SCÈNE XXT
vaudeville:.
Air : Aimé de la belle Ninon.
L'éclair qu'on voit naître et mourir, . Le souffle du zéphyr volage , La fleur qu'un instant peut ternir, Le ciel pur troublé par l'orage, Voilà, suivant nos beaux-esprits, Si fertiles en épigrammes, En tous temps, comme en tous pays , Ce que fut l'amitié des femmes.
FLICFLAC.
L'habit tu-turc ne me sied pas, Il me gène, m'emba-barrasse; Co-comment faire des pas-pas, Des entrechats-chats avec grâce ?
De la so-sorte travesti; J'épou-pouvanterais les dames :
Peut-on, quand on est fait ainsi, Compter sur l'amitié des femmes?
JEROME
J'étais un luron dans mon temps, Et j'ai fait plus d'une conquête; Mais j'approche de cinquante ans, Il faut songer à la retraite.
Je me console avec le vin, Il ne me nuit pas près des dames, Et je cherche à me mettre en train , Pour garder l'amitié des femmes.
PERCE VAL
Les auteurs réclament d'abord La bienveillance du parterre; Mesdames, ils osent encor Vous offrir cette œuvre légère. Ah! faites-les bien repentir De quelques faibles épigrammes, Et forcez-les, pour les punir, De croire à l'amitié des femmes.
(^ette pièce, dont le sujet a été pris dans une anecdote piquante, parait, au premier coup d'œil, n'être qu'un enfantillage amusant; mais elle a un but moral de la plus haute importance, et elle est curieuse, moins par le tableau des mœurs qu'elle présente, que par la leçon qu'elle a donnée à la génération passée. L'éducation des filles n'a toutefois guère changé depuis vingt ans ; mais elle est moins en discordance avec nos institutions politiques et civiles. On n'élève point aujourd'hui les demoiselles pour être de courageuses Lacédémoniennes , ou d'héroïques Romaines ; toute fille qui sort d un de nos pensionnats, ne sera point capable de dire : Mon fi/s, rapporte-le , ou qu'il te rapporte; elle ne passera point le Tibre à la nage, comme Clélie, à moins qu il n'y ait une école de natation dans le pensionnat; elle pourra regarder ses enfans comme des bijoux , mais non comme l'entendait Cornélie , et elle sera trop bonne chrétienne pour se poignarder, ainsi que Luci'èce , s'il lui arrive de perdre l'honneur. Mais, lorsque la pièce
* A la première représentation , ce fut madame Mole- Dalainvillc qui remplit le rôle de madame Dorsan ; M. Clozel , celui de Percevai; M. 1 i card jeune, celui de Jérôme, et M. Walville, celui dé Flicflac. .■
Aut. contemp. Et. i. ''
8a EXAMEN
tut jouée, on était au sortir d'un règne d'anarchie pendant lequel on s'était imaginé avoir essayé tour à tour de la république de Bru tus, de celle de Lycurgue, de «elle de Barnevelt , et de celle de Franklin , tandis qu'on n'avait eu que les proscriptions de Marius et de Sylla , les boucheries de Mazaniello , et les saturnales d'une fausse liberté. On sortait de cette période, où il n'avait été question que d'égalité, lorsqu'on n'avait eu que la démocratie corrompue d'Athènes, sous les successeurs de Périclès.
C'est assez dire que les mœurs nationales étaient opposées à ce farouche républicanisme, qu'on ne trouvait institué que par les décrets de la Convention ou les proclamations du Directoire, et qui n'était d'usage qu'à la tribune. Tous les gouvernemens éphémères , qui avaient passé, comme des ombres, sur les ruines de la monarchie, avaient succombé, par le seul fait des mœurs. On ne connaissait des républiques que l'ambition, l'intrigue et les dissensions, et on n'en avait ni la vertu, ni la simplicité, ni le dévoûment. Buonaparte, nouveau Cromwell, commençant à régner sous un nom modeste, exerçait un pouvoir sans bornes. Il n'y avait point encore d'institutions. Nos mœurs, dans le chaos général de la société ébranlée par tant de secousses , nos mœurs offraient le spectacle des contradictions les plus monstrueuses et en même tems les plus ridicules. 11 fallait des citoyens, et on formait des artistes, il fallait des soldats, et on faisait des comédiens. La morale d'Épicure entrait pour base de l'enseignement public dans un état où l'on aurait eu besoin d'Aristides , de Catons et de Curtius. On initiait la jeunesse dans tous
les raffinemens d'une civilisation corrompue : on lui apprenait à être loquace, sophiste, raisonneuse, ambitieuse et voluptueuse ; enfin , on lui faisait envisager la culture des beaux-arts, comme le maximum de la perfectibilité morale ; et Ion voulait soutenir, avec un pareil système d'éducation, une république naissante, contre les vieilles et puissantes monarchies de l'Europe conjurée, une république de deux cents lieues de long, sur deux cents de large , et qui avait trente millions d'habitans ! On avait besoin de discipline , dans les familles comme dans les camps, et l'éducation portait à la mollesse et à la frivolité!
L'enseignement des filles était aussi contradictoire avec le but politique du gouvernement, que celui des garçons. On oubliait que ce sont les femmes qui décident du caractère et des opinions des hommes dans tous les siècles ; on méconnaissait 1 influence du sexe faible sur le sexe fort; et tandis que l'on précipitait celui-ci dans les combats, tandis que l'on cherchait à élever une génération militaire, on n'enseignait aux épouses futures des défenseurs de la patrie qu'à danser, peindre, chanter et déclamer. Les arts d'agrément, les talens frivoles étaient les principales choses qu'on apprenait aux filles dont les parens étaient placés dans les échelons inférieurs de la société, et l'on semblait vouloir démentir expressément Chrysale , ce vieillard des Femmes Savantes , lorsqu'il dit :
Nos pères , sur ce point , étaient ^ens bien sensés Qui disaient qu'une femme en sait toujours assez, Quand la capacité de son esprit se hausse \ connaître un pourpoint d'avec un haut-de-ehausse.
Qu'arriva-t-il de ce beau système d'éducation ? On eut, parmi les femmes, quelques peintres, quelques danseuses, quelques musiciennes; mais le sexe entier perdit le goût de la vie domestique, oublia les tristes devoirs du ménage, et acquit beaucoup plus de goût pour le luxe et la dissipation. Il est vrai que la galanterie gagna et acquit un nouveau charme. Les deux sexes vécurent beaucoup plus ensemble; et si les hommes furent encore esclaves des femmes, cest en les méprisant; ainsi, comme on voit, il y eut compensation.
C'est à cet état de choses que les auteurs du Pacha de Surêne ont fait allusion , lorsqu'ils font dire à la maîtresse de pension : « On doit vous établir en sor- « tant de chez moi; et si vous n'apprenez pas à dessi- « ner, à chanter, à danser, à faire des vers et à jouer la «comédie, comment voulez- vous devenir de bonnes « femmes de ménage?»
Toute la pièce est une satire en action, oe l'éducation des filles de cette époque. Elle ne serait plus sentie aujourd'hui, parce que le même contraste n'existe plus entre le but politique de la société et les mœurs, entre les besoins de la génération et les institutions enseignantes. A quoi donc alors cette jolie pièce ferait-elle allusion , puisqu'il n'y a plus de contradiction , ni de ridicules à saisir sous ce rapport? Elle corrigerait encore moins qu'elle ne le fit dans l'origine; ce qui fit faire à Geoffroy les observations suivantes :
« Chose étrange ! on rit volontiers au théâtre de la ridicule préférence qu'on accorde dans l'éducation à des sciences frivoles, et personne ne s'en corrige, chacun revient faire chez soi la même chose dont on s'est mo-
que au spectacle ; ceux qui applaudissent le plus aux épigrammes contre la musique et la danse, n'en sont pas moins persuadés qu'il n'y a point d* salut pour leurs enfans , s'ils ne deviennent des musiciens ou des danseurs. Le soir, on bat des mains à des traits malins sur les fournisseurs et les nouveaux riches; le lendemain on fait de très bonnes affaires à la bourse. Le théâtre a ses maximes, le monde ses usages. N'est-ce pas assez pour la raison et la vertu qu'on les applaudisse sur la scène? Quand les acteurs ont fini leurs rôles, les spectateurs s'en vont faire leur métier. »
Outre l'intention bien marquée de la part de messieurs Etienne et Nanteuil, de se moquer de l'éducation des pensionnats du tems, ils ont aussi cherché à en attaquer le principe même. Cela est évident d après le fragment que madame Dorsan fait lire, dans la première scène d'un ouvrage de Fénelon, moins célèbre que Telémaque, mais peut-être aussi utile. Geoffroy a fait sur ce passage des réflexions si piquantes, qu'on nous saura gré de les rapporter ici.
« Le Traité de Fénélon sur l'Education des filles est un livre aujourd'hui fort étrange ; 1 illustre auteur de Télémaque ne nous paraît qu'un radoteur ; son traité est aussi ridicule qu'un vieux roman , ou qu'une vieille mode. Le bonhomme écrivait toutes ces naïvetés dans un siècle barbare, où les femmes étaient encore épouses et mères, où elles avaient la simplicité de connaître pour elles une autre destinée que celle de plaire, d'autres occupations que lamusement, d'autres devoirs que le plaisir : morale surannée, antiques préjugés, qui
se sont dispersés aux rayons de la philosophie ; le progrès des lumières a réformé tout cela. »
Ces sarcasmes sont virulens, et même emportés. Ils font reconnaître l'ennemi de la philosophie moderne, et malheureusement ils ne sont pas tout à fait dénués de vérité. Il n'est que trop vrai , même encore aujourd'hui, que l'on exige presque exclusivement des femmes qu'elles sachent plaire. Depuis qu'on a mis les vertus de leur sexe dans la balance financière, et qu'on en fait une équation algébrique; depuis que la sagesse est peu pour elles, si elles sont sans dot, elles se sont vues forcées de chercher à parler aux sens, et de demander aux passions et à l'égoïsme ce qu'elles ne peuvent plus obtenir de l'estime et de la sensibilité. C'est là une des suites de la perte de leur empire. Dans les tems de la chevalerie, il leur en coûtait peu pour régner sur les cœurs; elles n'étaient pas obligées de danser, de chanter, ni de dessiner, souvent même elles ne savaient pas lire. 11 leur suffisait de savoir broder une écharpe, ou un étendard, et même elles captivaient un cœur pour toujours, à force de cruauté.
L'observation de Fénélon est foudroyante pour le système de l'éducation en commun. Il la proscrit formellement. Certes, l'opinion d'un sage aussi éclairé, d'un philosophe aussi humain , est d'un grand poids. J. J. Rousseau s'est prononcé, comme Fénélon, contre les réunions d'individus élevés ensemble, comme contre celles de toute autre espèce.
On pourrait certainement alléguer une multitude de bonnes raisons contre le système d'éducation en commun, et contre les réunions de la jeunesse des deux
sexes.Sans doute on ne peut se dissimuler que beaucoup d'hommes ont pris le germe du libertinage dans les collèges, comme beaucoup de femmes celui de la coquetterie, de la mondanité, dans les pensionnats. Sans doute la contagion physique et morale résulte souvent de la réunion, même dans la vie privée, de jeunes individus dont , par la communication , les passions se développent et s'accroissent plus tôt avec plus d'intensité, pendant que l'énergie de leurs âmes s'affaiblit. Sans doute l'individu, élevé seul et à part, acquiert plus de vigueur d'âme, de même que le chêne isolé étale un branchage plus touffu, et parvient à un plus grand volume. Toute culture particulière fait mieux profiter celui qui en est l'objet, quand elle est bonne.
Mais aussi Ion peut opposer l'impossibilité dans laquelle sont beaucoup de mères, d'élever elles-mêmes leurs filles; on peut objecter qu'une discipline sévère el une morale éprouvée, dans les instituteurs ou institutrices, peuvent atténuer efficacement les mauvais effets de la réunion des individus du jeune âge. On peut repondre aussi que 1 unité d'enseignement est un grand avantage, parce qu'elle donne des notions et des principes communs à tous les individus, et qui concourent infailliblement à entretenir l'harmonie dans l'état de société. Des individus élevés isolément ne peuvent plus se mettre en rapport, faute d'une doctrine et d'une morale commune. De là, la division d'opinions et d intérêts; de là, l'impossibilité d'entretenir l'harmonie dans le commerce de la vie ; de là quelquefois la rudesse des procédés et les aversions farouches. Le premier besoin des hommes est de savoir vivre ensemble : s'ils sont
SX EXAMEN
solitaires, ils ne pourront s'accorder. Dans 1 ordre social , l'individu , avant tout , doit être social.
Si donc il naît de l'éducation publique de grands abus, c'est à la législation à les réformer; et leur existence ne suffit pas pour faire reconnaître un inconvénient radical dans l'existence des pensionnats.
On voit donc qu'il y a dans tout cela, comme dans autre chose, du pour et du contre, et que tout est relatif dans les systèmes d'éducation , comme dans bien d'autres choses.
Quant à l'instruction qu'on prodigue aux demoiselles, elle peut n'être pas si dangereuse que l'on croit. L'ignorance n'exclut pas les travers. Geoffroy lui-même , qui semblait être de l'avis de Fénélon, dit, à l'occasion de la conférence des trois jeunes pensionnaires, scène y: « On voit de quelle ressource la Géographie est pour les filles ; cette scène les met dans le goût des voyages et des aventures. J'observe cependant que les filles qui savent le moins de la Géographie , sont souvent celles qui font voir aux hommes le plus de pays. Les femmes en général n'ont pas besoin d'étudier le globe; la connaissance du monde leur suffit , et la moins savante fera perdre la carte au plus habile géographe. »
Sous le rapport de l'amusement, cette jolie petite comédie laisse peu à désirer ; on y trouve ce mélange de gaîté, d'esprit et de causticité, qui a toujours dominé dans les ouvrages de théâtre de M. Etienne. Les caractères y ont chacun leur physionomie distincte, depuis la maîtresse de pension jusqu'au jardinier. Ce dernier nous paraît imité de celui de la pièce des Visitandines de M. Picard.
Le maître à danser est encore l'un des personnages comiques de la pièce. A l'occasion de la scène où les petites pensionnaires le chargent d'une mission pour le \rai Pacha , Geoffroy s exprime ainsi : « Le maître à danser est choisi pour le Mercure de ce galant billet... C'était autrefois lemploi particulier des maîtres de danse; ce ministère secret leur rapportait plus que les cabrioles et les rigaudons ; ceux d'aujourd'hui ont trop de morale et de principes pour se charger de pareilles commissions; et, pour dire la vérité, on n'a plus besoin de leur service; les négociations galantes n'exigent plus tant de mystère. »
La réflexion qui termine ce passage est fine, et, si elle est fondée, on peut juger de l'état des mœurs en 1802, c'est à dire, il y a vingt-deux ans. En pourrait-on dire autant aujourd'hui? Nous ne hasarderons pas de le décider. Peut-être pourrait-on répondre également, sans choquer personne , oui ou non : c'est suivant les familles, et suivant les rangs. Comme une pension renferme des jeunes personnes de différentes classes, il arrive qu'ayant reçu la même éducation , lorsqu'elles en sortent , elles ne sont plus d'aucune classe , et sont obligées de refaire une nouvelle éducation , chacune dans la sphère où elles se trouvent introduites: c'est là l'inconvénient ; mais il n'y a pas de comédie , si bonne qu'elle soit, qui puisse le faire disparaître.