Collection de relations de voyages. Voyages de Stanislas, de Dantzick à Marienwerder.--De Mesdames tantes du roi, à Rome, 1791.--De Louis 16, à Varennes.--De S.M. Louis 18, à Bruxelles et à Coblentz.--De Napoléon, à l'ile d'Elbe, en 1814, et à l'ile Sainte-Hélène, en 1815
L'histoire de tous les grands peuples est féconde en grandes révolutions : aucun d'eux n'a échappé à cette destinée terrible qui perpétue l'agitation du monde.
Parcourez les annales des nations qui ont jadis brillé sur la terre , et de celles qui ont hérité de leur splendeur et de leur puissance; une révolution a fondé leur berceau, une révolution a précipité leur décadence. Mais a travers ces nombreuses vicissitudes de la fortune, au milieu de ces ruines imposantes , brillent d'augustes souvenirs; l'historien, chargé de les léguer à la postérité , distingue les nobles dévoù-
mens et les vertus sublimes dont la mémoire survit aux empires. C'est surtout au moment où les commotions politiques, signes certains de grands malheurs, commencent à les ébranler, qu'on voit sortir tout- a-coup de l'obscurité des hommes doués d'un génie vigoureux, pour venir au secours de l'humanité souffrante ; d'autres qui prodiguent les nobles exemples , pour raviver le code de la morale. Mais l'intérêt s'attache principalement aux infortunes célèbres. Quand les trônes s'écroulent, on aime à voir comment ceux qui y étaientassis, ont su en tomber, comment ceux qui étaient appelés peut-être à y monter, ont supporté les rigueurs du sort. Onlaisse de coté les malheurs obscurs et \ulgaires, et, sacrifice étrange, on oublie presque la grande cause des peuples, pour ne s'occuper que de la destinée des princes qui étaient placés à leur tête. L'his-
toire, cependant, cite peu de noms parmi les personnages qui , renversés du faite des grandeurs , ont bien lutté contre la mauvaise fortune. On en voit beaucoup, livrés à toutes les chances de l'adversité \ abjurer leur dignité, et déshonorer presque leur malheur. Il est vrai, qu'à celui qui tombe de si haut, la tache du courage est bien plus difficile qu'à tout autre ; mais aussi de quelle pompe sont entourés dans la postérité , les princes qui ont soutenu noblement la lutte , et qui se sont élevés au-dessus des revers! On a tort de croire que l'avenir est sévère pour les rois malheureux; il est toujours prêt à leur pardonner mille faiblesses , mille erreurs , pour un seul acte d'intrépidité. Charles XII, vaincu et fugitif, est plus grand dans sa captivité de Bender, que lorsqu'il portait la terreur au sein de la capitale de l'empire Moscovite ; Louis XIV expie la gloire
de ses conquêtes par des revers multipliés, par l'envahissement de la France ; mais il refuse de souscrire à une paix avilissante, et la sublime promesse qu'il adressa à Villars avant la bataille de Denain , a fait oublier trente ans d'ambition et d'orgueil. Charles XII et Louis XIV doivent leur plus belle, leur véritable gloire , a leur héroïque constance dans le malheur. Sans doute , aucune époque ne fut plus féconde en illustres infortunes , en désatres publics, que la période de temps qui s'est écoulée en France depuis l'aurore de la révolution. Quand a-t-on vu jamais des événemens extraordinaires se succéder avec cette incroyable rapidité ? Chez quel peuple une révolution a-t-elle opéré de si grands déplacemens de fortunes , de si singuliers changemens dans les mœurs et dans les lois? En vain, on chercherait une épocjue plus intéressante par la complication
des choses et des hommes. La révolution française est la plus grande qui ait eu lieu, depuis l'origine du monde. Plusieurs nations, suivant les drapeaux de chefs audacieux , ont étendu au loin leur vaste domination; mais ici la conquête n'est pas celle des provinces, fruit de batailles gagnées, de victoires achetées au prix du sang des peuples. La France a conquis presque le monde entier a la raison et à la philosophie ; elle a appelé tous les hommes sous les étendards d'une sage liberté , sous l'abri d'une juste législation, et sa voix a été entendue partout. Mais que ce résultat brillant a coûté de travaux et d'efforts ? Combien d'intérêts froissés , dans 1 e choc des passions qu'allume un semblable événement ? Un roi a disparu au milieu de la tempête ; sa famille a été dispersée ou a péri sous le fer des bourreaux; la guerre civile a ensanglanté le sein de la mère-patrie,
et les maux de la guerre étrangère sont encore venus compromettre son salut. Mais le malheur n'a épargé aucun ordre de la société ; la foudre a frappé la tète de l'obscur citoyen, comme celles des princes. On a vu les membres de la famille royale obligés de chercher un asile hors de la France, et un grand nombre de Français préférer tous les maux de l'exil à un séjour dans une patrie oii régnaient des bourreaux !
Alors, si l'on vit des crimes, on vit aussi des vertus; elles reposent un moment la vue des scènes sanglantes dont la France a été le théâtre. C'est une des bienfaisantes prévoyances du ciel de placer prescpie toujours à coté du forfait la vertu, pour rappeler à l'homme son salutaire empire.
Quand il est las de ses erreurs, il trouve un noble exemple où il puise la honte du passé et le repentir du présent; c'est le
ï I puissant ressort qui ramène la pensée de l'oubli des devoirs, et la replace dans le cercle de la morale , d'où les passions, nées de l'esprit de parti, l'ont fait sortir. On peut secouer cette chaîne , mais non pas la briser ; la morale est la croyance nécessaire des peuples; ils pourraient moins s'en passer que de religion; et lorsque les temples sont fermés par l'incrédulité , la morale a encore son sanctuaire. L'homme en porte le principe dans son cœur ; il peut souvent en étouffer la voix; mais il finit toujours par céder a son action, secondée du cri de la conscience.
Dès que le repos a succédé a l'agitation; dès que l'effervescence des partis a fait place a une paix réfléchie , tout rentre dans Tordre, et il se fait comme une composition des opinions jusque-là divisées , pour admirer ce qui est véritablement bon , pour haïr ce qui mérite la haine. On ne fait plus
acception des couleurs sous lesquelles le courage ou la vertu ont combattu , et du parti que le cœur avait embrassé. Alors on n'examine pas le principe politique; mais on juge les actions et les hommes isolés de la cause qui les a fait agir; ils paraissent , dépouillés de cette garantie imaginaire , devant le tribunal d'une sévère impartialité. Les passions se taisent, la froide raison discute, la justice prononce. Celui-ci, fidèle à la monarchie, prodigua son sang pour la défendre, et, l'accompagnant dans l'exil, ne désespéra point de sa cause; celui-là ne vit la patrie que dans la France, resta fidèle a ses drapeaux, et associait les rêves de la liberté aux nobles illusions de la victoire ; ils obtiennent tous deux l'estime et l'admiration de leurs contemporains ; séparés par les opinions politiques , ils étaient réunis par le même sentiment , ils obéissaient a la voix de l'honneur. Mais
i3 ces hommes qui , au nom de la royauté , de la république ou de l'empire, trafiquaient leur dévoûment, et vendaient leurs bassesses et leurs intrigues à l'étranger et à tous les despotismes, le mépris universel les couvre ; il pèse déjà sur leurs noms , comme un arrêt de la postérité, et consomme la vengeance de la morale publique.
Ainsi, au milieu même des dissensions civiles , la voix de la vertu peut encore se faire entendre , et trouver sur la terre un commencement de récompense , dans cet accord des consciences qui cèdent k son impérieux ascendant. Que le moraliste s'élève contre l'injustice des hommes , et ne montre a la vertu que le tombeau pour refuge, que la mort pour signal d'une justice tardive; l'opinion publique n'attend pas cet instant fatal pour lui restituer tous ses droits. Peut-être le génie seul, cette su-
périorité morale, tourment de l'envie, qui ne pardonne jamais, doit-il se plaindre avecraison de l'inflexible injustice de ses contemporains : mais elle s'explique assez par l'orgueil inné dans l'homme : il s'indigne d'une dépendance dont il ne peut secouer le poids ; obligé d'obéir à une impulsion irrésistible, il trouve des consolations pour sa faiblesse, dans les protestations d'une vanité indocile , et ne croit point être ingrat dans sa partialité. Or l'éclat de la vertu ne blesse pas cet orgueil si susceptible; il cède de bonne grâce a son empire, parce que son hommage n'a rien qui ressemble à l'aveu d'une infériorité d'intelligence; il consent a être juste, parce qu'il n'est pas forcé de s'humilier devant sa conscience, el L'autorité de la conviction se fortifie même des causes qui auraient pu en restreindre l'expression; elle est franche , sincère, unanime, et proclame hautement
le témoignage de son estime. Mais deCte opinion publique , inaccessible aux préventions, cette opinion publique, dont la voix finit toujours par triompher des clameurs de l'esprit de parti, lorsqu'elle juge les hommes, elle ne refuse pas non plus sa justice au malheur. La justice qu'il réclame, c'est la pitié, sentiment qui s'éveille a l'aspect de ces soudaines adversités, dont les dernières pages de notre histoire offrent plus d'un solennel exemple. L'égoïsme n'est jamais , ne peut être le vice d'un peuple et d'une civilisation avancée. En vain, quelques esprits chagrins chargent la société tout entière de cette calomnie; en vain, ils avancent qu'elle a brisé le lien des cœurs qui, resserrant par une union invisible tous les intérêts , en compose la grande famille et enchaîne les individus qui la forment par une étroite responsabilité de joies et de douleurs. Il
semble au contraire, que la civilisation doit surtout s'applaudir, comme d'un de ses plus grands bienfaits , d'avoir étendu > multiplié les rapports entre toutes les parties d'un peuple, d'avoir rapproché le faible du fort, le riche du pauvre, en les faisant participer également aux mêmes avantages, aux mêmes connaissances. C'est dans l'état d'ignorance et de barbarie , que le sauvage égoïsme , la froide insensibilité , exercent un puissant empire ; le meilleur résultat de la civilisation est d'avoir ouvert les cœurs à l'intime besoin d'une mutuelle confidence , d'un partage spontané des accidens qui se multiplient dans l'ordre physique et moral. Comme dans la famille unie par les liens du sang et de communes affections , chaque impression se réfléchit à tous les membres , à tous les individus ; ainsi, le corps social , image delà famille , ne prospère qu'en l'i-
mitant dans toutes ses parties , et certes , ce n'est pas l'égoïsme qui peut produire et jeter dans son sein les germes de cette prospérité. Aujourd'hui, tous les efforts de la saine philosophie, appuyée sur la religion , tendent vers le noble but d'une régénération morale ; aussi tous les peuples se répondent pour y atteindre , pour la consommer, et sans doute, le moment n'est pas éloigné où, d'un bout de l'Univers à l'autre, les nations seront placées sous l'heureux joug des salutaires principes d'une philantropie universelle : réalisation féconde d'un rêve formé il y a soixante ans, par un écrivain respectable; touchant accomplissement d'une espérance qui soutint le courage de tant de philosophes dans une lutte si difficile et si longue !
C'est en France , surtout , que le caractère national se prodigue en mouvemens généreux; c'est en France, que la généro-
i8 site est, pour ainsi dire, une vertu publique ; et les occasions ne lui ont pas manqué, dans ces derniers temps, pour la déployer. Les annales des peuples voisins lui rendent cet hommage, que jamais le peuple français ne déshonora sa victoire par de hideux excès , et qu'il fut presque toujours victime d'une confiance magnanime. Mais si, hors de ses frontières, le glaive a la main, le Français conquit toujours l'estime de ses ennemis, il ne faut pas croire qu'il réserve cette qualité brillante pour l'étranger. Elle brille encore mieux dans les détails de la vie privée , lorsque , rendu au foyer domestique, il se livre aux arts de la paix. Les orages révolutionnaires ont passé sur son front , sans y laisser leur ténébreuse empreinte , sans altérer sa physionomie pleine de candeur et de franchise : des excès ont souillé le berceau de sa liberté; mais la masse de la nation
*9 n'y eut aucune part. On ne la vit point suivre, en chantant, le char fatal qui décimait la population , et encourager par ses applaudissemens l'œuvre sanglante des bourreaux. Elle était restée immobile et tremblante loin de l'échafeud de Louis XVI; mais sa douleur, son indignation, flétrissaient l'acte d'une justice fantastique et cruelle; elle marchait elle-même à la mort, elle obéissait à l'impulsion du crime et protestait contre son règne par les plus sanglans sacrifices. Oui, le caractère national a conservé toute sa magnanimité ; il n'est pas descendu un moment de l'héroïsme qui fait son essence. La vertu des Gaulois , la vertu que les historiens de la Grèce et de Rome ont proclamée dans leurs écrits, c'est l'hospitalité, c'est le dévouement au malheur de l'étranger, qui venait chercher un asile au milieu des peuples de la
Gaule ; et si César revenait sur le théâtre de ses exploits, il ne trouverait pas de preuves d'une dégénérescence, dont la calomnie multiplie autour de nous les reproches.
Cette pitié qui, chez nous > vole au devant de toutes les infortunes, napas seulement des larmes pour ce qui touche aux intérêts de l'opinion politique. Elle n'attend pas que l'esprit de parti lui ait donné le signal, et pourvu qu'un homme soit malheureux , il a droit a ses touchantes consolations. Ainsi, quand la proscription pesait sur une foule de Français, victimes de leur dévouement a la cause de leurs rois, quand d'autres victimes d'un autre dévouement , avaient succédé a leur exil et a leurs tribulations, une tendre compassion les accompagnait sur la terre étrangère , suivait leurs pas au milieu des épreu-
ves de leur constance , et, aux yeux de l'opinion publique , ils étaient toujours des français et des frères.
Mais j depuis trente ans, combien de bouleversemens politiques ont amené de cruelles réactions ! Le trône de France est resté long-temps vacant, puis a reçu le chef d'une dynastie nouvelle ; le prince légitime l'a reconquis pour le céder et le reprendre ensuite au soldat heureux qui s'y était élancé des champs de la victoire : pendant cette période de vicissitudes et de troubles, des princes ont été vus fuyant d'un royaume ou régnaient leurs ancêtres: des frères , des neveux de roi ont été bannis de leur patrie ; la postérité de Louis XIV a promené dans l'Europe son désespoir et ses infortunes; toutes les humiliations ont annobli cette lutte du courage contre l'adversité : des femmes même ont partagé c?tte gloire, et se sont élevées à la hauteur
des plus nobles caractères. D'un autre côté, un conquérant a passédeux fois sur le trône, et deux lois a montré à l'Univers le spectacle d'un exil volontaire , triste expiation de la victoire !
Certes, ces épisodes de notre histoire ne sont pas les moins intéressants ; ces fuites diverses d'augustes personnages, ne présentent pas un tableau devant lequel le spectateur puisse rester froid et indifférent. Exposé dans un lointain historique, il doit frapper fortement l'imagination, et agir avec puissance sur les esprits. Car, pour le bonheur du monde , la fortune ne prodigue pas ces chutes de trônes , ces décadences soudaines de royales familles; si le drame de l'histoire y gagne beaucoup en intérêt, le salut des peuples se trouve mortellement compromis par toute espèce de révolutions qui ne s'opèrent jamais que parla violence.
Mais l'histoire ne peut s'occuper de tous les détails et retracer toutes les circonstances. Elle ne doit pas être minutieuse , sans courir le risque de perdre quelque chose de sa dignité , sans échapper au reproche d'une puérile exactitude ; et puis, tout entière au soin de reproduire les faits principaux, les époques importantes, force lui est de négliger la vie privée des hommes, de laisser aux Mémoires cette tâche à remplir. Le public a rendu hommage a cette nécessité qui est un devoir pour l'historien; il a consacré l'utilité de ce genre d'ouvrages, par son empressement a les consulter, à les lire, et le succès des Mémoires publiés sur la révolution française , atteste journellement un vif sentiment de curiosité pour tout ce qui peut suppléer au silence obligé de l'histoire.
Un ouvrage publié récemment a servi encore à fixer davantage l'attention publi-
que sur les récits des événemens contemporains. La relation du voyage de Paris a Brûx elles et à Coblentz, a suffi pour distraire les esprits de l'agitation , produite par les menaces d'une guerre prochaine ; cette composition singulière, attribuée universellement à un auguste personnage, renfermait l'expression d'une reconnaissance sans bornes pour le dévoùment d'un simple sujet, et démentait la pensée d'un philosophe et d'un écrivain célèbre ; l'Europe a proclamé avec la France que tous les rois ne sont pas d'illustres ingrats.
La relation dûVoyagë à Bruxelles est un monument littéraire nui se recommande moins par les formes du style, que par la noble inspiration dont il est le témoignage. Echappée , pour ainsi dire, au cœur, cette Composition est le récit d'une fuite, protégée par un seiviteur fidèle au milieu de dangers sànS nombre; les an-
*5 goisses d'un départ précipité, l'iuquiéqui l'accompagne, tous les détails enfin tude d'un voyage hasardeux, sont retracés avec le scrupule d'une mémoire qui s'applaudit d'une religieuse gratitude.
Cet ouvrage a dû éveiller aussi l'attention pour une relation du même genre , et le récit de la fuite de Stanislas, de la ville de Dantzick, a reparu avec tout le charme de la nouveauté. Mais comment se tait-il qu'on n'ait pas encore songé a réunir ces deux relations ? Nous avons pensé d'abord qu'un livre qui les offrirait ensemble, devait plaire au public; mais toutà-coup notre cadre s'est agrandi devant nous. Ces deux fuites de deux princes malheureux nous en ont rappelé d'autres non moins célèbres. Nous avons mi Louis XVI, s'échappant de son palais , au même moment que son frère AI onsieur
comte de Provence; allant chercher un refuge aux frontières de son Royaume , et échangeant a Varennes l'avenir de la captivité , de l'échafaud même 7 contre les espérances d'une liberté entière, et de la royauté ressaisie avec la plénitude de ses anciens droits. Ce voyage aussi présente bien des chances, bien des alternatives , et jusqu'ici aucune relation n'acontentéle lecteur éclairé; il recherche des faits, et repousse la partialité qui emprunte le masque d'un zèle ardent, et fait d'un récit historique, l'histoire de ses préventions , l'instrument de sa vengeance et de ses haines. On a justement reproché a tous ceux qui ont raconté le voyage à Varennes d'avoir plutôt raconté leur propre voyage que celui du monarque et de présenter entr'eux d'étranges contradictions. Chose singulière ! On na pas encore cherché à concilier ces rapports différents et a démêler
*7 la vérité , au milieu de l'incertitude qu'ils produisent. Nous avons consulté , comparé tous ces récits , et nous espérons que celui que nous offrons au public sera du moins satisfaisant.
Les femmes aussi occupent dans cette collection une place distinguée : Mesdames Victoire et Adélaïde , tantes du roi, ont honoré leur sexe par leur courage.
Leur voyage k Rome et à Trieste a été signalé par bien des peines et des dangers. Elles en ont triomphé ; hélas ! elles ont acheté ce triomphe par le sacrifice de leur vie. Sans doute on ne lira pas sans attendrissement l'histoire de leur fuite, et l'on nous saura gré de l'avoir associée a celles qui composent cette collection. Mais au nom de Napoléon, nous entendons frémir quelques haines, debout sur son tombeau. Comment excuser a leurs yeux cette témérité qui nous a fait placer en regard ,
et le nom du roi légitime et celui du conquérant qui occupa son trône pendant dix années? Nous n'avons vu dans Napoléon qu'un grand homme proscrit ; nous avons reconnu en lui cette légitimité du malheur, dont les droits a la pitié sont imprescriptibles et sacrés , et c'est à ce sentiment que nous avons confié notre défense.
Cette collection de relations de voyages, telle qu'elle est, c'est-a-dire, publiée et rédigée par une impartialité rigoureuse , présente une variété vraiment romanesque d'aventures et dévénemens : fidèles aux rapports les plus authentiques , quand le héros de l'entreprise ne nous a pas prêté sou propre récit, nous avons recommandé rintércl de la narration aux laits, aux circonstances, et aux noms desacteurs de ces drames divers. Nous avons été sobres de réflexions, et si nous nous sommes permis
^9 quelques digressions politiques, c'est qu'elles étaient indispensables pour ouvrir le récit dont elles sont les avant-propos nécessaires. Nous avons expliqué le but que nous nous sommes proposé : nous adressons cet ouvrage à toutes les opinions , à tous les partis , non sans quelque espoir de succès, nous l'avouons avec franchise, car en France le vje miseris ! est aussi étranger a l'instinct national que le \je victis ! cette tradition barbare du Nord.
Aujourd'hui le goût dupublic est sévère; sa physionomie sérieuse s'est dépouillée de cetairdefrivolitéque l'étranger nous reprochait toujours avant la révolution ; on dirait que les événements qui Font préparée, accompagnée et suivie , ont donné aux esprits une direction toute nouvelle, et les ont, pour ainsi dire, retrempés par l'énergie . La chose publique est devenue l'intérêt de tous les citoyens, et les débats deseham-
bres législatives les maintiennent dans une vigilance continuelle pour leurs droits et pour leurs libertés constitutionnelles. Il en résulte que les livres futiles qui ne sont écrits que pour procurer quelques heures de distraction, n'obtiennent que très peu de succès. On veut aujourd'hui des lectures qui réunissent de l'utilité et l'instruction : l'histoire des tems modernes, sous quelque forme quelle se produise, est toujours sûre d'être favorablement accueillie , parce qu'elle se lie aux affections politiques de chaque individu. Il y trouve un aliment à cette curiosité dont l'esprit de parti est le puissant mobile.
1 .a collection des relations des voyages remplit donc une condition essentielle aux yeux du public, et qu'il demande d'abord dans tout ouvrage nouveau ; le caractère des voyageurs célèbres dont les voyages
composent notre collection était politique ; ils ont presque tous influé sur les affaires du monde , depuis trente ans , et cette influence doit s'étendre bien loin dans l'avenir : leurs noms se sont mêlés à tous les événements dont la génération actuelle a été témoin, et la plupart de ces voyages ont eu des résultats importants.
On remarquera aussi que ces noms appartiennent à la France, et à son histoire; ils forment presqu'une même famille , car leur parenté se fonde sur la communauté de périls, sur la similitude de positions et sur les rapports qui existent entre tous ces malheurs. Ils sont égaux devant l'inflexible loi de la mauvaise fortune. Nous n'avons pas oublié que nous n'étions pas appelés à juger les titres aux rigueurs du sort, et à décider quel voyageur méritait son cour-
roux; puisse le public ne voir dans cet ouvrage crue cette simple question a résoudre : quel a été le plus malheureux ?