TOME ni. ♦ k
5o PRECIS DS L'HISTOIRE
Arrêtons-nous maintenant pour considérer ce gouvernément des stadthouders , définitivement constitué à l'époque où nous sommes parvenus.
Il est manifeste que la pensée dominante des rédacteurs de l'acte d Utrecht avait été d'opposer avant tout une forte ligue aux efforts puissans du roi d'Espagne. Pour cela , on n'avait pu faire une constitution fédérative, régulière et uniforme; ce travail demandait un temps plus calme. Ce n'était pas alors qu'on avait besoin du concours énergique de toutes les provinces, qu'il fallait risquer de faire naître une foule d'oppositions locales aux besoins généraux de la communauté. Et cela n'eut pas manqué d'avoir lieu chez des peuples qui s'étaient toujours distingués par un attachement scrupuleux à leurs usages constitutifs, si l'on eût tenté d'assimiler aux même;? formes les gouvernemens respectifs de toutes les provinces. Il fut donc sage de se borner alors à créer un acte de fédération au lieu d'une constitution fédérative.
Le besoin le mieux senti, à cette époque, était que toutes les forces fussent activement dirigées vers un but unique; ce qui ne pouvait être réalisé qu'en réunissant une certaine masse de pouvoirs sur une seule tête. L'acte fondamental créa donc une grande influence dans la personne du stathouder : cette influence fut telle , qu'il ne manqua quelquefois dans la suite que le titre de roi au premier magistrat de la république. L'acte fondamental renferme à ce sujet des contradictions manifestes, et l'on peut, dans le fait , dire qu'en Hollande les mœurs publiques ont toujours comprimé les institutions : le gouvernement était sans cesse sur le point de dégénérer en monarchie, mais le caractère national fortement trempé de républicanisme arrêtait toutes les tentatives de l'ambition. Le prince et le peuple avaient sans cesse présente à lesprit cette déclaration de 1781, où il était formellement exprimé que la volonté générale peut expulser le souverain quand il s'est fait l'ennemi du pays par &as vexations.
DES INSTITUTIONS POLITIQUES DANS LES PAYS-BAS. 5t Quoi qu'il en soit, on pouvait s'attendre que cette magistrature élevée qu'on créait, tendrait continuellement à s'étendre, et qu'il y aurait dès-lors lutte perpétuelle entre ceux qui en seraient investis et les délégués de la nation > véritables souverains d'après les lois fondamentales. C'est aussi là, en effet, l'histoire du stathoudérat. On voit constamment les princes, décorés dece titre, chercher à affaiblir l'influence des états-généraux pour accroître la leur; et cette marche donna lieu fréquemment, comme nous allons le voir , à de sanglans excès.
« Pour peu qu'on réfléchisse sur la constitution des Pro- » vinces-Unies , dit un écrivain (1) , on n'a pas de peine à » se convaincre que toutes les autorités avaient leur source » dans les régences des villes, puisque leurs députations » composaient les états provinciaux, comme les députations » de ceux-ci composaient les états-généraux. Il était donc » très-clair qu'en exerçant une puissante influence sur la » nomination des magistrats dans les villes, on pouvait avoir v des régences, et par conséquent des états provinciaux et » des états-généraux entièrement à sa disposition, c'est-à- » dire envahir le pouvoir législatif, après avoir été déjà » investi des parties les plus importantes du pouvoir exé- »cutif. Et telle fut, en effet , la politique constante des v stathouders depuis Guillaume Ier jusqu'à Guillaume V, » sans exception. »
L'état des Provinces-Unies ne fut donc point, à proprement parler, une république, mais plutôt une union de plusieurs républiques , dont chacune conservait son gouvernement et sa portion de souveraineté (2). Cette souveraineté résidait individuellement dans chaque assemblée d'état des sept provinces , et sur les points d'un intérêt général
(i) Mémoire sur la révolution de Hollande, par M* Caillard, etc. t dans YBis(o:re de Frédéric-Guillaume //, par M- le conat* d« Ségar , t. i., fa) Grotias , Apolog. , chap, ie*.
5 a i>recis de l nistoiRE
dans le congrès national portant le titre & états-généraux. Ce congrès, primitivement composé de la presque totalité des assemblées d'états provinciaux, changea de forme vers l'avénement de Maurice au stathoudérat. Il n'était rassemblé que rarement, parce que le nombre des députés (ils se montaient quelquefois à plus de huit cents ) rendait les délibérations fort longues et fort confuses. Le conseil d'état représentait cette assemblée quand elle ne siégeait pas, et il surveillait l'exécution de ses décrets. Mais une telle disposition parut trop manifestement favoriser le despotisme. Les provinces demandèrent alors qu'on créât une députation permanente choisie au sein des états , et qui jouirait de la portion de pouvoir que la constitution déléguait à ces corps représentatifs. Cette proposition fut adoptée, et alors siégea à La Haye l'assemblée désignée sous le titre d'états-généraux, quoiqu'elle n'en fût véritablement qu'une représentation.
On a comparé l'assemblée des états-généraux à un conseil d'ambassadeurs, dont les stipulations doivent être ratifiées par leurs souverains respectifs. Cette comparaison est assez juste. Chaque province avait en effet le droit, en vertu de sa portion de souveraineté, de refuser par ses états son consentement aux mesures adoptées par ses députés aux étatsgénéraux, de concert avec ceux des autres provinces. On voit dans cette disposition, cette ombrageuse inquiétude d'un peuple qui veut préserver ses libertés particulières , même en compromettant par des lenteurs l'action des mesures d'un intérêt général.
On doit comprendre maintenant que, de même que les rapports des députations de chaque province aux étatsgénéraux avec leurs états respectifs, étaient modifiés par la constitution particulière des provinces, la situation politique du stathouder, par la même raison, n'était pas partout la même. Il y avait en effet en lui le capitaine et l'amiral général de la république, et le dépositaire de la portion de pouvoir exécutif que déférait chacune des cons-
DES INSTITUTIONS POLITIQUES DANS LES PATS-BAS. 53 titutions à ce chef de 1 état. Cette distinction est importante , et c'est parce qu'un très-grand nombre d'écrivains ne l'ont pas établie que les faits sont fort souvent mal éclaircis dans leurs relations.
Maurice prêta le serment qui suit : « Je promets et jure » aux états confédérés des Pays-Bas qui demeureront dans » l'alliance et la défense de la religion réformée, et nom- » mément à la haute et basse noblesse , et aux magistrats des » villes de Hollande et de Westfrise, qui représentent les » états de ces nations, de leur être fidèle et obéissant ; et que » j'obéirai et ferai en sorte que les officiers de l'armée, les » capitaines , et les autres qui sont soumis à notre com- » mandement, obéissent aux lois et aux ordres des états » confédérés en général, et particulièrement de ceux de Hol- » lande » (i).
Reprenons la narration.
« Cependant les destinées de la république étaient fixées: » la bravoure heureuse de Maurice avait achevé l'ouvrage » du profond génie de Guillaume. Les sept Provinces-Unies * florissaient sous un gouvernement libre et fortement consv tituéj des mœurs simples et pures, une patience active et » industrieuse, une volonté forte et opiniâtre, caractéri- » saient la population du nouvel état , et promettaient des » miracles pour l'avenir. Déjà le pavillon de la république v flottait sur toutes les mers ; déjà quelques villes avaient »> reçu par le commerce de rapides accroissemens, et s'étaient » élevées à une haute importance; déjà l'on méditait d'acl- » mirables travaux dans l'intérieur , et d'utiles conquêtes » dans les deux hémisphères. On reste frappé d'étonnement » quand on considère cette époque de l'histoire de la Hol- » lande ; elle avait commencé comme Venise ; mais en
(i) Ces observations suffisent; on trouvera ei-apres de plus ample* dé-ye-* ioppemens sur' la constitution des provinces-Unies.
54 pf.jîcis rm l'histoiuï?
* quelques Années elle avait franchi l'espace que îa répu- » blique italienne avait mis plusieurs siècles à parcourir, (i) » Nous n'avons pas à suivre ici ces guerres mémorables dont les Pays-Bas furent le théâtre après la niôrt de Guillaume, et où se signalèrent les talens rivaux de Maurice et de Spinoia; nous devons arriver rapidement au premier résultat important obtenu par la constance des Hollandais , c'est-à-dire à la trêve de iÔog.
Tout se réunissait pour amener ce résultat. Philippe II n'était plus, et son fils paraissait disposé à consumer dans *e pratiques d'un minutieux et indolent bigotisme les années de domination que le Ciel promettait à son sceptre. L'Espagne était épuisée par les longs efforts qu'elle avait faits pour entretenir ces désastreuses guerres civiles de France et des Pays-Bas. La France et l'Angleterre voyaient chaque jour ajouter à leurs prospérités, et leur union solide avec îa nouvelle république pouvait inquiéter le conseil de Gastille , sur le sort futur des provinces où l'Espagne dominait encore. Dans ces provinces aussi, tous les vœux se réunissaient vers le terme d'une guerre qui ne semblait plus être soutenue que pour satisfaire un vain orgueil; et les archiducs eux-mêmes voulaient enfin y faire succéder à toutes les calamités de la guerre un règne doux et protecteur. Les adversaires de la république se trouvèrent donc ainsi amenés insensiblement à d'autres dispositions , et dès 1607 il y eut quelques pourparlers relatifs à une pacification générale.
On avait déjà vu naître en Hollande le germe de ces divisions qui , plus tard , se terminèrent par de sanglans arrêts. Dès cette époque, ceux qui avaient si vaillamment concouru à la délivrance de la patrie se trouvaient rangés sous deux bannières. Le célèbre Olden Barneveld , grand pensionnaire de Hollande, était regardé comme le chef des
(f ) Coatianatiou de l'Histoire de France de Tel?. — Henri IV, t. m.
hommes véritablement dévoués à la liberté; à côté de Maurice se plaçaient tous ces enthousiastes de la gloire militaire, à qui il importait simplement que le joug espagnol ne fût point rétabli. Le premier avait facilement démêlé les vues nmbitieuses du général , et il y opposait dans toutes les occasions les talens d'un homme consommé et les vertus d'un caractère antique. Les négociations s'étant ouvertes, les vues contraires de ces deux illustres personnages se ma ni* festèrent d'une manière plus marquée encore. Barneveld croyait avec raison qu'il ne manquait plus à la république que quelques années de paix pour fonder son existence sur des bases inébranlables; et Maurice se croyait sûr de déterminer la Hollande, avec quelques victoires de plus, à changer en sceptre son bâton de stathouder. Cette division ralentit, comme on le pense bien, la marche des négociations (1); mais enfin l'habileté du ministre que Henri IV avait fait accepter comme médiateur (le président Jeannin ) , triompha de tous les obstacles , et la trêve de douze ans fut signée le 9 avril. La France porta, par cette mémorable transaction, le dernier coup à l'influence politique de l'Espagne en Europe, et ce fut son tour d'obtenir dans les air fa ires de ce continent une juste prépondérance.
En paix alors avec toute l'Europe, la nouvelle république marcha à grands pas dans la brillante carrière qu'elle s'était ouverte. La fameuse compagnie des Indes orientales avait pris naissance en 1602 , et déjà elle avait fait refluer sur les provinces d'incalculables richesses. Chaque année fut alors marquée par un nouveau succès au-deià de la ligne; elle remplaça successivement partout les Portugais, anciens dominateurs des mers équatoriales ; et l'accroissement rapide de sa marine lui fit entrevoir, dans un avenir plus éloigné, le rang qu'elle était appelée à occuper entre les peuples de l'Europe.
f») MéwQÎrçs et négociations du président Jsnr;ni'nf 3 vol. i a- 8e
56 PHÉCIS DE I/HISTOIRE
La guerre recommença à l'expiration de la trêve de 1621, peu d'années après la sanglante catastrophe de cette querelle religieuse et politique des Arminiens et des Gomaristes , où Maurice trouva l'occasion de frapper Barneveld , et de se venger ainsi de l'opposition constante que ses projets avaient rencontrée dans ce grand homme ; action infâme, qui doit souiller éternellement la mémoire de ce stathouder !
Maurice mourut en 1625. Frédéric-Henri, son frère, fut, immédiatement après sa mort, revêtu par les hautes puissances des charges de capitaine et d'amiral-général. Les états de Hollande le nommèrent stathouder peu de jours après. Les autres provinces adhérèrent successivement à cette élection, à l'exception de Groningue et l'Ommeland , qui décernèrent ce titre à un autre prince de cette maison. Frédéric-Henri soutint la guerre avec courage et succès. Son administration fut juste et habile, et c'est de tous les stathouders celui qu'on regarde comme le plus pur de toutes atteintes contre les libertés de la république. Ce prince expira un peu avant la conclusion des traités de Wesiphalie. Son fils , Guillaume II , lui succéda , et vécut assez pour prouver qu'il ne voulait pas marcher sur les traces de Frédéric-Henri. Il mourut deux ans après la conclusion du traité de Munster, 1G48, par lequel l'Espagne reconnut définitivement les Provinces-Unies comme une puissance indépendante, et lui sacrifia l'existence commerciale des provinces belgiques en fermant l'Escaut; ce traité fut ainsi le complément de la grande trêve conclue près de quarante années auparavant.
DES INSTITUTIONS POLITIQUES DANS LES PAYS-BAS. 5 7 CHAPITRE II ET DERNIER.
Jusqu'à la création du royaume des Pays-Bas.
L'esprit qui avait dirigé Elisabeth dans ses rapports avec les Provinces-Unies lui survécut. La politique anglaise fut, après elle, comme sous son règne, d'aider la république pour s'en faire un rempart contre la puissance prépondérante sur le continent, mais en cherchant, par des voies détournées, à comprimer le développement prodigieux de ses relations commerciales. Tel fut, comme nous allons le voir, le principe de la conduite de l'Angleterre à l'égard de la Hollande, jusqu'à l'époque même à laquelle nous touchons.
La tombe de Guillaume II fut le berceau de Guillaume III. Il naquit huit jours après la mort de son père 5 et cet enfant, que le ciel appelait à porter une couronne étrangère, se vit menacé de perdre, par une révolution, les dignités même que ses ancêtres avaient rendues, en quelque sorte, héréditaires dans leur maison.
Les stathouders précédens avaient trop clairement manifesté leurs projets ambitieux, pour que la république ne vît pas cette dignité avec ombrage. On saisit l'occasion qu'offrait la minorité de Guillaume III pour en suspendre d'abord l'exercice, et, plus tard, la province de Hollande non-seulement éteignit le stathoudérat, mais encore s'engagea à tout tenter pour que les autres provinces en fissent autant, ou du moins décidassent qu'on ne déférerait jamais les charges de capitaine et d'amiral-général à quiconque serait stathouder d'une ou de plusieurs provinces. L'administration devint alors toute républicaine ; et pour mieux en assurer la perpétuité, il fut statué que l'élection des magistratures et la collation des charges resteraient irrévocablement aux villes. L'acte par lequel fut opérée cette révolution porta le titre d'édit perpétuel; il est de 1667. Son auteur
58 PRÉCIS DE i/mSTOIKE
principal fut Jean de Witt , grand pensionnaire de Hollande.
L'influence étrangère s'était réunie au zèle patriotique pour abolir le stathoudérat. Cromwell, par haine contre la maison d'Orange, alliée à celle des Stuart, avait fait insérer dans la paix de Westminster, en i654, un article secret, par lequel les états de Hollande et de Westfrise s'engageaient à ne jamais élire le jeune prince, fils de GuillaumeH et dune princesse anglaise. Il avait aussi précédemment proposé l'union des deux républiques en un seul état, dont les deux parties principales conserveraient leurs formes respectives de gouvernement, et il y eut des conférences à la Haye à ce sujet; mais la proposition du protecteur fut repoussée avec une vivacité qui trahissait le véritable esprit régnant dans les Provinces-Unies à l'égard d'Albion. Il y a deux remarques à faire ici : la première, c'est cette union des maisons de Hollande et d'Angleterre , de tout temps suspecte au parti conservateur des principes et des vertus patriotiques de Barneveld ; la seconde , c'est cette fixité de vues politiques dans les conseils de la Grande-Bretagne envers ou plutôt contre la Hollande, qui fit agir exactement le pro:ecteur comme eut agi le monarque qu'il avait détrôné. Cependant la république devenait chaque jour plus florissante par l'heureuse influence de l'illustre Jean de Witt; son administration intérieure était améliorée; son empire commercial s'étendait. C'est l'époque où Ruyter brûlait les vaisseaux anglais à Chattam , et portait l'épouvante jusque dans la rade de Londres.
Les intrigues de la cour d'Angleterre et les victoires de Louis XIV changèrent la face des affaires. Charles II devait, par la nature même des choses, tendre à rétablir le stathoudérat que Cromwell avait voulu renverser. Le parti de la maison d'Orange se réveilla donc par les instigations des agens de ce prince , et de nouveaux orages fuient annonces. Louis XIV , d'une autre part , brûlait de punir ces
fiers marchands , qui avaient récemment fait reculer ses armes par la triple alliance. Il parvint à rompre les liaisons du faible Stuart avec la république ; et passant le Rhin en 1672, il entra en Hollande. Ses conquêtes furent rapides. Les provinces de Gueldres, d'Utrecht et d'Over-Yssel furent soumLes en quelques semaines. Les Français pénétrèrent jusqu'à Muyden , à quatre lieues d'Amsterdam. Le découragement était général. Quelques-uns proposaient de transporter le siège du gouvernement dans les Indes orientales. La république semblait perdue.
Dans ces fatales circonstances , le parti du stathoudérat prit une nouvelle énergie. On s'écria de toutes parts qu'un stalhouder pouvait seul, comme au temps de Guillaume Ier, sauver la patrie. Le peuple, qui n'entendait jamais ce nom du libérateur des Provinces-Unies sans un sentiment d'exaltation , répondit à ce cri en massacrant les deux frères de Witt, et en proclamant l'héritier de cette race illustre (1). Ainsi furent payés vingt ans de glorieux services ; ainsi fut rétabli le stathouclérat !
Guillaume avait alors vingt-deux ans. Comme pour le récompenser d'avance de tout ce qu'il allait faire , l'enthousiasme du peuple voulait que le stathoudérat et les charges de capitaine et d'amiral-général fussent déclarés héréditaires dans sa famille; une province, celle de Gueldres, alla plus loin l'année d'après , car elle lui offrit le titre de duc souverain. Son cœur l'eut accepté , mais sa politique le refusa, et toutes les autres provinces qu'avait confondues cette offre inconsidérée retentirent de ses louanges.
Le génie du nouveau stathouder , aidé par les fautes de la France , sauva la république. Ses mesures énergiques opposèrent d'abord quelque résistance aux armes françaises, et bientôt après d'habiles négociations formèrent une ligue qui obligea Louis XIV à évacuer la Hollande. La guerre
{x) Bûsnage , t. 11»
fut terminée par la paix de Nimègue, en- 1678. La république y recouvra Maëstricht, la seule des villes conduises que la France eût conservées jusque-là.
L'abolition de Xèdit perpétuel et l'hérédité du stathoudérat proposée annonçaient, de fait, un grand changement dans la constitution de la république. Il était clair qu'elle allait dégénérer en une sorte de monarchie représentative. Guillaume sut mettre à profit la reconnaissance publique, pour donner de solides bases à l'existence politique dont il venait d'être investi. Sous prétexte de punir les provinces qui semblaient avoir manifesté la disposition de se détacher de l'union, par l'accueil qu'elles avaient fait aux Français lors de l'invasion , il parvint , par adresse ou par violence, à les dépouiller du droit d'élire leurs magistrats, et à en faire une prérogative du stathoudérat. Ces provinces étaient Gueldre, Utrecht et Over-Yssel. Ce que nous avons dit précédemment fait comprendre qu'il se trouvait avoir par là, outre une véritable souveraineté sur les trois septièmes de la république , une portion considérable des états-généraux, qui lui était dévouée parce qu'elle y siégeait en quelque sorte par son influence. L'acte par lequel le prince fut investi de ces hautes prérogatives dans ces trois provinces est ce qu'on appelle le Règlement de 1674. Enfin, une année avant la paix de Nimègue, Guillaume épousa Marie d'Angleterre, fille du duc d'Yorck. Il cherchait, comme on voit, ainsi que ses prédécesseurs, à fonder sa puissance sur une alliance avec la couronne britannique. Mais de plus profondes considérations déterminèrent sans doute le stathouder à un acte fait pour déplaire aux Hollandais. Il est probable qu'il vit dans ce mariage le germe d'une haute fortune, et une union qui devait plus tard changer tous les rapports politiques en Europe.
Ses espérances se réalisèrent en 1688. Il fut appelé au trône d'Angleterre par le vœu national. Deux états, souvent ennemis et toujours rivaux, se trouvèrent ainsi régis
Î)ES INSTITUTIONS POLITIQUES DANS LES PAYS-BAS. 6t
par le même sceptre. Cet accroissement de puissance dut, comme on pense bien , augmenter la prépondérance de Guillaume dans les affaires de la république; aussi dit-on qu'il était roi en Hollande et stathouder en Angleterre , où son règne était fort agité.
La guerre de la succession éclata, et le stathouder y trouva une nouvelle occasion d'accroître ses prérogatives d'un privilège plus redoutable encore que le règlement de 1674* Les mouvemens principaux des troupes devaient, d'après la constitution, être soumis par le capitaine-général à leurs HH. PP. ;' et, il en faut bien convenir, cette règle devait avoir de graves inconvéniens , puisqu'elle empêchait de mettre dans les opérations une célérité souvent si nécessaire à la guerre.-Guillaume sut faire ressortir ces inconvéniens, et il obtint des états-généraux de pouvoir disposer de l'armée comme bon lui semblerait, et sans en référer préalablement à leur décision.
Cette concession avait été faite pour une campagne seulement; la nécessité la maintint en vigueur pendant les campagnes suivantes , et elle devint ensuite un droit dit de patentes, qui resta attaché au stathoudérat jusqu'à l'extinction de cette dignité.
Guillaume mourut en 1702 , et le parti patriotique, qui avait frémi pour la république pendant le gouvernement de ce stathouder-roi, eut encore assez de crédit pour remettre en vigueur l'édit perpétuel et faire abolir le stathoudérat. La direction générale des affaires fut donc de nouveau confiée aux HH. PP. , et cette direction ne fut pas moins brillante que celle qui avait eu lieu avant l'avènement de Guillaume III; la guerre vaillamment soutenue se termina par la paix d'Utrecht, et deux années après, en 1715, les états-généraux conclurent ce fameux traité de la Barrière, que les uns ont représenté comme une transaction de la plus profonde politique, et les autres comme un acte d'une insignifiance complète.
6a précis de l'hîstoibe
La seconde guerre de la Succession , celle qui eut lien en 1740 t à la mort de l'empereur Charles VI, donna lieu à un nouveau changement dans le gouvernement de la république. La fortune n'ayant point alors favorisé les armes hollandaises, les partisans du sîathoudérat crurent avoir une heureuse occasion d'agiter les esprits. De vives déclamations contre le gouvernement se firent entendre partout , et le peuple, toujours mobile dans ses vœux, y répondit comme précédemment, en demandant à grands cris un stathouder. La Zélande imprima une impulsion que toutes les provinces suivirent successivement, et, dans l'espace de quinze jours, la révolution fut consommée.
Le stathoudérat fut donc rétabli, et il le fut avec toutes les prérogatives que le dernier stathouder s'était arrogées. On alla même plus loin, et ce qu'on avait simplement proposé pour Guillaume III, fut formellement décrété en faveur de Guillaume IV : la dignité de stathouder fut déclarée héréditaire dans la maison de Nassau Orange , clans la branche cadette au défaut de la branche aînée, et affectée même aux femmes en cas d'extinction de la ligne masculine. Cette loi constitutive, qui est de 1 747 ^ fut portée , par les états de Hollande et Westfrise, sur la proposition du corps des nobles (1). Elle complétait le système d'envahissement qui constitue l'histoire même du stathoudérat; il n'y avait plus qu'un titre à changer. Au surplus , on peut juger de quel œil ceux dont le cœur conservait les principes de Barneveld et de lean de Witt virent une résolution qui appendait l'épée de capitaine- général de la république au berceau d'une petite fille : celui qui fut Guillaume V n'était pas encore né.
La cour des stathouders prit alors tous les dehors de la royauté. Le peuple avait oublié le temps où ces grands pensionnaires , devant lesquels s'abaissait la fierté des mo-
(i) Abrégé de l'Histoire de Hollande, par M, K errent, t. m
DES INSTITUTIONS POLITIQUES DANS LES PAYS-BAS. 63 narques, n'avaient pour tonte escorte qu'un valet (i), et il applaudissait à toutes les innovations de son premier magistrat : ce magistrat, roi par le fait , voyait dans son litre même le gage d'une popularité qui pouvait lui être encore nécessaire. C'est ce qui faisait dire au grand Frédéric, donnant sa nièce pour épouse à Guillaume V : « Vous êtes heureuse, ma nièce, vous allez vous établir dans un pays où vous trouverez tous les avantages attachés à la royauté sans aucun de ses inconvéniens. »
Le règne de Guillaume IV fut marqué par de nouveaux efforts pour diriger l'élection des régences dans les villes. « Parmi les moyens que le stathouder imagina pour arriver * à ce résultat, il s'arrêta à celui d'écrire aux villes vers le . » temps des élections, des lettres dans lesquelles il leur » recommandait les sujets qu'il croyait les plus attachés à ses » intérêts. L'usage de ces lettres s'établit , et après un cerv tain nombre d'années fut appelé par le parti stathoudé- »> rien, le droit de recommandation (p.). » Toutefois plusieurs provinces opposèrent une vive résistance à ces tentatives de despotisme ; l'on put dès-lors prévoir que si le stathouder comblait la mesure, il s'établirait une lutte où succomberait le stathoudérat.
Guillaume IV mourut en 1731. Le fils qui lui succéda sous le titre de Guillaume V n'avait encore que trois ans. Sa mère exerça d'abord la tutelle; puis à sa mort, le duc de Brunswick- Wolfenbuttel en fut chargé. Ainsi donc c'étaient une princesse anglaise et un prince allemand qui dirigeaient alors successivement les destinées de la république de Hollande. Le jeune prince apprit à leur école à considérer son gouvernement comme essentiellement soumis à une influence étrangère.
Cependant l'opinion patriotique se manifestait chaque
(1) Le chevalier Temple, remarques snr le» Provinces- Unie*. (a) Mémoire de 3f. Gaillard ( «te.
64 PRÉCJS DE L'HISTOIRE
année avec d'autant plus d'énergie , que les prétentions du slathoudérat étaient plus clairement exprimées. Elle eut assez de force pour expulser le duc de Brunswick, lequel avait essayé de se maintenir à la tête des affaires, même après la déclaration de majorité du prince, en lui faisant signer un acte dit de consultation. Elle s'apprêta à opposer une vive résistance à ce jeune stathouder , qui paraissait disposé à franchir toutes les limites qu'avaient respectées ses prédé^ cesseurs.
Les projets d'envahissement des stathouders avaient toujours eu, comme nous lavons montré, les Anglais pour auxiliaires. Cette disposition de la Grande-Bretagne fut plus formellement manifestée à cette époque; il y eut des liaisons plus suivies entre les deux cabinets. C'est à Londres, que fut tracée la conduite politique de Guillaume V; ce fut de Londres que partit Pimpulsion qui le porta à laisser dépérir la marine militaire , pour ne s'occuper que de l'armée de terre, et l'on conçoit facilement le but de cette direction. L'Angleterre, en effet, en rendant absolu un stathouder qui lui était dévoué, pouvait se promettre de gouverner par lui les Provinces -Unies, et elle n'ignorait pas que ruiner sa marine c'était, en dernière analyse, ruiner aussi son commerce.
La France devait, au contraire, désirer que la marine et le commerce hollandais prospérassent, pour avoir, dans la république, une rivale de la puissance britannique. Tout devait donc porter le parti patriotique à se rapprocher de cette nation, où commençait d'ailleurs à poindre l'aurore d'une régénération politique ; telle était la situation des choses : tous les vœux du peuple hollandais étaient tournés vers la France, et tous les intérêts du stathouder s'appuyaient sur la couronne britannique.
On ne peut guère disculper Guillaume d'une coupable connivence avec le gouvernement anglais, pendant la guerre qui se termina en 1783. Il empêcha ostensiblement la flotte
DES INSTITUTIONS POLITIQUES DANS LES PAYS-BAS. 65 hollandaise de sortir du Texel , et d'opérer sa jonction avec l'escadre française à Brest. Deux ans après, il chercha à entraver les négociations par lesquelles les états-généraux i suivant les principes d'une politique éclairée, voulaient fonder une alliance durable avec la France. Le traité de Versailles 1785 fut conclu malgré ses sourdes manœuvres, et les mécontentemens publics en reçurent une nouvelle force.
La lutte entre le stathouder et la nation ne tarda pas à s'engager. Les provinces où ses droits étaient plus étendus par le règlement de 1674, dont nous avons parlé précédemment, donnèrent le signal. Utrecht commença d'abord par abolir cet acte. 11 y eut pour arriver à ce résultat plusieurs assemblées de la bourgeoisie ; mais pas un acte de violence. Car on peut remarquer qu'en général les séditions, chez les peuples sensés et phlegmatiques de la Hollande, ont eu un caractère tout particulier. La province de Gueldres suivit l'exemple d'Utrecht. Mais Guillaume , fort de l'appui des états qui lui étaient dévoués dans cette province, chercha à y comprimer le vœù public les armes à la main. La province de Hollande suspendit alors provisoirement le prince dans ses fonctions de capitaine-général, ainsi qu'elle l'en avait menacé précédemment. On se prépara de part et d'autre à la guerre civile , la Hollande avec les troupes à 'sa répartition (1), Guillaume avec les régimens de Gueldres seulement, car la Frise, Groningue, Over-Yssel et Zéîande avaient défendu au stathouder d'employer leurs forces dans ces démêlés intérieurs ; et il y avait scission dans les états de la province d'Utrecht depuis les derniers troubles : le clergé et la noblesse siégeaient à Amersford , et la ville d'Utrecht refusait de solder les troupes de la province.
Dans cet état de choses, les états-généraux n'avaient plus qu'une faible influence, et l'intervention étrangère de la
(1) C'est-à-dire la portion de l'armée de la république qu'elle était chargée d'entretenir,