JOURNAL DE LA CAMPAGNE DE M. DE BELLESTRE
EN OCTOBRE ET NOVEMBRE 1757 f
Le 4 octobre. — M. de Bellestre et les sept officiers destinés à faire la campagne sous ses ordres se rendirent à Lachine. Lue partie des soldats et Canadiens cpii composent son détachement y étoient arri\ és dans la journée et quelques sauvages du Lac.
Le 5. — Les voitures nécessaires pour le transport de quelques effets, comme vivres, équipements, qui n’avoient point encore été envoyées, nous parvinrent à la pointe du jour. J’en fis sur-le-champ faire la distribution, puis la revue, pour après donner connoissance à Monsieur le général du nombre, tant soldats que Canadiens de bonne volonté qui étoient partis sans commandement de leur paroisse pour se rendre à Lachine. Sans quelques orages et coups de vent, le détachement eût pu faire la traversée au Sault-Saint- Louis, où il étoit nécessaire que M. de Bellestre passât pour lever les sauvages de ce village, ce qui l’obligea à
* François-Marie Picoté de Bellestre, chevalier de .Saint-
I ouis fut le dernier commandant français du fort du Detroit
II s’était fait une belle réputation par sa valeur et son esprit d’entreprise dans les troupes de la colonie.
f Ce journal n’est pas signé.
perdre la demi-journée. Il attendit le soir pour passer la rivière. Il reçut à son arrivée la députation des chefs, qui le complimentèrent à leur usage. Après la réception de leurs compliments, il leur dit qu’il avoit une hache à leur présenter de la part d’Ononthio, qu’il les encourageoit à n’avoir d’autre volonté que la sienne, qu’il partoit le lendemain et qu’il étoit sûr que beaucoup de guerriers le suivroient. Ils s’en allèrent réfléchir un instant sur ces paroles et revinrent quelque temps après, assurèrent qu’ils avoient pris la hache avec plaisir, qu’ils étoient déterminés à le suivre, mais que leurs façons ne leur permettoient pas de partir avant de faire un festin de guerre, que c’étoit là que les vieillards avoient de l’esprit et que les jeunes gens prenoient du courage.
M. de Bellestre se rendit à leurs invitations, leur promit la journée du lendemain pour accomplir leurs cérémonies, pour quoi il leur fit tuer un bœuf.
Le jour du festin, tous les sauvages du village participèrent à la satisfaction des guerriers. M. de Bellestre et les officiers allèrent dans la grande cabane et chantèrent la chanson de guerre. Puis il leur donna deux barils de vin, pour qu’ils en bussent en attendant de s’enivrer du sang des ennemis.
Le 7. — M. de Bellestre fit faire le cri dans le village
et prévint qu’il alloit partir ; mais les sauvages, qu’apparemment les fatigues de la nuit avoient assoupis, n’y répondirent pas et restèrent ce jour-là tranquilles sur leurs nattes. Cela ne l’empêcha pas de s’embarquer dans ses bateaux. 11 suivit la côte du Sud jusqu’à la
RELATIONS ET JOURNAUX
traverse de Château guay, à l’île Perrot, qu’il fit le soir, voyant que les sauvages ne le rejoindraient pas.
Le 8. — Il décampa le matin, passa dans la journée les Cascades, le Buisson et alla coucher aux Cèdres.
Le 9. — A l’Anse-aux-Bateaux, à l’entrée du lac Saint-François.
Le 10. — Au-dessus du Lac, environ deux lieues et demie au delà de l’Ile-à-la-Traverse.
Le 11. — Au petit Fer-à- Cheval.
Le 12. — Au-dessus du Rapide-Plat.
Le 13. — A deux lieues du fort de la Présentation, au-dessus des Galops.
Le 14. — Au fort. A notre arrivée, les sauvages de Souekalsi vinrent trouver M. de Bellestre et l’assurèrent des bonnes dispositions de tout le village ; ils lui demandèrent que leurs haches fussent rafraîchies ; que, depuis le temps qu’ils s’en servoient sur les os des Anglois, elles étoient émoussées, et que les guerriers s’apercevoient qu’elles leurs faisoient tort.
Le 15. — Arrivée des sauvages du Sault, au nombre de cent trente, qui ne nous avoient pas rejoints dans toute la route ; ils se joignirent à ceux du village de la Présentation pour demander conjointement qu’il leur fût fait un festin, afin que tous les sauvages n’eussent que le même esprit. Il fallut bien encore consentir à cette dernière cérémonie. Une vache, qui leur fut donnée, servit pour tous, et ils passèrent la nuit à chanter et à montrer la satisfaction qu’ils ressentoient de combattre l’ennemi d’Ononthio.
RELATIONS ET JOURNAUX
Le 16. — Vent de sud-ouest, temps orageux, point de départ.
Le 17. — Même raison pour séjourner encore.
Le 18. — Toujours même vent ; il ne fut pas possible de nous embarquer seulement pour faire la traverse de l’autre côté et ménager par là la consommation des vivres qui se faisoit au fort.
Arrivèrent huit Mississaguésque conduisoit La Force, interprète, du fort Frontenac.
Le 19. — Quatre canots du Lac rejoignirent le détachement le matin. Tout étoit disposé pour le départ, les canots à l’eau, lorsque tout à coup il s’éleva un coup de vent si impétueux qu’à peine eut-on le temps de décharger les bateaux et de les tirer, afin qu’ils ne fussent pas brisés par l’impétuosité des vagues.
Le 20. Les Iroquois du Sault, pour ménageries vivres de la route qu’ils consommaient inutilement, essayèrent de traverser pour aller à la chasse, qui est plus abondante de l’autre côté. A peine firent-ils une lieue et demie dans tout le jour.
Le 21. — On ne partit pas encore. Il sembloit que les vents s’opposoient à notre marche. Ce retardement est contre tout le ménagement que M. de Bellestre a apporté jusqu’à présent pour la non consommation des vivres. La nuit du 21 au 22, les sauvages qui n’étoient point encore partis, volèrent quatre barils d’eau-de-vie dont ils s’enivrèrent le lendemain.
Le 22. — Malgré la force du vent qui duroit encore, le détachement et les sauvages, partis le matin du fort, gagnèrent avec bien de la peine le Pot-à-l’eau-de-vie,
où les Iroquois du Sault nous attendoient, qui y avoient fait chasse d’une vingtaine de chevreuils.
Le 23. — Le vent devint favorable ; nous nous mîmes en marche de très bon matin. A midi je me séparai du détachement pour prendre la route du fort Frontenac. J’allai coucher le soir à l’Anse-aux-Corheaux.
Le 24. — J’arrivai au fort Frontenac.
Le 25. — J’y séjournai. Il arriva deux Canadiens qui prévinrent M. de Noyau qu’il y avoit à la baie de Quinté des canots chargés de pelleteries très embarrassés ; que les voyageurs qui les conduisoient mouroient de faim. Il prit des arrangements pour leur faire parvenir des vivres.
Le 26. — Je partis et je ne pus faire que la traversée à la Grande-Ile ; le gros vent m’obligea d’y camper.
Le 27. — Je profitai du calme du matin pour gagner l’Ile-du-Milieu.
Le 28. — Yent arrière. J’arrivai comme le détachement à l’Ile-au-Chevreuil, où nous passâmes le reste de la journée pour attendre deux canots sauvages qui n’avoient point encore rejoint.
Le 29. — On partit.. Beau temps jusqu’à midi. Audessus de la baie de Niaoure, voila un coup de vent du large qui se lève ; à peine peut-on gagner un campement; deux bateaux emplirent ; un fut brise.
Le 30. — Point de décampement. Le gros vent qui dura encore plusieurs jours, fut cause que nous passâmes ce temps sans partir. Des sauvages qui allèrent à la chasse vinrent le soir avertir M. de Bellestre qu’il y avoit à la rivière à Monsieur-le-Comte un Onontagué
RELATIONS ET JOURNAUX
qui disoit avoir de grandes nouvelles à dire ; pour quoi il envoya sur-le-cliamp des sauvages pour s’en instruire.
Cet Onontagué, à présent de la Présentation, qui dit en être parti pour aller chercher sa belle-soeur, rapporte que, dans l’espace du temps qu’il a resté au village des Onontagués, il n’avoit rien entendu dire, et qu’il n’a su ce qui suit que par un des siens qui l’avoit suivi après son départ à une journée de marche ; il lui avoit demandé s’il avoit appris quelque chose de nouveau; à quoi il avoit répondu que non ; qu’il l’avoit instruit que, depuis quelques jours, ils avoient reçu dans le village un collier de la part d’un chef françois qui est aux Cinq-Nations qui les avertissoit de se tenir sur leurs gardes; qu’Ononthio et le Grand-Sabre avoient résolu ensemble, à l’affaire du fort Georges, de détruire entièrement les Cinq-Nations ; que pour l’exécution de ce projet, les armées étoient déjà en marche ; que, dans le temps que les anciens et les chefs du village agitoient cette affaire, il étoit entré dans la cabane deux Anglois interprètes de la langue iroquoise, qui leur avoient présenté un collier de la part du Grand-Sabre, pour les assurer de sa protection et les prévenir qu’il étoit sûr que les François étoient en marche pour ravager la partie de Corlar ; qu’il exigeoit d’eux seulement qu’ils eussent attention à notre marche pour les avertir ; qu’après, bien loin de nous attendre dans leurs forts comme ils avoient fait jusqu’à présent, ils nous préviendroient au moins de dix lieues dans les bois ; et qu’il les invitoit à être témoins du mauvais traitement qu’il nous y feroit. Pour confirmation, il dit qu’il avoit parlé au fort Bull à un Onéyout qu’on croyoit être
RELATIONS ET JOURNAUX
espion des Anglois, et que nous devions nous eu méfier dans la route.
Le 31. — Il neigea tout le jour et le vent continua du large.
Le l0r novembre. — Encore les sauvages, à qui on n’avoit donné au fort de la Présentation que pour douze jours de vivres, ainsi qu’au reste du détachement, vinrent trouver M. de Bellestre et lui en demandèrent. 11 étoit impossible qu’il leur en donnât, il n’eu avoit pas.
Le 2. — Les soldats du détachement qui cominençoient aussi à voir la fin des vivres de leur campagne, promirent à leur retour une grand’messe, afin que Dieu leur donnât du beau temps; ils se cotisèrent ensemble, les of&ciers se joignirent à leurs bonnes intentions.
Le 3. — Le lac étant devenu calme, nous embarquâmes à la pointe du jour et nous trouvâmes de bonne heure la rivière à la Famine, qui étoit celle où les sauvages avoient décidé que nous laisserions nos canots pour prendre la route du bois. Cette rivière est assez belle dans sa sortie ; mais, à deux lieues daus la profondeur, elle est extrêmement rapide, et il seroit impossible d’y naviguer.
Le 4. — Les sauvages demandèrent la journée a M. de Bellestre pour se préparer. J e fis faire la distribution des munitions d.e guerre et du peu de vivres qui nous restoient à tout le détachement. Vers quatre heures du soir, dix sauvages de la Présentation, qui revenoient de guerre de l’endroit où M. de Bellestre a ordre d’aller, arrivèrent. Deux heures apres, tous les chefs sauvages
RELATIONS ET JOURNAUX
s’assemblèrent et débitèrent à leur façon ce qu ils venoient d’apprendre :
Que les guerriers qu’ils venoient de voir, rapportoient qu’il leur avoit été impossible de faire coup à deux forts où ils avoient été, par les précautions que prennent les Anglois ; qu’ils avoient pris le parti de s’en revenir, après avoir brûlé deux granges pleines de blé ; qu’ils pensaient avoir été poursuivis, pour quoi ils avoient fait toute diligence pour arriver au village des Onéyouts ; mais qu’ils avoient été très mal reçus de la part de ceux-ci, qui leur avoient défendu de jamais revenir en guerre de ce côté-là ; qu’ils sui voient une mauvaise parole, en suivant celle de leur père, qui vouloit troubler toute la terre ; qu’enfin ils étoient disposés à ne plus l’écouter; que d’ailleurs pour leur sûreté, ils les prévenoient que les Anglois avoient à présent beaucoup de Têtes-Plates qui leur joueroient un mauvais parti. A quoi ils avoient répondu que de tout temps cette nation leur avoit été ennemie et qu’ils étoient flattés de les pouvoir combattre sur leur terre. Ce jour-là sept à huit Onontagués reçurent l’équipement et prirent parti avec nous en assurant M. de Bellestre de leur fidélité.
Le 5. — M. de Bellestre fit venir le guide onéyout et lui donna un collier pour l’encourager à ne pas craindre l’obstacle qu’il pourroit rencontrer dans sa route, et à midi tout le détachement se mit en marche. Déjà deux soldats, qui prévoient qu’ils 11e pourront pas suivre par la diligence que M. de Bellestre étoit disposé de faire, lui demandèrent de retourner au dépôt, où il étoit resté un cadet et huit soldats pour la garde des
RELATIONS ET JOURNAUX
effets que nous y avions laissés. Nous marchâmes cette demi-journée dans des chemins très beaux, le long de la rivière à la Famine, sur le bord de laquelle nous campâmes, à quatre lieues.
Le 6. — 11 tomba un peu de neige le matin ; cependant nous partîmes et nous suivîmes jusqu’au midi la même rivière. Après, l’ayant laissée sur notre gauche, nous tombâmes dans un chemin frayé qui conduit au village des Onéyouts, dans lequel nous marchâmes jusqu’au soir. Nous campâmes vers quatre heures du soir, après huit heures environ de chemin.
Le 7. — 11 relâcha un sauvage du Sault qui se plaignoit d’être malade. Cela ne retarda pas longtemps notre route ; il étoit essentiel d’employer tous les moments. Une grande partie du détachement ne se nourrissoit plus que de noix et autres menus aliments qu’on trouve dans les bois. A la halte de midi, les chefs s’assemblèrent pour prévenir M. de Bellestre qu’un des Onontagués qui avoient pris parti avec lui, vouloit s’en retourner, et que sa mauvaise humeur venoit de ce qu’on lui avoit tué un petit chien qu il aimoit beaucoup. M. de Bellestre lui fit dire qu il le suivît jusqu’à la couchée et qu’il le tranquilliseroit sur les plaintes qu’il avoit à faire.
Nous campâmes le soir sur le bord d’une rivière qui va tomber au lac des Onéyouts. On laissa le temps aux sauvages de lever des écorces pour se caban er ; après quoi, M. de Bellestre fit avertir les chefs de se rendre à son feu pour parler des précautions qu’il vouloit prendre pour la sûreté de sa marche. Les chefs, qui vinrent quelques temps après, décidèrent unanime-
RELATIONS ET JOURNAUX
ment qu’il convenait de faire partir des découvreurs qui précéderaient le détachement de quelques lieues et qui veilleraient à la garde pendant sa marche. Cette pensée fut approuvée pour le lendemain. Trois branches de porcelaine qui furent données à l’Onontagué calmèrent son esprit, et il promit qu’il mourrait avec Ononthio.
Le 8. — Les découvreurs partirent dès le matin, et le reste du détachement une heure après. La pluie qu’il avoit fait toute la nuit ayant duré encore tout le jour, les sauvages demandèrent à camper vers midi. Il étoit aussi nécessaire de donner au détachement cette demi-journée de relâche pour l’employer à sécher une partie de leurs effets qu’ils avoient mouillés en traversant deux rivières, à l’eau plus haut que la ceinture, dans lesquelles même plusieurs étoient tombés vu la rapidité de leurs eaux.
Le 9. — La journée commença par la traverse d’une rivière aussi profonde et aussi rapide que celles de la journée précédente. Nous trouvâmes, après deux heures de marche, les découvreurs partis de la veille qui n’avoient eu connoissance de rien de bouveau. C’est de là que M. de Bellestre envoya, avec un Onéyout malade, quatre députés pour porter la parole d’Ononthio au grand village. Il continua sa marche jusqu’au fort William, où il coucha le soir, après avoir passé le fort Bull que nous trouvâmes entièrement brûlé. Dans la nuit quelques chefs s’assemblèrent et vinrent prévenir M. de Bellestre qu’ils pensoient qu’il étoit convenable de faire partir à la pointe du jour quatre hommes, sur lesquels on pourrait compter, qu’ils feraient la décou-
RELATIONS ET JOURNAUX
verte du fort, qu’ils parleroient à tous les sauvages qu’ils rencontreroient revenant des forts anglois, et qu’ils les instruiroient de notre marche. Le grand chef de Soueskasti, homme sûr, brave, et qui pendant toute la route ne s’est point démenti, s’offrit pour cette découverte et partit le 10 au matin à le pointe du jour.
Le 10. — Nous marchâmes une heure après dans le grand chemin pratiqué des Anglois jusque sur la rivièrç de Corlar, où nous eûmes la satisfaction d’examiner cinq forts anglois abandonnés, à commencer par celui établi sur la même position de l’ancien fort Bull, depuis la reddition du fort de Chouaguen. Nous trouvâmes à mi-journée un des découvreurs partis du matin qui reveuoit à nous avec un Onéyout qui nous parut assez mal disposé par toutes les réponses qu’il fit à M. de Bellestre qui l’interrogea sur bien des choses ; ce qui lui fit prendre le parti de le garder à vue et de s en assurer.
Le 11. — Comme nous allions nous mettre en marche, les députés arrivèrent du village des Onéyouts avec six jeunes guerriers qui avoient pris parti pour suivre le détachement et partager avec leur père le bien ou le mal de la campagne. Cette [arrivée détermina quelques sauvages, qui, sur la parole et les invitations de cet Onéyout suspect, commençoient à marquer beaucoup de mauvaise volonté. Nonobstant toutes leurs représentations, M. de Bellestre partit ; mais, apres deux heures de marche, il fut obligé de faire halte quelque temps pour écouter les mauvais discours de plusieurs chefs du Sault qui lui dirent qu’ils étoient informés qu’il y avoit trois cents hommes de troupes dans un
RELATIONS ET JOURNAUX
fort nommé Kouari situé sur la rivière de Corlar, environ un quart de lieue du village des Palatins et qu’ils craignoient de ne pas réussir. Mais M. de Bellestre leur ayant dit que leur père n’avoit fait marcher un détachement d’élite aussi bien choisi que dans la vue de faire un coup intéressant, ils reprirent leur courage et marqu èrent du zèle, à l’invitation aussi de ce grand chef de la Présentation qui les harangua, à l’exception de quelques jeunes gens et vieillaids qui, déjà fatigués par une marche pénible, relâchèrent.
Nous traversâmes vers quatre heures du soir la rivière de Corlar, partie à la nage, partie sur des radeaux et quelques-uns de la plus haute taille à l’eau jusqu’au col, et nous campâmes à l’entrée de la nuit dans le bois, à une lieue et demie du premier fort de Kouari. On peut croire que cette nuit pour tout le détachement fut très mauvaise, puisque nous la passâmes sans feu jusqu’au 12.
A trois heures du matin, l’ordre de marche fut donné, et M. de Bellestre fit dire aux sauvages qu’il vouloit s’y prendre de façon à attaquer à la fois les cinq petits forts, dans le cas que les Anglois les occupassent tous, et les soixante maisons dont étoit composé le village des Palatins.
Quoique M. de Bellestre sût que les Anglois avoient été avertis le jour précédent par des Onéyouts, néanmoins pour que la confiance des sauvages ne fût pas susceptible du moindre ralentissement et pour les persuader qu’il ne vouloit pas les exposer témérairement, il mit en liberté l’Onéyout qui étoit gardé à vue, pour prévenir dans le village ceux de sa nation qui s’y trouveraient
RELATIONS ET JOURNAUX
et les inviter à se retirer. Ce sauvage ne put cependant pas nuire à M. de Bellestre, par l’activité qu’il eut à le suivre et à attaquer presque dans le même moment les cinq petits forts et les maisons.
Il fut tiré plusieurs coups de fusil du premier fort, dans lequel il s’étoit retiré environ vingt Anglois, mais sitôt qu’ils s’aperçurent que ça ne ralentissoit pas l’ardeur de notre détachement, le maire du village, qui y eommandoit, ouvrit les portes et demanda la vie ; les autres se rendirent successivement à discrétion, et on se trouva maître à moins d’un quart d’heure de tout re village.
Les Canadiens et les sauvages étoient occupés pendant tout ce temps à ravager, piller et incendier les soixante maisons des Palatins, des granges et autres bâtiments. Il a péri dans toutes ces expéditions environ quarante Anglais tués ou noyés ; le nombre des prisonniers est de cent cinquante, hommes, femmes ou enfants, parmi lesquels est le maire du village nommé Jean Petrie et quelques officiers de milice. Nous n’avons eu de notre côté aucun homme de tué ; M. de Lorimier a ete blessé d’une balle au côté droit et trois a quatre sauvages peu légèrement. On estime, au dire même des Anglois, le dommage très considérable, tant par la perte qu’ils ont faite de grains de toutes espèces et de bestiaux que par le pillage des marchandises. Enfin on passa quarante-huit heures à s’occuper à la ruine de tout le village ; mais pour cela M. de Bellestre ne manqua pas de se mettre en état de résister aux poursuites de l’ennemi, qui, comme on l’a déjà dit, étoit au nombre de
RELATIONS ET JOURNAUX
trois cent cinquante hommes de troupes dans le fort de Kouari, environ un quart de lieue du champ de bataille.
Le 13. — A sept heures du matin, cinquante Anglois et quelques Agniers sortirent du fort de Kouari et traversèrent la rivière ; mais, dès qu’ils aperçurent les François et les sauvages qui s’en alloient droit à eux pour les prévenir, ils s’en retournèrent sur leurs pas et essuyèrent plusieurs décharges de mousqueterie.
Le même jour, à midi, M. de Belhstre donna l’ordre de marche pour le retour de son détachement.
Le 14. — Nous traversâmes la rivière de Corlar et nous marchâmes tout le jour sans nous occuper des différentes alarmes que nous donnèrent les sauvages.
Le 15. — Un Anglois blessé au bras, qui ne pou voit plus suivre le détachement, eut la chevelure levée par un Abénaquis. Nous campâmes au fort William vers quatre heures du soir.
Les sauvages déterminèrent qu’il falloit envoyer par la rivière de Chouaguen M. de Lorimier et quelques autres malades, qui ne pouvoient que retarder beaucoup notre marche ; M. de Bellestre y consentit.
Le 16. — Nous fîmes la même journée que nous avions faite en allant, et nous rejoignîmes notre même campement.
Le 17. — Il plut tout le jour. Nous vînmes camper à notre seconde couchée du départ.
Le 18. — M. de Bellestre fit partir un officier et quatre sauvages, qui dévoient nous précéder jusqu’à l’endroit de notre dépôt et préparer les bateaux pour notre départ de la rivière à la Famine.
RELATIONS ET JOURNAUX
Le 19. — Nous nous y rendîmes vers deux heures de l’après-midi. Ceux qui avoient été commis pour la garde des effets n’y étoient plus. Sur les rapports des sauvages qui avoient relâché, ils avoient pris l’épouvante. et s’étoient retirés à la rivière à Monsieur-le-Comte.
Notre député onéyout rejoignit M. de Bellestre et lui dit que les Cinq-Nations avoient envoyé trois colliers au village des Onéyouts, dont ils avoient voulu le charger lui-même pour les remettre à Monsieur le général, par lesquels ils lui demandent du secours pour résister à l’Anglois, étant au moment d’éprouver son ressentiment, attendu qu’ils avoient refusé l’entrée de leur fort à quatre principaux de leur village, sur lesquels ils avoient tiré plusieurs coups de fusil, ce qui les alloit obliger à faire retirer leurs femmes et enfants sur le bord du Lac, espérant que leur père les protégeroit.
Le 20. — Deux habitants, qui ne s’étoient point embarqués dans les bateaux, eurent connoissance du cadet qui s’étoit retiré à la rivière à Monsieur-le- Comte, parce que, disoit-il, il étoit trop inquiété de la part des sauvages qui vouloient le piller. Nous allâmes à lui ; on partagea à tout le monde le peu de rafraîchissements qui restoit à la réserve.
Le 21. — Nous fûmes dégradés dans cette rivière par un coup de vent du large.
Le 22. — Nous partîmes bon vent arrière et nous campâmes à trois lieues au-dessous de l’Ile-aux-Chevreuils.
Le 23. — Nous décampâmes, et la pluie qui dura tout le jour, ne nous empêcha pas de nous rendre vers dix heures du soir au fort de la Présentation.
RELATIONS ET JOURNAUX
Le 24. — Le vent de nord-est fut cause que nous n’en partîmes pas.
Le 25. — A midi la rivière devint calme. Nous embarquâmes dans nos bateaux et nous vînmes coucher par le travers de l’Ile-au-Chat.
Le 26. — A la Pointe, mouillé au milieu du lac Saint-François.
Le 27. — Vent de nord-est ; aux Cèdres.
Le 28. — A Montréal, où nous arrivâmes, par la grâce de Dieu, tous en bonne santé.
M. le marquis de Yaudreuil, qui commençoit déjà à être inquiet de notre retardement, nous reçut avec satisfaction et parut aussi très content de la réussite de la campagne.
RELATION
I)E LA DESCENTE DES ANGLOIS DANS L’iLE-ROYALE, LE 8 JUIN 1758 *
[Les Anglois] avaient T mouillé huit jours auparavant vis-à-vis de nos retranchements, sans avoir osé les forcer. Il y avoit une frégate et un senau à la portée de nos fusils, d’où ils ont tiré tout ce temps-là du canon, pour pouvoir les démolir ; mais le boulet ne faisoit que son trou, de manière que nous n’avons perdu que peu de monde. Notre artillerie répondoit à leur feu avec tant d’adresse et d’activité que le senau a été obligé de s’éloigner. Notre mousqueterie ne cessoit de tirer sur leurs vaisseaux et berges, qu’ils faisoient approcher de terre pour reconnoître nos forces; mais plusieurs berges ont été mises en pièces. Ils ont tiré à boulets rouges sur notre poudrière deux jours avant la descente, ce qui la fit sauter. Nous eûmes ce jour-là un lieutenant d’Artois blessé et deux soldats. Le même jour on fit transporter deux canons à la Pointe-Plate, dont on en envoya un à la Cormorandière, qui nous coûta quelques soldats par la violence de leur feu. M. de Lahoulière,
* Cette relation n’est pas signée.
f Le commencement de cette phrase étant incompréhensible dans l’original, nous sommes obligés de la rectifier.
RELATIONS ET JOURNAUX
commandant général de nos troupes, faillit être emporté d’un boulet.
Arrangement des vaisseaux anglois pour la descente
Sept du premier rang dans l’entrée de G-abarus sur la même ligne ; quatre frégates en formoient une seconde plus au large ; tous les bâtiments de transports tenoient depuis la Cormorandière jusqu’à la Pointe- Blanche sur plusieurs lignes. Dans celle qui étoit plus proche de terre, étoient mêlés onze vaisseaux de ligne et deux bombardes. 11 y avoit cent trente bâtiments de transports sur lesquels étoient dix-sept mille hommes de débarquement, dont il y avoit deux mille montagnards ou Bostonois, l’artillerie, munitions et ustensiles pour le siège, des bateaux plats pour la descente.
Nous avions dans nos retranchements environ deux mille hommes, M. de Saint- Julhien, commandant à la Cormorandière, et M. Marin à la Pointe-Plate, tous deux courageux comme des lions, ainsi que toute la troupe qui étoit très disposée à recevoir l’ennemi et paroissoit même le désirer avec ardeur. S’ils s’étoient tenus vis-à-vis des retranchements pour faire leur descente, ils auraient été hachés et obligés de rétrograder ; mais, par malheur, ils ont trouvé un autre endroit moins dangereux.
Le 8 juin à la pointe du jour, on commença de part et d’autre à faire feu. Les Anglois lançoient quantité de bombes, et toutes leurs berges étoient sur deux divisions. La première fut bien maltraitée par le feu de notre canon, ce qui obligea quelques-uns de se jeter sur
RELATIONS ET JOURNAUX
les ailes et de gagner les rochers, oi\ il n’y avoit aucun retranchement. Qui se seroit imaginé qu’ils auroient cherché à y descendre ? La mer étoit grosse ; mais, voyant qu’il n’y avoit pas de forces dans cet endroit, ils firent un signal, et toutes les berges s’y rendirent en moins d’un demi-quart d’heure. Ils mirent tout le monde sur ces rochers avant que nous ayons pu les en empêcher, marchèrent aussitôt aux retranchements et nous obligèrent de les abandonner. Quand ils eurent gagné nos canons, ils nous balayèrent d’un bout à l’autre, et nous n’eûmes d’autre parti à prendre que de nous retirer dans la place avec le plus d’ordre qu’il nous fut possible. Ils nous poursuivirent jusqu’à la portée du canon de la ville, avec cependant assez de lenteur ; ils sembloient craindre de nous approcher de trop près : on sait qu’ils n’aiment pas l’arme blanche. Si les François avoient eu l’avantage comme eux, il est certain qu’ils les auroient mis en pièces.
Le canon de la place nous a procuré l’entrée, à la réserve de deux cents qui ont été tués ou blessés et pris prisonniers. Les premiers sont MM. de Langlade, capitaine des grenadiers de Bourgogne, Diximieu, souslieutenant d’Artois, deux officiers des volontaires ; MM. le chevalier de Blouzet, capitaine de Bourgogne, Sabattier, de la colonie, et quelques autres officiers de différents corps qui sont blessés.
Il y a deux jours que l’on envoya un tambour-major savoir des ennemis des nouvelles de M. de Bellestre qui étoit resté blessé dans la plaine ; on a appris qu’il étoit prisonnier.
L’amiral Boscawen a envoyé des présents à Mm0 de
RELATIONS ET JOURNAUX
Drucour, et elle lui en a renvoyé d’autres en reeonnoissance. Les quatre prisonniers que j’ai faits depuis la place investie, ont déclaré que les Anglois a voient perdu quinze cents hommes, qu’ils ont dessein de forcer la rade avec six vaisseaux de quatre-vingts canons pour battre la ville de toutes parts. Cela se confirme, puisqu’ils ont établi dans le fond de la baie des batteries a mortiers, sur lesquelles ils en ont neuf. Ils ont tiré ces jours derniers cent trente bombes sur l’île et les vaisseaux du Eoi ; mais ils n’ont pas fait grand fracas sur l’île. Il en a tombé trois à bord du commandant, qui ont tué trois officiers et sept hommes avec quelques autres de blessés ; le vaisseau n’a reçu aucun dommage.
Ils ont un camp de deux mille hommes à la Tour,* un à la pointe du Saint-Esprit, un au blockhaus qui est au-dessus de la Grande Batterie, un autre à la Pointe-Blanche, et leur camp général s’étend depuis le chemin Bouillé jusques à la Pointe-Plate. Il est à environ mille toises de la place, fl y R dix-neuf jours qu’ils sont à terre et ils n’ont pas encore travaillé à ouvrir la tranchée. Cependant, au moment que j’écris, j’entends beaucoup tirer, ce qui me fait croire qu’ils ont commencé cette nuit.
Leurs vaisseaux sont embossés par le travers de l’entrée du port, et les frégates ferment celui de Gabarus où ils ont tous leurs transports. Ils ont une grande quantité de malades ; ils craignent une escadre de trente-
* La Tour de la Lanterne ou la Pointe du Phare, située à droite de l’entrée du havre de Louisbourg. — Note de l’éd.
RELATIONS ET JOURNAUX 147
six vaisseaux françois et espagnols qui doit venir au secours de Louisbourg.
Ils envoyèrent avant-hier un ambassadeur en ville ; j’ignore encore à quel sujet. Les guides qui ont conduit M. de Léry disent l’avoir vu conduire par M. de Loppiuot et deux grenadiers le tenoient chacun par un bras ; on lui a fait faire plusieurs tours de ville par de très mauvais chemins.
Nous avons un piquet de chaque corps qui sont volontaires et font la petite guerre sous le canon de la place, quelquefois au delà. Celui de notre troupe, commandé par un capitaine, eut ordre il y a quelques jours d’aller brûler des fascines qui étoient sur une butte, ce qu’il exécuta avec toute la diligence possible. Il lui tomba sur le corps six cents hommes ; mais les nôtres firent si bonne contenance qu’ils ne furent pas entamés, et se rangèrent en très bon ordre sous le canon de la place avec perte de dix-huit hommes.
La bonne volonté est peinte sur le visage de nos troupes ; c’est ce qui nous fait penser que l’ennemi perdra son temps. Sitôt qu’il en paroît un, on fait un feu d’enfer de la place et des vaisseatix, et, si malheureusement ils font la conquête, il leur en coûtera, car on s’attend à faire une vigoureuse défense.
On a fait couler quatre vaisseaux dans l’entrée du port, de sorte qu’ils n’ont plus d’espérance de ce côtélà ; et notre frégate, embossée auprès de chez Marquillance, domine tellement sur les plaines qu’ils ne peuvent pas garder un seul retranchement.
Voilà ce qui s’est passé depuis le 8 juin jusqu’au 8 juillet.
RELATION
DE LA VICTOIRE REMPORTÉE SUR LES ANGLOIS LE 8 JUILLET 1758 PAR L’ARMÉE DU ROI COMMANDÉE PAR LE MARQUIS DE MONTCALM *
Le marquis de Yaudreuil incertain des mouvements de l’ennemi ne l’auroit pas cru en état d’agir également vers Louisbourg et sur la frontière du lac Saint-Sacrement. En conséquence, il s’étoit déterminé à partager ses forces et à charger le chevalier de Lévis d’une expédition particulière avec un corps de seize cents hommes d’élite, dont quatre cents choisis dans nos bataillons formoient six piquets de soixante-quatre hommes chacun avec doubles officiers. Ce gros détachement entraînoit avec lui la plus grande partie des sauvages.
Le marquis de Montcalm, destiné à défendre la frontière du lac Saint-Sacrement, arriva le oO juin a Carillon avec le sieur de Pontleroy, capitaine du corps royal et ingénieur en chef de la Nouvelle-France, et le sieui Desandrouins, aussi capitaine du corps royal et ingénieur à la suite des troupes de terre. Le corps de troupes qu’il y trouva rassemblé consistoit en huit
* Cette relation n’est pas signée.
RELATIONS ET JOURNAUX
bataillons des troupes de terre et en quinze sauvages seulement.
Circonstance fâcheuse, qui peut-être n’arrivera jamais, jusqu’au 8, jour de l’affaire, il n’a pu lui être envoyé que peu de renfort en soldats de la marine ou Canadiens commandés par M. de Raymond, capitaine des troupes de la marine.
Le sieur de Bourlamaque, colonel, qui commandoit à Carillon, instruisit le marquis de Montcalm des nouvelles qu’il venoit d’apprendre des ennemis. D’après ce rapport, il ne fut plus permis de douter que les ennemis n’eussent assemblé au fond du lac Saint-Sacrement, près les ruines du fort William-Henry, une armée composée de vingt mille hommes de milices du pays et d’un corps de six mille hommes de troupes de la Vieille- Angleterre, formés par deux bataillons deRoyal- Américain, un régiment de montagnards écossois et les régiments de Murray, Blackney et milord Howe, sous les ordres du général major Abercromby, et que cette armée, munie d’un nombre de berges et d’un train d’artillerie proportionné, ne dut se mettre en mouvement pour venir nous attaquer dans les premiers jours de juillet. Le marquis de Montcalm dépêcha plusieurs courriers au marquis de Vaudreuil pour lui rendre compte de ces nouvelles et lui demander de hâter les secours que la colonie pouvoit fournir.
En même temps, il ne balança pas à faire occuper par les bataillons de la Reine, Guyenne et Béarn, aux ordres du sieur de Bourlamaque, la tête du Portage au bord du lac Saint-Sacrement. Il fit aussi avancer les bataillons de Eoyal-Roussillon et le premier de Berry
RELATIONS ET JOURNAUX
à la droite de la Chute, et les bataillons de la Sarre et de Languedoc à la gauche de cette rivière, et il s’y établit de sa personne pour être également à portée de toutes les parties. Il laissa à Carillon le sieur de Trécesson avec le second bataillon de Berry pour y commander.
Cette manœuvre audacieuse qui présentoit l’apparence de forces plus considérables que celles que nous avions, a retardé de quelques jours les mouvements des ennemis, suivant le rapport des prisonniers. Leur premier projet avoit été d’établir au Portage sous les ordres de milord Iiowe une tête que le corps de l’armée n’auroit suivie que quelques jours apres. Notre mouvement en avant les détermina à faire marcher laimee tout entière, ce qui a retardé leur opération jusqu’au 5.
Le marquis de Montcalm en même temps fut reconnoître et détermina la position qu’il vouloit prendre pour la défense du fort de Carillon, en occupant les hauteurs qui le dominent.
Du 1er au 4 juillet. — On envoya beaucoup de petits partis à la guerre pour avoir des nouvelles de 1 ennemi , et, comme on n’avoit point de sauvages, on forma deux compagnies de volontaires, tirées dans le corps des troupes de terre, dont le commandement fut donné au sieur de Bernard, capitaine au régiment de Béarn, et au sieur Duprat, capitaine au régiment de la Sarre.
p^e 4 Le marquis de Montcalm fit un détachement
de cent trente volontaires aux ordres du sieur de Langy- Montégron, enseigne des troupes de la colonie, officiel de la plus grande réputation. Le marquis de Montcalm ayant demandé pour ce détachement des officiers de
RELATIONS ET JOURNAUX
bonne volonté, les prévenant qu’ils seroient sous les ordres du sieur de Langy, de quelque grade qu’ils fussent, tous vouloient marcher, même des capitaines, et il fut obligé d’en fixer le nombre à un officier par bataillon. Ce détachement partit le 4 au soir, en bateau, sur le lac Saint-Sacrement, rentra le 5 sur les quatre heures après-midi, ayant découvert sur le lac Saint-Sacrement l’avant-garde de l’armée angloise conduite par le colonel Bradstreet et le major Rogers, chef de leurs partisans ou coureurs de bois. Le marquis de Montcalm ordonna aussitôt que, la retraite servant de générale, les troupes prissent les armes, passassent la nuit au bivouac, et qu’on déblayât les équipages. Le sieur de Bourlamaque reçut ordre de tenir des détachements du côté du sud et du nord pour éclairer le débarquement des ennemis, et les volontaires de Duprat de se porter sur une rivière qui vient, entre les montagnes dont ce pays est couvert, se jeter dans celle de la Chute, de crainte que l’ennemi ne cherchât à nous tourner par le derrière de ces montagnes. Ils s’y portèrent sur-le-champ, et le sieur de Langy fut envoyé par le sieur de Bourlamaque, à l’entrée de la nuit, pour occuper la Montagne-Pelée avec un détachement de cent trente volontaires, soutenus par trois piquets aux ordres du sieur de Trépezec, capitaine au régiment de Béarn, qui devoit faire avec lui sa retraite en suivant la rive gauche du lac Saint-Sacrement.
Le 6- — A quatre heures du matin, le marquis de Montcalm instruit que l’on voyoit au large une grande quantité de berges, envoya aussitôt ordre au sieur de Pontleroy d’abandonner tous travaux pour tracer des
RELATIONS ET JOURNAUX
retranchements en abatis sur le terrain déterminé le 1er du mois ; au sieur de Trécesson d’y faire travailler le deuxième bataillon de Berry avec les drapeaux (sic), et à deux cents hommes des troupes de la colonie, arrivés la veille, de venir le joindre aux hauteurs de la Chute.
Sur les neuf heures, les ennemis débarquèrent à un demi-quart de lieue du Portage. Nos postes avancés fusillèrent leurs premières troupes et se replièrent sur le poste du sieur de Bourlamaque, qui s’étoit rejoint au marquis de Montcalm. Les cinq bataillons réunis passèrent le défilé de la rivière de la Chute, en rompirent le pont et se mirent avec le deuxième bataillon de la Sarre et de Languedoc en bataille sur les hauteurs qui la bordent. Cette retraite se fit en présence de l’ennemi sans perdre un seul homme ; mais, par une vraie fatalité, le détachement aux ordres de M. de Trépezec, dont la retraite étoit assurée par le côté du nord, fut abandonné par le petit nombre de sauvages qui lui servoit de guides, s’égara et vint tomber dans une colonne de l’armée ennemie qui marchoit vers la rivière de la Chute.
Sur les quatre heures du soir, nous entendîmes un feu considérable et nous aperçûmes les débris de ce malheureux détachement poursuivi par les Anglois. Quelques compagnies de grenadiers bordèrent aussitôt le rapide de la Chute pour ralentir la poursuite de l’ennemi, et plusieurs de nos gens, favorisés par le feu, le passèrent à la nage. Nous avons eu de ce détachement, composé d’environ trois cents hommes, deux officiers tués ainsi que ... soldats et ... Canadiens tués ou prisonniers. Le marquis de Montcalm se retiia,
RELATIONS ET JOURNAUX
le 6 au soir, au camp devant Carillon. L’armée se trouvoit alors d’environ deux mille huit cents hommes des troupes de terre, quatre cent cinquante hommes des troupes de la colonie sans aucun sauvage, et, sur ce nombre, il falloit distraire un des bataillons de Berry, lequel, à l’exception de sa compagnie de grenadiers qui 'fit le même service que les autres compagnies de l’armée, fut occupé à la garde et au service du fort.
Le 7 juillet. — Au matin, l’armée fut toute employée au travail des abatis, sous la protection des compagnies de grenadiers et des volontaires qui la couvroient. Les officiers eux-mêmes, la hache à la main, donnoient l’exemple, et les drapeaux étoient plantés sur l’ouvrage.
Il avoit été tracé la veille par les sieurs de Pontleroy et Desandrouins sur les hauteurs, à peu près à six cent cinquante toises en avant du fort de Carillon.
La gauche, occupée par les bataillons de la Sarre et Languedoc, appuyoit à un escarpement distant de quatre-vingts toises de la rivière de la Chute et dont le sommet étoit couronné par un abatis. Cet abatis flanquoit une trouée que gardoit de front la deuxième compagnie de volontaires de Bernard et de Duprat, derrière laquelle on devoit placer six pièces de canon pour la battre ainsi que la rivière.
La droite, gardée par la Reine, Béarn et Guyenne, s’appuyoit également à une hauteur dont la pente n’étoit pas si roide que celle de la gauche. Dans la plaine, entre cette hauteur et la rivière de Saint-Frédéric, furent postés les troupes de la colonie et les Canadiens qui s’y retranchèrent aussi avec des abatis. Elle étoit flanquée par la partie des retranchements
RELATIONS ET JOURNAUX 155
occupée par le régiment de la Reine, et devoit l’être le lendemain par une batterie de quatre pièces de cauon ; de plus le canon du fort étoit dirigé sur cette partie ainsi que sur le débarquement qui pouvoit se faire à la gauche de nos retranchements.
Le centre suivoit les sinuosités du terrain, conservant le sommet des hauteurs, et toutes les parties se flanquoient réciproquement. Plusieurs à la vérité furent, ainsi qu’à la droite, battus en écharpe par les ennemis, attendu qu’ils ne nous laissèrent pas le temps d’y faire des traverses. Le centre étoit occupé par les bataillons de Royal-Roussillon et le premier de Berry, auxquels on avoit joint des piquets arrivés le jour même au matin avec le chevalier de Lévis.
Dans tout le front de la ligne, chaque bataillon avoit derrière lui une compagnie de grenadiers et un piquet en réserve, tant pour soutenir leur bataillon que pour se porter où il seroit nécessaire.
Ces espèces de retranchements étoient faits de troncs d’arbres couchés les uns sur les autres, ayant en avant des arbres renversés dont les branches coupées et appointies faisoient l’effet de chevaux de frise.
Le 8. — Au matin, les quatre cents hommes d’élite de nos troupes, détachés pour une expédition particulière aux ordres du chevalier de Lévis, arrivèrent à la grande satisfaction de notre petite armée. La joie en fut d’autant plus grande qu’ils annoncèrent la personne du chevalier de Lévis. En effet, il arriva quelques heures après avec le sieur de Senezergues, lieutenantcolonel du régiment de la Sarre. Le marquis de Montcalm le chargea de la défense de la droite ; le sieur de
Bourlamaque, de celle de la gauche ; il se réserva de rester au centre pour être plus à portée de donner également partout ses ordres.
L’armée coucha au bivouac. Le 8, à la pointe du jour, on battit la générale, pour que toutes les troupes pussent connoître leur poste suivant la disposition réglée. Après ce mouvement, elles travaillèrent de suite, partie à perfectionner l’abatis, le reste à construire les deux batteries mentionnées ci-dessus et une redoute qui devoit encore protéger la droite.
Sur les dix heures du matin, les troupes légères des ennemis parurent de l’autre côté de la rivière et firent une grande fusillade si éloignée que l’on continua le travail sans leur répondre.
A midi et demi, leur armée déboucha sur nous. Nos gardes avancées, les volontaires et compagnies de grenadiers se replièrent en bon ordre et rentrèrent dans la ligne sans avoir perdu un seul homme. Dans le moment même, au signal convenu, les travailleurs, ainsi que toutes les troupes, furent à leurs armes et à leurs postes. La gauche fut la première attaquée par deux colonnes, dont l’une cherchoit à tourner le retranchement et se trouver sous le feu du régiment de la Sarre. L’autre dirigea ses efforts sur un saillant entre Languedoc et Berry. Le centre où étoit Royal-Roussillon fut attaqué presque en même temps par une troisième colonne, et une quatrième porta son attaque vers la droite entre Béarn et la Reine. L’ennemi avoit le 7 fait passer des berges et pontons à la Chute. On en vit déboucher sur cette rivière une vingtaine. Les volontaires de Bernard et de Duprat, qui y étoient
RELATIONS ET JOURNAUX
postés, les reçurent de bonne grâce. Le sieur de Poulariés, à la tête de la compagnie de grenadiers et d’un piquet de Royal-Roussillon, s y présenta aussi, et, le canon d’une des batteries du fort commandée par le sieur de Louvicourt, lieutenant du corps royal, en ayant brisé deux, elles n’ont plus paru de toute 1 action. Comme les Canadiens et troupes de la colonie ne furent point attaqués, ils dirigèrent, à l’abri du retranchement qui les couvroit, leur feu sur la colonne qui attaquoit notre droite et qui quelquefois se trouvoit à portée d’eux. Le chevalier de Lévis envoya successivement le sieur d’Hert, aide-major; et le sieur Desnoës, capitaine au régiment de la Peine, pour ordonner aux plus ingambes d’entre eux de faire deux sorties et de prendre cette colonne en flanc. Le sieur de Raymond, ancien capitaine des troupes de la colonie, qui étoit leur commandant, se mit toujours a la tete de ces sorties. Les différentes attaques furent presque toute l’après-midi et presque partout de la meme vivacité.
Sur les cinq heures, la colonne qui a voit attaque vivement Royal-Poussillon, s’étoit rejetée sur le saillant défendu par le bataillon de Guyenne et par la gauche de celui de Béarn. La colonne qui avoit attaque la Reine et Béarn avec le plus grand acharnement, s’y rejeta aussi, en sorte que le danger devint urgent à cette attaque. Le chevalier de Lévis s’y porta avec quelques troupes de la droite que les ennemis ne faisoient plus que fusiller ; le marquis de Montcalm y accourut aussi avec quelques troupes de réserve, et les ennemis éprouvèrent une résistance qui ralentit enfin leur ardeur. La gauche soutenoit toujours le feu des deux colonnes
RELATIONS ET JOURNAUX
qui tentoient de percer par cette partie, dans laquelle même étoit leur dépôt. Le sieur de Bourlamaque y avoit été blessé sur les trois heures, et les sieurs de Senezergues et de Privât, lieutenants-colonels commandants les régiments de la Sarre et de Languedoc, avoient suppléé en son absence, en continuant d’y donner les meilleurs ordres. Le marquis de Montcalm s’y porta plusieurs fois et fut attentif à y faire passer du renfort dans tous les moments de crise; car, pendant toute l’affaire, les compagnies de grenadiers et piquets de réserve accoururent toujours aux endroits les plus pressés.
Sur les six heures, les deux colonnes de la droite abandonnèrent l’attaque de Guyenne, vinrent faire encore une tentative au centre contre Boyal-Roussillon et Berry et successivement un dernier effort à la gauche. De six à sept heures, l’armée ennemie s’occupa de la retraite, favorisée par le feu des troupes légères qui s’entretint jusqu’à la nuit.
Pendant l’action, le feu prit en plusieurs endroits de nos abatis ; mais il fut éteint sur-le-champ, les soldats passant courageusement par-dessus le revers pour en arrêter le progrès. Outre les munitions de poudre et de balles, on envoyoit continuellement du fort des barriques pleines d’eau, et le sieur de Trécesson, commandant du second bataillon de Berry, qui l'étoit aussi du fort, a rendu dans cette occasion, ainsi que M. Mercier, commandant de l’artillerie, les plus grands services, par leur activité a nous faire passer les munitions et rafraîchissements si nécessaires dans un combat aussi long.
RELATIONS ET JOURNAUX
L’obscurité de la nuit, l’épuisement et le petit nombre de nos troupes, les forces de l’ennemi qui, malgré sa défaite, étoient encore infiniment supérieures aux nôtres, la nature de ces bois dans lesquels on ne pouvoit sans sauvages s’engager contre une armée qui en avoit quatre ou cinq cents, plusieurs retranchements que les ennemis avoient formés les uns derrière les autres depuis le champ de bataille jusqu’à leur camp, voilà les obstacles insurmontables qui nous ont empêchés de les suivre dans leur retraite. Nous comptions même qu’ils voudraient le lendemain tenter de prendre leur revanche. En conséquence, nous travaillâmes toute la nuit à nous défiler des hauteurs voisines par des traverses, à perfectionner l’abatis des Canadiens et à finir les batteries de la droite et de la gauche commencées le matin.
Le 9 — Nos compagnies de volontaires sortirent et s’avancèrent jusqu’à la Chute. Sur les nouvelles qu’ils nous donnèrent qu’il paroissoit que les ennemis avoient abandonné les postes de la Chute et du Portage, le marquis de Montcalm ordonna au chevalier de Lévis de marcher le lendemain à la pointe du jour avec nos volontaires, huit compagnies de grenadiers et une cinquantaine de Canadiens pour reconnoître avec précaution ce qu’étoit devenue l’armée ennemie.
Le chevalier de Lévis s’avança jusqu’au delà du Portage, il trouva partout les traces d’une fuite précipitée : des blessés, des quarts de farine, des équipages abandonnés, des chaussures laissées dans les endroits marécageux, des débris de berges brûlées, preuves incontestables de la grande perte que les ennemis ont faite. Nous l’estimions, d’après leurs prisonniers mêmes
RELATIONS ET JOURNAUX
et ce que nous avons eu, à cinq mille tués ou blessés. S’il en falloit croire quelques-uns d’entre eux et la promptitude de leur retraite, leur perte seroit encore plus considérable. La nôtre a été de douze officiers tués, vingt-trois blessés, quatre-vingt-douze soldats tués et deux cent quarante-huit blessés. Les ennemis ont perdu plusieurs de leurs officiers principaux, entre autres milord Howe, qui a été tué le 6 par notre détachement qui se retiroit de la Montagne-Pelée, le sieur Spithall, major général des troupes réglées, et le commandant en chef des troupes de la Nouvelle- York.
Cinq cents sauvages chactas, loups et des cinqnations étoient arrivés le 8 au matin avec le colonel Johnson. Quelques-uns d’eux ont paru pendant l’affaire ; mais le plus grand nombre, surtout ceux des Cinq- Nations, ont resté à la queue des colonnes dans l’inaction. Ils attendoient sans doute pour se décider l’événement d’un combat qui ne paroissoit pas douteux aux Anglois.
L’acte du 24 mars, imprimé à la Nouvelle-York, publié de même dans les autres provinces, annonce l’invasion générale du Canada, et ces mêmes termes sont exprimés dans les commissions de tous les officiers de milice.
Le succès de cette journée est dû à la valeur incroyable de l’officier et du soldat. Le chevalier de Lévis s’y est très distingué ; il a eu plusieurs coups de fusil dans ses habits ; le sieur de Bougainville, aide - maréchal général des logis, et le sieur de Langy, officier de la colonie, ont été blessés à ses côtés ; le sieur de Bourlamaque mérite aussi de grands éloges par sa bonne conduite et sa fermeté. Le chevalier de Mon-
RELATIONS ET JOURNAUX ICI
treuil, aide-major général, a fait passer avec un zèle infatigable les ordres et les munitions aux diverses attaques, où il s’est porté lui-même. Tous les officiers qui composoient cette armée ont donné de si grandes marques de courage que chacun d’eux mériteroit un éloge particulier.
État des officiers et soldats tués ou blessés à la défense: des abatis près de Carillon, le 8 juillet 1758 *