NOTRE-DIIME DE CHARTRES
La sainte Vierge couronnée, la tête nimbée et tenant sur ses genoux l'Enfant Jésus, au nimbe crucifère, est assise sur une espèce de trône portatif, que deus clercs en marche (de gauche à droite) soutiennent sur leurs épaules ; à ses pieds sont des personnages en prières. Au-dessus de lafigure principale, on lit les restes de la légende suivante :
SIGNUM BEATE iUIÏIE,
dont quelques caractères sont retournés.
Revers. — Cette enseigne a pour revers dexix clercs (ce semble) portant de droite à gauche une châsse, où l'on voit une tunique. Au-dessous de la châsse est figuré un denier chartraiii, que l'on pourrait presque dire au type primitif, à ca;ise des globules qu'on y remarque, à l'exclusion d'autres ornements accessoires.
La tunique, ou chemise de la Vierge, avait, dit-on, été apportée de Constantinople en France, vers le commencement de la seconde race, et donnée parCharles le Ciiauve, en 876, à l'église de Chartres, avec un voile provenant également de la mère du Sauveur. Lors du siège de Chartres par les Normands, en 911, ces reliques de la mère de Dieu furent arborées par l'évêque, et le peuple aimait à leurattribuer la défaite des ennemis et la délivrance de la ville. Cet évêque était Gantelme, et c'était lui-même, dit un vieil auteur.
Qui portoit la seinle chemise
Por défense et por garaulise,
ÂvGcques un autre bannière
Qui du voile de la Vierge yëre.
La tunique, le voile, etc., demeurèrent là jusqu'à la Révolution, époque ou les antiquaires nationaux constatèrent, sans préjugés, que le tissu avait tout Tair d'être syrien et de remonter à plus de mille ans.
Mais on pourrait se demander ce qui avait fait choisir la ville de Chartres pour un tel dépôt. C'est que, d'après une vieille relation chère aux Chartrains, leur cathédrale s'élevait sur l'endroit même où les druides auraient dédié un oratoire A LA Vierge qui DEVAIT ENFANTER (Virgini pariturœ).
Vers l'époque où fut exécuté le plomb qui nous occupe, la dévotion à Notre-Dame de Chartres avait dû être singulièrement ravivée par l'effort populaire qui venait de faire surgir la grande cathédrale de cette ville sous Philippe Auguste. M. LéopoldDelisle, en publiant, ily a deux ans, la lettre latine d'Aimon sur la construction de Saint-Pierre-sur-Dive (1 145), n'a pas dissimulé que Chartres avait été la première église où l'on vit les fidèles s'atteler à des chariots remplis de pierres, de bois, de grains, et de tout ce qui pouvait servir aux travaux de la cathédrale, a Jamais, dit l'auteur cité par M. L. Delisle, on ne reverra pareil prodige. L'enthousiasme gagna, pour ainsi dire, toute la France et la Normandie. Partout on s'humiliait, partout on faisait pénitence, partout on pardonnait à ses ennemis. De tous côtés, on voyait des hommes et des femmes traîner de lourds fardeaux à travers des marais fangeux* , »
« C'est à Chartres, écrit Hugues d'Amiens, archevêque de Kouen, que les hommes, par esprit d'humilité, ont commencé à traîner des charrettes et des chariots pour aider à la construction de la cathédrale Les confrères se donnent un chef à la
* Bibliothèque de l'Ecole des Chartres^ 5» série, tome I*'.
voix duquel tous, soumis et silencieux, traînent sur des charrettes les offrandes qu'ils portent aux églises, et qu'ils sanctifient par leurs larmes et leurs mortifications. Pleins de confiance en la bonté de Dieu, ils se font accompagner de leurs malades, qui, souvent, reviennent guéris de toutes leurs infirmités *. »
Le concours était tel que des donateurs ne parvenaient pas à gagner l'autel principal pour y déposer l'acte de leur concession. M. L. Delisle fournit à ce sujet des renseignements utiles qu'il faut lire dans son important opuscule.
Cette célébrité ne diminua pas avec le temps. Les pèlerins affluèrent de toutes parts dans l'église où était le siège de ce culte spécial envers Marie. La châsse contenant les reliques était exposée à la vénération des fidèles, aux principales fêtes de l'année. On racontait de Notre-Dame de Chartres quantité de miracles. Suivant Froissard, la paix de Brétigny, en 1360, lui serait due, en ce sens que, pendant que le roi d'Angleterre, Edouard III, quelque temps après la capture du roi Jean le Bon, se trouvait avec son armée aux environs de Chartres, et ne savait encore s'il ne se déciderait pas à poursuivre les hostilités, « un orage si grand et si horrible, écrit le chroniqueur," descendit du ciel en l'ost du roi d'Angleterre, qu'il sembla bien proprement que le siècle dût finir, car il chéoit de l'air des pierres si grosses qu'elles tuoient hommes et chevaux, et en furent les plus hardis ébahis, et adonc regarda le roi d'Angleterre devers l'église de Notre-Dame de Chartres, et se rendit et voua à Notre-Dame dévotement et promit, si, comme il dit et confessa depuis, que il s'accorderait à la paix. >
Il existe aux archives de Chartres un vidimus de la relation d'im fait qui prouve combien la relique de Notre-Dame de Chartres
« Bibliothèque de l'Ecole des Chartret, loc. dit. Voir le livre des Miracles de Notre-Dame de Chartres... par Jean Le Marchant (XIII* siècle). Chartres, 1855.
était célèbre par tous les pays. Le comte de Soissons, fait prisonnier par les Turcs, en 1390, à la bataille de Nicopolis, était emmené par eux et cruellement traité. Il se souvint de la relique de Chartres, et promit à la Vierge 600 florins d'or à la couronne, s'il était délivré. La troupe qui remmenait fut aussitôt attaquée, vaincue et le prince délivré.
M. E. Cartier, dans une notice * à laquelle nous avons emprunté quelques détails, considère le type de la monnaie de Chartres comme une représentation plus ou moins nette des reliques auxquelles les habitants avaient rapporté le salut de leur ville assiégée par les Normands.
Notre enseigne, où Ton voit le denier chartrain au-dessous de la tunique de la Vierge, aurait sans doute fourni au savant antiquaire, s'il l'avait connue, de nouveaux arguments en faveur de son aperçu qui a surpris plus d'un numismatiste. Nous devons, pour notre part, nous borner à rappeler les recherches de M. Cartier, et apporter dans la discussion le nouveau témoignage de cette même enseigne que nous ferions volontiers remonter au XIII* siècle, et de celle un peu moins ancienne qui suit.
Ce plomb historique a été trouvé au pont Notre-Dame, en 1862.
Aux angles de Ttînseigne sont placés des annelets pour la fixer, soit sur le vêtement du pèlerin, soit sur son couvre-chef.
• Recherches sur Toripine des types des monnaies chartraines, insérées dans le premier volume des Mélanges d'archéologie, publiées par les pères Ch. Cahier et Arthur Martin.