Les Chicoracées
Ce léger changement dans l’ordre des tribus de Lessing note rien au mérite de son excellent ouvrage, et je me plais a rendre justice à son utilité et à son élégante précision. Pour comprendre complètement le sens de cette classification , il faut ranger ces huit tribus dans l’ordre circulaire que j’ai admis jadis dans les Mélastomacées (Coll, mém.; mém., 1828), et que Casslnl a adopté dans l’Atlas du Dictionnaire des Sciences naturelles.
Dans cet ordre circulaire , chaque tribu se trouve bien réellement entre les deux qui lui ressemblent le plus : ainsi, les Chlcoracées n’ont de rapports réels, quoique éloignés, qu’avec les Vernoniacées et les Nassauviacees ; celles-ci qu’avec les Chicoracées et les Mutislacées. Les Mutlsiacées ont souvent été confondues avec les Cjnarées, et ainsi de suite. J’ai commence, a l’exemple de Cassini , par les Vernoniacées, soit parce qu’elles ne suivent pas trop mal les Caljcérées et les Dipsacées, soit parce que la place, invariablement fixée, des Chlcoracées près des Campanulacées, forçait la position des Vernoniacées à l’autre extrémité.
Les motifs des sous-divisions des tribus me paraissent inutiles à expliquer ici, vu qu’ elles s’éloignent peu des opinions de Cassini et de Lessing, et je passe de suite à quelques points de la structure des Composées sur lesquels je désire donner de brèves explications.
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§. 3. Quelques observations sur la structure des Composées.
Mon intention n’est point de passer en revue tous les organes des Composées, ce qui a déjà été fait par Berkhey et Cassini , et ce qui se trouve en abrégé dans le caractère général de la famille, en tête du vol. V du Prodromus, mais d’indiquer seulement la manière dont il me paraît qu’on peut se rendre raison de quelques points délicats de leur structure.
L’inflorescence des Composées est ce qui a motivé leur nom, et est en général bien connue. Cassini a éclairci l’un des points de cette doctrine en distinguant avec soin les paillettes et les fimbrilles ; et R. Bfown , en distinguant avec plus de rigueur les inflorescences simples et composées.
La manière, à mes yeux, la plus simple et la plus vraie de considérer cetlc inflorescence est de supposer que les rameaux qui portent les capitules sont en type normal composés d’un grand nombre de pédicelles uniflores fortement soudés, et plusieurs cas de monstruosités, où ces pédicelles sont plus ou moins distincts, montrent à l’oeil cette structure. Ces pédicelles sont probablement disposés en corymbe tendant à l’épi ou h l’ombelle dans divers cas. Ils forment un réceptacle plane quand ils atteignent tous au même niveau, un réceptacle convexe ou allongé quand ceux du centre se prolongent au-delà de ceux du bord, et, ce qui est beaucoup plus rare, un réceptacle concave quand le cas inverse se présente. Tous ces pédicelles soudés sont entourés par un assemblage de feuilles florales disposées en verlicille régulier ou agglomérées les unes sur les autres, qui représentent très bien l’involucre général des Ombellifères, et cet ensemble d’ écailles a reçu le même nom; mais outre cet assemblage extérieur, on peut, par analogie avec les autres familles, admettre que chaque pédlcelle du faisceau peut avoir à son côté extérieur une petite bractée, c’est ce qui forme les organes qu’on nomme en général paillettes du réceptacle, et que M. Lessing a nommé bractéoles. Nous voyons très bien dans les Crucifères, par exemple, et dans quelques Légumineuses , que les bractées qui sont à la base des pédicelles peuvent manquer dans plusieurs genres de ces familles, ou n’exister que dans les pédicelles inférieurs de chaque grappe , et manquer dans les supérieurs. La même chose a lieu dans les Composées ; les réceptacles entièrement garnis de paillettes ou de bractéoles sont ceux où tous
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les pédicelles partiels, quoique soudés ensemble , ont conservé leur bractée ; ceux qui sont ce qu’on appelle demi-paléacés sont ceux où les Heurs du bord du réceptacle ou du bas de l’épi ont conservé leurs bractées , et où celles-ci ont avorté dans les autres; et enfin ceux qui sont nus sont des l’éceptacles dans lesquels ces bractées pédicellaires manquaient complètement , comme dans la plupart des Crucifères , ou ont totalement avorté par suite de la pression.
Quant aux fimbrilles, ce ne sont que les bords saillans et développés en lanières scarieuses des alvéoles déterminées par les sommités des pédicelles soudés; elles peuvent être ou très longues, comme dans la plupart des Cynarées , outrés courtes, et même elles le sont quelquefois h tel point qu’on trouve des transitions fréquentes entre les cas où elles sont visibles et ceux où elles manquent. Sous ce rapport, Lessing a eu raison, en général, de réunir dans les mêmes sous-divisions les réceptacles fimbrillés et les réceptacles nus; mais on ne peut mer cependant qu’il pourrait bien se faire que parmi les réceptacles nus on ne dût distinguer ceux qui proviennent de fimbrillés non développées , et ceux qui doivent cette nudité à des paillettes avortées.
Lorsque les fimbrillés sont bien développées et forment autour de l’origine de la fleur une sorte de calicule ordinairement scarieux , on conçoit que ce calicule peut se développer plus qu’à l’ordinaire, et prendre même une nature plus ou moins foliacée ; ces calicules forment des espèces d’involucelles partiels, et c’est ce qui a fait établir à Linné son ordre de la polygamie ségrégée, et aux modernes le terme de capitule composé. M.Bi’own a remarqué que, dans ce cas, l’oi'drede l’inflorescence, qui ordinairement va de la circonférence au*centre , est souvent alors irrégulièrement interverti. Ces cas abnormaux sont ceux où la soudure primitive des pédicelles est au moindre degré , et où chacun d’eux conserve mieux sa vie propre de manière à pouvoir se développer dans un ordre moins dépendant de l’ensemble. L’examen des diverses espèces du genre Æbertinia comparées entre elles fait assez bien comprendre ce système général d’inflorescence. oyez les PI. IV et V du 4® vol. des Icônes selectœ de M. Delessert.)
L’inflorescence des Composées présente encore un phénomène digne de mention : les fleurs serrées dans leur involucre présentent de nombreux avortemens; ceux-ci suivent, au milieu de leurs Irrégularités, une loi géné-
raie : les organes mâles avortent plus fréquemment dans le bord de la tétCy et les organes femelles dans le centre ; ou si on rapporte ces dispositions à rinOorescence en épi , les üeurs du bas de la tête ou du bas de l’épi sont fréquemment femelles, et celles du centre de la tête ou du haut de l’épi fréquemment mâles ; c’est ce qui arrive dans la plupart des cas où les épis ou les grappes portent des fleurs des deux sexes ; par exemple , certains Carex, les Ricins, etc. Il arrive souvent dans les Composées que les fleurs, soit du bord, soit du centre des capitules, deviennent stériles par l’avortement des deux sexes ; mais il n’j a aucun exemple d’une tête de Composée mâle sur le bord et femelle au centre , et c’est au reste une disposition très rare dans le règne végétal.
MM. Brown et Cassini ont l’un et l’autre remarqué que les nervures des corolles des Composées sont disposées d’une manière insolite. Dans pi^esque toutes, peut-être toutes les autres plantes, lorsque les pétales ont des nervures , la nervure principale est au milieu , de telle sorte que lorsque ces pétales sont soudés pour former une corolle gamopétale , les nervures tendent au sommet de chaque lobe. Dans les Composées , les nervures tendent aux sinus qui séparent les lobes, et par conséquent elles sont situées sur le bord de chaque pétale considéré isolément. M. Cassini a exprimé ce caractère en donnant à ces corolles ou aux Composées le nom de Nevramphipétales.
Cette observation est très vraie en général ; mais il se présente quelques cas, en apparence exceptionnels, qui méritent d’être mentionnés, et qui tendent à faire comprendre comment les corolles des Composées peuvent présenter de 5 .à i5 nervures.
Les corolles du beau genre Mutisia, présentent toutes ces diversités. M. Don, qui, je crois, le premier a observé ce fait, a cru que les Mutisia diffèrent de toutes les Composées, parce que leurs corolles ont lo ou i5 nervures (Trans. linn. soc. i6. p. aSg ); mais ce caractère, qui est fréquent, n’est pas universel ; les fleurons centraux du Mutisia Clematis , par exemple, n’ont que 5 neiwures. Voici comment je m’explique ces anomalies. Chacun des pétales du Mutisia di, comme toutes les Composées , une nervure marginale, et plus rarement une nervure médiane; lorsque les neiwures du bord sont rigoureusement marginales, et que celle du milieu manque, le tube est à 5 nervures : lorsque les nervures sont un peu éloignées du
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bord, ou, comme on dit, intra-marginales, et que la nervure du milieu manque , la corolle est à i o nervures rapprochées par paires , comme on le volt dans plusieurs espèces de Leuceria. Si la nervure médiane existe, la corolle offre lo nervures, si les mai’ginales sont soudées entre elles, et i5 si elles sont distinctes ; c’est ce qu’on voit surtout dans les fausses languettes du bord des capitules des Mutisia. Ce nombre apparent de nervures peut encore varier par une autre cause, dans Mutisia, et peut-être dans plusieurs Lablatiflores.
Lorsque la lèvre extérieure est formée de 5 pétales à nervures marginales, mais sans nervure médiane , cette lèvre offre 4 nervures , savoir : les deux marginales des pétales latéraux , et 2 centrales formées par la soudure des nervures marginales du pétale central avec les deux pétales latéraux; la lèvre intérieure formée de 2 pétales pourra offrir 5 nervures s’ils sont soudés, et 4 s’ils sont libres, en tout 7 ou 8. C’est ainsi que bien des nombi’es dlvei\s entre 5 et 1 5 peuvent se rencontrer dans les corolles des Mutisia et d’un très petit nombre de Composées, quelques Sénécionées, par exemple. Parmi celles-ci se trouve l’exception la plus remarquable à la loi générale, c’est un genre du cap de Bonne-Espérance, recueilli par M. Drege , et que j’ai nommé Mesogramma y il est représenté à la PI. LVIII du 4^ volume des Icônes selectœ deM. Delessert. Dans cette plante on observe 5 nervures bien distinctes au milieu des lobes, et la ligne qui sur le tube répond au sinus en offre à peine une trace indistincte; on ne peut en soupçonner l’existence que parce qu’on les voit clairement sur les bords de la partie libre des lobes.
Cette nei’vure médiane, qui se trouve si rarement sur les pétales, dont la soudure forme la corolle des Composées , semble être une sorte de prolongement des deux nervures marginales qui, arrivées au sommet de la corolle , rétrogradent en se soudant , et forment une nervure surnuméraire. Ce soupçon est fondé, 1“. sur ce que, dans un grand nombre de cas, on observe au sommet du lobe une sorte de petite échancrure , qui semble formée par un léger commencement de cette rétrogradation des nervures marginales ; 2®. sur ce que , dans quelques cas , la nervure médiane, partant du haut du lobe, n’arrive pas jusqu’au bas du tube, et tend bien par là à montrer que ce n’est pas une nervure ascendante, mais une nervure recurvante.
Si jamais l’on trouve, ce qui me paraît possible, une Composée où les nervures récurvantes ou médianes seraient libres ou non soudées entre elles, on pourrait avoir une corolle de Composée à 20 nervures; mais je n’en connais aucun exemple.
J’ajouterai encore quelques mots sur l’aigrette des Composées. Cassini a eu l’idée, bizarre pour son époque, que l’aigrette est un calice épigyne ; c’est la reproduction d’une locution vicieuse employée par plusieurs botanistes du siècle dernier, qui ne nommaient calice, dans les plantes dites à fleur supère, que la partie libre du calice; mais l’expression même de calice et d’ovaire adhérens qui ont prévalu, suffisent pour prouver que les botanistes admettent bien aujourd’hui que, dans ce cas, le calice se compose du tube adhérent à l’ovaire, et du limbe qui est libre. On sait que cette réunion de ces deux organes peut avoir lieu de trois manières : tantôt, i". le calice n’adhère qu’à la base de l’ovaire , et la partie supérieure de celui-ci reste libre et saillante; cette organisation n’existe pas dans les Composées, à moins qu’on ne voulût y rapporter la structure du Tarchonanthus^ dont l’ovaire est surmonté d’une grosse callosité non adhérente au calice , et qu’à l’exemple de Gaertner j’avais cru jadis être un ovaire libre; tantôt, 2°. le tube du calice adhère à toute la longueur de l’ovaire, et le limbe seul se prolonge au-delà , c’est ce qui constitue lesachènes sans bec, ou ce qui s’appelait jadis les aigrettes sessiles ; 3". enfin, le tube du calice peut se prolonger sous forme tubulaire au-delà de la place occupée par la graine, et sa partie vide forme une sorte de tube terminal qui est le support de l’aigrette, d’où sont venus les termes d’achène à bec , ou d’aigrette stipitée.
Dans ce dernier cas , le bec paraît bien évidemment formé par le tube du calice seul, et l’aigrette en est le limbe; mais, dans les cas d’achènes sans bec , où l’on remarque deux rangs d’aigrettes fort distincts, peut-être le rang extérieur de l’aigrette est-il le prolongement du calice , et le rang intérieur celui du péricarpe ou du spermoder-me? C’est ce que je n’ai su vérifier d’une manière directe, mais j’engage ceux qui auront occasion de voir vivant le Dipterocome , genre où cette disparité de l’aigrette est la plus frappante à vérifier, si ses deux aigrettes n’ont pas des origines distinctes; de semblables observations pourraient être tentées sur le Cnicus et quelques autres Cynarées, je les abandonne aux phytotomistes , et je me hâte , pour achever ce travail, de passer à la description de quelques genres peu connus.
§. 4* Description abrégée de quelques genres nouveaux ou peu connus.
J’ai établi dans le Prodromus 22g genres nouveaux. Sur ce nombre, la moitié a déjà été figurée , soit dans quelques Mémoires que j’ai publiés , soitpar divers auteurs, soit, et surtout, dans le 4® Icônes selecUe
de mon excellent ami Benj. Deless^rt. J’aurais voulu pouvoir donner les figures de tous les autres, mais i’ai du me conformer aux limites d un Mé-
moire, et j’ai choisi sur les genres non figurés : 1°. ceux qui m’ont paru les plus remarquables par leur forme, et qui donnent des exemples des huit tribus des Composées; 2". ceux dont je possédais des échantillons en bon état, et 3“. ceux, je ne dois pas craindre dele dire, qui portent les noms des botanistes auxquels j’ai dû de précieuses communications pour l’étude si difficile des Composées. Parmi ces amis, auxquels j’aime à témoigner ma reconnaissance, il en est plusieurs dont les noms ont déjà été consignés dans les fastes de la science; d’autres, dont j’ai déjà fait figurer ailleurs les genres destinés a leur rendre hommage. Je compléterai ici , sous forme d’exemples de genre, cette galerie des botanistes auxquels la famille des Composées a dû ses extensions les plus récentes.
PI. I. DECANEURUM. DC. Prod. v. p. 66.
Le genre Decaneuruin appartient à la tribu des Vernoniacées et a de grands rapports avec le vaste genre Vernonia', mais il s’en distingue, 1°. par son achène qui, au lieu d’être cylindracé ou obovoïde, présente dix côtes ou nervures saillantes et régulières; 2° . par son aigrette cjui, au lieu de présenter deux rangées de soies ordinairement très inégales, n’offre qu’une seule rangée de soies un peu épaisses , raides et fournies de barbes fines et serrées. Ce genre se compose du Phyllocephalum de Blume, et de la plupart des Gymnanthemum de Cassini, et j’ai conservé ces deux groupes comme sections caractérisées, la première, par son involucre entouré de bractées foliacées; la seconde, par son involucre nu. Pour faire connaître ce genre, j’ai choisi l’une des espèces du premier groupe, le Decaneuruni reticulatum , qui est représenté à la Planche I. Cette espèce habite dans les montagnes Neelgerrhy de l’Inde orientale : j’en ai des échantillons recueil-
i6 MÉMOIRE IX.
lis par M. Leschenault et par M. Wlght. Le premier de ces voyageurs dit que les indigènes nomment cette plante Kadourou.
Le Decaneurum reticulatum est une herbe qui paraît vivace : sa tige est droite, peu rameuse, haute d’environ un pied, hérissée, surtout vers le sommet, de poils articulés. Les feuilles sont alternes, ovales, pointues au sommet, obtuses à la base, dentées sur les bords, portées sur un pétiole court et hérissé ; leur surface supérieure est un peu rude et munie de quelques poils épars; l’inférieure est réticulée; les nervures qui ferment le réseau sont peu velues ; les aréoles sont couvertes d’un duvet blanc et cotonneux. La sommité de la tige, qui joue le rôle de pédoncule, est dénuée de feuilles, garnie de poils raides et d’un duvet serré, terminée par une tête de fleurs. Celle-ci présente, pour ainsi dire, deux involucres ; l’extérieur est formé de 5 à 7 feuilles florales ou bractées semblables à celles de ' la tige, mais plus petites; l’intérieur ou le véritable involucre se compose de plusieurs rangs d’ écailles dont les extérieures sont ovales, mucronées, les intermédiaires oblongues et les intérieures linéaires ; celles du dehors ont la face externe encore velue et réticulée ; les autres sont lisses et glabres. Les fleurs sont nombreuses sur un réceptacle nu et alvéolé. Chacune d’elles offre une corolle à tube allongé, et à 5 lobes égaux à peu près linéaires. Cette corolle paraît être d’un rouge analogue à celui de la Centaurée-Jacée. Les étamines ont des filets très courts qui naissent du sommet du tube; les anthères sont dépourvues de queues à leur base , et à peine appendiculées au sommet. Le style se divise en deux branches allongées, aiguës, hérissées en dehors. Le fruit est ovoïde, presque cylindrique, à dix nervures régulières. L’aigrette a un seul rang d’une vingtaine de soies épaisses , un peu raides et bordées de barbelles courtes et serrées.
Explication de la Planche I.
A. Un rameau de la plante de grandeur naturelle.