‹ Collection de manuscrits contenant lettres, mémoires, et autres documents historiques relatifs à la Nouvelle-France [microforme]Chapitre 54 sur 206 · MEMOIRE SUR LES SAUVAGES ABENAKIS PAR M. LE CARDINAL · texte numérisé non relu

MEMOIRE SUR LES SAUVAGES ABENAKIS PAR M. LE CARDINAL

Quand une femme se sent en mal d'enfant elle se retire dans les bois sous Uie écorce et y fait du feu nouveau pour se chauffer, et sans aucun secours y fait ses couches sans crier ni se plaindre des douleurs de lenfantement. Ensuite va laver son enfant à la rivière quelque froid qu'il fasse excepté en hiver et travaille à l'ordinaire ou rembarque sur l'heure dans son canot si elle se trouve en voyage. Elle continue son feu dehors pendant trente jours si c'est un garçon et pendant 40 jours pour une fille.

Pendant ce temps elle mange seule les vivres qu'elle a apprètée elle même exprès, sans qu'aucun horame ose les voir pendant ce temps ni manger avec elle, disant que s’il mangeoit ou se servoit de son feu, il creveroit d'une enflure de ventre.

Ils ne peuvent concevoir comme les François ne font pas la même chose et de ce qu’ils ne meurent pas en voyant leurs femmes dans leurs

maladies. [ls observent les mêmes choses quand les f:mimes sont enceintes, n'habitant point avec elle, et pour cette raison ils ont plusieurs femmes où en cherc) ent ailleurs.

Ils ont la même superstition quand les femmes sont incommodées comme elles ont coutume d'être tous les mois ; elles font aussi dans ce temps

leur feu dehors, n'y laissant approcher personne.

Les filles sont libres et entièrement maîtresses de faire ee que bon leur semble en faveur des jeunes gens qui leur font la cour, se prostituent tant qu'elles veulent sans que leur honneur en puisse souffrir, étant maitresses

de leurs corps ; cela n'empêche pas qu'elles trouvent à se marier.

Mais si cela arrivoit à une femme mariée, son mari la trouvant en adultère où en ayant connaissance, il Iui coupe Ie bout du nez et les cheveux, ce qui est un affront terrible pour une femme. Il la rejette et elle

garde ses enfants.

Ils se font l'amour la nuit sans clarté ni lumière dans la cabane, portant seulement une allumette pour reconnaitre leur maitresse, et lorsque cette fille éteint l'allumette, le garçon peut hardiment se coucher ou faire autre chose,

Les femmes et les filles s'occupent en été à faire du blé d'Inde et le cultivent très bien. Elles font aussi des oragans (?), des nattes, des jones et travaillent en jartière avec du porkypis.

En hiver ce sont elles qui vont chercher dans les bois la chasse des hommes (car les hommes où chasseurs ne portent que les langues) ; elles écorchent les bêtes, passent les peaux, font le bois de chauffage, apportent, font le feu, la cuisine et généralement tout ee qu'il y a à faire; ce sont elles aussi qui ont soin de faire ou racommoder Jes souliers, les font sècher quand l’homme revient de Ja chasse, qui ne fait jamais rien que chasser et faire des canots, disant que les femmes sont les esclaves des hommes, doivent tout faire et le servir.

Quand ils sont en voyage les hommes en arrivant à terre se mettent à fumer jusqu'à ce qu'elies aient dressé la cabane et fait du feu, ensuite y entrent, de sorte que ce sont les femmes qui font toujours tout. Un esclave

en voyage fuit les mêmes ouvrages serviles que les femmes à leur départ.

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Quand ils se marient l'on fait un festin où sont les parens et les chefs

considerés que l'on invite aux fiançailles. L'on ÿ chante, il y a un poteau

où celui qui va chanteret ceux qui le veulent vont frapper avec un cassetète,

et dit les coups qu'il a fait en guerre, contre quelle nation, et combien il er

a tué s'il étoit chef onu volontaire.

Les chasseurs et les jeunes gens qui n'ont point été en guerre disent

qu'ils ont tué des orignaux, des cerfs, ete. Ils font la même cérémonie et

quand ils chantent la guerre on présente le calumet à un chef. Ensuite

l'on sert les convives ; après le repas on se retire.

Les mariés sont quelques fois longtemps sans habiter ensemble, soit

que la fille soit trop jeune, ou que l’homme ne l'ait pas payée encore; car

la mère vend ses filles, et c'est un bien chez eux pour cette raison. Aussi

le mari sait bien dire à sa femme, tu es à moi, je t'ai bien payée à ta mère.

La belle mère est toujours maitresse de la chasse de son gendre tant qu'il

ne l'a pas satisfait pour sa femme, Ilse fait aussi dans le festin des pré-

sents aux fiancés qu'ils reconnaissent ensuite en donnant le printemps leur

chasse.

Ils n'ont aucune religion ; reconnaissent cependant un être supérieur

qui a tout fait et gouverne tout le monde. Ilse nomme le bon et grand

ëisprit. Il y a aussi un méchant dieu qu’ils nomment le mauvais esprit

afin qu'il détourne de leur tête la foudre, les maladies, ete,

Ils regardent les ours, le castor et le loup comme des corps animés

d'un esprit raisonnable et ne tuent jamais de loups sans invoquer le grand

esprit et lui sacrifier.

A l'esprit ou dieu des ours ils lui offrent et attachent à un poteau tous

j'' les ossements de la tête de l'ours, après en avoir mangé la viande pour,

disent-ils, par ce moyen plaire à ce dieu des ours, sans quoi ils n’en pour-

raient plus tuer. Pour le castor ils croyent que c’est un esprit raisonnable

4 comme un homme, mais que c’est dommage que le grand esprit ne leur ait

pas permis de parler.

Leur sacrifice est d'attacher à un grand poteau des chiens qu'ils tuent

exprès ou une bête sauvages s'ils en tuent dans le temps. Ils y attachent

aussi ds peaux d'orignaux, de cerfs, couvertes, jarretières et autres ouvrages

que les femmes font, n'ayant rien de cher quand il s’agit de sacrifier, et

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cela reste en pure perte car les Sauvages n'oseroient pas toucher à un sacrifice. Ils sacrifient pour toutes sortes de choses, comme pour la guerre afin de réussir.

Î1 y a aussi des jongleurs qui se mettent dans une furie, c'est pour savoir des nouvelles quand ils sont inquiets des guerriers et des voyageurs, pour aussi savoir s'ils réchapperont un malade.

Dans cette furie, après avoir bien sué, ils fument et parlent en chantant à l'Esprit qui descend dans la furie et leur dit ce qui doit arriver. Quelquefois ils disent la vérité, ce qui fait qu'ils ajoutent foi à leur jonglerie. Quand ils se trompent ils disent que c’est la faute du jonglenx qui n'a pas bien prié l'Esprit de lui redire la vérité, ou que c’est un jeune homme qui n'a pas d'expérience ; que pour l'Esprit il ne ment jamais.

Ils croyent fort l'immortalité de l'âme, qu'elle reprend en l'autre monde un nouveau corps, et que l’on va dans ce pays-là à la chasse, que l'on y vit fort bien et que c’est un beau pays.

Il y a toujours une personne priée pour faire une harangue au mort. Ils croient que ces âmes s’en vont en canots, et quentin, pressant bien leur temps à propos pour passer par dessus un gros arbre qui traverse la rivière des morts ils arrivent à bon port où rien ne manque.

Mais au contraire que comme cet arbre va et vient du fond de cette rivière sur les eaux. si le canot vient à toucher sur cet arbre, cela réveille une vieille femme qui aussitôt prend le mort et lui mange la cervelle, et qu'en ce cas l’homme ne revient plus et reste mort pour toujours. C'est pourquoi ils ont soin de bien recommander au mort de prendre garde de bien gouverner le canot et prendre le temps que cet arbre va au fond de la rivière.

Quand un chef meurt, son corps est ouvert et ses entrailles mises de côté sur une buche, ensuite réduit en cendres et ces cendres enterrées. Celui qui fait l'ouverture du corps et dresse le bucher est un autre chef qui a pour sa peine la dépouille du mort, c’est un honneur parmi eux. Pendant que le corps se consume, on fait des courses et des essais homme à homme, celui qui a le dessus a un prix que le plus proche parent du défunt lui

donne.

Les hommes qui ne sont pos brülés sont enterrés avec leurs casse-têtes, arcs, Carquois, une couverte, un plat et un peu de vivres. On fait au fond de la fosse un lit de branches de sapin et par dessus le corps des écorces et du sapin afin que la terre n’y entre point. La même chose se fait pour les femmes et enfants.

Tous les morts en général sont exposés un jour entier bien ornés et matachés de vermillon, et à leur côté on met leur fusil, leur are, leur carquois, et proche les femmes, leurs hardes, sacs et ouvrages et ce qui leur appartient.

Pendant cette exposition ceux qui le veulent apportent en présent proche du mort ce qu'ils jugent à propos, et leurs parents par la suite reconnaissent cela par d’autres présents. C'est leur faire un plaisir sensible que de donner quelque chose à leurs morts.

Ils enterrent les femmes aussi toutes habillées et mettent dans la fosse leur chaudière, leurs sacs, un plat et un peu de vivres pour faire le voyage au pays des morts. Ce sont les hommes qui enterrent les hommes et les femmes enterrent les femmes.

Un père regrette plus son fils mort que sa femme. Il en porte le deuil. Ce deuil consiste à ne point attacher, rafraîchir ni graisser ses cheveux, et de se matacher le visage de noir jusqu'à ce qu’un des parents au bout de deux ou trois mois vienne lui faire les cheveux et les graisser.

Voilà comme il laisse le deuil tant de sa femme que de son fils. I] fait aussi un présent à celui qui lui a ôté ce deuil.

Quand les femmes reviennent de voyage à leur village elles vont tout le jour de leur arrivée pleurer sur les fosses de leurs parents défunts, les appellant par leurs noms en jetant de grands cris. Jamuis les hommes ne pleurent les morts. Ils chantent seulement d’un ton lugubre.

Il y a proche de Michilimakimac une emminence sur laquelle est un petit rocher qui de loin à la figure d'un liève donnant qu'ils nomment Michapon qui, à ce qu'ils assurent étoit un grand esprit qui présidoit autrefois chez leurs ancêtres et ne les loissoit manquer de rien, les faisant réussir en tout, et que par quelque mécontentement, il s’est retiré dans ce Michapous.

Quand ils passent par là ils y laissent quelque chose pour se le rendre favorable.

Ils font mille tours d'adresse, et font croire aux autres qu'ils savent faire revenir des bêtes mortes, comme quand ils font courrir une loutre dans sa cabane et font marcher un ours, ce qu'ils font par le moyen de fils ou ressorts invisibles sous-terrain.

Ils avalent des flèches entières, de granäs couteaux boucherons.

Ils font paraître se percer avec une flèche qu'ils poussent rudement devant tout le monde dans le corps d'un homme, mais pour faire paroiître du sang ils posent fort adroitement du jus d’une racine rouge et cette flèche à une étui, de sorte qu'en la poussant dans le corps, au lieu d’y entrer elle se retire dans cet étui.

Ensuite, ils frottent cette prétendu2 plaie d’onguent composé de racines sauvages et par ce moyen le malade guérit sur l'heure.

Cela est preuve de la vertu de leur médecine qui guérit aussi d’un coup de fusil qu'ils tirent devant tout le monde sur un homme. Mais le fait est que la balle est de terre et en bourant ils l'écrasent dans le fusil, et ont soin de la frotter de mine de plomb pour faire croire que c’est une véritable balle.

Quand ils vont en guerre ils partent la nuit et s'ils s’ennuient par les chemins ou qu'ils manquent leur coup, ils tueront le premier venu dans les bois ou une femme dans un champ et reviennent comme s'ils avoient fait des merveilles.

Quand ils n'ont point trouvé l'ennemi ou qu'ils ont eu le dessous, ils n'arrivent à leur village que la nuit.

S'ils réussissent, ils reviennent en plein jour faisant des cris de joie qui font connaître le nombre des ennemis défaits.

Ils laissent où ils font coups un casse-tête fiché en terre que toutes les autres nations connaissent, ayant la marque du chef de son village, de sa nation, le temps que le coup s'est fait, le nombre des morts et prisonniers et leur départ.

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Ils connaissent aussi à de certains feuillages, morceaux d’écorce, ou un bois que les voyageurs exposent le long d'une rivière, ceux qui ont passé et Lee] -] où ils vont.

Les jeunes gens vont en guerre où et quand bon leursemble, sans ordre ni sans s’embarrasser si cela ne leur nuira pas dans la suite. Il suffit qu'ils en ayent envie,

On ne peut les arrêter que par présents qui consistent en fusils, carquois, flèches, haches, munitions, canots ou couvertes qu'ils ont par le moyen de leurs pelleteries et castor.

Car pour d’autres meubles ni autres biens ils n'en ont point, se trouvant bien partout ; quant ils vont en voyage tout leur équipage se met aisément dans un petit canot,

Les chefs en guerre sont très écoutés et obéis. On suit leurs ordres on ne peut pas mieux. Mais dans les villages ils ne sont pas plus regardés qu'un autre. Ils ne sont chefs qu'autant qu’ils sont libéraux, et il n’y a que ceux là qui sont aimés.

La valeur est fort estimée mais sans la libéralité un chef ne se fait pas de partis considérables. Ils reçoivent fort bien leurs hôtes et leur font manger ce qu'ils ont de meilleur.

Ils les font suer avec eux en arrivant, car la suerie est le remède à tous maux. Mais aussi ils sont très cruels envers leurs esclaves nouveaux prisonniers. Ils les rouent de coups, leur insizèlent le corps et souvent les parties honteuses avec des pierres à fusil ; leur coupent les oreilles, leur arrachent les ongles, et leur fament dans un calumet les doigts, et souvent les brülent tout vifs avec un fer rouge.

Ils donnent la vie à d’autres et sont adoptés et regardés comme leurs frères. Il n'y a aucune justice ni police chez eux. Le meurtre y est ordinaire. Le soin de punir un meurtre est réservé à un parent du mort qui tôt ou tard s’en venge par un autre meurtre, n'ayant rien tant à cœur que la vengeance. ù

Ils poignardent les chefs, leur père et mère, tout comme un autre quand ils leur font de la peine.

Ils ont très grand soin des vicillards et des orphelins, ne les laissant manquer de rien.

De toutes les nations qu'ils fréquentent ou dont ils ont connaissance, c’est le François qu'ils aiment et craignent le plus. Ils sont fort aises si quelque François a des enfants avec leurs filles, parce que ces enfants deviennent grands, bien faits et guerriers.

Is vivent de toutes sortes de viandes sauvages et ne les mangent pas autrement que bouillies ou rôties devant le feu Ils aiment fort le poisson qu'ils ont en abondance et le mange aussi bouilli ou rôti devant le feu.

Il y a dans leurs forêts des orignaux, les cerfs, bœufs, biches, chevreuils, karibous, ours, loups, renards, tigres, chats, loups cerviers, martres, puants, 5 ; loutres, carkajoux, rats de bois, porkipis.

Il y a dans leurs lacs et rivières du poisson blanc qui est le meilleur de tout, de l’esturgeon, de la truite; il y en a qui pèsent 50 1bs et est le meilleur après le poisson blanc, maskinongé, brochet, poisson doré, hachigans, alozes, carpes, perches, crapeaux, barbues, saumon, anguilles.

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