‹ Collection des constitutions (volume 4)Chapitre 110 sur 131 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la Russie avant Pierre-Ie-Grand.

Tandis qu'un peuple mène une vie sauvage , il attire à peine l'attention des peuples civilisés; s'il conserve ses mœurs, ses usages au travers des siècles , il ne compte jamais que parmi les nations barbares , et passe, pour ainsi dire, inconnu au reste de la terre, ou plutôt les autres peuples ne connaissent de son existence que les ravages qu'ils en ont éprouvés; si au contraire il se civilise, et marque ainsi son rang parmi les nations, alors on s'occupe de son histoire: on veut connaître son berceau, ses progrès, les vicissitudes qui l'ont amené par degré à l'état de prospérité -où il se trouve au. moment où on le considère; malheureusement cette première barbarie qui l'a enveloppé pendant des siècles fait encore sentir son influence, et dérobe presque toujours aux yeux la partie peut être la plus instructive de ses annales.

Ces réflexions peuvent dans toute leur étendue être appliquées à la Russie , qui , totalement inconnue en Europe jusqu'à Pierre-le-Grand , était encore comptée, au commencement du dernier siècle, au nombre des puissances asiatiques, et presque aussi étrangère pour nous que l'empire de la. Chine.

On n'a en effet que très-peu de notions sur l'état primitif de la Russie ) les peuples qui l'habitent n'ayant connu TOME III. 2 3

354 PRÊcrs de l'histoire

l'usage des lettres que vers Tan 900, et la politique des princes souverains ayant été plus tard d'empêcher leurs sujets d'écrire la moindre chose sur l'histoire ou le gouvernement du pays (1). Tout ce qu'on sait d'une manière positive jusqu'au temps de Rurick dont nous parlerons bientôt, c'est que tout le pays était partagé en une infinité de petites souverainetés indépendantes, ou plutôt de républiques particulières (a).

Long-temps les habitans de ce vaste empire vécurent dans l'indépendance et dans l'égalité absolue; mais la multiplicité des guerres créa des chefs ; les chances de la fortune firent des pauvres et des riches, des seigneurs, des princes puissans, dont l'ambition ensanglanta plus d'une fois le sol de la patrie.

Au milieu des désordres de l'anarchie, la république de Novogorod était parvenue à conserver sa tranquillité; elle brillait dans le Nord, et s'élevait sur les débris des états voisins; mais, dans le neuvième siècle, succombant sous le poids des désordres et de la licence qui avaient été si funestes à ses voisins, cette république appela volontairement un protecteur, un guerrier Scandinave ou Varegue. Ce fut le fameux Rurick, le Clovis de l'empire de Russie.

Rurick et ses frères conquirent rapidement le reste du pays, et s'établirent à Kiow, capitale d'un des plus puissans

(1) Cet usage bizarre s'est conservé très-tard en Russie , et l'on voit que , lorsqu'en 1680, le princg Gallitziu marcha dans la Tartarie de Crimée ( ou Petite Tartarie ) à la tète de l'armée , il avait à sa suite un gentilhomme nommé Rosladin , qui eut la curiosité de tenir un journal de toute la route pour sa propre satisfaction. Le prince n'en fut pas plutôt averti , qu'il fit arrêter Rosladin , et le fit tenir dans une dure captivité. Son journal fut brûlé publiquement , quoiqu'il ne contînt rien contre les intérêts du gouvernement ni contre ceux du prince , n'ayant été écrit que par pure curiosité ; heureusement pour l'auteur que le prince Gallitzin futjdisgrâcié bientôt après, sans quoi il risquait de perdre la vie pour avoir été trop curieux. Description historique de Russie, par le baron de Strahl«nderg , chap. 4»

(a) Histoire de l'empire de Russie , par M. Kitramsin.

états des environs , après en avoir tué les princes ; voici comment la chose est racontée dans une histoire de Kiow, écrite en langue russe en 1670 : « Les premiers princes qui ont régné à Kiow étaient trois frères, russes de nation ; ils avaient une sœur nommée Lebecl, qui veut dire un cigne; ces trois princes ont bâti chacun une ville : l'aîné bâtit Kiow, le second Sckowitza, et le troisième, Corcwitza (Vicegrod); leur sœur fit aussi construire une ville. On sait que ces princes laissèrent des enfansj mais on ne peut rien dire de positif sur leur succession; tout ce qu'on en sait, c'est que les descendans de ces princes ont joui dans ce pays de la souveraineté, et que deux de cette race, Oschold et Idir, devinrent si puissans, qu'ils osèrent attaquer l'empereur des Grecs à Gonstantinople; mais, obligés de s'en retourner avec une perte considérable, et Rurick ayant appris leur défaite, il les surprit à Kiow, et les trouvant hors d'état de se défendre, il les tua tous deux, et s'empara de la ville, où il les fit enterrer. G'est ainsi qu'a fini l'ancienne race des princes de Kiow, et ceux qui lui ont succédé sont sortis de la race de Rurick. »

Bientôt les armes de ce prince firent trembler Byzance; ses successeurs accrurent encore l'autorité qu'il leur avait laissée, et peut-être est-ce, à proprement parler, Oleg qu'il faut regarder comme le fondateur de la grandeur russe (1); car c'est à lui que la Russie doit ses plus belles et ses plus riches contrées. Ce pays a produit un grand nombre de princes valeureux , mais aucun ne peut être comparé à Oleg dans les conquêtes qui ont consolidé la puissance de cette monarchie naissante. Rurick dominait depuis L'Esthonie, les sources slaves et le Volkhof jusqu'à Biélo-Ozéro, l'embouchure de l'Oka et la ville de Rcstaf; Oleg subjugua tous les pays depuis Smolensk jusqu'à la Soula, le Dniester, et vraisemblablement jusqu'aux monts Krapacks. « L'histoire , dit

(1) Karamsin.

356 précis de l'histoire

M. Karamsin (1) , regardera-t-elle ce prince comme un souverain illégitime, depuis la majorité de l'héritier de Rurick? Ses grandes actions et l'intérêt de l'état ne justifient-ils pas l'ambition d'Olegv qui ne pouvait regarder comme sacré le droit de succession , puisqu'il n'était pas encore affermi en Russie par le temps et par l'exemple ? »

Plusieurs vaillans princes illustrèrent successivement dans ces premiers siècles le trône de Russie , et laissèrent plus ou moins de traces de leur existence. Nous ne devons ici rendre compte ni de leurs exploits ni de leurs revers; passons à un événement plus important , l'abolition de l'idolâtrie et l'introduction du christianisme en R^^sie.

Les circonstances qui accompagnent cette révolution offrent des particularités qu'on chercherait vainement dans les annales des autres peuples ; elles nous ont paru si remarquables , que nous nous écarterons un peu de la marche suivie jusqu'ici, pour présenter cet événement avec plus de développemens que nous ne lavons fait encore pour des faits de la même nature ; il donne d'ailleurs une idée très-juste des mœurs et de la simplicité des Russes à cette époque. C'est à Vladimir-le-Grand qu'est due cette importante révolution.

Dégoûtés de leur ancienne croyance , les Russes songèrent à en adopter une autre; mais ils voulurent, avant tout, que la raison décidât seule du choix qu'ils pourraient faire; ils se mirent donc en devoir de chercher la vérité au travers des Images dont l'ont enveloppée le fanatisme et la superstition 5 pour cela ils comparèrent toutes les religions avant de se décider. Des députés de chaque croyance arrivèrent à la cour , présentèrent les avantages du culte qu'ils professaient et les motifs qui devaient le faire préférer. Vladimir les écouta tous successivement.

(i) Traduction de MM. Saint-Thomas et Jauffret.

Les envoyés bulgares , musulmans , furent les premiers reçus (1). « Le paradis de Mahomet, le tableau des gracieuses Houris enflammèrent l'imagination de ce prince voluptueux; mais la circoncision lui parut un usage odieux, et la défense de boire du vin , une loi ridicule. Le vin, dit-il, fait la joie des Russes , nous ne pouvons nous en passer. »

Les députés des catholiques allemands se présentèrent ensuite; ils parlèrent de la toute-puissance de Dieu et du néant des idoles. « Retournez chez vous, dit le prince, ce n'est point du pape que nos pères ont reçu une religion. »

Après ceux-ci, vinrent les rabbins : « Où est votre patrie , leur dit Vladimir? A Jérusalem, répondent-ils ; mais Dieu nous a dispersés dans sa colère sur toute la surface du globe; — Comment, vous êtes maudits de Dieu, dit le czar, et vous voulez donner des leçons aux autres? Allez, nous ne vou- Ions point , comme vous , rester sans patrie. »

Un philosophe grec vint à son tour ; il fut un peu plus heureux que ceux qui l'avaient précédé, et le tableau qu'il fit des récompenses et des peines éternelles, arracha au prince cette exclamation : « Quel bonheur pourles hommes vertueux et quel malheur pour les méchans. » Cependant son âme n'était qu'ébranlée , et il ne pouvait encore se décider à rien ; dans ces conjonctures , il crut ne pouvoir mieux faire que d'adopter le sentiment des boyards qui fut « que tout homme loue sa religion , et que s'il voulait choisir la meilleure , il fallait envoyer des hommes sages dans les différens pays, afin qu'ils pussent connaître quel/est celui de tous les peuples qui honore Dieu de la manière la plus digne de lui. »

Dix députés furent "en effet envoyés ; ils parcoururent plusieurs pays sans avoir rien vu qui attirât leur attention ; ils arrivèrent enfin à Gonstantinople ; ils se ren-

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Ci) Ce tableau est extrait d« M. Karamsia*

dirent à 1 église de Sainte - Sophie ,* où tout concourut h séduire leur imagination ; le patriarche , revêtu de ses habits pontificaux , y célébrait l'office divin. « La magnificence du temple, la présence de tout le clergé grec, la richesse des vêtemens sacerdotaux, les ornemens des autels 7 l'odeur exquise de l'encens , le chant délicieux des chœurs , le silence du peuple, enfin, la majesté sainte et mystérieuse des cérémonies, tout frappa les Russes d'admiration. Il leur sembla que ce temple était le séjour du Tout-Puissant lui-même, et qu'il s'y manifestait immédiatement aux mortels. » lis revinrent donc à Kiow, et dirent au czar : « Tout homme qui a porté à ses lèvres une douce boisson, éprouve de l'aversion pour tout ce qui est amer; maintenant que nous connaissons la religion grecque, nous n'en voulons point d'autre. » Ainsi la religion grecque devint celle de Russie y parce que des prêtres ambitieux étaient parvenus à enflammer les sens, à séduire les yeux de quelques hommes à demibarbares. Le hazard le plus bizarre fit du peuple grec une population chrétienne ; on frémit en pensant que souvent des sectes religieuses , après avoir embrassé une croyance par des motifs aussi frivoles , ont dressé les bûchers et les échafauds pour forcer les autres hommes à adopter leur culte.

On peut dire que vers cette époque, c'est-à-dire au dixième siècle, les Russes commençaient déjà à former une monarchie puissante ; ils pouvaient dès lors vivre en paix sous de vaillans czars ; mais le funeste usage, introduit dans presque toute l'Europe , de partager le royaume entre les enfans des princes, fut là, comme ailleurs, îa source de dissensions , de rivalités ? de guerres intestines , qui désolèrent la Russie et qui la livrèrent pour des siècles au joug des Tatars ou Talares, nation puissante et barbare.

Alors l'Europe enveloppa dans le même oubli et les vainqueurs et les vaincus; pour nous, nous devons nous arrêter un instant à cette fatale époque.

C'est surtout à la mort de Wladimir , en ioi5 , que s'effectuèrent ces malheureux partages ; alors s'élevèrent une foule de princes souverains, réunis sous un grand duc qui, leur égal à plusieurs égards, exerçait cependant sur eux certains droits de suzeraineté; mais l'anarchie pouvait- elle tarder à éclater parmi des hommes jouissant de tous les droits de la souveraineté, et qui ne reconnaissaient de loi que leur épée? On a vu la Fiance dans la même situation; on sait quel a été le résultat,

La Russie devint donc facilement la proie de ses voisins; l'historien de la Russie nous a laissé un tableau déchirant de sa malheureuse patrie sous la verge de fer des Tatares. «L'état de la Russie était déplorable alors; il semblait qu'un fleuve de feu l'eût parcourue depuis ses limites orientales jusqu'à ses frontières à l'occident; on aurait dit que la peste , que les tremblemens de terre , que tous les fléaux de la nature s'étaient ligués pour sa destruction ; ei* déplorant les ruines de la patrie, la perte des villes et l'anéantissement d'une partie de la population , nos annalistes ajoutent : « Tel qu'une bête féroce , le Khan Bâti dévorait les provinces entières dont il déchirait avec ses griffes les misérables restes. Les plus v ailla ns princes russes avaient perdu la vie dans les combats; les autres erraient sur des terres étrangères , cherchant, parmi les peuples de religion différente, des défenseurs qu'ils ne trouvaient pas; les mères désolées pleuraient leurs enfans écrasés à leurs yeux par les chevaux des Tatares» Les femmes des boyards, qui jamais n'avaient connu le travail, qui naguère étaient couvertes des plus riches vêtemens , entourées d'une foule d'esclaves, devinrent les servantes des barbares; en un mot, la Russie essuya r à cette époque fatale, tous les désastres qui accablèrent l'empire romain, depuis Théodose-le-Grand jusqu'au septième siècle, alors que les nations sauvages du Nord ravageaient ses florissantes provinces. »

Tel fut l'état de la Russie pendant près de deux siècles ;

le pays était, à la vérité, gouverné comme parle passé, par des grands ducs et d'autres princes de la maison de Rurick ; mais selon le bon plaisir des Khans , dont ils étaient tributaires; et, comme si la fatalité eût poursuivi ce peuple malheureux, les petits princes russes, dont les armes réunies eussent pu en imposer à l'ennemi commun, ne cessaient de se faire la guerre entre eux, pendant que les Lithuaniens et les Polonais, profitant de leurs discordes, et de l'exemple des Tatares , leur enlevaient successivement toute la partie occidentale de l'empire; en sorte que îa Russie se prouva, vers le milieu du quinzième siècle, réduite au seul grand duché de Vladimir ou de Moscou.

Cependant, dès ce moment on voit le grand duc chercher à réunir les forces de tous les seigneurs russes contre l'ennemi commun , et bientôt parvenir à ramener successivement autour du trône grand- ducal plusieurs des principautés particulières qui avaient partagé pendant long-, temps la Russie septentrionale : dès -lors enfin l'autorité des Tatares commença abaisser, à mesure que les Russes reprenaient l'attitude qui leur était naturelle ; le changement de fortune fut dû, en grande partie, au czar Ivan III Yasiliewitsch, qui s'affranchit même, vers l'année 1480, du tribut et des honneurs qu'avaient jusque-là exigés les Khans. Ce même prince abolit l'usage des apanages par une loi expresse, et il est à croire que la Russie, dégagée de l'oppression étrangère , et d'une coutume si contraire à ia prospérité de l'état, serait alors remontée au rang qu'elle avait déjà occupé , sans les fatales circonstances qui vinrent encore retarder cet heureux moment. Je veux parler de l'extinction de la famille régnante et de la postérité de R.urick en i5oo; on connaît les troubles qui suivirent cet événement.

Le successeur du dernier rejeton de Rurick s'était, selon toute apparence, frayé par le crime une route au trône; et, comme il arrive trop souvent, ces crimes mêmes lui firent commettre de nouvelles violences qui lui attirèrent \m%

DU GOUVERNEMENT DE RUSSIE. 36 ï

haine et une indignation universelle, surtout delà part des grands., dont la fortune et la vie n'étaient plus en sûreté. Le mécontentement universel des Russes donna l'idée à un moine réfugié en Pologne de se faire passer pour le prince assassiné, pour le jeune Démétrius ; l'imposture lui réussit , plusieurs grands du royaume embrassèrent son parti , on en vint aux mains, les succès favorisèrent l'imposteur, les portes de Moscou s'ouvrirent; le czar descendit d'un trône où parut un instant le jeune Démétrius, que ses vexations et sa tyrannie en précipitèrent à son tour. «Il fut tué, le 27 mai 1606(1), et son corps fut brûlé dans une des places publiques de la ville. » Alors des princes russes de différentes maisons montèrent sur le trône, mais leurs règnes furent encore traversés par plusieurs nouveaux Démétrius; en sorte que la Russie ne présenta , pendant quinze ans , que troubles et carnages.

Le premier qui occupa le trône après la mort du moine russe , y fut porté par l'élection des grands de l'état ; ce prince, Knais Schwiskoi, offrit, de son propre mouvement, de prêter un serinent par lequel il s'engagerait à ne faire mourir aucun boyard , à moins que tous ses égaux n'y consentissent ; mais les Russes n'avaient jamais pensé jusque là que leur pays pût être gouverné autrement que par un souverain absolu, et tout le corps des boyards se jeta à ses pieds pour le supplier de ne pas abandonner si légèrement un trésor aussi précieux que la souveraineté.

Cependant Schwiskoi ayant succombé sous ses ennemis étrangers ou intérieurs, les Russes changèrent de manière de penser, et lorsqu'ils élurent, en ï6i3, un nouveau grand duc , ils stipulèrent des conventions qui mettaient des bornes à son autorité.

(î) Description de l empire russe , par Strahlenberg-, chap, £.

362 PRECIS DE LIÏÏSTOIRE

Cette révolution qui, en mettant sur le trône le fondateur d'une nouvelle maison , mit en même temps un terme à toutes les dissensions intérieures mérite d être rapportée ici avec détail.

Méeontens de l'administration du czar, qui mourut bientôt, les Russes étaient d'accord pour le renverser; mais divisés sur le choix de son successeur. Trois partis étaient formés, l'un penchait pour le fils de Sigismond, roi de Pologne; l'autre pour l'un des enfans de Charles IX, roi de Suède j, enfin le troisième aurait préféré un prince moins puissant y et qui par conséquent eût porté moins d'ombrage à l'autorité des grands.

Sur ces entrefaites, un archevêque, Romanow, alors prisonnier en Pologne , fait parvenir à un sénateur, frère de sa femme, nommé Scheremetow, une lettre dans laquelle il l'exhorte, comme général et comme sénateur, à prendre à cœur le bien de l'état, et à y porter de même les autres sénateurs, ses confrères; cette lettre , qui contenait une infinité de conseils remarquables , fut en effet communiquée au sénat ; elle produisit une grande sensation , et l'on résolut sur-le-champ de passer à l'élection d'un prince du pays (i).

Tous les membres du sénat furent donc convoqués à Moscou. On s'occupa d'abord de vues générales , et l'on imposa pour loi au souverain qui serait élu qu'il se soumettrait aux conditions prescrites par l'assemblée , qu'il ne serait couronné qu'à ce prix; puis, passant aux voix , la plupart des membres se déclarèrent en faveur des princes qui avaient jusque là le plus figuré dans les affaires publiques; mais d'autres s'opposèrent à leur élection, parcequ'ayant été impliqués

(i) Voyez, sur cette Lettre, l'auteur précité , qui dit tenir les détails qu'il, donne d'une personne qui en avait vu l'original.

dans les troubles précédens , l'élection des uns ou des autres ne pourrait que réveiller les haines , les passions , et plonger le pays dans de nouveaux troubles ; c'est alors que quelqu'un de l'assemblée éleva la voix en faveur du jeune Romanow , fils de l'archevêque de Rostrow, de celui-là même dont la lettre avait produit tant d'impression sur le sénat. Ce prince n'avait alors que quinze ans , et vivait avec sa mère, retiré dans le couvent de Costroma.

« Cette idée , dit le baron de Strahlenberg (i) , fut goûtée par plusieurs autres membres du sénat; car ce seigneur se trouvait dans les circonstances les plus favorables pour être élu. » Il n'avait été impliqué dans aucun des troubles précédens ; son père était ecclésiastique , et s'était montré , par sa lettre, naturellement porté pour la paix et pour l'union, plutôt que pour des projets turbulens; mais, ^ d'un autre côté, le sénat ne pouvait juger des quaHtés personnelles du jeune prince; il n'était connu que des députés de Castrow , qui donnaient les témoignages les plus favorables; aussi l'assemblée ne voulant ni le repousser à cause de son âge, ni l'élire avant de le connaître, députa sur-le-champ deux gentilshommes, avec une lettre adressée à sa mère, dans laquelle elle était priée d'envoyer son fils à Moscou.

« Cette bonne princesse, qui était religieuse, ajoute le même auteur, après avoir lu la lettre, se désola et éclata en pleurs et en lamentations , s 'écriant que ses malheurs la poursuivaient jusque dans sa retraite, puisque après avoir assassiné cruellement six czars, on voulait lui arracher pour une septième victime, son fils unique, dont la possession lui était plus chère que tous les biens de la terre. » Elle écrivit en même temps à son frère Scheremetow une lettre dans laquelle elle le priait avec instances de faire en sorte que le choix de la noblesse tombât sur quelque autre qui fût plus

(i) L,oco citât.

364 précis de l'histoire

en état que son fils de veiller au bien de letat et à sa propre conservation.

Cette lettre et le rapport des députés causèrent de vives discussions dans l'assemblée et ne produisirent qu'une volonté plus décidée de la part du sénat d'obtenir pour czar le jeune Romanow.

Scheremetow, qui semblait en public approuver les raisons de sa sœur , pour écarter du trône le jeune prince , travaillait cependant sous main à son élévation. Il avait su lier à ses intérêts le métropolite de Moscou, qui porta le dernier coup à l'assemblée; il parut un jour, de grand matin, dans le sénat., et y annonça d'un ton emphatique , avec les serrnens les plus sacrés , qu'il avait eu une révélation qui lui avait appris que le sénat ne pouvait mieux faire pour le salut de l'état, que délire le jeune Romanow, dont le règne serait heureux et béni de Dieu.

Tout le monde se rendit à cette dernière raison; ceux même qui s'étaient montrés opposés au jeune prince, le demandèrent pour leur souverain ; et comme on prévoyait que sa mère s'y opposerait encore, ou plutôt Scheremetow entretenait adroitement cette pensée. « Après tout , s'écrièrent les sénateurs, qu'attendons-nous , et que ne nous servons-nous de la toute-puissance que nous tenons de Dieu de nous nommer un maître plutôt que de nous arrêter a des supplications? Si Romanow est jeune, Dieu, qui l'a choisi pour notre souverain , sera aussi son conseil ; ainsi n'entendons plus de discours , et reconnaissons-le pour czar de Russie. «

Tous les sénateurs se transportèrent alors à l'église, et firent proclamer Michel Romanow aux acclamations de toute l'assemblée, et surtout du peuple, sur lequel la révélation avait fait une impression étonnante. Le prince fut donc couronné bientôt après, malgré les nouvelles oppositions de sa mère ;mais, préalablement, on lui fit signer les conditions suivantes : i° qu'il protégerait et conserverait la religion; 9° qu'il ne se livrerait à aucune inimitié contre, qui que ce

pût être; 3° qu'il ne ferait aucune nouvelle loi ni ne changerait les anciennes, et que, clans les affaires importantes, il ne déciderait rien par lui-même , mais que tout serait jugé selon les lois et la forme ordinaire des procès ; 4° qu'il ne ferait ni la paix ni la guerre de son propre chef; 5° enfin, qu'il céderait ses biens à sa famille , ou les ferait incorporer aux domaines de l'état.

Telle fut l'élection qui, en portant sur le trône l'illustre maison de Romanow , mit un terme aux longues calamités de la Russie.

Le czar régna pendant quelque temps , suivant la convention qu'il avait signée; mais son père, relâché par le roi de Pologne , et créé ensuite patriarche de toute la Russie , sut si bien profiter de l'autorité que lui donnait sa dignité , et du mécontentement de la petite noblesse contre les boyards, qu'il parvint bientôt à jouir d'un pouvoir absolu et à exercer même une espèce de tutelle sur le czar. Le patriarche ne laissa au sénat que l'honneur d'approuver ses édits; pour appuyer ses entreprises, il créa une nouvelle garde sous le nom de strelitz , et lui accorda de grandes prérogatives. La noblesse méprisait beaucoup cette nouvelle milice, commandée uniquement par des officiers de fortune, et les strelitz de leur côté conçurent une haine invétérée contre la noblesse.

A la mort de Michel, son fils Alexis lui succéda , et se trouva si puissant par l'alliance dés strelitz, qu'il n'eut plus besoin de garder de ménagement envers les nobles , et put impunément enfreindre tous les privilèges (i) ; toutefois il fut obligé de se soumettre aux conditions prescrites à son père , et de promettre par serment fait sur l'autel , de ne jamais s'en écarter.

Après Alexis , le trône passa successivement à ses trois fils ;

(0 Supplément au* ulémQire* de Manstein»

Fedor Alexiewitz fut le premier qui l'occupa ; il porta un coup violent à la noblesse; il la convoqua un jour avec ordre d'apporter ses chartes et ses privilèges à la cour pour les faire ratifier et confirmer; lorsqu'il eut tous les titres en main , il les jeta au feu , et déclara que dorénavant les privilèges et titres de prérogatives de ses sujets seraient fondés uniquement sur leur mérite et non sur la naissance. Par-là il voulait ôter tout d'un coup la différence que les boyards voulaient établir entre la grande et la petite noblesse. Mais ce ne sont là que des réformes partielles, hâtons-nous de jeter un coup d'œil sur les institutions politiques de la Russie à cette époque, pour arriver au règne de Pierre-le-Grand , frère de Fédor.

Si l'on en croit Puffendorf , qui écrivait à-peu-près vers cette époque , et qui peut-être avait ses raisons pour ne pas flatter les Moscovites, « il y avait peu de chose à dire qui pût tourner à leur louange (i). »

Savoir lire et écrire était, selon lui , le plus haut point de leurs études; toute la science de leurs prêtres mêmes consistait à pouvoir lire un chapitre de la Bible ou un article de leur missel; ils avaient l'âme basse et servile^ et voulaient être traités avec rigueur. Tous leurs jeux et leurs exercices consistaient à se donner des coups ; quant à leur commerce , ils recevaient des nations voisines des objets auxquels leur barbarie leur faisait attacher un grand prix en échange des objets de première nécessité que fournissait leur pays sans le secours de l'industrie ou des manufactures; ils étaient plongés dans la barbarie.

Cependant déjà les Russes avaient eu des législateurs ; mais il faut avouer que ce que nous connaissons de leurs codes semble confirmer l'opinion de Puffendorf (2); il suffit

(1) Introduction à l'Histoire de l'Univers , chap. 12.

(2) Voici un trait qui peut faire juger de letat de civilisation de la Piussie à cette époque. Le premier souverain qui prit le titre de czar, Ivan , ayant appris

pour s'en convaincre de lire quelques-unes des dispositions du nouveau code de loi publié en langue russe , vers le milieu du seizième siècle, par Ivan Vasiieiwits, qu'on a regardé comme passionné pour la justice (1). Les réglemens qu'il renferme jettent un grand jour sur les mœurs et les usages de ce siècle. L'usage de l'épreuve du duel était alors universellement répandu; c'était le juge qui devait ordonner l'épreuve. «Si l'accusateur et l'accusé combattent, dit la loi, le vaincu paiera au vainqueur la somme en litige; et il donnera en outre cinquante copecks au juge avec ses armes , et cinquante ausecrétaire de la cour. «L'amende était exigible , même en supposant que les parties s'arrangeassent sans combattre. « Un homme accusé d'avoir mis le feu à une maison, d'avoir commis un assassinat ou un vol doit toujours se justifier par le duel; s'il est vaincu, les accusateurs pourront réclamer ce qu'il aura de plus précieux. » — « On punira de la mort la plus cruelle les espions, les blasphémateurs....,

ceux qui sont convaincus de magie ou de sorcellerie » Un

homme accusé de vol se justifiera par les armes ; s'il est vaincu, sa personne et ses biens appartiendront à l'accusateur... » Les parties pourront substituer des champions à leur place; mais on ne leur permettra pas de se servir, dans ce combat, de l'arc et du trait; les armes offensives seront la javeline , la lance, le sabre et le poignard; les armes défensives, la cotte d'arme, l'écu et le bouclier. » — « Le témoignage d'un noble aura plus de poids que celui de six roturiers. »

qu'un juge avait reçu d'un plaideur une oie remplie de pièces d'or, parât quelque temps fermer les yeux ; mais ensuite lorsqu'il vit les effets de ce présent, il ordonna an bourreau de donner au juge le knout ( fouet composé de lanières très-fortes et très-grosses ) sans autre forme de procès , et de lui demandera chaque coup si l'oie était bonne.

(1) Histoire des gouvernemens du Nord, de Williams, Ht. 4> chap. 1, sect. 1. Il régna depuis 1 533 jusqu'en i584*

368 précis de l'histoire

Ce sont à peu près les lois apportées dans la Gaule par les Francs (1).

Quant à la forme du gouvernement , il fut de tout temps despotique en Russie , plutôt que monarchique, même à l'époque où elle était divisée en principautés; le souverain jouissait seul du droit de faire et d'abolir à son gré des lois auxquelles il ne fut jamais soumis ; il fut constamment le maître suprême de la vie et des biens de ses sujets. Les terres ne se transmettaient dans les familles qu'avec sa participation.

L'ordre de succession à la couronne n'était point établi d'une manière fixe; les femmes y succédèrent ainsi que les mâles. Le souverain désignait celui de ses enfans qu'il destinait au trône; les autres n'eurent que des apanages, depuis l'abolition de la fatale coutume de partager entre eux le royaume.

S'agissait - il de faire une élection , c'est aux états qu'était confié ce soin ; ces états étaient composés de boyards et autres officiers de la maison du prince, des vaivodes, des nobles et enfahs-boyards des villes, des marchands , des bourgeois et des propriétaires de biens-fonds. Le nombre de ces députés n'était pas fixé, et les villes avaient le droit de choisir et d'envoyer ceux qui leur semblaient mériter leur confiance (2).

Toutes les terres étaient des fiefs et les paysans des serfs, comme ils le sont encore. Lorsque quelques grands donnaient des preuves de talent ou de courage , le prince leur conférait des fiefs , et les paysans attachés à ces fiefs devenaient leurs esclaves; si un seigneur riche ne servait point à l'armée, il était dépouillé de la plus grande partie de ses biens, qui

(1) On trouve ailleurs les compositions et plusieurs autres dispositions introduites dans la Gaule par les peuples germains, (a) Leve§ g^ue , Histoire de Russie*

servaient à récompenser des officiers de mérite ; si le possesseur d'un fief mourait sans héritiers mâles , la terre retournait au souverain ; et si, par une faveur particulière, il la laissait aux filles, c'était à la condition d'entretenir un certain nombre de soldats. On reconnaît encore ici l'esprit qui présida aux institutions des Germains.

On a vu que , dans les derniers temps , les sénateurs avaient apporté quelques modifications à ces principes, en exigeant du monarque l'obligation de se soumettre à une capitulation ; mais on a vu aussi le cas que les czars firent de cette obligation.

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