‹ Collection de pièces de théâtreChapitre 130 sur 290 · VOS · texte numérisé non relu

VOS

Cet heureux jour comble ' ; vœux.

J ( nos )

Plus de soucis, plus de tristesse,

Livrons-nous tous à l'allégresse,

Et célébrons d'aussi doux nœuds.

Aut. contemp. É. 1 . l i

OPINION DE GEOFFROY

« L'auteur à' Une Heure de mariage a beaucoup d'esprit , de gaîté , de finesse : son dialogue est vif et brillant ; il aurait pu s'avancer à la cour de Thalie ; mais il restera confondu dans la foule des artisans de bagatelles et de petites farces, et n'aura, dans la littérature, qu'une heure d'existence, parce qu'il n'a voulu que faire rire le vulgaire par des quiproquos , des lazzis , des surprises , surtout parce qu'il a cherché à faire briller son esprit aux dépens du sens commun. Boileau n'était pas un radoteur lorsqu'il disait :

Il faut, même en chansons, du bon sens et de l'art.

Boileau était l'oracle du goût, quand il criait aux jeunes poètes :

Aimez doue la raison ; que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

Nos auteurs arrangent quelques situations bouffonnes ; peu leur importe qu'elles s'arrangent avec le bon sens, cela s'appelle de l'esprit et de la gaîté. Par exemple: M. Etienne suppose qu'un certain Germeuil s'est marié à une certaine Élise, sans le consentement d'un oncle

i\i EXAMEN

dont il dépend; c'est donc un mariage sans formalité, un mariage en l'air, lequel, quand on le veut, peut ne durer qu'une heure.

« Mais , passons sur cette première invraisemblance. Voici quelque chose de bien plus fort: ce neveu, si habile à faire des mariages, fait accroire à M. de Marcé, son oncle, qu'il est marié, non pas à Elise, mais à Constance, fille d'un ancien ami de son oncle, et qui lui était depuis long-tems destinée. Elise, sa véritable femme, ne passe que pour une amie de Constance; or, je demande s il est possible que Germeuil ait contracté ce mariage projeté par son oncle, sans l'en avoir prévenu, sans que cet oncle, dont il attend toute sa fortune, ait entendu parler des articles du contrat, sans qu'il ait eu la première nouvelle de la cérémonie, sans qu'aucun des parens de Constance lui en ait fait part. Je sais que les oncles de comédie sont condamnés à l'imbécillité; mais c'est abuser du privilège que de supposer un oncle assez niais pour ajouter foi à un mariage fait «à son insu et sans sa participation, quand on n avait d'ailleurs aucun motif pour le lui cacher. Le bonhomme n'avait qu'à demander à voir le contrat et l'extrait des registres de la municipalité. Quelle est d'ailleurs la fille honnête capable de se prêter à cette grossière supercherie, et qui puisse consentir à passer, devant un respectable vieillard, pour la femme de son neveu, lorsqu'elle ne l'est pas? Tout cela est incroyable, absurde, impossible.

« Par un autre hasard, qui n'est guère plus vraisemblable, cette Constance, qui se fait passer pour mariée, rencontre un de ses amans , nommé Saint-Ange , vivant

D'UNE HEURE DE MARIAGE. ai3

dans la retraite près du château de M. de Marcé. Ce solitaire, dégoûté du monde, se trouve tout à coup être un petit-maître piqué au vif de rencontrer Constance mariée à un autre. Germeuil, ami de Saint- Ange, pouvait et devait le désabuser; la confidence ne nuisait en rien au succès de la fourberie , mais elle nuisait au plan de l'auteur.

« Saint-Ange, pour se venger, fait la cour à Elise, femme de Germeuil. Germeuil jaloux gronde sa femme, et finit par lui demander pardon : un baiser est le sceau de la réconciliation; mais, par aventure, l'oncle est témoin de cette caresse conjugale. Cet homme, si crédule pour les contes, est du moins très scrupuleux sur les bienséances; il crie au scandale et veut chasser Elise du château comme une dévergondée, parce qu'elle a donné un baiser à son neveu. D'un autre côté, Constance se réconcilie avec Saint-Ange, et le met au fait du stratagème; l'amant tombe à ses genoux, et l'oncle se trouve là, à point nommé, pour être témoin de ce nouvel attentat contre les bonnes mœurs. Nouveau sujet pour lui de déclamer contre la corruption du siècle : il plaint son neveu d'avoir épousé une créature aussi vile que cette Constance; il est sur le point de faire maison nette, quand il apprend que ce n'est pas Constance, mais Elise qui est la femme de son neveu. Son zèle pour les mœurs lui fait du moins trouver quelque consolation dans cette découverte.

« L'imbécile vieillard , qui a si sottement adopté une fable extravagante, reçoit, avec la même stupidité, la nouvelle du mariage de son neveu avec une fille qu'il ne connaît pas. Il y a peu d'oncles plus bêtes, même

ar4 EXAMEN

dans les parades; mais il est représenté par Juliet avec un naturel très comique. Elleviou a fait beaucoup valoir le rôle de Saint-Ange et madame Saint-Aubin embellit, par sa finesse et son enjoûment ordinaires, celui de Constance : cela suffit pour couvrir bien des folies. Les autres personnages sont aussi très bien remplis par madame Gavaudan et Jausserand. On a ri sans réflexion : c'est ce qu'on appelle un succès à ce théâtre. »

Geoffroy est quelquefois risible à force d'injustice et de mauvaise foi. Il faut avouer qu'ici il n'a pas été heureux en horoscope, et, soit aveuglement, soitanimosité, il s'est abusé on ne peut plus complètement sur la destinée dramatique de M. Etienne. // naura, dit-il, dans la littérature qu'une heure d'existence ! Et c'est néanmoins après cette belle prédiction que, successivement et à peu de distance, parurent Un Jour à Paris, Bruis et Palaprat, Cendrillon , Joconde, Y Intrigante, les Deux Gendres et les Plaideurs sans procès. On aurait pu lui répondre lorsqu'il établissait un pronostic si faux :

Cet oracle est moins sûr que celui de Calchas.

Geoffroy n'est pas plus heureux dans la critique qu il fait de cette pièce. On ne saurait se tromper plus grossièrement qu'il ne le fait lorsqu'il demande s'il est possible que Germeuil ait contracté le mariage projeté par son oncle sans l'en avoir prévenu ? Il ne se rappelle plus que le neveu a lu une lettre de son oncle, qui lui dit en termes exprès : « Je vous ordonne d'épouser Con- « stance.... Je vous attends, sous trois jours, avec votre

D'UNE HEURE DE MARIAGE. ai5

* femme. » Il ajoute , croyant faire une grande objection au sujet des lois et formalités légales, il ajoute qu'on n'avait aucun motif de lui cacher ce mariage fait à son insu, et que le bonhomme n avait qu'à demander à ^voir le contrat et l'extrait des registres de la municipalité. Cette observation est si niaise, si ridicule, si burlesque même qu'il serait difficile de la caractériser. Elle nous rappelle cette historiette, vraie ou fausse, d'un aubergiste qui, lorsque deux personnes se donnant pour mari et femme venaient loger chez lui, exigeait d'elles la représentation de l'acte de mariage pour qu'il leur fut permis de ne prendre qu'une chambre et qu'un lit. Suivant Geoffroy, il faudrait que tout fût exact au théâtre comme dans un procès, et il ne serait pas permis, d'après cela, de s'y écarter en rien du Code civil ou du Code de procédure. C'est pousser loin l'amour de la vraisemblance, et il est douteux qu'il y eût une seule pièce au monde qui résistât à une pareille analyse. Combien de comédies où, par exemple, la simple signature du contrat de mariage engage irrévocablement les parties ! Dans nos anciens usages, d'ailleurs, où les règles de l'état civil n'étaient pas ce qu'elles sont aujourd'hui , rien n'était si facile que de faire un mariage clandestin, ou un mariage public, sans aucun préliminaire, et l'on trouvait aisément, avec de l'argent, à se faire unir promptement. Tout prêtre pouvait marier quand il voulait, dans tout pays ; il ne fallait pour cela qu'une chapelle , quelques cierges et des témoins salariés. L'action de la pièce de M. Etienne peut donc s'être passée dans lancien régime, et, alors, la vérité est respectée.

Geoffroy se récrie beaucoup sur la stupidité de l'on-

ai6 EXAMEN

cle. /// en a peu de plus bêtes, dit -il, même dans les parades* Mais, au contraire, il n'y en a que trop dans les meilleures comédies. Trop souvent, et peut-être au détriment des mœurs , la vieillesse a été sacrifiée à la risée de la jeunesse, et toujours représentée comme imbécile. Molière, Regnard , Destouches, Dufresny, Hauteroche, Montfleury, Dancourt et tous nos meilleurs comiques , ont-ils fait autre chose que de mettre sur la scène des vieillards ridicules, sots et crédules? M. Etienne n'a voulu l'aire de son Marcé qu'un oncle de la même trempe, et non un homme de bon sens. Il y aurait peu de gaîté et de comique dans les pièces , si l'on n'y faisait figurer que des gens âgés raisonnables et respectables. M. Guillaume, de X Avocat Patelin; Géronte, des Fourberies de Scapin ; Orgon, du Tartufe; Géronte, du Légataire ; Géronte, du Retour Imprévu; Albert, des Folies Amoureuses , sont-ils autre chose que des barbons bétes, extravagans, stupides, fous, imbéciles , sots , niais et crédules ?

La critique de Geoffroy porte donc tout à fait à faux , et sans doute il était, lorsqu'il la fit, dans un moment d'humeur contre M. Etienne qu'il avait quelquefois assez bien traité, quoique ce ne fût pas de nouvelle date qu'il fût injuste à son égard.

Pour nous, nous différons tellement d'opinion avec Geoffroy, que nous regardons Une Heure de mariage comme une des plus jolies petites comédies qu'on ait jouées depuis long-tems. Il est fâcheux toutefois qu'on y ait mêlé du chant, et qu'elle ait la coupe d'un opéra comique ; sa donnée était digne de tout le développement d'une comédie ordinaire, et l'espace qu'occupent

D'UNE HEURE DE MARIAGE. 217 les ariettes , eût été bien plus agréablement occupé par le dialogue spirituel de l'auteur.

Il n'y a pas une scène de ce charmant ouvrage , qui ne soit du comique le plus facétieux. Il ne se compose , pour ainsi dire , que d'une suite de méprises , de quiproquos amenés naturellement et sans effort. Il y a peu de situations plus comiques, entre autres, que celle de la reconnaissance qui a lieu entre Constance et Saint-Ange. Les réponses que Germeuilfait à Saint-Ange, qui le croit marié à sa maîtresse, sont aussi très plaisantes. La scène où Marcé surprend son neveu embrassant Elise, qu'il ne croit que l'amie de sa femme, est la meilleure de la pièce. Les quiproquos perpétuels de ce bon oncle entretiennent la gaîté d'un bout à l'autre de la pièce. Ce personnage lui-même est très comique, et c'est une idée ingénieuse d'en avoir fait un rigoriste; espèce de caractère qui n'avait été tracé nulle part avec autant d'originalité.

On pourrait blâmer peut-être ces allusions, ces équivoques de galanterie de la part de personnages qui ont des mœurs, et, peut-être, n'est-il pas trop dans les bienséances que Constance réponde à l'oncle qui la croit coupable, comme ferait une coquette consommée, pour ne pas dire plus. Il n'est pas permis d'être leste, même quand cela n'est que pour feindre. Mais ces réponses font rire, et on oublie qu'elles sont peu convenables. Elles provoquent d'ailleurs des doléances et des exclamations plaisantes de la part du vieux Marcé, qui servent encore à le rendre plus comique. « Voyez l'ingé- « nuité du vice , s écrie-t-il ; ah ! quels principes , quelle « dépravation ! »

ai8 EXAM. D'UNE HEURE DE MARIAGE.

Nous le déclarons de nouveau sans détour : il est malheureux que M. Etienne se soit arrêté à un genre si au-dessous de ses moyens , que 1 Opéra comique , et il est à regretter qu'il ne se soit pas exclusivement consacré à la comédie où il eût obtenu des succès si nombreux. La carrière de Sédaine, de Favart, de Marmontel et de Marsollier, était trop étroite pour celui qui aurait parcouru , dans toute son étendue , celle de Molière , de Regnard , de Piron , de Destouches et de Beaumarchais; et la scène française n'a pas moins perdu à ce qu'il se soit jeté dans l'Opéra-comique, que la littérature, à ce qu'il se soit jeté dans les débats politiques.

Page 1