A L'INSTITUT
doive finir de sitôt. Si chaque siècle a ses mœurs , chaque siècle a sa comédie. Les abus, les préjugés, les caractères mêmes changent de formes avec des institutions nouvelles. L'auteur comique peut donc reproduire d'anciens personnages sous d'autres couleurs, et peindre une seconde fois des figures qui ne sont plus les mêmes.
Les comédies sont les portraits de famille dune nation. Ceux du tems passé ne ressemblent pas à ceux du siècle présent; mais cette variété de physionomies, cette bigarrure d'ajustemens , n'en forment pas moins une galerie intéressante pour le curieux qui examine, et pour l'observateur qui compare.
Un nouveau siècle commence! Qu'une route nouvelle s'ouvre pour la comédie. Nous l'avons vue choisir ses personnages parmi les individus de conditions différentes qui tendent sans cesse à se confondre : ne peut-elle pas aujourd'hui se diriger vers le but opposé, et les hommes forcés de reprendre leur rang sont-ils moins dignes de ses pinceaux que les hommes tourmentés du désir de quitter leur place? Et, d'ailleurs, les êtres ridicules ou vicieux que Molière a traduits sur la scène , sont encore au milieu de nous. Ce sont, a dit Chamfort, des coupables dont il a donné le signalement au public, et qui se cachent dans la société sous un autre déguisement. A.h ! si tu revivais parmi nous, divin Molière, tu les reconnaîtrais encore! Quel vaste champ, quelle abondante moisson pour ton génie ! Ton œil perçant saurait bien
3o DISCOURS
découvrir la fausseté sous les attributs de la franchise, la vanité sous l'extérieur de la bonhomie, et l'égoïsme sous le faste de la bienfaisance. Tu n'as signalé qu'un hypocrite de religion ; tu en apercevrais aujourd'hui bien d'autres : tu pourrais presque faire un Tartufe pour toutes les vertus ! Le monde où nous vivons ne t'offrirait plus le modèle de ton Alceste; et peut-être jugerais-tu inutile de prouver à notre siècle que la vertu peut avoir ses excès : mais tu démasquerais ces prétendus misantropes qui refusent les emplois qu'on ne leur accorde pas, ces indépendans qui sollicitent sans cesse, et ces philosophes disgraciés, qui se retirent à deux lieues de Paris pour éviter la ville, le inonde et la cour. Sans doute on t'opposerait de nouveaux obstacles: tu trouverais, comme jadis, des envieux sans pudeur, et des critiques sans bonne foi; mais ton courage serait encore digne de ton génie. Tu distinguas l'imposteur de l'homme religieux ; tu saurais séparer le faux philosophe du véritable ami de la sagesse, le novateur factieux du citoyen qui travaille à d'utiles découvertes, le charlatan littéraire de l'écrivain qui dédaigne les succès d'un jour, et qui n'aspire qu'aux suffrages de la postérité. Tu saurais peindre le courtisan sans offenser la cour, l'ambitieux sans atteindre l'homme qui se dévoue au service de sa patrie, le flatteur sans outrager le sujet qui rend un hommage légitime à son prince. Et si, malgré tant d'efforts, tes travaux étaient méconnus; si, malgré tant de génie, tes chefs-d'œuvre:
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étaient proscrits, tu te réfugierais au pied du trône, et tu v trouverais encore un grand monarque pour les protéger. Ah ! sans doute le héros qui d'un bras victorieux rouvrit le temple des Muses, sourirait au plus cher favori de Thalie; le souverain qui associe tous les talens à la gloire de son règne, est l'appui de l'écrivain qui en accroît la splendeur; le législateur qui réforme son siècle , est le soutien du moraliste qui l'éclairé. Non, Molière, tu ne l'implorerais pas en vain ce monarque invincible : il entendrait tes plaintes jusque dans le tumulte des camps; et, du haut de son char de triomphe, il te tendrait une main protectrice! Alors ta voix éloquente célébrerait ses bienfaits: dans l'ivresse de ta reconnaissance, tu t'écrierais encore : « Nous vivons sous un prince aussi juste que grandi » La France entière le répéterait avec toi ; tu serais l'interprète de tes contemporains, et tu devancerais l'opinion des siècles à venir.
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