs espèces de socs : » le soc à couteau porte un tranchant, qui, » ouvrant une terre tenace avant qu'elle ne » soit déchirée, trace la limite que doivent
» avoir les sillons, tandis que le soc propre- » ment dit coupe la terre horizontalement.
» Une autre espèce de soc, la plus commune, » est munie d’une queue en forme de levier.
» Le troisième, usité dans les terrains légers, » ne s'adapte qu’à une partie du sep, et se ter- » mine par une courte pointe. La quatrième » espèce présente une forme plus large et plus » allongée , très-aiguë vers sa pointe, qui pé- » nètre dans le sol, et qui coupe de son tran- » chant les racines des plantes. »
Les traducteurs et les interprètes ont distingué dans ce passage le coûtre du soc, et ont formé deux parties bien différentes d’un seul et même objet; cequi est évidemment contre le sens et contre l'énoncé de l’auteur. Pline annonce qu'il va décrire les diverses espèces de socs, vomierum plura genera. I] range dans la
. première classe le vomer culter, ou soc à couteau, dont on faisait usage de son temps, ainsi que cela se pratique encore dans les états romains. (Por. la fig. 39.) Ce soc a la forme d'un triangle dont l'un des côtés présente une ligne courbe, tandis que le côté opposé, situévers la terre qui doit être labourée, est surmonté d’une saillie en forme de couteau. Elle commence vers la pointe du soc, et s'élève insensiblement jusqu’à la hauteur de 8 à 10 d. m.
(31 po.) Tel devait être le vomer culter de Pline, ou soc à couteau, qu’on retrouve encore dans l’ancien Latium, malgré les changemens qu'a apportés dans la culture de ce pays la domination successive des barbares.
On en voit même des traces dans Les charrues auxquelles on adapte quelquefois un coûtre ordinaire. Si le coûtre romain ne fendait pas la terre à une grande épaisseur, il facilitait au moins le renversement du sol enlevé par le soc, et remplaçait avec quelque avantage notre coûtre, inconnu aux Romains. La seconde espèce de soc décrite par Pline est celle dont la partie triangulaire en fer de lance, que les Romains désignaient sous le nom de rostrum, était munie d’une longue queue ou levier. Ce soc, qui était le plus commun du temps de
Pline, se trouve dans plusieurs charrues mo dernes, mais d'une manière plus marquée dans l’une de celles du royaume de Valence ( fig. 53 et 40). Son levier A a plus de 6 d. m. (22 po.) de long, et le rostrum B 2 Y, (9 po.). Je reconnais la troisième espèce soit dans un soc que j'ai trouvé à Volterra, soit dans un instrument analogue découvert dans une ville romaine située près de Saint-Didier. Le premier soc (/ig. 41) a en longueur 2 d. m. (7 po.'/.) dans la courbure de ses rebords; la partie anguleuse À, qui est le rostrum de Pline, en a 1 ”, (5 po. 7 ). La largeur est de 12 c. m., et l’épaisseur de 17 m. m. (8 lig.) Le trou qui servait à le fixer sur le sep a 3 c. m. (13 lig.). Le second soc (/ig. 42) a une longueur de 10 c. m. (3 pi. 1 po.) depuis l'extrémité A, où l’on aperçoit une fente, jusqu’au rebroussement des côtés. La partie intermédiaire en a 13 (4 po. i.), et la partie triangulaire ou le rostrum B en a 12 (4 po. ”.). Sa plus grande largeur est de 11 c. m. (4 po.). Les rebords ont 2 ou 3 c. m. (9 ou 13 lig.) d'élévation. Le passage de Pline convient parfaitement à l’un ou l'autre de ces deux socs. Il a parlé dans la description du précédent soc d’une queue qu'il désigne sous le nom de levier, pour indiquer une longueur pareiïlle à celle du sep; il dit ici : Nec totum porrectum dentali, pour exprimer un soc qui n'est adhérent qu’à l'extrémité du sep : passage que je ne trouve bien exprimé nulle part. La quatrième espèce de soc dont parle Pline me paraît convenir parfaitement à celui de laraire romain qui a été figuré en perspective (fig 28), et que je donne ici vu de face (fig. 43). En effet il a une lameallongée, large à sa base, aiguë vers sa pointe, et tranchante sur les côtés.
Pline, en décrivant la charrue à roues des Gaulois Rhétiens, dit que son coûtre avait la forme d’une bêche. Cetle cinquième espèce de soc pouvait avoir de l’analogie avec celui qui a été représenté aux figures 32 et 37, ou ressemblait à un soc à levier dont la lame présenterait une certaine largeur à son extrémité.
La dernière partie de la charrue dont il me reste à parler dans cette dissertation sur les instrumens aratoires des anciens peuples, est celle qui compose l’âge, et que les auteurs romains désignent sous le nom de buris. Nous allons chercher à fixer la signification de ce mot qui nous paraît généralement avoir été mal entendu. Un des anciens commentateurs de Virgile définit ainsi ce mot : Buris, pars aratri curva. Mais cette définition ne dit rien, car les âges sont courbes dans presque toutes les charrues. M. Monge, dans les deux savans mémoires sur les instrumens d'agriculture des anciens qu'il a publiés dans les recueils de l'Institut, et dont j'ai profité pour ce travail, dit que Virgile désigne par le mot de buris un morceau de bois plié comme un genou, qui forme à la fois une partie du timon et une partie du sep. Voici le passage du poète latin :
Continuo in silvis magnd vi reflexa domatur In burim et curvi formam accipit ulmus aratrt. Huic a stirpe pedes temo protentus in octo.
Virgile conseille aux cultivateurs de ployer avec force l’ormeau qui croît dans les forêts, et de lui donner la forme courbe que doit avoir cette partie de la charrue qu'il désigne sous le nom de buris. Il n’est pas question ici de coudure, ni d'une simple courbure telle qu’on la voit dans un grand nombre de charrues, à l’extrémité de la flèche qui s’ajuste sur le sep. Le mot buris indique un âge de forme demi-circulaire À qui se lie par l’une de ses extrémités B au sep, et qui s'attache de l’autre à la flèche C ou timon, comme on le voit dans une charrue du royaume de Valence, dont la représentation a été donnée sous la figure 35.
Le mot Auic se rapporte à buris, et non pas à aratri, ainsi que l'explique Servius; car Virgile dit qu’il faut ajouter à l'extrémité de l’âge recourbé, Auic a stirpe, une flèche ou un timon long de huit pieds, ainsi qu’on le voit dans la charrue du royaume de Valence, qui semble avoir été sous les yeux du poète, lorsqu'il en
faisait la description dans ses beaux vers. L'âge recourbé de cette charrue A B, qui a 17 d. m. (5 pi: 3 po.) de long, se joint par un lien à l’extrénité inférieure de la flèche G. Cette dernière, qui a 23 d. m. (7 pi.) de long, se fixe par son autre extrémité D au joug des animaux. Il est à remarquer que la longueur quej'aitrouvée à cette pièce diffère peu sensiblement de celle que Virgile indique; car le pied romain antique, je parle de celui que j'ai mesuré au Capitole de Rome, a exactement 29 c. m.
(10 po. 9 lig.); ce qui donne, pour 8 pieds, 236 c. m. La flèche de la charrue de Valence ayant une longueur de 230 c.m., la différence ne se trouve être que de 6 c. m.
Ce genre de construction prouve la sagacité des Romains, qui donnaient à l’âge de leurs charrues une forme courbe, afin que son extrémité B se trouvant placée à peu de distance du soc, et dans la ligne directe du tirage, leur charrue éprouvât moins de frottement, et que les animaux eussent moins de résistance à vaincre. En effet, le point de la plus grande résistance placé sur la lame du soc, est en ligne droite avec le point de tirage, ainsi que l'indiquent les lignes ponctuées E, qui varient selon que l'extrémité du timon se trouve plus ou moins élevée. Le soc F de cette charrue, dont la queue G, désignée par des points, est trèsallongée, est garnie sur ces deux côtés de deux couteaux H, H, formant le prolongement de l'angle de ce même soc, et servant à couper une bande de terre plus ou moins considérable, selon qu’on veut donner plus ou moins de largeur au sillon.
Toutes les charrues anciennes quenousavons représentées, et celles des temps modernes qui leur ressemblent, sont bien éloignées du degré de perfection auquel nous sommes parvenus dans ces derniers temps; et les Romains, malgré leur habileté dans l’art agricole, avaient comme nous des instrumens très- défectueux.
Ils employaient dans quelques cantons d'Italie, ainsi que cela a lieu en France, huit bœufs sur la même charrue. Cùm, muluifiariàm in Italia
octoni boves ad singulos vomeres anhelent , Pl), 47e
Après avoir parlé des instrumens de labour, il est à propos de décrire la manière dont les anciens attelaient les animaux à la charrue. On sait qu'ils préféraient généralement, pour ce travail, le bœuf aux chevaux, aux mulets et aux ânes, quoique ces animaux, et même les vaches, fussent employés dans quelques circonstances. De là vient l’adage latin, equus in quadrigis, in aratro boves.
Plutarque a dit, d’après Hérodote, que les anciens Egyptiens jetaient la semence sur leurs champs aussitôt que les eaux du Nil s'étaient retirées, et que pour recouvrir la semence, ils y lächaient des troupeaux de cochons qui foulaient et retournaient la terre avec leurs pieds et leurs museaux. On a cherché à prouver ce récit en citant l'exemple des habitans de l’île de Timor, qui font piétiner leurs rizières par des troupeaux de bufiles. Mais les circonstances et le but qu’on se propose dans les deux pays, diffèrent totalement. Les Egyptiens jettent la semence sur des terres encore fortement humectées après la retraite des eaux du Nil. Des troupeaux de cochons, non-seulement ne soulèveraient pas le sol avec leur groin, et n’enterreraient pas les grains, mais au contraire les dévoreraient, tandis que dans les rizières, qui sont fangeuses et couvertes de quatre décimètres d’eau, les troupeaux de buffles, par le piétinement , divisent la terre, la mélangent avec l'eau, et produisent à peu près le même effet qu'une charrue qui remue un terrain inondé.
Les anciens attelaient les bœufs par le cou ou par les cornes, comme cela se pratique de nos jours. Cicéron, qui était plus habile en éloquence qu’en histoire naturelle, prétend que le cou des bœufs est formé pour le joug, et leurs larges et fortes épaules, pour tirer la charrue. Cervices autem natæ ad jugum ; tum vires humerorum et latitudines ad aratra extrahenda.
Ce passage prouve au moins que les Romains attelaient généralement les bœufs par le cou.
Columelle , en parlant des deux méthodes, approuve cette dernière, et donne avec beaucoup de sagacité les raisons de son opinion, qui était partagée par tous les bons agriculteurs de son temps : Plus enim , dit-il, queunt pecudes collo et pectore conari quäm cornibus.
Pline nous apprend que les vaches des Alpes, qui produisaient beaucoup de lait, quoiqu'’elles fussent assujéties au travail, étaient attelées par les cornes et non par le cou. La manière de fixer le joug sur le cou des bœufs était aussi variée chez les anciens que parmi nous.
Nous donnerons (fig. 44), pour modèle de joug antique, celui qui est représenté parmi les peintures du Térence du Vatican. M. Monge croit qu'il est de l'espèce de ceux qu'on mettait sur le cou des animaux. La largeur et la forme des deux courbures qu’il porte à ses extrémités me paraît plutôt destinée à être appliquée sur le front des bœufs que sur leur cou. On pourra en juger par la figure 45, qui représente celui dont on fait usage aujourd'hui dans la campagne de Rome, et qui s'adapte sur le cou de ces animaux. IL a une longueur de 162 c.m. (5 pi.), c'est-à-dire 13 c. m.(#po. 9 li.) de AenB, 20 de Ben C, 27 (10 po.) de C en D, et 11 (4 po.) de Den E. Son épaisseur est de 13 c. m. (4 po.) et sa largeur de 10 (3 po. 9 lig.). Deux morceaux de bois retenus sur le joug par une corde, et réunis par un lien dans la partie inférieure, font la fonction de collier. Le joug de Toscane diffère peu de celui de Rome ; il s'assujétit contre le cou des bœufs avec une plaque en fer d’un côté et une corde de l’autre. On se sert de cordes dans d’autres endroits. Les anciens Romains et les Grecs employaient à cet usage de larges courroies. Mais on doit toujours préférer les colliers qui ne fatiguent pas les animaux, comme le joug, celui-ci ne portant que sur le sommet du cou. Nous donnons (fig 46)un joug antique qui s’appliquait sur le cou et qui se fixait par des courroies. Il est tiré d'une peinture d'Herculanum, où il est employé à l'attelage de deux cerfs.
Nous allons parler des instrumens relatifs aux récoltes de grains et à leur battage. Les premiers cultivateurs, qui vivaient dans des climats tempérés, et qui trouvaient dans toutes les saisons de vastes pâturages pour la nourriture de leurs troupeaux, négligèrent de recueillir les pailles, et se contentèrent des épis qui devaient servir à leur nourriture. Les monumens de la plus haute antiquité nous offrent en effet des moissonneurs qui coupent les épis et laissent la paille dans les champs. Cette opération se trouve représentée fidèlement dans une peinture de l’ancienne Eletghia, en Egypte (fig. 46).
Les hommes qui avaient d’abord employé une lame ordinaire ou un couteau pour couper les tiges de blé, ainsi que le prouve un passage de la Vie de Cléomène par Plutarque, trouvèrent que ce genre de travail devenait plus expéditif en donnant une courbure à la lame, et en y adaptant un manche incliné. Ils reconnurent ensuite qu'une courbure demicirculaire était encore plus favorable. On retrouve cette forme (woy. fig. 47 ) sur le revers d'une médaille d’un des rois des Lagides, publiée par Pellerin. Enfin on découvrit qu'une lame à dent remplissait parfaitement le but qu’on se proposait. On voit ce genre de faucille sur les dessins qui ornent les anciens manuscrits d'Hésiode. Elle est analogue à celle que nous avons donnée à l’article des faux.
Pl, Jouer ain
L’utilité qu’on pouvait retirer de la paille s'étant faite sentir, on coupa les tiges de blé vers le milieu de leur hauteur, et l’on réserva la partie supérieure avec les épis adhérens. Le besoin de fourrage ou de litière devenu plus pressant, on faucha le reste des pailles qu’on avait d'abord abandonné dans les champs. Ces divers procédés sont consignés dans le Traité de Varron sur l’agriculture, 1., c. 5o. Metitur ut stramentum medium subsecent, quod manu sinistra SUINIMUNL prehendunt . infra IMATUITI stramentum, quod terræ hæret, postea subsecant. Contra, quod cum spica stramentum
hæret, corbibus in aream defertur. Bientôt on trouva plus expéditif de ne faire qu’une seule coupe au lieu de deux. Mais avant de connaître l’art de battre les récoltes, on avait imaginé de séparer les épis et d’en extraire le grain. Après avoir couché des tas de paille sur la terre, on coupa sur place les épis dont ils étaient chargés, ainsi que cela se protiquait encore en Umbrie du temps de Varron. Ubi eos fecerunt mulios (manipulos), iterum percensent , ac de singulis secant inter spicas et stramentum: spicas conjiciunt in corbem atque in aream emittunt. Les épis étaient portés sur une aire, où ils étaient battus avec des bâtons. La coupe des épis devenant longue et fastidieuse, on imagina de les détacher au moyen d'un peigne, opération qui est représentée sur les peintures des souterrains de la ville d’Elethgia. Ce peigne ( fig. 48 ) est formé par des dents taillées à l'extrémité d’une planche posée dans une situation inclinée. Elle est retenue par le pied de l’ouvrier qui engage la paille dans les dents du peigne et qui en détache les épis en tirant fortement à lui.
Cette manière de procéder aura fait imaginer deux autres méthodes analogues que nous trouvons consignées dans les auteurs anciens. Columelle s'exprime ainsi à ce sujet, L. 2, c. 20, n° 3 : Sunt autem metendi genera complura.
Multi falcibus veruculatis, atque à vel rostratis, vel denticulatis medium culmen secant.
Multi mergis, alii pectinibus spicam ipsam legunt, idque in rard segete facillimum , in densd difiicillimum est. Quod si falcibus seges cum parte culmi demersa sit, protinus in acervum. vel in nubilarium congeritur, et subindèe opportunis solibus torrefacta proteritur. Sin autem spicæ tantummodb recisæ sunt, possunt in horreum conferri, et deindè per hiemem ,
. vel baculis excuti vel exteri pecudibus.
L'auteur indique dans ce passage trois manières de faire la récolte des grains, avec des faucilles ou des faux, qui étaient avec ou sans supports, et qui tantôt étaient terminées en bec arrondi, et tantôt avaient des dents en forme
de scie. Dans la seconde manière on faisait usage des mergæ. Dans la troisième des pectines. Ges deux expressions, surtout la première, ont présenté de grandes difficultés aux interprètes et aux commentateurs. En eflet Les monumens anciens ne nous laissent aucune trace d'une manière de procéder inusitée de nos jours. Je ne trouve nulle part une explication bien satisfaisante du mot merga; je crois cependant pouvoir lui donner sa vraie signification, en le traduisant par une pelle armée de dents en forme de peigne. Mais comment un ouvrier pouvait-il enlever les épis avec cet instrument? d’autant plus que Pline, 1. 18, sect. 72, dit qu’on arrachait les épis entre deux mergæ. Stipulæ alibi mediæ falce præciduntur, alibi inter duas mergas spica distringitur. On voit aussi, par un passage de Plaute, que les merzæ étaient employées à faire la récolte des blés. Æt mergas datas… ut frumentum metat.. C'est pour cette raison que je pense qu'il faut rejeter la version de atque inter adoptée par le père Hardouin au lieu de alibi inter, que l’on trouve dans quelques manuscrits. Deux ouvriers tenant en main un de ces instrumens (v0y./fi3. 49), saisissaient une certaine quantité de paille avec les dents, qu’ils rapprochaient les unes contre les autres, inter duas mergas, ainsi que s'exprime Pline; ils ramenaient au-dessus d’un panier ces épis, qu'ils arrachaient de la paille, spica distringitur, et qu’ils faisaient tomber dans le panier en agissant avec les manches dans un sens horizontal. Cette interprétation, quirend intelligible le sens des deux passages que nous venons de citer, me paraît plus juste que celle où l'on suppose que les mergæ étaient des fourches dans les dents desquelles on faisait passer la paille coupée, pour en détacher les épis ; il n'est pas en effet question dans les deux passages de cette dernière opération, mais seulement de celle qui constitue proprement la moisson.
On peut aussi observer que le mot merges
tire son origine du mot merga, quoique le
premier soit employé par Pline dans le même sens que le dernier; celui-ci désigne l'instrument avec lequel on saisissait une poignée de tiges de blé, et l’antre indique plus particuliè -
-rement une gerbe ou la réunion de ces mêmes
poignées, sens qui donne l'interprétation de ces deux vers de Virgile :
Aut fœtu pecorum, aut cerealis mergile culmi, Proventuque oneret sulcos, atque horrea vincat.
Le mot pecten, qu'ontrouve dans Columelle, désigne le même instrument dont Varron parle sous le nom de batillum. Aliero modo metunt, ut in Piceno ubi lignum habent incurvum batillum , in quo sit extremo serrula ferrea. Hæc cum comprehendit fascem spicarum, desecat et stramenta stantia in segete undè tollantur in aCeTVurm.
Le pecten était un peigne à une rangée de dents ou même à plusieurs, que l'ouvrier tenait à la main au moyen d'une poignée, ainsi que nons le représentons ( fig. 50, ©. ). Il était aussi employé dans les Gaules pour la récolte du panic et du millet.” Panicum et milium singulatim pectine manuali legunt Gallie.
Pline, lib. 18, cap. 30.
Le batillum était une petite pelle recourbée, à poignée ou plutôt à manche très-court. L'extrémité opposée au manche était garnie de dents en fer, et formait une espèce de peigne comme dans le précédent (woy. fig. 51). L'ouvrier le faisait agir d'une main; il arrachait les épis, ou il les faisait tomber dans un panier en coupant la paille avec une faucille. Il paraît aussi que la base des dents était armée d'une lame tranchante qui coupait la paille, ainsi que l'indique le mot desecat. La pelle, proprement dite, servait à retenir les épis lorsqu'on les avait détachés de leur tige. Une petite charrette légère, ou plutôt un panier monté sur quatre roulettes, que l'ouvrier trainait aprèslui, servait à recevoir les épis. Spicas conjtciunt in corbem , atque in aream mittunt. Colu-melle, 41, C. 49.
On trouve dans Palladias et dans Pline la:
description d'une méthode et d’un instrument pour la récolte des blés, usité chez les Gaulois (voy.la figure 52). Voici comment s'exprime le premier de ces auteurs, liv.7, tit. 1, sect. 2: Pars Galliarum planior hoc compendio utitur.
ad metendum, et præter hominum labores, untus bovis opera spatium totius messis absumit. Sit itaque vehiculum, quod duabus rotis brevibus fertur. Hujus quadrata superficies tabulis munitur, quæ forinsecus reclines insummo reddant spatia largiora. Ab ejus fronte carpenti brevior est altitudo tabularum. bi denticuli plurimi ac rari ad spicarum mensuram constituuntur in ordinem , ad superiorem partem recurvi. À tergo vero ejusdem vehiculi duo brevissimi temones figurantur, velut amites basternarum. Ibi bos capite in vehiculum verso, jugo aptatur et vinculis, mansuetus sanè, qui non modum compulsoris excedat.
Hic ubi vehiculum per messes cœpit impellere, omnis spica in carpentum denticulis comprehensa cumulatur abruptis et relictis paleis.
Altitudinem vel humilitatem plerumque bubuclo moderante, qui sequitur ; et ita per paucos itus et reditus brevi horarum spatio tota messis impletur. Hoc campestribus locis et æqualibus utile est, et is quibus necessaria palea non habetur. R
« On fait usage dans les plaines de la Gaule, » d’un appareil au moyen duquel un seul bœuf » peut terminer une récolte entière. C’est un » chariot porté sur deux petites roues. Ses qua- » tre côlés sont fermés par des planches dont » l'inclinaison présente une plus grande capa- » cité à la partie supérieure. Le côté antérieur, » moins élevé que les autres, est armé de dents » relevées par en haut, et assez rapprochées » pour arrêter les épis. On ajuste sur le der- » rière deux courts brancards; pareils à ceux » d’une litière. C’est à ces brancards qu’on at- » tache le joug ou collier du bœuf. Cet ani- » mal, qui doit être doux et obéissant à la voix » de son conducteur, a la tête tournée contre » le char. Lorsqu'il pousse le char, la paille » s'engage entre les dents, se rompt et aban-
» donne les épis. Le bouvier, qui dirige l'opé- » ralion, élève ou abaisse les dents, selon qu'il » est nécessaire; el en parcourant ainsi succes- » sivement la superficie du champ, il en ré- » colte tout le grain dans l'espace de quelques » heures. Cette méthode est utile dans les plai- » nes et dans les lieux où l’on n’a pas besoin » de conserver la paille. »
Pline est plus concis en parlant de la même opération : Galliarum latifundis , dit-il, L. 18, c. 3, 5, valli prægrandes dentibus in margine infertis duabus rotis per segetem impelluntur , jumento in contrarium juncto ; ita direptæ in vallum cadunt spicæ. « Dans les vastes champs » des Gaules, on conduit à travers les moissons » des voitures à deux roues attelées d’un ani- » mal sur le derrière, et garnies de longues » dentssur le rebord antérieur. Les épis se trou- » vant ainsi arrêtés tombent dans la voiture. »
Les deux passages cités nous donnent une idée assez juste de la méthode employée par nos ancêtres, quoique nous ne trouvions la représentalion de ce char parmi aucuns monumens de l’antiquité. J'ai cherché à y suppléer, en donnant la figure sous le n° 52. On y voit cette espèce de charrette ou tombereau léger, garni sur le devant de dents en fer, relevées et formant un anglede 20 à 22 d.m.avecl’horizon ad superiorem partem recurvi. Tandis qu'il est poussé en avant par le bœuf, les tiges de blé s'engagent entre les dents, les épis sont attirés sur le bord du chariot à la base des dents; elles se détachent par l'effet de l'impulsion, et elles tombent dans le chariot. Le conducteur, portant un petit rabot à la main, facilite leur dégagement lorsqu'il est nécessaire. Je crois que l'expression ad superiorem partem recurvi ne signifie pas, ainsi qu’on l'a interprété, des dents crochues ou recourbées par en haut, mais bien des dents qui sont plus relevées à leur pointe qu’à leur base; car cette position facilite l’action des dents, tandis qu'une courbure à leur extrémité y met obstacle. Les dents sont fixées sur une traverse qui peut s'élever on s'abaisser, selon que les épis s'élèvent
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