CINQUIÈME PARTIE
γι.-- SUR LA TRÈS PRÉCIEUSE ET CÉLÈBRE ORFÈVRERIE
Ce traité est un cahier d’artisan praticien, analogue au Papyrus X de Leïde (Introd., p. 19), aux recettes techniques du Pseudo-Démocrite (p. 46), aux procédés de Jamblique (p. 274), et à ceux de la Chimie de Moïse (voir la note au bas de la page 288). D’après la langue, ce texte appartient au grec populaire du moyen âge. Le manuscrit À qui le renferme est une copie écrite en 1478; mais la langue en est à peu près la même que celle de deux articles analogues, contenus dans le Ms.M, écrit au x1° siècle, l’un concernant les moulages en creux et en relief (φούρμας χαὶ τύλους) ; l’autre, le plomb et l’or en feuilles; ces morceaux seront donnés dans la suite de la V® partie. Ce sont là des indications propres à fixer la date de notre traité, ou plus exactement une limite de la date des textes relatifs à ce genre de pratiques. En effet la date de rédaction originelle n’est certainement pas la même pour les divers articles que le traité renferme : les uns étant plus anciens et remontant parfois jusqu’à l'antiquité gréco Egyptienne; tandis que les autres reproduisent des recettes postérieures et des additions peut-être contemporaines du dernier copiste. En tous cas, ce traité continue la vieille tradition de l’orfèvrerie alchimique, qui remonte aux anciens Égyptiens. Le nom de l’asèm y figure parfois comme distinct de celui de l’argent, et avec le sens qu’il possédait à l’origine (/ntrod., p- 62); quoiqu'il y ait souvent confusion, ce mot ayant fini par désigner l’argent à titre variable des orfèvres. De même le mot de διάργυρος y désigne parfois un alliage analogue à l'argent et comparable à l’asèm (v. p. 26); mais il s'applique dans d’autres passages au mercure lui-même, comme dans le néogrec : c’est encore là un mot dont le sens s’est modifié dans le cours des âges. L'ouvrage se termine par la reproduction de divers textes de Zosime : ce qui montre bien la connexité
traditionnelle de la vieille alchimie grecque avec les procédés techniques des orfèvres du moyen äge. Tout ceci, je le répète, est conforme aux faits et aux idées développés dans mon /ntroduction, à l'occasion des recettes du Papyrus X de Leïde.
1. POUR AFFINER L'or. — Prends du sel marin, mets avec de la lie solide; ferme le vase (marmite?) à la partie supérieure, et place-le dans le foyer, jusqu’à incandescence. Ajoute, pour une livre de ce métal, 2 parties de sel tamisé, et le tiers de brique pilée et tamisée. Mets dans deux pots, alternativement, une couche de sel, et une couche d’or, aminci au marteau autant que possible. Enduis tout ‘autour avec le lut de l’art. Mets alors le (vase) dans le fourneau, de facon que (la flamme) le lèche. Or le fourneau est disposé comme il suit. Prenant une marmite, perce-la à partir du centre vers les côtés, de trous en forme de croix; ajoutes-y deux ferrements. Place les pots qui contiennent l'or, au milieu dela croix, et dans la couche inférieure de la marmite pratique un trou, afin que la scorie puisse s’échapper. Alors, remplis (le fourneau) de charbon et tâche de fondre l’or. Si l'or (n’est pas) rassemblé au centre, recommence le jour suivant : amollis la brique pilée avec du sel et répète l’opération, jusqu’à ce que tu voies le métal fondu (1).
2. POUR AFFINER L'ARGENT. — Prépare un creuset avec de la cendre et de la brique tamisée ; mets 1 livre d’asèm dans le creuset; coupe en morceaux τ livre de plomb ; mets-en une partie dans le creuset, et fais chauffer. Laisse refroidir spontanément. Alors, prépare un autre creuset neuf avec dela terre; place de nouveau l’asèm au milieu; porte à l’incandescence et laisse refroidir spontanément. Enlève le métal et place-le dans un creuset; fais-le fondre au feu, et coule comme tu voudras.
3. EXPLICATION DE LA DORURE. — Prends de l’or, 1 hexage; bats-le sur une enclume, de facon à l’amincir ; coupe-le en morceaux et mets-le dans un creuset sur le feu, jusqu’à incandescence. Alors, à l’heure du pater noster, au milieu de l’or mets le mercure dans le creuset; mélange et ôte (le creuset) du feu.
Mets de l’eau dans une aiguière; prends l’objet et lave-le bien dans ta main.
(1) Voir Zntrod., p. 15, le cément royal.
Prenant d’autre part du mercure, mets-le dans l’eau contenue dans la coquille (1) et amalgame l’asèm, jusqu'à ce qu'il prenne une couleur orangée. Dore alors avec le mélange destiné à dorer (3).
Après avoir mis (l’objet) au feu, enlève-le et frotte-le avec une brosse de soie de porc. Puis mets de nouveau au feu, cinq ou six fois ; lorsque tu verras que la couleur apparait au dehors, fais chauffer plus fort, et mets dans l’eau. Puis, frotte encore, chauffe de nouveau et mets dans l’eau.
4. AUTRE DORURE POUR L'OR FILÉ. — Coule de l’argent dans une lingotière, de facon que la coulée soit amenée à une longueur septuple. Puis, expose la barre au feu, en la chauffant dans toute sa longueur deux ou trois fois. Ensuite lime la surface avec une petite lime en acier de Damas, et bats (d'autre part) l'or très mince, afin que l’union soit intime. Ensuite dispose la feuille d’or sur l'argent ; enroule-la autour, de façon à pouvoir opérer la soudure; mets sur le feu et fais rougir. Puis enlève du feu et frotte avec de la cendre d'olivier : là où manque l’or, mets-en avec la pierre à aiguisèr ; place de nouveau l’objet au milieu du feu, puis enlève et frotte; répète cela par trois fois. Alors, mets la barre coulée dans la filière.
5. EXPLICATION POUR LA CUISSON (3). — Prends deux parties d'argent affiné; mets-les dans un creuset, au milieu du feu; garnis le creuset avec la {cendre des os) de pieds de mouton. Ajoute le soufre à l’intérieur, par petites quantités, de façon que la vapeur s'échappe. Projette ainsi dans le creuset. Broie une autre portion (de métal avec du) soufre; mets-la dans un creuset, jusqu’à ce qu’il soit rempli à moitié et recouvre bien. Fais fondre cette moitié, et alors bats sur l’enclume. Mets (ensuite) dans la coquille (aiguière) etlave bien. Ensuite, mets un peu de matière vitreuse dans un vase de plomb, et fais bouillir. Puis place dans un autre vase; dispose l’objet
d’argent ou d’or ciselé, avec du savon et du sel de soude (4). Mets (l’objet)
(1) Aïguière, ou vase en forme de coquille.
(2) C'est-à-dire avec l’amalgame d’or préparé plus haut.
(3) Il s’agit sans doute d’une opération d’émaillage, désignée par le’ mot ἔγχοψιν, ἔγκαψιν ou ἔγκαυσιν. — Voir le Commentaire de Reiske sur Constan-
tin Porphyrogénète, de Cerim. Aulæ byzantinæ (coll. Byzantine de Bonn), τ. III, p. 205. — Saglio, Dictionn. des Antiquités grecques et romaines, art.
Cælatura.
(4) Le mot savon doit être entendu ici comme signifiant un fondant alcalin. Quant au « sel de soude » je tra-
au feu (1). Après l'avoir ôté du feu, polis avec la pierre ponce ; puis frotte avec une plume et chauffe encore, avec du charbon, dans un vase de terre.
6. ExpzicaTioN DE L’ÉMAIL (2). — Broïe menu l'émail sur l’enclume etplacele dans la coquille; puis lave bien. Ensuite dépose-le sur l’objet ciselé. Mets celui-ci au feu sur un fourneau de fer, la préparation pour émailler étant placée à l’intérieur du fourneau. Dans ce fourneau, il doit y avoir une feuille de fer cintrée et percée de trous. Comprime et frotte jusqu'à ce que tu voies l'argent couler avec le plomb sur le bois (du foyer). Mets de nouveau l'objetau feu sur le fourneau, de façon que l'émail se fixe la seconde fois.
7. EXPLICATION DU NETTOYAGE. — Broie du sel, et mêle du savon (3) au vinaigre. Délaie bien, et mets au feu, de façon à faire cuire le produit avec de la lie solide. Mets de nouveau la lie au feu, jusqu’à bonne cuisson. Ensuite pèse le produit et mets 2 parties de lie brûlée et 1 partie de sel marin. Jette dans la coquille, délaie avec de l’eau, et nettoie l’asèm avec.
8. EXPLICATION D'UN AUTRE NETTOYAGE, — Prenant du savon, délaie bien avec beaucoup de sel. Ensuite, mets au feu avec de la lie solide, et humecte. Puis, calcine; non pas complètement, mais de façon que l’intérieur du vase commence à rougir. Alors, ôte-le. Après avoir broyé, délaie avec de l’eau et emploie ce savon. Mets le fondant vitreux (4) par dessus.
D’autres se bornent à nettoyer avec le fondant vitreux la surface de l'ouvrage qu’ils veulent dorer.
duis ainsi le mot τζαπαριχόν. — En d’émail. Il y a ici, comme dans toute
effet du Cange traduit à la fois τζαπαριχὸν par Jfossicius et ἀλας τζ. par sel ammoniac. C'était sans doute au début le sel ammoniac de Pline (/ntrod., p.45 et 237), variété de natron ou carbonate de soude. Mais j'ai exposé comment le mème mot a fini par désigner aussi, dansle cours du moyen âge, notre sel ammoniac moderne: le sens du mot byzantin ayant changé de la même façon que celui de la vieille dénomination « sel ammoniac », qu'il avait remplacée.
(1) Sans doute après l'avoir garni
description technique, des omissions que le praticien suppléait, mais qu'il est difficile de deviner aujourd'hui.
(2) Pour incruster ou vernir un objet métallique. k
(3) Le mot savon signifie ici une matière alcaline, propre à nettoyer les métaux (voir la note 4 de la page précédente).
(4) βοράχην : ce mot est l’origine du nom de notre borax; mais dans la langue des anciens auteurs ce n'était pas la même chose.
9. EXPLICATION DE LA SOUDURE ROYALE. — Prenant : or trois parties, et une partie d'argent, provenant d'une vieille monnaie (1); coule dansla lingotière. Si le métal à travailler est mince, réduis (la soudure) en poudre fine; mais si l'ouvrage est épais, fais-en une feuille (2). Soude le fil chauffé avec 2 parties de cette soudure et un tiers de fondant vitreux.
10. SUR LA SOUDURE ROYALE DE L'ARGENT. — Prenant de l’argent, provenant d'une vieille monnaie, 3 hexages; du cuivre rouge 1 hexage; mêle-les dans un creuset et mets au feu. Verse dans la lingotière. Si l'ouvrage est mince, emploie de la poudre et soude; s’il est épais, fais une feuille, soude et nettoie.
D'autres mettent 3 parties d’asèm et 1 de cuivre.
11. AUTRE EXPLICATION DE LA SOUDURE D'ARGENT. — Prends de l'argent 3 hexages, de tel argent que tu voudras, et du cuivre, 2 hexages. Mets-les au feu dans un creuset, de façon à les fondre. Alors ajoute de l’étain, 1 hexage; mets-le au milieu du creuset; laisse imbiber et verse sur le fil placé au-dessous ; aplatis sur une plaque de marbre. Ensuite bats sur l’enclume ; nettoie et soude.
12. AUTRE SOUDURE TRÈS PROMPTE OU ALAMARSA. — Prenant du cuivre rouge, du minium du Pont, environ 2 (parties), et de la lie de vin, pas [tout à fait) autant; prends toutes ces espèces; étale sur le cuivre le minium pontique et la lie; broie sur le marbre. Lute le creuset, en y pratiquant une cavité rectangulaire; ou bien pratique un trou au milieu. Le cuivre devra être très menu. Le trou sera de la grandeur du chas d’une aiguille : il est destiné à permettre à la fumée de s'échapper par en haut. Ensuite enlève; verse dans la lingotière, et lorsque tu souderas, mets avec le cuivre le quart des espèces ci-dessus. Pour l'argent, tu en prend le tiers; place ensuite dans un creuset, afin de faire fondre; verse dans la lingotière. Prépare de la (soudure en) poudre. Lorsque tu voudras souder, nettoie, et mets cette poudre.
13. EXPLICATION POUR DONNER 4 UN OBJET LA COULEUR D'OR. — Prenant (la terre) appelée ocre, mets-la sur le feu, jusqu’à ce qu’elle rougisse ; alors,
(1) C’est donc de l’argent allié. face de l’objet que l’on veut dorer. Cp. (2) De façon à la rouler à la sur- 8 4.
enlève, et délaie dans l’eau avec du sel ammoniac. Enduis-en l’objet à dorer; mets-le au feu, et retourne, jusqu’à formation de fumée et apparition de la couleur; puis mets dans l’eau.
14. POUR DONNER LA COULEUR D'OR A UN OBJET D'ARGENT : DORURE. — Broie du soufre, de l’ail et de la lie, à parties égales; ajoutes-y de la lie sèche, avec de l'urine et du sel; fais chauffer au feu, et metsl’objet travaillé au milieu, jusqu'à l'heure du pater noster. Puis ôte-leetmets-le dans l’eau froide. Répète cela 5 à 6 fois, de façon que la couleur pénètre dans l'épaisseur de l’objet
que l’on dore.
Pour la cuisson {1}, broie ensemble : 3 parties de métal de vieille mon-
naie et un quart deplomb; mets dans un creuset; fonds dans un excès de soufre, en couvrant {le creuset).
15. Pour (OTER ΑἹ L'ARGENT SON ÉCLAT. — Prenant du sel ammoniac et du vert de gris, délaie dans du vinaigre; enduis au soleil l’asèm : aussitôt 1] noircit. Si ces choses ne sont pas à ta disposition, enfume l’asèm avec un flambeau.
16. OBsERvATION. — Le cuivre est blanchi par l’astriopsiaké, et par le jus du plantain, je veux parler du plantain à larges feuilles L'argent est blanchi et adouci par le salpêtre. Mets l'argent dans le creuset avec cette liqueur, en y ajoutant le savon tiré de la lie solide; le sel ammoniac adoucit l’argent dans le creuset.
17. RECETTE MYSTÉRIEUSE. — Prends de l'argent et un peu d’ios, jusqu’à ce qu’il y ait autant d'argent que tu en as besoin, et broie-les ensemble; projette dans le creuset, soitsur l’étain, soit sur le cuivre, et il se produit un or véritable.
18. SUR (LA MANIÈRE DE) FAIRE DES EMPREINTES. — Fais une fusion ou une coulée avec des métaux; fais-les fondre là où se trouve le moule. Egalise bien la place, c’est-à-dire la tête du moulage, soit avec unelime, soit au moyen du tour. Applique un enduit sur sa tête, là où tu dois faire l’empreinte, avec une couche légère de cire, et fais une petite couronne avec la cire à l’entour, afin qu'elle garde le liquide au milieu. Alors prends une
aiguille fine, et indique les marques de l'empreinte sur cette cire, les lettres
(1) Opération d’émaillage.
par exemple, en prenant soin que l'aiguille pénètre bien dans le moule. Alors broie de l'argent et du vert de gris dans du jus de citron, et verse sur le moulage, sur les lettres tracées au pourtour de la pièce de monnaie, en opérant de façon que rien ne s'échappe au dehors. Si tu veux obtenir une impression profonde, laisse une nuit entière. Mais si tu ne tiens pas à ce qu’elle soit profonde, laisse une demi-journée. Après avoir enlevé, tu trouveras l'empreinte marquée convenablement ; car ce procédé attaque convenablement le métal fondu.
19. AUTRE (RECETTE) POUR L'ÉCRITURE EN LETTRES D'Or. — Broie le bol(destiné à l'opération), par exemple le cinabre ; ensuite ajoute du blanc d’œufet mets dans un vase. Places-y de l’eau, mêle bien ; fais mousser et attends que toute la mousse soit tombée. Ensuite, prenant de cette eau qui provient de l'œuf, mélange-la avec le bol. Mets où tu désires, et, dès que le tout aura été desséché, place de nouveau, par-dessus le bol, le reste de l’œuf. Expose {les lettres d’\ or à l'air, et dès que (l'écriture) sera séchée, nettoie et polis avec la pierre.
20. SUR (LA MANIÈRE DE) FAIRE DES LETTRES CAPITALES DANS LES LIVRES. — Prends de l’or puretfin, et mélange-le avecde l’argent; mets au feu dans un creuset. Ensuite, prends du soufre et mélange sur un porphyre; broie autant que tu pourras, afin que le tout devienne (fin) comme de la fleur de farine. Dispose le tout sur une tablette polie en argile; et mets sur un feu doux, en recouvrant avec une poterie propre; veille à ce que la matière soit chauffée jusqu’au rouge. Ensuite, laisse refroidir et délaie sur un porphyre, avec beaucoup d’eau et une éponge. Réunis, mets dans un vase propre; et abandonne un peu {de temps), jusqu’à ce que le produit purifié se dépose. Ajoutant de l'eau, lessive jusqu’à purification (par départ) des matières étrangères.
Lorsque tu voudras écrire, mets, à partir du soir, de la gomme avec de l’eau et fais cuire avec cet or. Ensuite, trace d’abord les capitales; puis, emploieun autre produit, obtenu en mélangeant avec de l’ocre, de la gomme, de l’orcanette [ἢ et du cinabre. En te plaçant au-dessus des lettres capitales, écris avec un pinceau de peintre, comme c’est l'usage, et confectionne les
(lettres) d’or.