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III. — Fabrication de l'Asèm

Le nœud de la question est dans la fabrication de l’asèm.

L’asèm (1) des Égyptiens désignait à l’origine l’électrum, alliage d’or et d'argent, qui se trouve dans la nature et qui se produit aisément dans les traitements des minerais. Sonnomaététraduitchezles Grecsanciens par celui de ἄσημον. ἄσημος, ou actu, qui étaitaussi celuide l'argent sans marque, c’està-dire sans titre, lequel est devenu chez les Grecs modernes le nom même de l’argent. De là une confusion extrême dans les textes. Mais à l’origine l’asèm égyptien avait un sens propre, comme le montrent, sans doute possible, les papyrus de Leide. D’après Lepsius, d’ailleurs, l’asèm était regardé comme

un métal distinct, comparable à l’or et à l’argent; 1] est figuré à côté d’eux

(1) Origines de l’Alchimie, p. 215.

sur les monuments égyptiens. Il a été placé de même sous le patronage d’une divinité planétaire, Jupiter, qui, plus tard, fut attribuée à l’étain, vers le v° ou vie siècle de notre ère, lorsque l’électrum disparut de la liste des

métaux.

Cependant ce métal prétendu variait notablement dans ses propriétés,

suivant les doses relatives d’or, d'argent et des autres corps simples, alliés dans sa constitution : mais alors la chose ne paraissait pas plus surprenante que la variation des propriétés de l’airain, nom qui comprenait à la fois et notre cuivre rouge, et les bronzes et les laitons d’aujourd’hui.

Ce n’est pas tout : l’asèm jouissait d’une faculté étrange : suivant les traitements subis, il pouvait fournir de l’or pur, ou de l’argent pur, c’est-à-dire être changé en apparence en ces deux autres métaux.

Enfin, et réciproquement, on pouvait le fabriquer artificiellement, en alliant l'or et l'argent entre eux, voire même sans or, et sans argent et en outre avec association d’autres métaux, tels que le cuivre, l’étain, le zinc, le plomb, l’arsenic,le mercure, qui en faisaient varier la couleur et les diverses propriétés : on va citer tout à l'heure de nombreux exemples de ce genre de fabrication (v. aussi p. 54 et 56, les formules des monnaies falsifiées).

C'était donc à la fois un métal naturel et un métal factice. Il établissait la transition de l’or et de l’argent entre eux et avec les autres métaux etsemblait fournir la preuve de la transmutation réciproque de toutes ces substances, métaux simples et alliages. On savait d’ailleurs en retirer dans un grand nombre de cas l’or et l'argent, au moinspar une analyse qualitative, et l’on y réussissait même dans des circonstances, telles que le traitement du plomb argentifère, où il ne semblait pas qu’on eût introduit l'argent à l'avance dans les mélanges capable de fournir ce métal.

Teis sont les faits et les apparences qui servaient de bases aux pratiques, aux conceptions et aux croyances des orfèvres des papyrus de Leide, comme à celles des alchimistes gréco-égyptiens de nos manuscrits. On voit par là que, étant donné l’état des connaissances d'alors, ces conceptions et ces croyances n'avaient pasle caractère chimérique qu’elles ont pris pour nous; maintenant que les métaux simples sont définitivement distingués, les uns par rapport aux autres, comme par rapportà leurs alliages. La seule chose

surprenante, c’est la question de fait : je veux dire que les praticiens aient

cru si longtemps à la réalité d’une transmutation complète, salors qu’ils fabriquaient uniquement des alliages ayant l'apparence de l’or et de l'argent, alliages dont nous possédons maintenant, grâce au papyrus de Leide, les formules précises. Or ces formules sontles mêmes que celles des manuscrits alchimiques. En fait, c'étaient là des instruments de fraude et d’illusion visà-vis du publicignorant. Mais comment les gens du métier ont-ils pu croire si longtemps qu’ils pouvaient réellement, pardes pratiques d’artisan, ou par des formules magiques, réussir à changer ces apparences en réalité ? Il y a là un état intellectuel qui nous confond. Quoi qu’il en soit, il estintéressant de pousser la connaissance des faits jusqu’à son dernier degré, et c’est ce que je vais essayer de faire.

Le nombre des recettes relatives à l’asèm s'élève à 28 ou 30; c’est plus du quart du nombre total des articles du papyrus. Elles comprennent des procédés pour la fabrique de toutes pièces; des procédés pour faire l'asèm noir, correspondant à ce que nous appelons l'argent oxydé; des procédés pour teindre en asèm; pour faire des lettres de cette couleur, pour essayer l'asèm ; enfin des procédés pour doubler et multiplier la dose de l’asèm, pour le diluer, etc. : ce qui répond à la diplosis de l'or, signalée plus haut (Ρ. 56 et 60).

Entrons dans quelques détails, en commençant par les procédés de fabrication, qui mettent en pleine évidence le caractère réel de l’asèm. On trouve désignés sous ce nom, indépendamment de l’asèm naturel ou electrum, alliage d'or et d'argent figuré sur les monuments égyptiens :

1° Un alliage d’étain et d'argent (3).

C’est un procédé de diplosis de l’argent.

2° Un amalgame d’étain, (5) et (86).

Ici il s’agit uniquement de simuler l'argent.

Dans une autre recette (37), l'étain affiné est simplement additionné d’un peu de mercure : ce qui montre que la dose de ce dernier variait.

3° L’étain affiné aété parfois identifié à l’asèm (v. p. 55), commele montre la recette suivante, tirée du manuscrit 299 de Saint-Marc (M, fol. 106, recto):

« Prenez de l'étain affiné, fondez-le et, après cinq fusions, jetez du bitume à sa surface dans le creuset ; et chaque fois que vous le refondrez, coulez-le

dans du sel ordinaire, jusqu’à ce qu’il devienne un asèm parfait et abondant.»

C’est la formule (3) du papyrus, dans lequel elle précède la fabrication d’un alliage d’étain et d'argent. En tous cas, elle montre la similitude parfaite des recettes du papyrus et de celles du manuscrit de Saint-Marc.

4° Le nom de l’asèm paraît avoir été aussi appliqué à un alliage de plomb et d'argent, obtenu dans la fusion des minerais de plomb; ainsi que l’établit le texte suivant (τ΄. tiré du manuscrit de Saint-Marc (fol. 106, recto) :

« Prenez du plomb fusible, tiré des minerais lavés. Le plomb fusible est très compact. On le fond à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il devienne asèm. Après avoir obtenu l’asèm, si vous voulez le purifier, jetez dans le creuset du verre de Cléopâtre et vous aurez de l’asèm pur; car le plomb fusible fournit beaucoup d’asèm. Chauffez le creuset sur un feu modéré et pas trop fort. »

Et un peu plus bas:

« On tire l’asèm du plomb purifié, comme 1] est écrit sur la stèle d’en haut (2). Il faut savoir que cent livres de plomb ordinaire fournissent dix livres d’asèm. »

Dans les autres recettes, le cuivre intervient toujours; on rapprochait par là l’apparence et les propriétés de l’alliage de celles del’or. L’asèm formait dès lors, aussi bien que l’électrum naturel, la {transition entre l'or et l'argent. Toutefois, dans aucune des recettes, sauf la dernière (90), l'or n'est ajouté; ce qui montre bien l'intention d'imitation, ou plutôt de fraude.

5° Un alliage d’étain et de cuivre, sorte de bronze où l’étain dominait (30); ou bien il était pris à parties égales (29) et (14).

6° Un alliage analogue, avec addition d’asèm antérieur (8) et (40).

L’intention de fraude est ici très explicitement avouée.

Dans cette formule, il n'est pas question des fondants et des tours de main pour affiner l’alliage, mais ils sont décrits en détail dans une autre

recette (19), par laquelle on augmente la proportion de cuivre dans l'asèm

(1) Le titre est : Sur la fabrication de (2) Il s’agit évidemment de la recette lasèm ; tandis que le signe employé précédente, inscrite probablement dans dans le courant du texte est celui de le temple sur une stèle ou colonne.

l'argent. (Texte grec ci-après, I, xvi.)

déjà préparé : ce qui devait rapprocher le bronze obtenu de la couleur de l’or. De même (83), dansune recette où l'on décrit les précautions pour éviter l'oxydation.

7° Un alliage d’argent, d’étain et de cuivre (41).

Une recette analogue, un peu plus détaillée et avec moitié moins d'étain, se termine par ces mots: «Employez-le comme de l’asèm, préférable au véritable (59). »

8° Un amalgame de cuivre et d’étain (9) et (29).

9° Un amalgame de cuivre, d’étain et d’asèm (13) et (18).

C’est une variante de la formule précédente.

Ces recettes paraissent se rapporter à ces prescriptions fondamentales du Pseudo-Démocrite : « Fixe le mercure avec le corps (ou métal) de la magnésie. » La magnésie était, à proprement parler, tantôt la pierre d’'aimant, avec addition de divers métaux et oxydes métalliques, tantôt un sulfure métallique contenant du fer, du cuivre, du plomb, etc.

10° Un alliage de plomb, de cuivre, de zinc et d’étain (11); avec ces mots à la fin : « On s’en sert comme de l'asèm naturel. »

On voit paraître ici l’idée d’imiter par l’art le métal naturel, par analogie avec la reproduction artificielle des pierres précieuses.

110 Un alliage de plomb, de cuivre et d'asèm (84), désigné sous le nom d'asèm égyptien, d'après la recette de Phiméenas le Saîte, personnage qui est le même que le Pamménès des alchimistes. En effet, il est expressément cité parle Pseudo-Démocrite, comme artiste en Chrysopée, au début d’une série de recettes pour la fabrication de l’asèm (p. 24).

Cet ordre d’alliages rappelle le metal anglais de nos jours, formé de 80 parties de cuivre; 4, 3 de plomb; 10, 1 d’étain; 5, 6 dezinc.

De même l’alliage indien : 16 parties de cuivre; 4 parties de plomb; 2 parties d'étain; 16 parties de zinc;

Ou bienle métal du prince Robert : 4 parties de cuivre et 2 de zinc;

Les alliages de cuivre et de zinc (100 cuivre, 8 à 14 zinc);

Les alliages de cuivre (100 parties), de zincet d’étain (46 3 à 7 parties de chacun);

L'argentan, le packfong, le cuivre blanc des Chinois, le maillechort ;

alliages de cuivre (de 3 à 5 parties) avec le zinc et le nickel (parties égales,

formant la moitié ou les deux tiers du poids du cuivre), additionnés d’un peu de plomb;

Et un grand nombre d’alliages complexes et du même ordre, cuivres, bronzes et laitons blancs et jaunes encore usités dans l’industrie : la variété en est infinie.

12° Unalliage d’asèm et d’orichalque (laiton) arsénical, décrit à la suite du précédent (85).

Cette recette compliquée, où l’arsenic intervient, rappelle tout à fait celle des alchimistes. On lit, par exemple, dans le Pseudo-Démocrite (Physica et Mystica, Texte grec, I, 7) :

« Fabrication de l'or jaune.— Prenez du claudianon (τὴ, rendez-le brillant et traitez-lesuivantl’usage, jusqu’à cequ’il devienne jaune. Jaunissonsdonc: je ne dis pas avec la pierre, mais avec sa portion utile. Vous jaunirez avec l’alun décomposé (2), avec le soufre, ou l’arsenic (sulfuré), ou la sandaraque (réalgar), ou le titanos (calcaire), ou à votre idée : si vous y ajoutez de l’argent, vous aurez de l'or; si vous mettez de l'or, vous aurez du corail d’or (3); car la nature victorieuse dominela nature. »

Le procédé semble le même; mais il est moins clair chez l'alchimiste et il est devenu une méthode de transmutation. Une recette analogue se retrouve un peu plus loin dans le même auteur.

Voici encore un résumé de la recette d'Olympiodore, auteur alchimiste du v° siècle, laquelle est très claire.

« Première teinture teignant le cuivre en blanc. — L’arsenic est une espèce de soufre qui se volatilise au feu. Prenez de l’arsenic doré, 14 onces: porphyrisez, faites tremper dans du vinaigre deux ou trois jours et faites

sècher à l’air, mêlez avec 5 onces de sel de Cappadoce (4); l'emploi de ce sel

(1) Alliage de plomb et d’étain avec le zinc et le cuivre.

(2) Dans le langage des alchimistes

(3) Quintessence de l'or. Ce mot est parfois synonyme de coquille d’or, dénomination conservée dans le langage

grecs, ce mot s'applique non seulement à notre alun plus ou moins pur, mais à l'acide arsénieux, provenant du grillage des sulfures : cette signification est donnée dans les textes d’une façon très explicite.

des orfèvres par le mot or en coquilles, c'est-à-dire or en poudre, dont lesens actuel n’est peut-être pas le même que celui des anciens.

(4) Sel gemme.

a été proposé par Africanus. On place au-dessus du vaisseau qui contient le mélange une fiole ou vase de verre et au-dessus une autre fiole, assujettie de tous côtés, pour que l’arsenic brûlé ne se dissipe pas (1). Faites brûler à plusieurs reprises, jusqu'à ce qu'il soit devenu blanc : on obtient ainsi de l’alun blanc et compact (2). Ensuite on fait fondre du cuivre avec de la cendre de chêne de Nicée (3), puis vous prenez de la fleur de natron (4), vous en jetez au fond du creuset 2 ou 3 parties pour ramollir. Ensuite vous projetez la poudre sèche {arsenic avec une cuiller de fer, 1 once pour 2 onces de cuivre; puis vous ajoutez dans le creuset un peu d'argent, pour rendre la teinture uniforme; vous projetez encore un peu de sel. Vous aurez ainsi un très bel asèm. »

On voit que les recettes des premiers alchimistes ne sont nullement chimériques, mais pareilles à celles du papyrus et même aux recettes des orfèvres et métallurgistes de nos jours.

Venons aux procédés de diplosis proprement dite, destinés à augmenter le poids de l’asém, envisagé comme un métal défini, procédés analogues aux diplosis de l’or et de l’argent décrites plus haut et donnant des alliages plus ou moins riches en cuivre (6), (10) et (90).

Dans le dernier procédé, il semble qu’il s'agisse d'accroître le poids de l’asèm et d'en modifier la couleur. On le ramollit par amalgamation, afin d'y pouvoir incorporer de l'or, de l’argent, du soufre, de l’arsenic et du cuivre. Les derniers métaux sont tirés de leurs sulfures, dissous ou désagrégés par le polysulfure de calcium, qui forme l’eau de soufre : le tout, avec le concours des grillages et d’une nouvelle amalgamation finale. C’est là tout à fait un procédé d’alchimiste transmutateur.

Une mention spéciale est due à la substance appelée ὕϑωρ θεῖον : ce qui veut dire eau de soufre, ou eau divine, substance qui a un rôle énorme chez les alchimistes, lesquels jouent continuellement sur le double sens de ce mot. Cette liqueur est désignée dans le lexique alchimique sous le nom de

bile de serpent; dénomination qui cest attribuée à Pétésis, seul auteur cité

(1) Cette description répond à celle | (5) Flux blanc. de l’aludel. |

(2) Ce nom s’appliquait donc à l'acide | (4) Fondant. arsénieux.

dans ce lexique, lequel figure aussi dans Dioscoride, ainsi que Phiménas ou Pamménès, désigné à la fois dans le papyrus et dans le Pseudo-Démocrite. Ces noms représentent deux personnages réels, deux de ces prophètes ou prêtres chimistes qui ont fondé notre science.

L’eau de soufre apparaît pour la première fois dans le papyrus X (89. La recette est très claire : elle désigne la préparation d’un polysulfure de calcium. Dans la recette consécutive (90), qui est fort compliquée, on met en œuvre la liqueur ci-dessus.

Cette liqueur préparée avec du soufre natif (ὕδωρ θείου ἀθίχτου) se trouve décrite| dans divers passages des alchimistes, par exemple dans le petit résumé de Zosime intitulé : yvnsix γραφή, écrit authentique. Rappelons ici que les descriptions de Zosime se rapportent en divers endroits à des liqueurs chargées d'acide sulfhydrique (1).

Une semblable eau de soufre possède une activité remarquable, surtout vis-à-vis des métaux, activité qui a dû frapper vivement ses inventeurs. Non seulement elle donne des précipités ou produits colorés en noir, en jaune, en rouge, etc., avec lessels et oxydes métalliques : mais les polysulfures alcalins exercent une actiondissolvante sur la plupart des sulfures métalliques ; ils colorent directement la surface des métaux de teintes spéciales ; enfin ils peuvent même, par voie sèche à la vérité, dissoudre l'or.

Dans ces procédés de diplosis et dans la plupart des fabrications d’asèm, l’auteur ajoute toujours au mélange une certaine dose d’asèm préexistant, pour faciliter l'opération. Il y a là une idée analogue à celle d'un ferment et qui est exposée d’une facon plus explicite dans deux articles spéciaux (ἢ) et (60).

Quelques mots maintenant sur l’asèm noir, préparation analogue à notre argent oxydé (36). C'est un alliage noirci par des sulfures métalliques. Pline dit de même (Hist. nat., XXXIIT, 46) :

« L'Egypte colore l'argent, pour voir dans les vases son Anubis; elle peint l'argent, au lieu de le ciseler. Cette matière a passé de là aux statues

triomphales : et, chose étrange, elle augmente de prix en voilant son éclat. D D

(1) Sur la même eau divine ; on v lit bic, tu te boucheras le nez à cause de

le passage suivant : découvrant l’alam- l'odeur, etc.

Voici comment on opère. On mêle avec un tiers d'argent deux parties de cuivre de Chypre très fin, nommé coronaire, et autant de soufre vif que d'argent. On combine le tout par fusion, dans un vase de terre luté avec de l'argile... On noircit aussi avec un jaune d'œuf durci; mais cette dernière teinte est enlevée par l'emploi de la craie et du vinaigre. »

Ainsi Pline opèreavec del’argent pur, tandis que le papyrus met en œuvre

un alliage plombifère.

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