RELATION DE LA CAMPAGNE DU CANADA
jusqu’au 20 août 1757 *
Le défaut de subsistances et le retour des vaisseaux de France avoient empêché le marquis de Vaudreuil de faire aucune entreprise. Au commencement de la campagne, il s’étoit contenté d’envoyer à Carillon, dans les premiers jours de mai, les bataillons de Royal- Roussillon et de Béarn, aux ordres du sieur de Bourlamaque, colonel, avec quatre cents hommes des troupes de la marine et un grand nombre d’ouvriers en tout genre. Cet officier eut ordre de mettre le fort de Carillon en état de défense et d’occu] er par des postes l’entrée du lac Saint-Sacrement pour éclairer les démarches de l’ennemi. Les bataillons de la Sarre et de Guyenne étoient restés à Saint-Jean et à Chambly, en deçà du lac Champlain, et avoient ordre de se porter à Carillon au premier avis que le sieur de Bourlamaque auroit donné que l’ennemi vouloit entreprendre sur cette partie.
* Ce journal n’est pas signé. Si on le confronte avec la partie correspondante du Journal de Lévis, on verra qu’il s’en rapproche, bien que les deux récits soient distincts. Quelques phrases seulement ont la même rédaction. — Note de l édit.
RELATIONS ET JOURNAUX
Vers le 10 juin, le marquis de Yaudreuil eut les premières nouvelles de France et il apprit que la cour d’Angleterre avoit formé le projet d’une entreprise sur Louisbourg ou Québec.
Il sut en même temps parles prisonniers que faisoint journellement les détachements de sauvages partis de Carillon, que le lord Loudon étoit sur le point de s’embarquer pour une expédition maritime. Ces nouvelles le déterminèrent à profiter de son éloignement pour faire le siège du fort Georges, espérant que les troupes seroient de retour assez tôt pour courir au secours de Québec, si l’ennemi, contre toute apparence, réussissoit à s’en approcher.
Il envoya donc ordre au sieur de Bourlamaque de faire les préparatifs de cette expédition. Il rassembla ses milices et fit défiler un grand nombre de sauvages. Le fort Georges que les Anglois nommoient William- Henry, étoit situé à l’extrémité méridionale du lac Saint- Sacrement. Ce lac communique au lac Champlain par une rivière ou plutôt un torrent qui coule sur des rochers et n’est navigable qu’à une demi-lieue du lac Champlain. C’est au confluent de cette rivière et de ce dernier lac qu’est situé le fort Carillon. Ainsi pour se rendre de ce fort à l’entrée du lac Saint-Sacrement, il faut faire un portage d’une petite lieue.
Nous n’avions sur le lac Saint-Sacrement qu’un très petit nombre de bateaux légers qui servoient aux découvertes. Il falloit donc y transporter par terre près de trois cents bateaux, un grand nombre de canots sauvages, toute l’artillerie et les vivres nécessaires pour l’expédition, sans autre secours que celui des hommes.
RELATIONS ET JOURNAUX
Le chevalier de Lévis, brigadier, arriva à Carillon dans les premiers jours de juillet avec les bataillons de la Reine, la Sarre, Languedoc et Guyenne ; il se plaça avec ces troupes à l’entrée du Portage et commença le transport des bateaux, qui se fit avec la plus grande vivacité.
Le marquis de Montcalm arriva le 15 juillet avec le sieur de Rigaud, les sauvages des pays d’En-Haut et le reste des troupes de la marine et des milices. 11 travailla aussitôt à donner à ces deux derniers corps une forme convenable, à concilier l’esprit des nations sauvages et à accélérer les transports.
En attendant que les préparatifs fussent achevés, il envoya à la guerre plusieurs détachements sauvages et canadiens. Ùn parti plus considérable que les autres qu’il avoit envoyé s’embusquer sur le lac, fit rencontre de trois cents Anglois partis du fort Georges pour venir attaquer nos camps avancés ; cent quatre-vingts Anglois furent pris ; le reste fut tué ou noyé.
Le chevalier de Lévis avoit envoyé aussi un gros détachement de sauvages du côté du fort Lydius pour donner le change aux Anglois et attirer leur attention de ce côté-là. Le parti surprit une garde avancée qui fut mise en pièces.
Enfin, le 30 juillet, au matin, le marquis de Montcalm fit partir le chevalier de Levis et le sieur de Senezeigues, lieutenant-colonel, à la tete de six compagnies de grenadiers, de huit piquets, de treize cents miliciens et de cinq ou six cents sauvages pour se rendre par terre au fort Georges en suivant la côte de l’Ouest.
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Il eut ordre de s’arrêter à la baie de Ganaouské, quatre lieues en deçà du fort, et le marquis de Montcalm convint avec lui des signaux de reconnoissance.
Ce détachement par terre avoit pour objet d’assurer la marche de l’armée, en se rendant maître de la côte, et d’assurer le débarquement à l’endroit qu’on croiroit le plus convenable.
Le marquis de Montcalm se mit lui-même en mouvement, avec le reste de l’armée et toute l’artillerie, le 1er août à trois heures après-midi, précédé de plus de cent cinquante canots de sauvages.
Il arriva à la baie de Ganaouské à deux heures aprèsminuit et y trouva le chevalier de Lévis qui s’y étoit rendu en trois jours d’une marche très pénible. Il le fit repartir à neuf heures du matin pour prendre poste plus près du fort, et, s’étant mis en marche à midi, toute l’armée se trouva rassemblée à une petite lieue des ennemis à onze heures du soir. Elle y fit halte, et le 3 au point du jour, le marquis de Montcalm, ayant laissé une garde suffisante pour la sûreté de l’artillerie et des bateaux, fit mettre l’armée en bataille et dirigea sa marche vers le fort Georges, ayant la gauche au lac et la droite à la montagne. Elle étoit précédée du détachement que commandoit le chevalier de Lévis, chargé de faire l’avant-garde.
Les deux chaînes de montagnes qui bordent le lac Saint-Sacrement des deux côtés, se réunissent derrière le fond du lac en formant un grand cintre qui environne le lieu où étoit le fort Georges, à six ou sept cents toises de distance. L’extrémité du lac qui peut avoir une demi-lieue d’étendue, sert de diamètre à ce cintre.
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Le fort étoit situé sur le bord du lac; un marais formé par un ruisseau qui tombe des montagnes, défendoit le fort du côté de l’est ; au delà du marais est une hauteur aboutissant d’un côté au lac par une pente douce, et de l’autre au chemin qui mène au fortLydius et à Orange. Les ennemis avoient établi sur cette hauteur deux mille hommes, dans un camp retranché.
Ainsi pour investir passablement le fort et le camp, il auroit fallu se porter derrière la hauteur du camp retranché, masquer le chemin d’Orange par un gros corps et répandre des troupes au pied des montagnes en suivant le grand cintre avec des postes sur la hauteur.
Le chevalier de Lévis n’ayant pas trouvé les ennemis au débouché du bois, comme on s’y attendoit, continua sa marche, et faisant le tour le long des montagnes, se rendit à portée du camp retranché. Il le reconnut, établit partie de son avant-garde pour le masquer, et occupa le chemin de Lydius avec le reste.
Le marquis de Montcalm, qui le suivoit avec l’armée, lui fit faire halte à une demi-lieue de l’avant-garde, où il se porta de sa personne avec une partie des milices. Il jugea l’attaque du camp retranché ftn possible ; et, ne trouvant pas qu’un investissement régulier fut praticable dans une chaîne de montagnes dont les ravins et les gorges interrompoient la communication, il envoya ordre au sieur de Bourlamaque qu il avoit laisse à la tête de l’armée, de lui envoyer la brigade de la Reine et de se replier avec celles de la Barre et de Royal- Koussillon, pour prendre poste de manière à protéger le débarquement de l’artillerie. Il le commença dès cette même nuit au moyen d’une anse située à trois
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cents toises du fort, vers l’ouest, à l’abri du canon de la place, et le 4 au point du jour, il fit travailler aux fascines et saucissons nécessaires pour les attaques.
Le marquis de Montcalm ayant passé la nuit à l’avant-garde avec la brigade de la Reine et n’ayant aucune nouvelle des ennemis, concerta avec le chevalier de Lévis les dispositions nécessaires pour s’opposer aux secours qui pou voient venir d’Orange. Il lui laissa le détail des sauvages et des milices qu’il fît camper à peu de distance du chemin d’Orange, aux ordres du sieur de Iiigaud, et le chargea d’avoir sur cette route des découvertes continuelles pour lui donner avis de ce qui se passeroit. Il revint ensuite avec la brigade de la Reine qu’il rapprocha des deux autres, de manière toutefois qu’elle donnât la main au corps du chevalier de Lévis.
Le sieur de Bourlamaque fut chargé de la direction des attaques et de tous les détails du siège.
La tranchée fut ouverte le 4 au soir par cinq cents travailleurs, et soutenue par trois cents hommes aux ordres du sieur de Roquemaure, lieutenant - colonel, tous les piquets du camp au bivouac derrière la tranchée, pour s’y porter au besoin.
L’on commença cette nuit une batterie sur le bord du lac, à deux cents toises du fort, pour ruiner les défenses, et l’on fît un boyau de communication pour se rendre du dépôt de la tranchée à cette batterie. L’on perfectionna pendant le jour le travail de la nuit; le feu des ennemis, de canon et de bombes, fut assez vif.
La nuit du 5 au 6, cinq cents travailleurs achevèrent la première batterie, en commencèrent une seconde sur
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la droite à pareille distance, et firent la communication de cette seconde batterie.
Le 6 au point du jour, huit pièces de canon de 18 et de 12 et un mortier commencèrent à tirer. Elles incommodèrent quelques pièces des ennemis, qu ils furent obligés de remplacer. Nous perçâmes aussi à fleur d’eau plusieurs barques ou gabares, dont l’ennemi auroit pu se servir pour inquiéter nos dépôts.
La nuit du 6 au 7, quatre cent cinquante travailleurs achevèrent la seconde batterie et poussèrent un boyau de cent cinquante toises, qui nous approchoit d’un petit marais au delà duquel nous avions projeté d’établir les batteries de brèche. L’on perfectionna pendant la journée du 7 le travail de la nuit, et la batterie de la droite, de huit pièces de canon et de trois obusiers, commença à tirer au point du jour. La direction etoit telle que tous les boulets qui ne s’arrêtoient pas sur les défenses du fort, alloient porter au camp retranché.
Ce même jour, à neuf heures du matin, le marquis de Montcalm envoya au commandant anglois une lettre écrite du fort Lydiuspar le général Webb, dans laquelle il mandoit au dit commandant qu’il faisoit assembler les milices pour marcher à lui ; que cependant, s’il étoit trop pressé pour attendre le secours, il tâchât d avoir une composition honorable. Cette lettre fut trouvée sur un courrier du général Webb qui fut pris par un de nos partis.
La nuit du 7 au 8, trois cents travailleurs furent occupés à la descente du marais et à transportei un nombre immense de fascines et de rondins pour y construire une chaussée avec un épaulement. Ils
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commencèrent aussi une batterie de six pièces sur ia gauche de la descente du marais. Le travail se trouva très peu avancé au point du jour, parce qu’il falloit porter la terre dans des sacs. On se perfectionna en plein jour, malgré le feu de mousqueterie et de mitraille qui fut très vif toute la journée, et, le soir, le pont fut achevé ainsi que l’épaulement. Nous n’y eûmes cependant qu’un soldat tué et deux autres blessés.
Dans 1 après-dîner, rapport par les sauvages que 1 ennemi marchoit à nous avec de grandes forces. Le marquis de Montcalm se mit en mouvement avec les bi igades de la Heine et de Itoyal-Iloussillon, précédé par le corps du chevalier de Lévis. La brigade de la Sarre fut envoyée au sieur de Bourlamaque pour la défense de la tranchée. Le rapport se trouva sans fondement, et les troupes rentrèrent après une marche très pénible. Cinq cents travailleurs furent employés, la nuit du b au 9, à une parallèle qui embrassoit tout le front d attaque au delà du marais, à quarante toises du fort, et en avant de laquelle on devoit établir les batteiies de brèche. Le travail fut assez inquiété pendant la nuit par la mousqueterie des ennemis et P ai leurs canons chargés à cartouches ; mais, la terre étant fort aisée à remuer, le soldat fut bientôt couvert, et nous n’eûmes que deux blessés. L’on acheva aussi la nouvelle batterie.
Au point du jour, la tranchée se trouva en très bon état et la nouvelle batterie prête à tirer.
A sept heures, les ennemis demandèrent à capituler. Le commandant anglois envoya à cet effet un lieutenantcolonel pour dresser les articles que le marquis de
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Montcalm lui reuvoya par le sieur de Bougainville, aide de camp. Il assembla en même temps les chefs des nations sauvages, qui approuvèrent la capitulation et promirent de s’y conformer.
A onze heures, le sieur de Bourlamaque prit possession du fort avec les troupes de la tranchée, avec le chevalier de Bernetz, lieutenant-colonel. Il fut chargé du déblai de l’artillerie et des vivres, ainsi que de la démolition du fort, qui a été brûlé et rasé jusqu’aux fondements. Be chevalier de Lévis continua a etre chaigé de masquer le chemin d’Orange.
La capitulation porte que les troupes angloises du fort, ainsi que du camp retranché, sortiront avec les honneurs de la guerre et une piece de canon, pai distinction ; que ces troupes, qui sont au nombre de deux mille trois cents hommes, ne serviront de dix-huit mois. L’on a trouvé daus la place vingt-trois pièces de canon, dont huit de fonte, trois mortiers, un obusier et dix-sept pierriers, quarante milliers de poudre et des vivres pour quatre mois.
Les ennemis ont eu environ cent hommes tués et cent cinquante blessés. Notre perte a été peu considérable : vingt hommes tués et quarante blessés, dont un
officier.
Cette expédition éloigne l’ennemi de notre frontière, nous assure la possession du lac Saint-Sacrement et met les partis sauvages en état de pénétrer dans l’intérieur de la colonie angloise de ce côté-ci. Elle nous conserve d’ailleurs le ton de la plus grande supériorité, nécessaire pour nous attacher les sauvages dans toute l’étendue de la colonie.
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Nos forces consistoient en six bataillons des troupes de terre non recrutés et un bataillon formé des troupes de la marine (ces sept bataillons composoient trois brigades), plus trois mille quatre cents miliciens et seize cents sauvages de trente nations différentes. C’est avec cette petite armée qu’il a fallu assiéger deux mille quatre cents hommes et se mettre en état d’arrêter les secours qui pouvoient venir du fort Lydius, sans parler de cinq cents hommes laissés à la garde de Carillon et du Portage.
La fatigue des troupes a été incroyable. Outre les travaux du siège, il n’y a presque point eu de jours que les sauvages, gens fort soupçonneux, n’aient donné quelque alerte au corps du chevalier de Lévis. Et en effet il étoit à penser que le général Webb, qui n’étoit qu’à cinq lieues du fort Georges, feroit un effort pour venir se joindre aux troupes du camp retranché ou au moins pour le replier. Les déserteurs nous ont appris, peu de jours après la prise de la place, qu’il s’étoit rassemblé à Lydius, le lendemain de la capitulation, près de douze mille miliciens des gouvernements de Boston, Ehode-Island et New-York, qui s’en retournèrent tout de suite sur la nouvelle de la capitulation.