MEMOIRE SUR LES LIMITES DE L'ACADIE
L'excès de la fermentation qu'ont excité les écrits faits en Angleterre Je sur l’étendue de la cession de l’Acadie stipulée par le traité d’'Utrecht, en faveur de la Grande Bretagne, et les preventions auxquelles ces écrits ont
donné lieu, paraissent exiger que l’on fasse connaître quel est le véritable
5 état de la question, et quels sont les moyens qui doivent la résoudre...
Il n’y a pas une seule stipulation du traité d'Utrecht qui favorise la nouvelle interpretation que l'Angleterre voudroit lui donner plus de 40 ans après sa conclusion ; au lieu que ce qu’on a cité de ce traité n’est pas le
‘seul endroit ou qui indique le vrai sens dans lequel on doit entendre la cession de l’Acadie.
Dans l’endroit même du traité d'Utrecht où l'on s'est proposé de faire sentir et d'exprimer toute l'étendue que l’on donnait à la cession de l’Acadie, il y est dit que c’est d’une manière et d’une forme si amples, qu’il ne sera pas permis aux Français d'exercer la pêche dans les dites mers.
Le traité spécifie ensuite ce que c’est que les dites mers ; ce sont celles qui commencent depuis l'Isle appellée vulgairement de Sable, inclusivement, et en tirant au Sud Ouest. Il n’y a qu’à jeter les yeux sur la carte pour voir que cette description faite par le traité même des mers de l’Acadie, ne peut se concilier qu'avec les limites de l'Acadie propre et ancienne, et nullement avec les prétentions de l'Angleterre.
Enfin, comme les Commissaires de S. M. P. C. l'ont observé dans leur mémoire du 4 octobre 1751, où tout ce qui concerne l’Acadie a été amplement debattu ; le traité d'Urecht se contrediroit luy même si les prétentions des anglois pouvoient avoir lieu.
L'article XII cède à l'Angleterre toute l’Ancienne Acadie, terres et isles qui en dépendent, c’est-à-dire les isles qui sont adjacentes aux côtes de l'Acadie.
Or, si l’Acadie, comme les anglois le prétendent, comprenoit toutes les côtes qui s'étendent depuis le cap Canseau jusqu'à l'entrée du fleuve St Laurent, il en résulteroit que les isles qui sont adjacentes à ces côtes et qui sont situées dans le golfe St Laurent, appartiendroient à l'Angleterre de droit et incontestablement.
Mais le traité d'Utrecht dit le contraire de la manière la plus formelle, la plus précise et la plus claire ; c’est à l’article XIIT.
Cet article commence par une première disposition sur l'Isle de Terre Neuve qui est déclarée apartenir désormais à la Grande Bretagne avec les isles adjacentes, en réservant aux François la faculté d'y sècher le poisson de leur pêche dans les limites qui y sont décrites ; et cet article finit par dira que l’isle du Cap Breton et toutes les autres quelconques situées dans l’embouchure et dans le fleuve St Laurent demeureront à l'avenir à la France.
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Il n’y a personne qui, en refléchissant de bonne foy et avec sincérité sur ces stipulations du traité d'Utrecht, ne doive reconnaître que l'Angleterre ne peut prétendre dans le Golfe Saint Laurent que sa possession de l'Isle de Terre Neuve et des Isle adjacentes, et que le surplus du golfe appartient aux François. Le terme de toutes les isles quelconques ne permet pas aux anglois d'en pouvoir reclamer aucune.
On ajoutera à tout ce qui vient d’être exposé deux considérations qui peuvent être d’un grand poids.
La première, c’est que dans le temps de la conclusion du traité d'Utrecht, l'intention des parties n'a point été de donner à l’Acadie l'étendue que les commissaires anglois prétendent actuellement lui donner. Suivant leur système l’Acadie embrasseroit la rive méridionale du fleuve St Laurent en leur remontant presque jusqu’à la hauteur de Québec. Indépendamment de la cession de l’Acadie, suivant ses anciennes limites, l'Angleterre avoit demandé que l’isle du Cap Breton fut commune aux deux nations, et que les françois n’y puissent élever aucune fortification.
Louis XIV résista à cette proposition et il appuya son refus par des raisons auxquelles l'Angleterre se rendit. Ce sont les commissaires anglois qui ont eux mêmes produit la réponse de la France, dattée de Marly le 10 juin 1712. Voici comment elle s’anonce.
# Comme on n’a vû que trop souvent les nations les plus amies devenir ennemies, il est de la prudence du Roy de se réserver à luy même la possession de la seule isle qui lui donnera désormais une entrée à la rivière Nt Laurent. Car les vaisseaux de Sa Majesté seroient entièrement privés de cet avantage, si les anglois, maîtres de l’Acadie et de Terreneuve, possédaient encore en commun avec les François l'Isle du Cape Breton ; et le Canada seroit perdu pour la France aussitôt que la guerre (ce qu’à Dieu ne plaise) seroit renouvellée entre les deux nations ; mais le moyen le plus sûr de la prévenir, c’est de penser que cela peut arriver. On ne dissimulera pas, et pour la même raison, que le Roy veut se réserver à luy même la liberté naturelle et commune qu'ont tous les Souverains d'élever dans les isles et dans les embouchures de la rivière St Laurent, ainsi que dans l’isle du Cape Breton, telles fortifications que Sa Majesté jugera nécessaires.”
S'il y a un fait qui soit incontestable, concernant les intentions de la France à la paix d'Utrecht, et auquel il paroisse que l'Angleterre ait acquiescé, c'est sur la conservation de la liberté de fortifier l'embouchure du fleuve St Laurent, et de parvenir en sureté au Canada.
Or, il n’y a rien de plus diamètralement contraire à ces vues que de supposer qu'on auroit cédé à l’Angleterre, toute la partie méridionale du Golfe St Laurent, ainsi que la rive Méridionale du fleuve de ce nom jusqu’à la hauteur de Québec. Cette cession auroit produit beaucoup plus certainement que celle du Cap Breton, tous les effets qu'en apréhendoit si justement Louis XIV : mais plus les prétentions des anglois sont exhorbitantes, plus leur peu de fondement se rend manifeste et palpable.
La seconde observation porte sur l'exécution même qu'a eu le traité
d'Utrecht.
Il n’a j:mais été question depuis ce traité, jusqu'après la conclusion de celui d'Ai, 1a-Chapelle, d'aucune prétention des anglois sur le golfe Saint Laurent, n'y d'aucun projet de s'y établir. Les François qui y ont des établissements en ont joui paisiblement et tranquilement sous la domination et la souveraineté du Roy de France. C’est encore l’état actuel, la France prétend le conserver et l'Angleterre le changer sans avoir acquis aucun titre nouveau depuis le traité d'Utrecht, dont les stipulations paroitroient devoir être à l’abri de toutes les prétentions nouvelles, après quarante ans d'une tranquillité et d’une paisible jouissance.
Il en est de même par rapport à la rivière St Jean et à cette partie du Canada qui avoisine la baye Françoise. Les François qui y étoient établis avant le traité d'Utrecht ont continué depuis cette époque jusqu’à ce jour de posséder sous la domination et la souveraineté du Roy de France les habitations qu'ils y occupent et d'y jouir du fruit de leurs travaux. Ce n'est que plus de quarante ans après la conclusion du traité d'Utrecht, que les commissaires anglois prétendent en vertu d’une interpretation arbitraire et nouvelle de ce traité, et contre les stipulations de ce traité même, échanger et renverser toutes les possessions de l'Amérique, expulser les François, leur enlever leurs biens, leurs habitations, disposer des terres qu'ils ont défrichées et mises en valeur, et exposer l'Europe par des pareilles entreprises à voir rallumer le feu de la guerre.
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Quelques sacrifices que la France fût dans la disposition de faire pour le maintien de la tranquilité publique, il paroït bien difficile qu'elle puisse condescendre à se priver de la navigation de la rivière Saint Jean, en cèdant à l'Angleterre la côte du continent le long de la baye Françoise.
C’est par la rivière St Jean qu'on communique de l'Isle Royale et de l'Isle St Jean, ainsi que de l'Ancienne France, avec Québec, dans le temps que la navigation du fleuve St Laurent n'est pas pralicable, en sorte que cette communication étant la seule durant une partie considérable de l'année, elle est d’une nécessité indispensable pour la France.
Cette circonstance qui est appuyée du témoignage de toutes les personnes qui connoissent particulièrement le local du Canada, et d'ailleurs
attestée et confirmée par l’auteur d’un écrit anglois qui vient de paroître à Le: Londres, intitulé : “Etat présent de l'Amérique Septentrionale in 4-to, 1755. 2
Dans cet écrit où l’on sonne le tocsin de la guerre contre la France et où l'indiscrétion et la partialité ont égaré l'amour de la patrie et précipité
l'auteur dans des erreurs multipliées, on y dissimule pas l'importance dont il est de priver la France de la navigation de la Rivière St Jean pour lui :
ôter la seule communication qu’elle puisse avoir avec Québec pendant l'hyver. Voici l’exacte traduction de ce qui se trouve à ce sujet à la page 47.
“ Les François, dit l'auteur, ont souvent envoyé des secours et des marchandises de l’ancienne France à Québec, tant durant la paix que durant
la guerre, en remontant la rivière St Jean, afin d'éviter les difficultés et les risques de la navigation du fleuve St Laurent... Li Si l'on souffre qu'ils restent en possession de cette rivière, ils auront à à jamais une communication ouverte entre la France et le Canada durant l'hyver ; qu'ils ne peuvent avoir seulement que le fleuve St Laurent, depuis le mois de may jusqu’au mais d'octobre; et ils auront en tout temps, soit pour envoyer ou faire venir du Canada, un passage beaucoup plus sûr et plus facile qu'ils ne l’auroient par le fleuve St Laurent..."
Un pareil témoignage fait sentir de plus en plus combien il est essentiel et nécessaire pour la France de conserver la possession de la rivière St Jean, afin de se ménager une communication avec Québec et le surplus
du Canada durant sept mois de l’année que le fleuve St Laurent n'est pas navigable. |
La communication que les anglois pourroient prétendre se ménager par terre, de la Nouvelle Angleterre à l’Acadie, le long de la côte des Etchemins et de la Baye Françoise, n’est qu’un vain prétexte pour masquer
y çoise, le motif réel, qui est de priver la France d’une communication nécessaire. OR P
Si l’on considère la longueur du chemin par terre, depuis la Nouvelle Angleterre jusqu'à Port Royal et l’Acadie, leur difficulté, les obstacles qui se trouveroient au passage des rivières qui tombent à la mer sur cette côte & qui seroient d'autant plus difficile à traverser que l’on seroit plus près de leur embouchure ; toutes ces circonstances rendent la communication par terre une véritable chimère ; d'autant plus que celle par mer, à la prendre de l’extrémité de la Nouvelle Angleterre jusqu'à Port Royal, est aussi courte et aussi facile que celle par terre seroit longue, pénible et difficile.
On peut même assurer avec confiance que si les anglois étaient maîtres de tout le terrain qu'ils réclament, ils n’y passeraient jamais pour se rendre de la Nouvelle Angleterre à l’Acadie ; et que presque le seul avantage qu'ils y trouveroient, s’il est permis d’en faire l’aveu, seroit d'avoir privé les François d’une communication nécessaire.
Toutes les raisons et les communications que l'ont vient d'exposer, peuvent servir à dévoiler les raisons qui doivent engager la France à ne point se désister des stipulations du traité d’Utrecht qui bornent la cession de l’Acadie qui n’ajoutent à cette session que celle du Port-Royal et nullement celle de la Baye Française, ni de la côte des Etchemins ; qui par le gissement des côtés déterminent l'étendue des mers de l’Acadic, depuis de Sable jusqu'à la hauteur du Cap Fourchu ; qui déclarent que toutes les isles quelconques situées dans l'embouchure et le Golfe Saint Laurent appartiennent à la France.
On ne craint point de dire que l’objet des anglois ne se borne pas aux pays qu'ils réclament sous le nom d'Acadie et que la plupart sont ingrats stériles et sans commerce. Leur objet est d’envahir le Canada en entier, et de se préparer par là le chemin à l'empire universel de l'Amérique, et des richesses dont elle est la source la plus abondante.
Leurs prétentions d'une part, annoncées par leurs livres et leurs cartes ; de l'autre, les entreprises projetéce dans leurs colonies de l'Amérique, et qui viennent d'éclore, pour attaquer en même temps le Canada de tous les côtés, avec des forces três supérieures, ces mêmes entreprises autorisées et fomentées par le Gouvernement d'Angleterre dans le temps qu'il assuroit la France des dispositions les plus pacifiques, et qu'il auroit voulu l’amuser par de vaines négociations. Toutes ces circonstances prouvent le projet formé de s'emparer du Canada ; et s'ils parvenoient a y réussir, rien ne seroit plus capable de mettre en frein à leur cupidité,
Actuellement leurs prétentions sur les possessions des Espagnols dorment. Il ne seroit pas de leur prudence de provoquer en même temps la France et l'Espagne. Mais leurs vues sur une partie de la Floride, sur la Baye de Campêche et sur les pays des Mosquites, ne sont ignorées de personne ; et leur manière de soutenir leurs prétentions fait connoître qu’ils ne manqueront jamais de prétextes pour envahir ce que leur cupidité pourra leur faire désirer. Quelles en seront les bornes ? En connoit-elle ?
Il suffit de Lire les rélations du voyage de l'Amiral Anson pour connoître que leurs vastes projets embrassent toute l'Amérique Espagnole, et que leur esprit ne cesse de travailler sur les moyens de dépouiller toutes les autres nations de ce qui est à leur convenance. Ils ne font grâce que ce dont ils ne soucient point, et de ce qui ne pourrait pas contribuer à l’augmentation de leurs richesses ; et encore même dans ce cas, nulle nation n'est assurée de ne point ressentir les effets de leur hauteur et de leur despotisme.
La cour de Vienne en a plus d'une fois fait l'épreuve lorsqu'il lui est arrivé seulement de balancer à entrer dans leurs vues.
Quand aux Hollandois, les entreprises faites en dernier lieu par les anglois pour leur enlever la pêche et le commerce du Hareng ; les infractions qu'ils ont faites dans tous les temps à la neutralité du pavillon Hollandois, contre les stipulations les plus formelles et les plus précises des traités, suivant lesquels le pavillon doit couvrir la marchandises ; leurs interprétations arbitraires des principes du droit des gens, concernant la visite des navires en mer, suivant que leurs intérêts et les circonstances les ont déterminés à étendre ou a restreindre ces principes ; tout prouve
qu'il n'y a ni alliance, ny amitié, ni traités, ni principes qui puissent contenir leur capacité.
Heureux les Hollandois s'ils savaient se méfier des alliances angloises ; si convaincus de la chimère et du danger d'une barrière éloignée et étrangère, ils s'enveloppoient dans leurs eaux comme les Suisses, aimés et respectés de toute l'Europe, ils sont dans leurs montagnes ; si, ne s'intéressant au système des autres puissances, que relativement à la conservation de leur république et à celle de leur commerce, ils n'avaient fait usage de leur force et de leur richesse que pour assurer leur liberté et leur indépendance, et faire respecter leur neutralité et leur pavillon ; leur nation riche, puissante et accréditée ne se trouveroit pas vraisemblablement dans un épuisement dont elle ne parviendra peut-être à se relever qu’en recourant aux principes par lesquels elle auroit pu s'en garantir.
Il faudroit s'aveugler volontairement pour ne pas apercevoir que dans les troubles que les anglois viennent d’exciter, ils ne cherchent d'abord qu'à se débarasser des obstacles que la France peut leur opposer ; et qu'en suite et successivement viendra le tour de l'Espagne et de toutes autres nations qui ont des possessions en Amérique et qui refuseront de baisser la tête sous le joug. .
C’est par la destruction de la liberté et de l'indépendance de l'Amérique qu'ils se proposent de parvenir au projet de dicter la loi à toute l'Europe.