LETTRE DU PÈRE CHARLEVOIX JESUITE A MONSIEUR ROUILLÉ
Paris, le 23 aoust, 1749.
Monseigneur,
Par le traitté d'Utrecht le fu Roy Louis XIV céda à perpétuité, à la Couronne d'Angleterre, l'Acadie ou Nouvelle Ecosse selon les anciennes limites. Les Anglois prétendirent que sous ces noms étoient comprises toutes les terres et la côte du continent qui s'étendent depuis la Baye Françoise jusqu'à la Nouvelle Angleterre, habitées de tout temps par les nations Abénaquises. Le gouverneur de Baston le déclara à ses Sauvages qui répondirent que leur pays étoit à eux et que le Roy de France avoit pu en disposer, ils envoyèrent ensuite demander à Monsieur le Marquis de
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Vaudreuil si ce que le gouverneur de Baston leur avoit dit étoit vray, et ce général leur assura que le Roy son maitre n'avoit pas eu intention de comprendre leur pays sous le nom d’Acadie onu de Nouvelle Ecosse, alors ils prirent les armes pour se défendre, et cette guerre qui ne fut point favorable aux anglois, fut en partie ce qui les obligea les deux puissances à nommer
en 1719 des plénipotentiaires pour règler les limites de l'Acadie.
Les plénipotentiaires de France furent Monsieur le Maréchal d'Estrées et Monsieur l’abb£ Dubois, alors secrétaire d'état pour les affaires étrangères, et ces messieurs me chargèrent d'examiner sur quoy étoient fondées les prétentions des Anglois, j'y travaillai pendant 10 mois et lorsque je passai en Amérique par ordre du Roy, Monsieur le Duc d'Orléans, Régent du Royaume m'ordonna d'examiner encore cette affaire avec un ancien missionnaire des Abénaquis, lequel avoit une grande connoissance de leur pays, nous composâmes ensemble un assez grand mémoire dont j'envoyay une copie à son À. R. et un autre à Monsieur le Comte de Toulouse, chef du conseil de marine, ces mémoires et ceux que j'avois fait auparavant doivent se trouver au dépot de la marine.
Cependant le règlement des limites ne se fit point. Les Anglois n'ont pas jugé à propos depuis d'inquiéter les Abénakis dont ils avoient été fort mal menés, et ces braves Nauvages ont pendant Ja dernière guerre servi la France avec la même aflection et le même succès que pendant toutes les précédentes, il n'est point douteux que nous ne leur devions en bonne partie la supériorité que nous avons eu sur les anglois dans cette partie de
l'Amérique depuis plus d'un siècle.
Monsieur le comte de Maurepas auroit bien souhaité qu'on reglât les limites en congrès de Cambray, mais cette assemblée se sépara lorsqu'on y
pensoit le moins et depuis ee temps là on n'a plus pensé à ce règlement.
Deux raisons principales me font néantmoins juger, Monseigneur, qu'il est nécessaire aujourd'hui, et même d'une nécessité pressante, la première est que les anglois ont déjà baty un fort sur la rivière St Jean, qui n'est point de l'Acadie et dont la source est fort proche du fleuve St Laurent, sur quoy je crois devoir avertir votre Grandeur qu'il paroit une carte de la Nouvelle France faite par le Sieur Danville, où les bornes de la Nouvelle
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icosse sont marquées avec des couleurs bien au délà de l'Acadie, et que les anglois ne manqueront point de s'en prévaloir, si on ne la desavoue et si
l'auteur ne la corrige.
La seconde raison pour ne pas différer Les règlemens des limites est que les anglois qui peuplent et fortifient l'Acadie seront bientôt en état d'opprimer les Abénakis, si on ne prend de bonne heure des mesures pour les en empescher, et pour assurer à ces Sauvages la possession tranquille de leur pays où ilest nécessaire qu'ils demeurent parce qu'il n’y a qu'eux qui puissent le défendre contre les anglois, et parce que s’il n'y étoient plus, rien n'empes-heroit les anglois de pénetrer jusqu'aux habitations françoises les plus proches de Quebec de ce côté là, d'ailleurs où pourroient 5e retirer les Abénaquis s'ils étoient forcés d'abandonner leur pays on en avoit fait venir les années dernières un assez grand nombre dans la colonie et il en
a peri plus de la moitié.
juin, Monsieur, il me paroit e rtain que si on donne aux anglois le temps de peupler l'Acadie avant que d'être convenu de ses limites, ils ne marqueront pas de luy donner toute l'étendue qu'ils voudront et de s'en assurer par de bons forts, ce qui les rendra maitres de toute la partie de la Nouvelle France qui est au midy de Québoe, que si cela arrive il pourroit bien se faire que les Abinaquis s'accorderont avec eux, perdront leurs reli-
gion et nos plus fidèles alliés deviendront nos plus dangereux ennemis.
Un autre objet digne de l'attention de Votre Grandeur ce sont tous les Fiançois qui étoient restés à l'Accadie avec la permission du Roy après la cession de cette province, Les anglois qui ne pouvoient pas alors la paupler leur firent de très bonnes conditions pour les y retenir ; ils étoient alors environ huit mille, ce nombre doit avoir doublé depuis 25 ans, mais il y a tout lieu de craindre que ces habitans qui à l'o:casion de l'armement de Monsieur le Due d'Anville se sont montrés bons françois ne se donnent
aux anglois pour n'en être pas écrasés.
Ma crainte, Monseigneur, est fondée sur ce qu'ils se sont crus sacrifiés
au ressentiment des anglois, parce qu'ils étoient persuadés que même après la mort de Monsieur le due d'Anville et la maladie du commandeur TEs-
tournel, si on n'a point pris le port Royal, c'est qu'on n'a pas voulu le
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RE de 2e ce prendre. Ils s'en expliquèrent ainsi dans
une voyée en France pour être présentée
au Roy.
J'ay l'honneur d'ètre avec le plus profond respect,
Monseigneur, de votre Grandeur, Le très humble et très obéisse
unt serviteur,
Signé : CHARLEVOIX J.