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VIDANGE DES FOSSES D'AISANCES

Rapport au Préfet de Police sur V assainissement de la vidange des fosses d'aisances, par une commission spéciale, nommée par le conseil de salubrité, et composée de MM. Girard, Pelletier et D'Jrcet.\

Monsieur le Préfet,

Vous avez chargé le conseil de salubrité d'examiner un projet qui vous a été présenté par MM. Laurent et Filière, et qui est relatif à l'assainissement de la vidange des fosses d'aisances : le conseil a l'honneur de vous faire à ce sujet le rapport suivant.

Comme chacun le sait, il n'est point de métier plus dégoîitant, plus pénible et plus dangereux que celui de vidangeur; et l'époque à laquelle on vide les fosses d'aisances dans chaque maison y est toujours redoutée, parce que cette opération, indépendamment des accidents graves qui en résultent trop souvent, est presque toujours accompagnée d'inconvénients qui nuisent aux mobiliers des locataires et aux embellissements des maisons.

L'expérience journalière et les ouvrages de Ramazzini, de MM. Cadet de Vaux, Laborie, Parmentier, Halle, Dupuytren, Barruel, Thénard et Pâtissier, ont mis hors de doute l'insalubrité et le danger qui naissent de la vidange des fosses. Des travaux importants ont été publiés à ce sujet, et cependant la profession de vidangeur n'a reçu que peu d'améliorations; et les habitants des villes réclament encore de l'autorité, l'adoption de procédés ainsi que des mesures sanitaires qui puissent remédier au mal dont il s'agit , et les règlements nécessaires pour en assurer la stricte exécution.

De grandes difficultés s'opposaient au perfectionnement de la profession de vidangeur; les anciennes fosses n'étaient que des espèces de puisards qui laissaient perdre les liquides, elles n'étaient point ventilées, de là venait la nécessité de travailler sous terre à l'extraction d'une matière solide, et au milieu des gaz les plus délétères. L'état de vidangeur étant des plus rebutants, et ne se pratiquant que la nuit, était abandonné à des hommes sans instruction, pour ainsi dire repoussés de la société, et d'autant plus routiniers qu'on les fuyait davantage. Mais cet état de choses est bien changé : les fosses ont été rendues imperméables; Von n'a pas craint de suivre les opérations du vidangeur, d'étudier cette profession dans tous ses détails, et l'on est enfin parvenu à en régulariser et à en assainir les procédés. Aussi le temps est-il arrivé où l'administration peut facilement apporter d'utiles améliorations dans cette partie du service de la grande voirie. Le projet présenté par MM. Laurent et Filière, et dont nous avons à rendre compte, paraît aux délégués du conseil de salubrité devoir fixer l'attention de l'autorité, et pouvoir servir de point de départ pour introduire dans la profession de vidangeur les perfectionnements qu'indique la science et que réclame impérieusement l'hygiène publique. Voici quelles sont les bases de ce projet :

MM. Laïuent et Filière, tous deux professeurs de chimie, ayant pensé que le moyen le plus efficace à employer pour arriver à l'assainissement de la vidange des fosses d'aisances était de conduire les vidangeurs à ce but, en dirigeant eux-mêmes leurs travaux, et en y appliquant toutes les ressources de la ventilation et l'emploi des chlorures désinfectants, ont sollicité les conseils de M. Labarraque, et se sont aidés de son expérience en ce genre. Pour réaliser l'amélioration dont il s'agit, ils se proposent : 1° De détruire la fétidité des fosses;

2° De prémunir les ouvriers employés à la vidange, contre les dangers de cette opération ;

3° Enfin, de préserver les murs et les effets mobiliers des dégradations ou des détériorations qui résultent ordinairement de la vidange des fosses d'aisances.

MM. Laurent et Filière, devant envoyer dans chacune des maisons où ils seront demandés, un agent pour y faire l'application de leur système d'assainissement, désirent que, sans donner à ces agents aucun privilège, ils soient porteurs de livrets et de médailles fournis à leurs frais par la préfecture de police, et vous prient, Monsieur le préfet, de vouloir bien leur accorder cette faveur qu'ils regardent comme devant inspirer une utile confiance aux vidangeurs, ainsi qu'aux propriétaires, et qu'ils considèrent comme pouvant assurer le succès de leur entreprise.

Les délégués du conseil ont visité la maison de M. Thomire, fabricant de bronzes, dont le beau magasin avait été préservé, quelques jours avant, par les soins de MM. Laurent et Filière, et sous la direction de M. Labarraque, pendant toute la durée de la vidange de la fosse de cette maison. Cette opération, dont le propriétaire avait bien raison de craindre les suites, a eu le plus grand succès : M. iThomire a remis, à ce sujet, aux délégués du conseil, le certificat n" î, qu'ils joignent à ce rapport.

Le certificat n° 2 a été délivré par M. Anisson Duperron , et prouve que MM. Laurent et Filière ont réussi à préserver parfaitement les peintures, les ornements et les meubles de l'hôtel situé rue d'Anjou-Saint- Honoré, n" 4' bis, pendant qu'on vidangeait la fosse de cette maison. Quant aux certificats n" 3 et 4, ils ont rapport à la vidange faite le 12 mai, en présence des délégués du conseil, dans la maison n° i3, rue du Croissant, et prouvent que l'on y a obtenu un plein succès. MM. Laurent et F'ilière, dirigés par M. Labarraque, ont si bien réussi à assainir cette opération, que du papier et de la toile, imbibés d'acétate de plomb, n'ont point été colorés en brun dans les parties de la maison qui étaient préservées par le chlorure ; tandis que des échantillons pareils et des assiettes de terre anglaise, étaient fortement noircis lorsqu'on les exposait soit sur les marches de l'escalier de la cave, soit sur le passage des vidangeurs.

Il résulte des certificats joints à ce rapport, et de ce qu'ont vu les délégués du conseil, que l'on entre ici dans une large voie d'amélioration. MM. Laurent et Filière n'ont sans doute pas le mérite d'avoir les premiers pensé à appliquer les chlorures désinfectants à l'assainissement de la vidange des fosses d'aisances ; mais il est vrai de dire qu'ayant, d'après les conseils de M. Labarraque, employé méthodiquement et généralisé l'usage de ce puissant moyen de désinfection, ils l'ont fait avec le plus

grand succès. Les délégués du conseil croient en conséquence que l'administration doit profiter de l'occasion qui se présente d'arriver au perfectionnement de la profession du vidangeur, et émettent le vœu de voir l'autorité protéger l'entreprise de MM. Laurent et Filière , par tous les moyens qu'elle a à sa disposition, et particulièrement en leur accordant, si cela est possible, la demande qu'ils ont faite d'obtenir des livrets et des médailles pour les ouvriers qu'ils emploient.

Les délégués du conseil, après avoir ainsi répondu à la question principale, croient utile de terminer ce rapport, en résumant les moyens d'assainissement qui pourront probablement, et avant peu, permettre de vidanger les fosses d'aisances sans accident, et même sans inconvénient sensible. Ils traceront ainsi la marche d'une opération de cette nature, amenée au point de perfection désirable.

Supposons qu'il s'agit de vidanger une fosse imperméable et bien aérée, au moyen de la ventilation forcée : dans une telle fosse il n'y a ni augmentation de température , ni altération de l'air ; aussi le vidangeur pourrait-il toujours y pénétrer sans danger. Cependant, nous conseillons d'augmenter la ventilation quelques heures avant d'ouvrir la fosse; ce qui se fera facilement en fermant tous les sièges, en ouvrant le tampon de la fosse, et en échauffant l'air plus que de coutume dans le tuyau d'aérage. Cela fait, il faut fermer le bas de l'escalier et toutes les issues communiquant avec les appartements, en tendant au-devant de ces ouvertures des toiles bien imbibées de dissolution de chlorure de chaux; il faut même, par excès de précaution, fermer toutes les croisées de la maison, et placer en dehors, ou mieux en dedans de ces fenêtres, des assiettes remplies de dissolution de chlorure (0.

Le tampon de la fosse étant ouvert, et la ventilation forcée bien maintenue, on pourra alors procéder sans inconvénient à la vidange.

Si la matière est liquide , ce qui arrive lorsqu'il y a des sièges à l'anglaise sur la fosse, ou lorsque les eaux ménagères y sont restées, on peut vidanger à la pompe; il suffira dans ce cas d'agiter fortement la matière avec des râbles en bois, avant de faire jouer la pompe et tant qu'elle sera mise en action. L'opération se fera sans inconvénient, si les vidangeurs, la pompe et les tonneaux sont placés sous l'influence d'une faible fumi-

(i) Il serait avantageux d'éteindre le feu dans toutes les cheminées, et même de fermer leur ouverture antérieure, soit avec un devant de cheminée, soit au moyen d'une simple toile; on éviterait ainsi le passage d'un grand volume d'air à travers les appartements pendant la durée de l'opéralion, ce qui diminuerait les chances d'accidents.

— i63 — gation de chlore, ou d'une légère aspersion de chlorure de chaux, et si l'air déplacé dans le tonneau par l'arrivée de la matière, est conduit dans la fosse même au moyen d'un tuyau de cuir, ou bien dans un foyer portatif placé dans la rue, et près de la voiture.

L'opération exigera plus de soins et plus de précautions, si la matière est pâteuse ou solide, et si l'on est obligé de l'extraire de la fosse au moyen des sceaux; mais il sera toujours aisé, en employant les moyens d'assainissement indiqués ci-dessus, de vidanger une telle fosse, sinon sans aucune odeur désagréable, au moins sans inconvénient, et surtout sans danger pour les ouvriers employés à cet ouvrage. Quant aux locataires de la maison, à leurs mobiliers, et à leurs peintures, il est évident que la préservation en sera toujours complète, si l'isolement au moyen des toiles imbibées de chlorure de chaux, est bien exécuté. Il serait d'ailleurs possible d'aider à l'action de la pomjje en ajoutant assez d'eaii dans la fosse pour y bien délayer la matière ; l'amélioration des pompes pourra encore favoriser leur emploi pour la vidange des fosses d'aisances ; ce qui serait, sans contredit, un grand pas lait vers le perfectionnement du métier de vidangeur

Voilà, Monsieur le préfet, et notre opinion sur le projet que MM. Laurent et Filière vous ont présenté, et les améliorations dont l'exécution de ce projet peut hâter l'accomplissement. Les délégués du conseil terminent leur rapport en vous invitant de nouveau à prendre en considération l'affaire dont il s'agit.

Signé Girard, Pelletier, D'Akcet.

Approuvé clans la séance du 21 mai i83o,

Signé Bérard, vice-prés. Petit, secret, du cons.

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