‹ Collection des constitutions (volume 4)Chapitre 115 sur 131 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Depuis Catherine ju&quà l'époque actuelle» (1 796 — 1820.)

Les guerres de Turquie et de Pologne étaient heureusement terminées; mais elles avaient fait éprouver à la Russie l'effet inévitable des guerres; il fallait encore une main ferme au timon de l'état pour maintenir toutes les améliorations introduites sous le dernier règne ; le peuple attendait encore de nouveaux bienfaits > lorsque la nouvelle

se. répand tout-à-coup que la plus grande souveraine du monde n'était plus. « Nous habitions Saint-Pétersbourg à la mort de cette impératrice, dit l'historien de Souvarof (1) , et jamais la sensation extraordinaire que nous éprouvâmes de cet événement, et celle que nous vîmes peinte sur tous les visages, ne sortira de notre mémoire; on se regardait avec anxiété, on n'osait pas s'interroger: la pensée , qui se portait au loin dans l'avenir, arrêtait la parole; les ennemis mêmes de cette princesse montraient autant d'inquiétude que ses amis. » Son successeur est déjà jugé.

Le caractère du grand duc Paul avait dès long-temps attiré l'attention de sa mère qui, redoutant la tournure de son esprit et prévoyant qu'il allait gâter son ouvrage, avait même pensé à lui enlever la couronne pour la transporter sur la tête de son petit-fils; et peut-être est-ce là le motif qui lit que l'acte de succession, porté en 1788, ne lut publié qu'après la mort de l'impératrice.

Eloigné des affaires, Paul n'avait jamais obtenu que le commandement de deux ou trois régimens qu'il avait imaginé d'habiller et de façonner d'une manière tout à fait autre que le reste de l'armée. Cette bizarrerie était devenue un objet de railleries pour les courtisans ; et pour s'en venger, le premier acte de l'empereur fut de les forcer à adopter eux-mêmes ce qui avait exercé leur malignité. Pr.ul ne savait pas que les plus petites choses entrai' nent souvent les plus grands résultats.

La Russie possédait alors un des grands généraux de notre époque , et les guerres dans lesquelles elle allait se trouver impliquée rendait Souvarof un homme qu'il importait de ménager. Depuis long-temps Souvarof n'avait cessé de crier à Catherine : Mère et dame (2), fais-moi donc mai -

(i)Chap. 6.

(s) Histoire de Souvarof.

DU GOUVERNEMENT DE RUSSIE. 3o/I

cher contre les^ Français. » Il allait partir lorsque la mort frappa l'impératrice. Les armées françaises menaçaient d'envahir l'Europe ; la guerre de la révolution avait trompé toutes les espérances des puissances liguées, et douhlé la force des Français qu'elle avait insensiblement menés jusqu'aux portes deVienne. L'Europe tremblait j mais Souvarof avait désapprouvé les mesures de Paul sur la tenue des troupes, c'était un motif pour l'éloigner. Pour que les coiffures des soldats fussent plus uniformes, îeprinces'était avisé d^envoyer à ses généraux une provision de petits bâtons qui devaient servir de mesure et de modèles pour les queues et les boucles de cheveux des soldats; la singularité de cet envoi étonna le vieux militaire habitué à recevoir d'autres ordres de Catherine. « La poudre de perruquier, dit-il à la lecture de l'ordonnance , n'est pas de la poudre à canon , les boucles ne sont pas des canons, ni les queues des baïonnettes. » Cette plaisanterie fut répétée de bouche en bouche, et devint le sujet de nouvelles railleries. Le feld-maréchal reçut sa démission.

L'armée fut rangée en bataille; devantlaligne s'éleva une pyramide de tambours et de timbales entassés ; le maréchal en grand uniforme , décoré de tous ses ordres, s'avança au pied du monument et de là fit ses adieux à ses compagnons de gloire. «Je vous quitte , dit-il, peut-être pour long-temps , peut-être pour toujours. Votre père qui mangeait et buvait avec vous , couchait au milieu de vous , va manger ? boire et coucher loin de ses enfans, pensant à eux pour toute consolation; telle est la volonté de notre père commun, de notre empereur et maître, je ne perds pas l'espérance qu'elle s'adoucisse un jour en faveur de ma vieillesse. Alors quand Souvarof reparaîtra au milieu de vous, il reprendra ses dépouilles qu'il vous laisse comme un gage de son amitié et un appel à votre souvenir. Vous n'oublierez pas qu'il les portait toujours dans les victoires qu'il remporta à votre tête. » Le général quitta alors ses marques d'honneur et

les déposa sur la pyramide ; le soldat versa des larmes, Cependan t la seconde coalition européenne se formaitcontre la France. L'Angleterre et l'Autriche désignèrent Souvarof pour commander l'armée des alliés, et Paul se vit obligé de rappeler le vieux serviteur de Catherine. On connaît ses guerres contre les Français , on sait qu'elles furent terminées le 9 février 1801 , par la paix de Lunéville, et que , bientôt après, une mort tragique mit fin aux jours de Paul.

Le sceptre passa alors aux mains de son fils, l'empereur de Puissie actuel.

Les premiers soins d'Alexandre furent des vues d'amélioration, et amenèrent des actes qui firent voir en lui un digne successeur de Catherine. Le 14 avril, il se rendit au sénat qu'il présida et où il fit donner lecture de plusieurs ukases , tous dictés par les vues les plus louables , par la philosophie la plus éclairée. Alexandre sembla surtout s'attacher à faire oublier le règne de son prédécesseur en rappelant les réglemens de son aïeule tombés en désuétude ; telles étaient les sages ordonnances sur le commerce, l'industrie et les arts; elles furent remises en activité; toutes les ordonnances contraires furent annuïïées; les droits, honneurs, prérogatives de la noblesse et des bourgeois , furent confirmés ; une amnistie fut accordée. L'affreuse chancellerie d'inquisition, déjà supprimée par Catherine, en 1762, mais qui avait reparu sous le nom d'expédition seetète, fut pour toujours suprimée; enfin le monarque s'engagea à ne jamais augmenter, sans les motifs les plus urgensj les impositions existantes actuellement dans l'empire.

La Russie put voir alors l'aurore du bonheur que lui promettait le règne d'un prince si jeune, et qui signalait par de pareils actes son avènement au pouvoir suprême. Malheureusement les guerres qu'eut à soutenir successivement la Kussie contre la plupart des puissances européennes , ne permirent pas toujours de réaliser ces espérances flatteuses.

Il est inutile d'entrer ici dans rénumération de ces guerres

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fatales ; on sait la part que prit la Russie aux différentes coalitions européennes formées contre la France; on sait quel en fut le résultat, celui de faire de la Russie la puissance dominante sur le continent, de la placer à la tête de la coalition des rois 9 de faire de sa puissance -e point où se réunissent tous les regards , toutes les craintes, toutes les espérances des diplomates modernes.

Mais il est un autre point de vue sous lequel le règne d'Alexandre méritera l'éloge de la postérité : on ne saurait trop louer en effet les généreux efforts du monarque , pour civiliser ses peuples, et les amener par degrés à la jouissance de ce bien le plus précieux de tous, sans lequel tous les autres ne sont rien, la liberté civile et politique; quelques édits d'Alexandre suffiraient pour lui mériter la reconnaissance de son peuple. Peut-être l'empereur de Russie est-il le monarque d'Europe, qui sent le mieux la pente invincible qui entraîne aujourd'hui les esprits vers une civilisation nécessaire ; il sait que l'esprit d'indépendance doit suivre cette civilisation , ou plutôt les lumières et les richesses , toutes deux filles de la civilisation ; ils pressent le désir que donnent les lumières de marcher vers une amélioration sans cesse croissante, et les moyens qu'on trouve dans les richesses de l'accomplir. Enfin il a tiré de la révolution française cette grande leçon qu'on s'opposerait en vain à la marche des choses , lorsqu'elles en sont venues au pointoù nous les voyons aujourd'hui. Alexandre a senti qu'il valait mieux conduire peu à peu son peuple à la liberté , que de rester en arrière pendant qu'il s'avancerait sans guide, vers un but qu'il doit atteindre tôt ou tard. Gloire au monarque qui , par une sage prévoyance et un intérêt bien entendu , comprend et prévient les malheurs qu'une marche opposée et un égoïsme insensé, pourraient attirer sur sa patrie.

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