‹ Collection de mémoires et de relations sur l'histoire ancienne du Canada, d'après des manuscrits récemment obtenus des archives et bureaux publics en FranceChapitre 45 sur 45 · Vous perdez l'usage des sacremens et de la Foy · texte numérisé non relu

Vous perdez l'usage des sacremens et de la Foy

9o. A la fin, accablés de dettes, vous quittez la Foy.

Tout cela ne vous touche point, non plus que les raisons naturelles.

lo. Vous usez votre santé ; les chaudières mesmes s'usent bien par la force de l'Eau-de-vie. Vous mourrez tous étiques ; à cause de cela votre f oye sera tout noir ; vous ne vivrez plus aussy longtemps que vos ancêtres qui ont précédé l'Eau-de-vie.

2o. Vous estes au hasard d'estre tuez à coups de couteau ou de gêner, ou de vous noyer; en voilà vingt-huit.

26 HISTOIRE DE l'eau-de-vie EN CANADA.

3o. Vous estes faits comme des pourceaux; vous vautrant dans la boue, hays, méprisés, moqués de tous.

4o. Vous n'estes plus considérables, pendant votre réputation parmy les François et vos neveux.

5o. Comme vos bardes ne tiennent point à votre corps, et que vos mains sont lâchées par T Eau-de-vie, vous perdez vos couvertes, et estes dépouillés des soldats, qui vous voyans lestes et braves au cabaret, vous suivent comme un castor, ou un ours à la trappe, pour vous dépouiller; ils décousent les galons de vos bardes, en font des mitasses, s'en accommodent, &c.

60. Vous vendez, pour un coup d'Eau-de-vie, ce qui vous coûte beaucoup; vuos dérobez et dépouillez vos familles.

7o. Vous êtes hays de vos femmes et des Robbes noires.

80. Vous cassez la teste à vos amis ; bruslez votre Village ; battez vos femmes, ravagez vos moissons. Ce n'est pas estre camarade, amy, fils ou mary: c'est estre un bourreau, un buveur, un ennemy : que f eroient les Iroquois ?

9o. Un cheval, quand il n'a plus soif, ne boit plus. lOo. Cette boisson est traitesse ; on ne peut s'en humecter, sans estre yvre ; vous buvez sans manger, llo. Les Cabaretiers y mettent de l'urine.

12o. Cette boisson est une médecine et non un aliment; voudriez-vous prendre autant de médecines purgatives?

13o. Votre yvrognerie n'est pas comme celle des autres; vous ne beuvez que pour vous enyvrer, et vous ne vous enyvrez que pour vous battre.

14o. Quand vous allez boire, il semble que vous disiez: "Je choisis celui-là pour qu'il me mange le nez".

15o. Pourquoi criez-vous? Que ne dormez-vous ?

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16o. Vous ne devez point aller en Ville avec les yvrognes, si vous voulez vous en corriger.

Dialogue d'un Missionnaire et d'un Sauvage, sur l'yvrognerie de ce Sauvage.

Le Sauvage. — Nous avouons, nous autres hommes, que le Démon de l'Yvrognerie nous renverse la teste; nous aussy croyons, que vous autres Robbes Noires estes d'vme autre nature que nous. C'est votre affaire, à vous autres Saints, de ne point boire ; mais nous, nous croyons que l'Yvrognerie est convenable à nous autres hommes.

Le Missionnaire. — C'est l'affaire de tous d'aller au Ciel ; pour les Yvrognes ils n'iront point dans le Ciel, cela gasteroit ce beau pays, on n'y seroit pas heureux. C'est l'affaire des Sauvages aussi bien que des Robbes Noires de n'estre point yvrognes. Dieu est aussy bien le maistre des Sauvages que des Robbes Noires ; tous les hommes sont également obligés de lui obéir. Dieu haït l'Yvrognerie, parce qu'il est la vertu mesme : donc les Sauvages sont autant obligés d'haïr l'Yvrognerie que les Robbes Noires.

Le Sauvage. — C'est l'affaire d'un Considérable, d'un Capitaine de savoir bien boire, de faire boire ses neveux, de ravager les cabanes de ceux qui n'écoutent point sa voix, et qui ne lui obéissent pas ; de faire fuir les femmes et les enfans, et de se faire craindre.

Le Missionnaire. — Tu dis qu'un Yvrogne est Considérable? tu n'as qu'à regarder comme il est fait quand il est saoul, que la teste lui tourne : il tombe, il se roule dans la

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boue, comme un pourceau ; il est malade, il perd l'esprit. Les François le battent, le chassent, le dépouillent; il est hay de tout le monde, et tu m'appelles cela un Considérable ?

Le Sauvage. — Ce que Dieu a fait, est bon, à ce que tu dis ; il a fait l'Eau-de-vie, puisqu'il a tout fait ; il l'a fait pour s'en servir; tu as donc tort de nous défendre l'Eaude-vie.

Le Missionnaire. — Dieu a fait l'Eau-de-vie, mais non pas pour l'Yvrognerie ; il a fait l'Eau-de-vie pour en boire par manière de Médecine, mais non pas pour en boire des pleins seaux comme toy. Que dirois-tu, si après t'avoir donné une tasse de Médecine, je voulais t'en donner un plein seau? tu le refuserois. L'Eau-de-vie est bonne à ceux qui en savent user, mais elle est dangereuse à ceux qui ont l'esprit f oible comme les Sauvages : tout de mesme qu'un couteau est bon, mais il est dangereux entre les mains d'un enfant.

Le Sauvage. — Mais, les François s'enyvrent aussi ; ils nous ont appris à boire; ils nous vendent de l'Eau-de-vie; les François sont pourtant de grands esprits qui ont leur place dans le Paradis ; ils sont les premiers Chrestiens ; nous serons donc aussy heureux au Ciel si nous faisons comme eux.

Le Missionnaire. — Il y a deux sortes de François, et deux sortes de Chrestiens. Les , uns sont des Canailles, pauvres gens, que nous méprisons, qui seront damnés, qui sont ceux qui vous vendent de l'Eau-de-vie. ; Il y a d'autres François qui sont Considérables, bons Chrestiens, gens de bien ; Imites ces derniers François là, non les autres.

Le Sauvage. — Si je. ng m'enyvrois point, on ne- me craindroit pas ; car parmy nous on ne se bas point quand on n'est

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pas saoul; mais quand on l'est, l'Yvrognerie excuse tout, et les jeunes gens vous en obéissent mieux.

Le Missionnaire.— C'est le Démon qui vous a inventé cette coutume de ne point punir les yvrognes; faudroit au moins les lier afin qu'ils ne fassent point de mal. Tu dis que les jeunes gens t'obéissent mieux? au contraire, tu gastes ta noblesse ; tes neveux ne t'écouteront plus quand tu les reprendras ; ils te diront : "Corriges-toy, toy-mesme." C'est l'affaire des Considérables d'embellir la terre, et de ne point donner de mauvais exemples.

FIN

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