‹ Collection des anciens alchimistes grecsChapitre 20 sur 218 · PAPYRUS X · texte numérisé non relu

PAPYRUS X

Nous allons maintenant examiner le papyrus X, le plus spécialement chimique : il témoigne d’une science des alliages et colorations métalliques fort subtile et fort avancée, science qui avait pour but la fabrication et la falsification des matières d’or et d’argent: à cet égard, il ouvre des jours nouveaux sur l’origine de l’idée de la transmutation des métaux. Non seulement l’idée est analogue; mais les pratiques exposées dans ce papyrus sontles mêmes, comme je l’établirai, que celles des plus vieux alchimistes, tels que le Pseudo-Démocrite, Zosime, Olympiodore, le Pseudo-Moise,

Cette démonstration est de la plus haute importance pour l’étude des ori-

(1) Voir plus haut (p. 16, note 3) les sept χλῆροι, tirés du livre Panaretos.

gines de l’alchimie. Elle prouve en effet que ces origines ne sont pas fondées sur des imaginations purement chimériques, comme on l’a cru quelquefois ; mais elles reposaient sur des pratiques positives et des expériences véritables, à l’aide desquelles on fabriquait des imitations d’or et d'argent. Tantôt le fabricant se bornaït à tromper le public, sans se faire illusion sur ses procédés ; c’est le cas de l’auteur des recettes du papyrus. Tantôt, au contraire, ilajoutait à son art l’emploi des formules magiques ou des prières, et il devenait dupe de sa propre industrie.

Les définitions du mot « or », dans le lexique alchimique grec qui fait partie des vieux manuscrits, sont très caractéristiques : elles sont au nombre de trois, que voici:

« On appelle or le blanc, le sec et le jaune et les matières dorées, à l’aide desquelles on fabrique les teintures solides ; »

Et ceci: « L'or, c’est la pyrite, et la cadmie et le soufre ; »

Ou bien encore : « L'or, ce sont tous les fragments et lamelles jaunis et divisés et amenés à perfection. »

On voit que le mot «or», pour les alchimistes comme pour les orfèvres des papyrus de Leide, et j'ajouterai même, à certains égards, pour les orfèvres et les peintres d'aujourd'hui, avait un sens complexe: il servait à exprimer l'or vrai d’abord, puis l’or à bas titre, les alliages à teinte dorée, tout objet doré à la surface, enfin toute matière couleur d’or, naturelle ou artificielle. Une certaine confusion analogue règne même de nos jours, dans le langage courant; mais elle n’atteint pas le fond des idées, comme elle le fit autrefois. Cette extension de la signification des mots était en effet commune chez les anciens ; le nom de l’émeraude et celui du saphir, par exemple, étaient appliqués par les Egyptiens aux pierres précieuses et vitrifications les plus diverses (1). De même que l’on imitait l'émeraude et le saphir naturels, on imitait l'or et l’argent. En raison des notions fort confuses que l'on avait alors sur la constitution de la matière, on crut pouvoir aller plus loin et on s’imagina y parvenir par des artifices mystérieux. Mais, pour atteindre le but, il fallait mettre en œuvre les actions lentes de la nature et celles d’un

pouvoir surnaturel.

(1) Origines de l'Alchimie, p. 218.

« Apprends, ὃ ami des Muses, dit Olympiodore, auteur alchimique du « commencement du v° siècle de notre ère, apprends ce que signifie le mot « économie (1) et ne vaspas croire, comme le font quelques-uns, que l’action « manuelle seule est suffisante : non, il faut encore celle de la nature, etune « action supérieure à l’homme. »

Et ailleurs : « Pour que la composition se réalise exactement, dit Zosime ; « demandez par vos prières à Dieu de vous enseigner, car les hommes ne « transmettent pas la science; ils se jalousent les uns les autres, et l’on ne « trouve pas la voie... Le démon Ophiuchus entrave notre recherche, ram- « pant de tous côtés et amenant tantôt des négligences, tantôt la crainte, « tantôt l’imprévu, en d’autres occasions les afictions et les châtiments, afin « de nous faire abandonner l’œuvre. »

De là la nécessité de faire intervenir les prières et les formules magiques, soit pour conjurer les démons ennemis, soit pour se concilier la divinité.

Tel était le milieu scientifique et moral au sein duquel les croyances à la transmutation des métaux se sont développées: il importait de le rappeler. Mais il est du plus haut intérêt, à mon avis, de constater quelles étaient les pratiques réelles, les manipulations positives des opérateurs. Or ces pratiques nous sont révélées par le papyrus de Leide, sous la forme la plus claire et en concordance avec les recettes du Pseudo-Démocrite et d’'Olympiodore. Nous sommes ainsi conduits à étudier avec détail les recettes du papyrus, qui contient la forme première de tous ces procédés et doctrines. Dans le Pseudo-Démocrite, et plus encore dans Zosime, elles sont déjà compliquées par des imaginations mystiques; puis sont venus les commentateurs, qui ont amplifié de plus en plus la partie mystique, en obscurcissant ou éliminant la partie pratique, à la connaissance exacte de laquelle ils étaient souvent étrangers. Les plus vieux textes, comme il arrive souvent, sont ici les plus clairs.

Donnons d’abord ce que l’on sait sur l’origine de ce papyrus, ainsi que sa description. Le papyrus X a été trouvé à Thèbes, sans doute avec les deux

précédents; car la recette 15 qui s'y trouve s’en réfère au procédé d'affinage

(1) I s’agit du traitement mis en pratique pour fabriquer l’or.

de l'or cité dans le papyrus V (v. plus haut, p. 13). Il est formé de dix grandes feuilles, hautes de o"30, larges de o"34, pliées en deux dans le sens de la largeur. IL contient seize pages d'écriture, de vingt-huit à quarante-sept lignes, en majuscules de la fin du τη siècle. Il renferme soïxantequinze formules de métallurgie, destinées à composer des alliages, en vue de la fabrication des coupes, vases, images et autres objets d’orfèvrerie; à souder ou à colorer superficiellementles métaux; à enessayerla pureté, etc.; formules disposées sans ordre et avec de nombreuses répétitions. Ily a en outre quinze formules pour faire des lettres d’or ou d'argent, sujet connexe avec le précédent. Le tout ressemble singulièrement au carnet de travail d’un orfèvre, opérant tantôt sur les métaux purs, tantôt sur les métaux alliés ou falsifiés. Ces textes sont remplis d’idiotismes, de fautes d’orthographe et de fautes de grammaire : c’est bien là la langue pratique d'un artisan. Ils offrent d’ailleurs le cachet d’une grande sincérité, sans ombre de charlatanisme, malgré l’improbité professionnelle des recettes. Puis viennent onze recettes pour teindre les étoffes en couleur pourpre, ou en couleur glauque. Le papyrus se termine par dix articles tirés de la Matière médicale de Dioscoride, relatifs aux minéraux mis en œuvre dans les recettes précédentes.

On voit par cette énumération que le même opérateur pratiquait l’orfèvrerie et la teinture des étoffes précieuses. Mais il semble étranger à la fabrication des émaux, vitrifications, pierres précieuses artificielles. Du moins aucune mention n’en est faite dans ces recettes, quoique le sujet soit longuement traité dans les écrits des alchimistes. Le papyrus X ne s'occupe d’ailleurs que des objets d’orfèvrerie fabriqués avec les métaux précieux; les armes, les outils et autres gros ustensiles, ainsi que les alliages correspondants, ne figurent pas ici.

Les recettes relatives aux métaux sont inscrites sans ordre, à la suite les unes des autres. Cherchons-en d’abord les caractères généraux.

En les examinant de plus près, on reconnaît qu’elles ont été tirées de divers ouvrages ou traditions. En effet, les unités auxquelles se rapportent ces compositions métalliques sont différentes, quoique spéciales pour chaque recette. L'écrivain y parle tantôt de mesures précises, telles que les

mines, statères, drachmes, etc. (le mot drachme ou le mot statère étant

employé de préférence); tantôt il se sert du mot partie; tantôt enfin du mot mesure.

La teinture des métaux est désignée par plusieurs mots distincts:

χρυσίου χρῶσις, teinture en Or; LE A ?

jpou χρύσωσις, dorure de l’argent;

χοῦ χρυσοφανοῦς ποίησις, coloration (superficielle) du cuivre en or.

coloration par enduits ou vernis.

χρυσοῦ χαταθαφή ; il s’agit d’une teinture en or, superficielle et opérée par voie humide.

ἀσήμου χαταθαφή ; cette fois c’est une teinture en argent, ou plutôt

en asèm, faite à chaud, avec trempe.

Nous avons affaire, je le répète, à.plusieurs collections de recettes de dates et d’origines diverses, mises bout à bout. C’est ce que confirment les répétitions qu’on y rencontre.

Ainsi, la même recette pour préparer l'asèm (1) fusible (amalgame de cuivre et d’étain) reparaît trois fois. L’asèm, dans une formule où il est spécialement regardé comme un amalgame d’étain, figure deux fois avec de légères variantes; la coloration en asèm, deux fois; la coloration du cuivre en or à l’aide du cumin, trois fois; la dorure apparente, àl'’aide de la chélidoine et du misy, deux fois ; l'écriture en lettres d’or, à l’aide de feuilles d’or et de gomme, deux fois. D’autres recettes sont reproduites, une fois en abrégé, une autre fois avec développement: par exemple, la préparation de la soudure d'or, l'écriture en lettres d’or au moyen d’un amalgame de ce métal, la même écriture au moyen du soufre et du corps appelé alun. En discutant de plus près ces répétitions, on pourrait essayer de reconstituer les recueïls originels, si ce travail semblait avoir quelque intérêt.

Les recettes mêmes offrent une grande diversité dans le mode de rédaction : les unes sont les descriptions minutieuses de certaines opérations, mélanges et décapages, fontes successives, avec emploi de fondants divers.

Dans d’autres, les proportions seules des métaux primitifs figurent, avec

(ἡ Voir plus loin ces diverses recettes.

l'énoncé sommaire des opérations, les fondants eux-mêmes étant omis. Par exemple (pap. X, col. 1, 1. 5), on lit: le plomb et l'étain sont purifiés par la poix et le bitume; ils sont rendus solides par l'alun, le sel de Cappadoce et la pierre de Magnésie jetés à la surface. Dans certaines recettes on n’indique que les proportions des ingrédients, et sans quil soit fait mention des opérations auxquelles ils sont destinés. Ainsi:

« Asèm fusible (col. 2, 1. 14) : cuivre de Chypre, une mine ; étain en baguettes, une mine ; pierre de Magnésie, seize drachmes ; mercure, huit drachmes ; pierre de Paros, vingt drachmes. »

Parfois même l’auteur se borne à donner la proportion de quelquesuns des produits seulement: « Pour écrire en lettres d’or (col. 6, 1. 1): litharge couleur d’or une partie, alun deux parties. »

Ceci ressemble beaucoup à des notes de praticiens, destinées à conserver seulement le souvenir d’un point essentiel, le reste étant confié à la mémoire.

Les recettes finales : asèm égyptien, d'après Phiménas le Saïte ; eau de soufre ; dilution de l’asèm, etc.; ont au contraire un caractère de complication spéciale qui rappelle les alchimistes ; aussi bien que les signes planétaires de l'or et de l'argent, inscrits dans la dernière.

Deux questions générales se présentent encore, avant d'aborder l'étude détaillée de ces textes : celle des auteurs cités et celle des signes ou abréviations. Un seul auteur est nommé dans le papyrus X, sous le titre: Procédé de Phiménas le Saïte pour préparer l’asèm égyptien (col. 11,1. 15). Ce nom parait le même que celui de Pamménès, prétendu précepteur de Démocrite, cité par Georges le Syncelle, et qui figure dans les textes alchimistes de nos manuscrits (1). Ce nom s'écrit aussi Paménasis et Paménas, peut-être même Phaminis : dévoué au dieu Mendès; dévoué au roi Ménas (2). Le rapprochement entre Phiménas et Pamménès doit être regardé comme certain : attendu que la dernière des deux recettes données sous le nom de Phiménas dans le papyrus se trouve presque sans changement dans le Pseudo-Démocrite, parmi des recettes attribuées

pareïllement à l'Egyptien Pamménès : j'y reviendrai.

(1) Origines de l’Alchimie, p. 170. peut en rapprocher le nom grécisé de (2) Papyri græci,t. Il, p. 250. On Menodore.

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