CHAPITRE IV
Règne de Catherine II.
Il n'est aucune histoire peut-être qui offre des révolutions plus nombreuses que celle de Russie. La famille de Rurick s'éteint ; les divisions intérieures et la domination étrangère agitent le trône pendant des siècles; une nouvelle dynastie s'élève enfin ; la Russie semblait respirer à l'abri d'un ordre de choses plus stable ; mais celui-là même dont le génie semblait devoir perpétuer cette stabilité encore mal affermie, ouvre un nouveau champ aux rivalités , aux dissensions, aux troubles de toute espèce.
Et une chose remarquable , depuis Pierre-le-Grand qui ouvrit ce nouveau champ de discordes, jusqu'à Catherine qui eut la gloire de le fermer ; au milieu des révolutions qui séparent ces deux règnes, des femmes seules paraissent avec éclat sur le trône de Russie; des femmes seules montrent ce caractère, cette énergie qu'on cherche en vain dans l'administration soumise ou aux Czars ou à leurs tuteurs pendant la même époque.
Les révolutions qui placèrent Anne et Elisabeth sur le trône sont dignes de toute l'attention de l'historien ; toutefois, ni l'une ni l'autre ne décelaient une femme extraordi-
du gouvernement de Russie. 087
r.aire; celle qui mit Catherine à la tête des affaires put montrer ce quêterait l'impératrice sur le trône. Tout est singulier dans l'histoire de cette femme célèbre que nous regrettons de ne pouvoir considérer ici que sous un seul point de vue : son influence sur les mœurs et sur la législation de son pays.
Pierre Ier avait fait plusieurs réglemens propres à attirer en Russie les arts , les sciences, le commerce et la richesse qui en est la suite nécessaire; mais il avait trop oublié qu'un peuple n'est réellement heureux qu'avec la liberté; peut-être même n'est-ce pas sans fondement qu'on lui a reproché d'avoir resserré les chaînes de ses sujets. Catherine , au contraire , pensa que le despotisme était l'obstacle le plus funeste à la prospérité du pays, la liberté, le moyen le plus efficace de la fixer ; et à peine a-t-elle saisi les rênes du gouvernement, qu'elle ne craint pas de proclamer que le devoir le plus impérieux pour les souverains , est le soin de diriger leurs sujets vers le bien commun où ils ont droit de prétendre. Bientôt on entend dire de tous côtés qu'elle ne veut plus régner que sur des hommes libres ; mais alors aussi plus de cent mille serfs, peu façonnés encore à ces nouvelles idées , croient déjà avoir acquis le droit de se livrer impunément à la plus effrénée licence. Une révolte se prépare ; un homme obscur , un Cosaque marche à leur tête , et fait retentir parmi eux ce cri terrible : liberté, et guerre aux nobles ! Quel effet ce cri ne devait-il pas produire, parmi des paysans demi-barbares , courbés sous le poids de la plus accablante servitude? Aussi tous les seigneurs qui habitaient leurs terres , au nombre de douze cents, furent-ils massacrés par les révoltés. « Cette agitation, dont les suites pouvaient bouleverser l'état , fît comprendre , a dit un écrivain , qu'il fallait apprivoiser les ours avant de briser leurs chaînes , et que de bonnes lois et des lumières devaient précéder la liberté. »
On vit en effet que ces deux moyens seuls pouvaient ,
388 précis de l'histoire
sinon tout de suite, du moins avec le temps, apprivoiser et réduire les ours ; Catherine porta ses soins sur l'un et sur l'autre.
Plusieurs espèces d'écoles furent formées en peu de temps; dans les unes, la jeune noblesse des deux sexes vint s'instruire dans les sciences utiles et les arts agréables ; les autres furent ouvertes en faveur du peuple. Dans ces dernières , les jeunes gens et les jeunes filles reçurent , pendant quinze ans, tous les genres d'instruction convenable aux emplois et aux métiers qu'ils devaient exercer.
D'un autre côté , Catherine avait résolu de reprendre le projet formé par Pierre-le-Grand, et resté jusqu'alors sans exécution , celui de rédiger un nouveau code de lois.
Les lois de Russie étaient un vrai chaos. Les tribunaux devaient se conformer aux réglemens et aux statuts d'Alexis Michalowitch, qui manquaient tout-à-fait d'ordre et de précision , et aux ukases de Pierre Ie* , extrêmement nombreux et qui se contredisaient souvent sur des points importans. Catherine voulut y substituer un ordre plus régulier, et désira que son nouveau code fut approuvé par les peuples mêmes qu'il devait régir.
Elle appela donc à Moscou, en 1767, des députés de toutes les provinces de l'empire, nomma des commissaires pour composer de nouveaux réglemens, et donna elle-même, en 17G9, des instructions qui devaient servir de guide aux rédacteurs du nouveau code, instructions où l'on retrouve cet esprit de philanthropie, ces vues élevées qui caractérisent le véritable législateur ; aussi Catherine obtint-elle la récompense la plus digne d'elle, en recevant de la bouche des députés le titre glorieux de mère de la patrie.
Conformément aux instructions de l'impératrice, une première partie du nouveau code fut publiée en 1775, une seconde partie en 1780; malheureusement les circonstances ne permirent pas à la législatrice de mettre la dernière main à son ouvrage ; et les guerres ? toujours fatales, qu'elle eut à
soutenir contre ses voisins , ne lui laissèrent plus que le loisir de porter quelques réglemens qu'elle jugea les plus, utiles au bonheur du pays.
Parmi ces nouveaux réglemens, redît sur la succession à la couronne doit sans doute tenir le premier rang. On peut même dire , avec Lévêque,que« si Catherine n*eut pas la satisfaction de publier un corps de lois, elle a rendu un service plus grand encore à 1 état en laissant tomber la loi de Pierre Ie', loi destructive, par laquelle la nation s'obligeait par serment à reconnaître, pour héritier du trône, eelui qu'il plairait au souverain de choisir. »
Le reste du règne de Catherine est marqué par de vastes projets. Elle força les Polonais à élire le comte Poniatowski pour roi ; elle déclara aux Turcs une guerre qui finit à son avantage , et profita enfin des troubles de Pologne pour démembrer ce malheureux royaume et en prendre sa paru D'ailleurs la marine de Russie s'était accrue au point délie reconnaître pour supérieure que celle d'Angleterre ; le commerce, les arts, les sciences avaient fait les mêmes progrès, l'agriculture s'était perfectionnée et la population avait augmenté. Des ports avaient été creusés, des canaux et des chemins ouverts ; enfin , la Russie était devenue la puissance prépondérante de l'Europe sous l'administration de Catherine. Catherine mourut en 1 796.