I. — Recettes pour écrire en lettres d’or
L’art d'écrire en lettres d’or ou d’argent préoccupait beaucoup les artisans qui se servaient de notre papyrus; il ny a pas moins de quinze ou seize formules sur ce sujet, traité aussi à plusieurs reprises dans les manuscrits de nos bibliothèques; Montfaucon et Fabricius ont déjà publié plusieurs recettes, tirées de ces derniers.
Rappelons rapidement celles du papyrus :
Feuilles d’or broyées avec de la gomme (53) et (78).
Ce procédé figure encore de nos jours dans le Manuel Roret (τ. II, p. 136; 1832) [Triturer une feuille d’or avecdu miel et de la gomme, jusqu’à pulvérisation, etc.]|
Or amalgamé et gomme (34) et (71).
Amalgame d'or (54).
Dans une autre recette (70) et (45), on prépare d’abord un alliage d’or et de plomb, auquel on fait subir certaines préparations.
Dans les recettes précédentes, l’or forme le fond du principe colorant. Mais on employaitaussi des succédanés pour écrire en couleur d’or, sans or : par exemple, un mélange intime de soufre natif, d’alun etde rouille, (72) et (73), délayés dans du vin;
Et encore : litharge couleur d'or (35);
Safran et bile de tortue (39);
Cuivre rendu semblable à l'or par un enduit de cumin (47) ; voir aussi (77).
Fleur de carthame et bile de tortue ou de veau (63).
Les recettes suivantes reposent sur l'emploi de l’orpiment {arsenic des anciens); telles sont les recettes (50) et (38), avec addition de safran.
Dans une autre préparation plus compliquée (74), l’'orpiment, la chélidoine, la bile de tortue et le safran sont associés, suivant une recette composite.
L'orpiment apparaît ici comme matière employée pour sa couleur propre, et non comme colorant des métaux, emploi qu'il a pris plus tard.
Ontrouve encore une recette (62) pour écrire en lettres d’asèm (alliage d'argent et d’or), au moyen de la couperose, du soufre et du vinaigre ; c’est-àdire sans or ni argent;
Et une recette (79) pour écrire en lettres d’argent, avec de la litharge delayée dans la fiente de colombe et du vinaigre.
Il existe aujourd’hui des recettes analogues dans le Manuel Roretit. 11,0. 140 ,1832):« Étain pulvérisé et gélatine, on forme un enduit, on politau brunissoir ; on ajoute une couche de vernis à l’huile ou à la gomme laque, ce qui fournit une couleur blanche, ou dorée, sur bois, sur cuir, fer, etc.»
Si j'ai donné quelques détails sur ces recettes pour écrire des lettres d'or ou d'argent, c’est parce qu’elles caractérisent nettement les personnes à qui elles étaient destinées. Ce sont, je le répète, des formules précises de praticiens, intéressant spécialement le scribe qui transcrivait ce papyrus, et toute la classe, si importante en Égypte, des hiérogrammates; car il ne
s'agissait pas seulement d'écrire et de dessinef sur papyrus, mais aussi
sur marbre ou sur tout autre support. Certaines de ces recettes, par une transition singulière, sont devenues, comme je le dirai bientôt, des recettes
de transmutation véritable.
IT. — Manipulation des Métaux.
Venons aux formules relatives à la manipulation des métaux. Elles portent la trace d’une préoccupation commune: celle d’un orfèvre préparant des métaux et des alliages pour les objets de son commerce, et poursuivant un double but. D'une part, il cherchait à leur donner l'apparence de l'or et de l’argent, soit par une teinture superficielle, soit par la fabrication d’alliages ne renfermant ni or, ni argent, mais susceptibles de faire illusion à des gens inhabiles et même à des ouvriers exercés, comme il le dit expressément. D’autre part, il visait à augmenter le poids de l’or et de l'argent par l'introduction de métaux étrangers, sans en modifier l'aspect. Ce sont là toutes opérations auxquelles se livrent encore les orfèvres de nos jours ; mais l'Etat leur a imposé l'emploi de marques spéciales, destinées à définir le titre réel des bijoux essayés dans les laboratoires officiels, et il a séparé avec soin le commerce du faux, c'est-à-dire les imitations, ainsi que celui du doublé, du commerce des métaux authentiques. Malgré toutes ces précautions, le public est continuellement décu, parce qu’il ne connaît pas et ne peut pas connaître suffisamment les marques et les moyens de contrôle.
Il y a là des tentations spéciales : les fraudes professionnelles ne semblent pas toujours, dans l'esprit des gens du métier, relever des règles de la probité commune. Le prix de l'or est si élevé, les bénéfices résultant de son remplacement par un autre métal sont si grands, que, même de nos jours, il s'exerce de la part des orfèvres une pression incessante dans ce sens, pression à laquelle les autorités publiques ont peine à résister. Elle a pour but, soit d’abaisser le titre des alliages d'or employés en orfèvrerie, tout en les vendant comme or pur; soit de vendre au prix du poids total, estimé comme or, les bijoux renfermant des émaux ou des morceaux de
fer ou d'autres métaux ; même de notre temps, c’est là une tradition com-
merciale que l’on n’a pas réussi à interdire. Déjà l’on disait au siècle dernier, au temps des métiers organisés par corporations: « [l semble que l’art de tromper ait ses principes et ses règles; c’est une tradition que le maître enseigne à son apprenti, que le corps entier conserve comme un secret important. » Ici, comme dans bien d’autres industries, il y a tendance perpétuelle à opérer des substitutions et des altérations de matière, fort lucratives pour le marchand et exécutées de façon que le public ne s’en aperçoive pas; sans cependant se mettre en contradiction flagrante avec le texte des lois et règlements. Au delà commence la criminalité, et il n’est pas rare que la limite soit franchie.
Or ces lois et règlements, cette séparation rigoureuse entre l’industrie du faux, du doublé, du plaqué, des imitations, et l’industrie du vrai or et du vrai argent, ces marques légales, ces moyens précis d'analyse dont nous disposons aujourd’hui, n’existaient pas au temps des anciens. Le papyrus de Leide est consacré à développer les procédés par lesquels les orfèvres d’alors imitaient les métaux précieux et donnaient le change au public. La fabrication du doublé et celle des bijoux fourrés ne figurent cependant pas dans ces recettes, quoiqu’on en trouve des traces chez Pline (τὴ. Les recettes sont ici d'ordre purement chimique, c’est-àdire que l'intention de fraude est moins évidente. De là pourtant à l’idée qu’il était possible de rendre limitation si parfaite qu’elle devint identique à la réalité, il n'y avait qu’un pas. C’est celui qui fut franchi par les alchimistes.
La transmutation était d'autant plus aisée à concevoir dans les idées du temps que les métaux purs, doués de caractères définis, n'étaient pas
distingués alors de leurs alliages : les uns et les autres portaient des
(1) Hist. nat., XXXIII, 6, anneau de mêlait en certaines proportions avec la fer entouré d’or; lame d’or creuse rem- monnaie lovale dans ses émissions, dès plie avec une matière légère, 52, lits le temps de la République romaine et plaqués d'or, etc. Les monnaies four- aussi à l’époque impériale, ce que l’on rées, c'est-à-dire formées d’une âme de appelait miscere monetam : — tingere cuivre, de fer ou de plomb, recouverte ou inficeremonetam,— dernière expresd’une feuille d'argent ou d’or, ont été sion applicable à l'or. (La Monnaie
usitées dans l'antiquité et même fabri- dans l'antiquité, par Fr. Lenormant, I, quées par le Gouvernement, qui les | 221 à 236).
noms spécifiques, regardés comme équivalents. Tel est le cas de l’airain (æs), alliage complexe et variable, assimilé au cuivre pur, et qui était souvent désigné par le même nom. Notre mot bronze reproduit la même complexité; mais ce n’est plus pour nous un métal défini. Le mot de cuivre lui-même s'applique souvent à des alliages jaunes ou blancs, dans la langue commune de nos jours et dans celle des artisans. De même l’orichalque, qui est devenu après plusieurs variations notre laiton (1); le chrysochalque, qui est devenu notre chrysocale ou similor, etc. L’electrum, alliage naturel d’or et d’argent, a servi à fabriquer des monnaies en Asie Mineure, (Lydie et villes d’Ionie), en Campanie et à Carthage, où l’on prenait même soin de leur faire subir une cémentation, destinée à leur donner l’aspect de l'or pur (v. p. 16). L’airain de Corinthe, alliage renfermant de l’or, du cuivre et de l’argent, n’était pas sans analogie avec le quatrièmetitre de l'or, usité aujourd’hui en bijouterie. L’alliage monétaire, employé pour les monnaies courantes, était aussi un métal propre: de même que notre billon d’aujourd’hui; la planète Mars lui est même attribuée, au même titre que les autres planètes aux métaux simples, dans la vieille liste de Celse. Le claudianon et le molybdochalque, alliages de cuivre et de plomb mal connus, souvent cités par les alchimistes, ne sont pas sans analogie avec le clinquant, le potin et avec certains laitons ou bronzes artistiques, spécialement signalés dans divers passages de Zosime. Mais ils ont disparu, au milieu des nombreux alliages que l’on sait former maintenant entre le cuivre, le zinc, le plomb, l’étain, l’antimoine et les autres métaux. Le pseudargyre de Strabon est un alliage qui n’a pas non plus laissé d’autre trace historique; peut-être contenait-il du nickel. Les Romains ajoutaient parfois au bronze monétaire, (cuivre et étain), du plomb, jusqu’à la dose de 29 p. 0/0 dans leurs monnaies. Le stannum de Pline était un alliage analogue au claudianon, renfermant parfois de l'argent, et dont le nom a fini par être identifié avec celui du plomb blanc, autre alliage variant depuis les composés de plomb et d'argent, qui se produisent pendant le traitement des minerais de plomb,
jusqu’à l’étain pur, qu’il a fini par signifier exclusivement. La monnaie
(1) Le nom même du laiton vient | pendant le moyen âge, d'aprés du d’electrum, qui avait pris ce sens | Cange.
d’étain frappée par Denys de Syracuse, d’après Aristote, devait être un alliage de cet ordre; même au temps des Sévères on a fabriqué des monnaies d’étain, simulant l'argent (Lenormant, La Monnaie dans l’antiquite, p. 213) et qui sont venues jusqu’à nous.
Au point de vue de l’imitation ou de la reproduction de l'or et de l'argent, le plus important alliage était l’asèm, identifié souvent avec l’électrum, alliage d’or et d’argent qui se trouve dans Ia nature: mais le sens du mot asèm est plus compréhensif. Le papyrus X offre à cet égard beaucoup d'intérêt, en raison des formules multipliées d’asèm qu'il renferme. C’estsurla fabrication de l’asèm en effet que roule surtout l’imitation de l'or et de l’argent, d’après les recettes du papyrus : c'est aussi sa fabrication et celle du molybdochalque, qui sont le point de départ des procédés de transmutation des alchimistes. Toute cette histoire tire un singulier jour des textes du papyrus qui précisent nettement ce qu’il était déjà permis d’induire à cet égard (1) : je les rapprocherai des textes des vieux alchimistes que j'ai spécialement étudiés.
Abordons donc de plus près la discussion du papyrus. Nous y trouvons d’abord des recettes pour la teinture superficielle des métaux (2) : telles que la dorure et l’argenture, destinées à donner l'illusion de l'or et de l’argent véritables et assimilées soit à l'écriture en lettres d’or et d'argent, soit à la teinture en pourpre, dont les recettes suivent. Tantôt on procédait par l'addition d’un liniment ou d’un vernis: tantôt, au contraire, on enlevait à la surface du bijou les métaux autres que l'or, par une cémentation qui en laissait subsister à l’état invisible et caché le noyau composé (v. p. 16).
On y rencontre aussi des recettes destinées à accomplir une imitation plus profonde : par exemple, en alliant au métal véritable, or ou argent, une dose plus ou moins considérable de métaux moins précieux ; c'était l’opé-
ration de la diplosis, qui se pratique encore de nos jours (3). Mais l'orfèvre
(1) Origines de l'Aichimie. Les mé- | testéeautrefois par des raisons à priori: taux chez les Egyptiens, p. 211 et sui- la diplosis étant réputée inconnue avant vantes. le moyen âge. Maisla connaissance posi-
(2) Zbid., p. 238.
(3) Manilius, poète latin du rer siècle de l'ère chrétienne, en parle aussi dans un vers dont l’authenticité a été con-
tive de cette opération chez les anciens, établie par le papyrus de Leide, tend à rétablir la valeur du texte de Manilius.
— Voir Origines de l'Alchimie, p. 70.
égyptien croyait ou prétendait faire croire que le métal vrai était réellement multiplié, par une opération comparable à la fermentation ; deux textes du papyrus [”1asse inépuisable, recettes (7) et (66), etc.] le montrent clairement. C’est là d’ailleurs la notion même des premiers alchimistes, clairement exposée dans Enée de Gaza (τ᾿.
Enfin la falsification est parfois complète, l’alliage ne renfermant pas trace d’or ou d’argent initial. C’est ainsi que les alchimistes espéraient réaliser une transmutation intégrale.
Dans ces diverses opérations, le mercure joue un rôle essentiel, rôle qui a persisté jusqu’à nos jours, où il a été remplacé pour la dorure par des procédés électriques. L’arsenic, le soufre et leurs composés apparaissent aussi comme agents tinctoriaux : ce qui complète l'assimilation des recettes du papyrus avec celles des alchimistes.
Les divers procédés employés dans le papyrus, pour reconnaître la pureté des métaux (docimasie, 43, 44, 64, 32) ; pour les affiner et les purifier (15, or), (26, argent), (2, 3, 4, étain), (21, 22, asèm) ; pour les décaper, opération qui précède la soudure ou la dorure (46, 48, 65, 66, 20, 20 bis), sont rappelés ici seulement pour mémoire. ͵
En ce qui touche la soudure des métaux, il n’y a que deux recettes relatives à la soudure d’or (chrysocolle). Observons que ce nom a plusieurs sens très différents chez les anciens : il signifie tantôt la malachite (2), tantôt un alliage de l’or avec l’argent (3), ou avec le plomb, parfois avec le cuivre; ces divers corps étant d’ailleurs mis en œuvre simultanément. Enfin on le trouve appliqué dans Olympiodore à l’opération même, par laquelle on réunissait en une masse unique les parcelles ou paillettes métalliques. C’est un alliage de l’or et du cuivre, associé à l’argent ou à l’asèm, qui est désigné sous ce nom dans notre papyrus, recettes (31) et (33).
Venons aux procédés pour dorer, argenter, teindre et colorer les métaux superficiellement. Deux formules de décapage rappelées plus haut (19, 20, 20 bis) ont déjà cette destination ; dans un but de tromperie, ce semble,en
modifiant l’apparence de la monnaie. La recette (25) tend vers le même but:
(1) Origines de l’Alchimie, p. 75.
(2) Dioscorine, Mat. med., V. 104.
(3) Puixe, Hist. Nat., XXXIII, 20.
c’est à peu près celle du cément royal, au moyen duquel on séparaïit l'or de l'argent et des autres métaux (p. 11). Employée comme ci-dessus, elle a pour effet de faire apparaître l'or pur à la surface de l’objet d'or, le centre demeurant allié avec les autres métaux. C'est donc un procédé de fraude (v. p. 16). Mais on pouvait aussi s’en servir pour lustrer l'or.
Aujourd’hui encore les orfèvres emploient diverses recettes analogues, pour donner à l’or une belle teinte:
« Or mat, salpêtre, alun, sel;
« Or fin, avec addition d’acide arsénieux ;
« Or rouge, par addition d’un sel de cuivre;
« Or jaune, par addition de salpêtre, de sel ammoniac.
« Pour lustrer et polir. Tartre brut,2 onces; soufre en poudre, 2 onces; sel marin, 4 onces; faites bouillir dans parties égales d’eau et d'urine; trempez-y l'or, ou l'ouvrage doré. » (Manuel Roret, τ. 11, p. 188; 1832).
Le soufre et l’urine se retrouvent ici, dans le manuel Roret, comme chez les alchimistes égyptiens.
Voici maintenant des procédés de dorure véritable. L’un d’eux (38) est remarquable, parce qu'il procède sans mercure, au moyen d’un alliage de plomb: il représente peut-être une pratique antérieure à la connaissance du mercure, dont il n’est pas question jusqu'au v° siècle avant notre ère.
En tout cas, c’est toujours un procédé pour tromper l'acheteur, comme le texte le dit expressément.
Un autre procédé (57) est destiné à dorer l’argent, par application avec des feuilles d’or et du mercure. L'objet, dit l’auteur, peut subir l'épreuve de l’or régulier (la pierre de touche) : c'est donc un procédé de fraude.
D’autres recettes donnent seulement l'apparence de l’or: on la communique au cuivre par l'emploi du cumin par exemple (28) ; avec des variantes (47) et (71).
Rappelons ici les recettes pour écrire en couleur d’or avec l’aide du safran, du carthame et de la bile de veau ou de tortue (39), (63), (74). Pline explique également que l’on colore le bronze en or avec le fiel de taureau (4. N. XXVIII, 146).
Une autre recette est destinée à dorer sans or un vase d’argent ou
de cuivre, au moyen du natron jaune, substance mal connue (49): c'était
peut-être un sulfure, capable de teindre superficiellement les métaux (v. p. 39).
Une recette pour dorer l’argent (51) repose sur l'emploi de la sandaraque (c’est-à-dire du réalgar), du cinabre et du misy (sulfates de cuivre et de fer basiques). Elle constate ainsi l’apparition des composés arsénicaux pour teindre en or. Mais ces composés semblent employés ici seulement par application, sans intervention de réactions chimiques, telles que celles qui font au contraire la base des méthodes de transmutation par l’arsenic chez les alchimistes.
{πὸ apparence de dorure superficielle (69) et (76) repose sur l'emploi du misy grillé, de l’alun et de la chélidoine, avec addition d’urine.
Ces procédés de teinture superficielle sont devenus un procédé de transmutation dans le Pseudo-Démocrite (Physica et Mystica), qui s'exprime ainsi:
« Rendez le cinabre (1) blanc au moyen de l’huile, ou du vinaigre, ou du miel, ou de la saumure, ou de l’alun; puis jaune, au moyen du misy, ou du sory, ou de la couperose, ou du soufre apyre, ou comme vous voudrez. Jetez le mélange sur de l’argent et vous obtiendrez de l’or, si vous avez teint en or; si c’est du cuivre, vous aurez de l’électrum : car la nature jouit de la nature. »
Cette recette est reproduite avec plus de détails un peu plus loin, dans le même auteur.
Ailleurs le Pseudo-Démocrite donne un procédé fondé sur l’emploi du safran et de la chélidoine, pour colorer la surface de l'argent ou du cuivre et la teindre en or : ce qui est conforme aux recettes pour écrire en lettres d'or exposées plus haut.
La chélidoine apparaît aussi associée à l’orpiment, dans l’une des recettes du papyrus pour écrire en lettres d’or sur papier, sur parchemin, ou sur marbre (74).
A la suite figure un procédé de dorure par vernissage, fondé sur l'emploi simultané des composés arsénicaux, de la bile et du mercure (75).
(ἢ Ce mot semble signifier ici le minium (oxyde de plomb), sens que l’on trouve dans Dioscoride. |
Ce procédé rappelle à certains égards le vernis suivant, pour donner une couleur d’or à un métal quelconque (Manuel Roret, τ. II, p. 192; 1832) :
« Sangdragon, soufre et eau, faire bouillir, filtrer; on met cette eau dans un matras avec le métal qu'on veut colorer. On bouche, on fait bouillir, on distille. Le résidu est une couleur jaune, qui teint les métaux en couleur d’or. On peut encore opérer avec parties égales d’aloès, de salpêtre et de sulfate de cuivre. »
Les procédés suivants sont des procédés d’argenture, tous fondés sur une coloration apparente, opérée sans argent. Ainsi (42), sous le nom d’enduit de cuivre, on enseigne à blanchir le cuivre en le frottant avec du mercure : c’estencore aujourd’hui un procédé pour donner à lamonnaie de cuivre l’apparence de l’argent et duper les gens inattentifs.
De même un amalgame d’étain, destiné à blanchir le cuivre (27).
De même le procédé pour colorer l’argent (81).
La teinture en couleur d’asèm (80) et (67), intermédiaire entre l’or et l’argent, est répétée deux fois.
Citons encore une recette pour blanchir le cuivre par l’arsenic (23).
Au lieu de teindre la surface des métaux, pour leur donner l’apparence de l’or ou de l'argent, les orfèvres égyptiens apprirent de bonne heure à les teindre à fond, c’est-à-dire en les modifiant dans toute leur masse. Les procédés employés par eux consistaient à préparer des alliages d’or et d’argent conservant l’apparence du métal:c’estcequ’ils appelaient la diplosis, l’art de doublerlepoidsdeloretdel’argent{V.plus haut p. 56); expression quiapassé aux alchimistes, en même tempsque la prétention d'obtenir ainsi des métaux, non simplement mélangés, mais transformés à fond. Le mot actuel de doublé se rapporte au même ordre d’idées, mais avec un sens tout différent, puisqu’il s’agit aujourd’hui de deux lames métalliques superposées. Chez les anciens la significationétait plus extensive. Eneffet, le mot diplosisimpliquait autrefois, tantôt la simple augmentation de poids du métal précieux, additionné d’un métal de moindre valeur qui n’en changeait pas l'apparence, (16, et (17,, (56), (87) et (88); tantôt la fabrication de toutes pièces de l’or et de l'argent, par la transmutation de nature du métal surajouté ; tousles métaux
étant au fond identiques, conformément aux théories platoniciennes sur la
matière première. L'agent même de la transformation est une portion de l’alliage antérieur, jouant le rôle de ferment.
Toutes ces préparations sont aussi claires et positives, sauf l'incertitude sur le sens de quelques mots, que nos recettes actuelles. Il n’en est que plus surprenant de voir naître, au milieu de procédés techniques si précis, la chimère d’une transmutation véritable ; elle est corrélative d’ailleurs avec l'intention de falsifier les métaux. Le faussaire, à force de tromper le public, finissait par croire à la réalité de son œuvre ; ily croyait, aussi bien que la dupe qu’il s'était d’abord proposé de faire. En effet, la parenté de ces recettes avec celles des alchimistes peut être aujourd’hui complètement établie.
J'ai déjà signalé l'identité de quelques recettes de dorure du papyrus avec les recettes de transmutation du Pseudo-Démocrite ; je poursuivrai cette démonstration tout à l'heure en parlant de l’asèm. Elle est frappante pour la diplosis de Moïse (τὴ, recette aussi brève, aussi claire que celle des papyrus de Leide et tirée probablement des mêmes sources; du moins si l’on en juge par le rôle de Moïse dans ces mêmes papyrus (ce volume, Ρ- 16).
Le procédé de Moïse, exposé en quelques lignes, est celui-ci :
« Prendre du cuivre, de l’arsenic (orpiment), du soufre et du plomb (2); on broie le mélange avec de l'huile de raifort; on le grille sur des charbons jusqu’à désulfuration ; on retire; on prend de ce cuivre brûlé τ partie et 3 parties d’or ; on met dans un creuset; on chauffe ; et vous trouverez le tout changé en or, avec le secours de Dieu. »
C’est un alliage d'or à bas titre, analogue à ceux signalés plus haut.
Les soudures d’argent des orfèvres de nos jonrs sont encore exécutées au moyen des composés arsénicaux. On lit par exemple dans le Manuel Roret, τ. II, p. 186 (1832):
« 3 parties d’argent, 1 partie d’airain : fondez ; jetez-y un peu d’orpiment en poudre.
« Autre : argent fin, 1 once; airain mince, 1 once; arsenic, 1 once. On
fond d’abord l’argent et l’airain et l’on y ajoute l’arsenic.
(1) Manuscrit 299 de Saint-Marc (2) Ou bien du soufre natif; d'après (M), f. 185, recto. le symbole du manuscrit.
« Autre : argent, 4 onces; airain, 3 onces; arsenic, 2 gros.
« Autre : argent, 2 onces ; clinquant, 1 once; arsenic, 4 gros ; couler de suite ; bonne soudure. »
On remarquera que l'énoncé même de ces formules de nos jours affecte une forme analogue àcelui des formules du papyrus (23 notamment) et des manuscrits. C’est d’ailleurs par des recettes analogues que l’on prépare aujourd’hui le tombac blanc ou cuivre blanc, et le faux argent desAnglais. En tous cas, le cuivre est teint dans le papyrus au moyen de l’arsenic, comme chez les alchimistes ; le tout dans une intention avouée de falsification.
La formule d'Eugenius, qui suit dans le manuscrit de Venise, est un peu plus complexe que celle de Moïse.
Elle repose aussi sur l'emploi du cuivre brûlé, mêlé à l'or et fondu, auquel on ajoute de l’orpiment : ce composé traité par le vinaigre est exposé au soleil pendant deux jours, puis on le dessèche; on l’ajoute à l'argent, ce qui le rend pareil à l’électrum ; le tout ajouté à l'or, par parties égales, consomme l'opération.
C’est toujours le même genre d’alliages, que l’auteur prétend identifier
finalement avec l'or pur.