EXTRAIT DU JOURNAL DE M. YAUQUELIN
COMMANDANT LA FKÉÜATE L ’Atakxnte, DANS LE FLEUVE SAINT- LAURENT, EN 1760
Ayant été décidé que l’on feroit le siège de Québec au petit printemps, on en a de longue main fait les préparatifs, et on a, entre autres, chargé sur nos bâtiments canons, affûts, poudres et autres ustensiles préposés pour cela.
Le tout étant embarqué et les glaces du lac Saint- Pierre étant en allées, je partis le 20 avril de la rivière de Sorel, avec la frégate la Pomone, la flûte la Pie et deux bateaux chargés d’effets, pour descendre et suivre l’armée, qui partit le même jour des côtes, et nous rendre où elle pourrait aller.
Le 28 avril, j’arrivai à l’Anse-au-Foulon avec toute la petite flotte, qui étoit augmentée de la flûte la Marie,
* Le capitaine Vauquelin s’était distingué au siège de Louisbourg en 1758. Retourné en France, il lut nommé lieutenant de vaisseau, quoiqu’il n’eût commandé que des navires marchands, et envoyé au Canada avec les plus hautes recommandations. 11 servit durant le siège de Québec et s’immortalisa, l’année suivante, par son héroïque défense à bord de YAtalante. L’extrait de son Journal publié ici donne les principaux détails de ce combat livré à la Pointe-aux-Trembles, au-dessus de Québec Note de l’éditeur.
RELATIONS ET JOURNAUX
deux bâtiments et deux goélettes particulières chargés aussi d’effets qu’ils avoient pris à Montréal.
J’y arrivai peu de temps après la bataille que M. le chevalier de Lévis venoit de gagner sur les troupes ennemies, qui étoient toutes sorties de Québec pour lui en disputer l’approche. Nous eûmes la satisfaction de voir nos troupes tranquilles sur les hauteurs d’Abraharn, l’ennemi étant rentré dans la place, et peu après celle d’apprendre que notre armée avoit remporté une victoire complète, l’ennemi ayant abandonné toute son artillerie.
Toute la flotte mouillée faisant la droite de l’armée ? partie à l’Anse-au-Foulon qui est à une lieue de la place et partie à l’Anse-Sillery qui est à une demilieue au-dessus de cette piemière, on a débarqué journellement et à fur et à mesure ce dont l’armée avoit besoin, tant en artillerie et munitions pour le siège qu’en vivres pour la subsistance des troupes.
Nos batteries avancoient, et l’on devoit battre sous peu de jours, lorsque le vent de nord-est nous amena, le 9 mai, une frégate angloise de trente canons qui se mouilla sous Québec. Cette arrivée nous surprit un peu, mais ne nous inquiéta point, bien persuadés qu’elle seule ne viendroit point nous combattre, ce qu’elle ne fit effectivement point. Je demandai cependant à M. le chevalier de Lévis soixante Canadiens pour augmenter mon équipage qui n’étoit que de cent dix hommes, pour pouvoir servir comme il faut onze canons de 8 que j’avois par bande et avoir un peu de mousqueterie.
Le 1 1 mai au matin, nos batteries étant perfectionnées, elles commencèrent à tirer.
RELATIONS ET JOURNAUX
Dans cette position, le vent de nord-est continuant, nous nous flattions de voir arriver de jour à autre quelques-uns de nos bâtiments, mais au contraire, le 15 au soir, on fit, de dessus la Pointe-de-Lévis, signal d’un vaisseau ennemi.
J’ai fait sur-le-champ partir un officier pour en informer M. le chevalier de Lévis et lui demander ses ordres. Le reste de la nuit s’est passé en gros vent de nord-est et est-nord-est ; mon officier n’étoit point encore de retour à minuit.
Le 16, le vent toujours au nord-est, gros frais, le temps brun et couvert, assez clair cependant pour à quatre heures nous laisser apercevoir dans le bassin entre Québec et la pointe d’Orléans un vaisseau et une frégate arrivés pendant la nuit. J’ai aussitôt fait guinder le grand mât de hune que le gros vent de la veille nous avoit obligé d’amener et fait mettre le signal de désaffourcber.
LL instant apfès, l’officier quej’avois envoyé la veille à terre est arrivé et m’a dit avoir été retenu au quartier général jusqu’à minuit et que son canot s’étoit trouvé échoué. Il m’a dit aussi que M. le chevalier de Lévis avoit été informé dès cette nuit par Beauport de l’arrivée de ces bâtiments, et que son intention étoit que j’eusse à appareiller aussitôt que je verrois l’ennemi sous voile pour monter au-dessus de la place.
A quatre heures trois quarts, le vaisseau déferla son petit hunier. La frégate a mis sous voile et s’est acheminée vers Québec. En la voyant passer outre et la frégate première arrivée mettre aussi sous voile, j’ai fait le signal de couper les câbles pour appareiller, qui est
RELATIONS ET JOURNAUX
iin pavillon mi-partie rouge et mi-partie blanc et deux coups de canon coup sur coup.
La Pomone et les autres bâtiments ont aussitôt coupé (leurs câbles) et appareillé. La première des frégates ennemies étoit à l’Anse-des-Mères lorsque j’ai fait couper les miens, n'ayant pas eu le temps d’en faire rentrer aucun à bord, et ai fait route pour monter. Mais la Pomone, ayant par malheur abattu du mauvais côté, n’a pu doubler la pointe de l’Anse-au-Foulon et s’est trouvée échouée en dedans.
J’ai continué à faire route avec les autres bâtiments, mais en marchant mieux qu’eux, et, la première des frégates m’approchant, je jugeai ne pouvoir les conserver longtemps sans être atteint ; ce qui me fit prendre le parti de les faire donner dans la rivière du Cap-Rouge, à deux lieues de l’endroit d’où nous partions. Je les ai couverts jusque-là et leur ai fait faire route pour cette susdite rivière, pour, par cette manœuvre, sauver le dépôt et le mettre à portée d’être enlevé par l’armée, bien persuadé que les frégates ennemies s’acharneroient à me chasser, plutôt que de rester pour les petits bâtiments qui, étant entrés dans la rivière, seroient à l’abri de leurs coups.
J’ai aussitôt fait force de voiles et fait canonner de retraite la plus proche, mais assez inutilement, et je fis mettre toutes voiles dehors. Elle m’a toujours approché, et plus encore la dernière qui doubloit presque notre sillage. Un bateau du Roi et la chaloupe s’étant remplis d’eau, j’ai été obligé d’en faire couper l’amarre ; celle du canot ayant manqué auparavant, je me suis trouvé sans un bateau.
RELATIONS ET JOURNAUX
Nous avons continué de monter et de canonner de retraite les deux frégates de chasse ; mais enfin, voyant l’avantage qu’elles avoient sur nous et prévoyant qu’elles me suivraient et me joindraient sous peu, j’ai cru n’avoir rien de mieux à faire qu’à chercher un endroit commode pour échouer la frégate et pouvoir sauver les équipages du Eoi, qui peuvent être très nécessaires à la colonie, où l’espèce manque.
Le pilote m’ayant assuré que nous n’avions d’autres endroits que la Pointe-aux-Trembles, qui étoit à deux lieues de nous, ou Portneuf, qui en étoit à cinq, et qu’avant d’être arrivés à ce dernier les frégates m’auraient certainement joint, je me déterminai à faire choix du premier endroit.
Nous y sommes arrivés à sept heures et demie, ayant les frégates à portée et demie du mousquet derrière nous, et avons échoué à près de vingt toises du moulin de cette pointe. Plusieurs raisons m’ont fait prendre ce dur parti.
La première, que ces frégates, marchant beaucoup mieux que la mienne, auraient pu couper ma retraite en me mettant entre elles, et, par cette manœuvre, m’auroient tiré les moyens de faire côte, après avoir consommé quatre cents coups de canon que j’avois à tirer sans plus.
La seconde, que, l’année dernière, les vaisseaux ennemis ne montèrent point au-dessus de la Pointeaux-Ecureuils faute de connoissance de cette partie, et cela aurait été leur servir de guide que d’aller audessus, puisqu’elles auraient été près et à poupe de la frégate.
RELATIONS ET JOURNAUX
La troisième, c’est qu’excepté à Portneuf, qui est à trois lieues d’ici, le rivage est bordé de rochers qui s’étendent fort au large, et où il n’eut point peut-être été possible de sauver les équipages qui infailliblement auroient été prisonniers ou péri sans ressources.
La frégate échouée, les deux ennemies se sont mouillées par son travers à demi-portée de canon et ont fait tout autant de feu qu’elles ont pu. La frégate s’est heureusement trouvée échouée droite, présentant le travers et soutenue par une heure de flot qu’il y avoit encore. Nous avons aussi fait feu, et pour qu’elle se tînt plus longtemps droite, j’ai fait couper son grand mât.
A neuf heures et demie, nous nous sommes trouvés sans poudre, parce que l’eau ayant gagné la soute en a submergé quatre barils, obligés de voir constamment tirer l’ennemi et le désagrément de n’avoir plus de quoi lui riposter.
Nous nous sommes restreints à avoir le mousquet dans les bras et à nous munir de cartouches, au cas qu’il voulût envoyer ses canots à bord.
On cria à quelques habitants qui passoient de nous envoyer un bateau pour débarquer, mais assez inutilement, et le grand feu que faisoit l’ennemi mettoit une grande difficulté à notre réquisition.
N’ayant plus rien à faire, je chargeai le sieur Sabourin du soin de faire préparer un artifice pour brûler la frégate en nous débarquant.
Nous avons longtemps attendu un bateau, qui est enfin venu et dans lequel il s’est embarqué autant de monde qu il en a pu contenir, et on leur donna un bout de cordage pour faire un va-et-vient; mais, arrivés à
RELATIONS ET JOURNAUX
terre, ils ont largué le cordage et laissé le bateau pour prendre la fuite, de sorte que, comme il y avoit descendant, il s’est trouvé en peu de temps à sec, le restant de l’équipage et nous isolés sur la frégate, qui commençoit à donner un grand gîte ( sic ).
M’ayant été rapporté qu’il y avoit huit pieds d’eau dans la frégate, j’ai réfléchi sur le projet que j’avois formé de la brûler, et ayant bien combiné comme elle étoit crevée et par conséquent hors d’état d’être renflouée, j’ai pensé qu’il seroit plus avantageux de ne pas le faire, parce qu’après le départ des frégates ennemies on pourrait sauver de bord quelques ingrédients utiles à la colonie, comme canons, le peu de vivres quinousrestoient, voiles et cordages, bien qu’ils fussent en pièces et lambeaux.
Il n’en a pas été de l’ennemi comme de nous ; il a toujours continué son feu, et ne l’a interrompu que le temps qu’il lui a fallu pour éviter de flot en jusant. Il continua de nous tuer et blesser toujours quelqu’un. La frégate a toujours tombé et étoit couchée au point de ne pouvoir presque plus se tenir sur le pont, lorsque, pour la soulager et l’empêcher de venir peut-être le platbord à l’eau, j’ai fait couper le mât de misaine.
La nécessité d’avoir quelque chose pour descendre nos équipages à terre et nos blessés, nous a fait travailler à faire un mauvais radeau, ce à quoi l’on est parvenu ; et, après avoir débarqué douze à quinze hommes, l’on a remis à l’eau le bateau qui étoit demeuré échoué par l’abandon qu’en avoient fait ceux qui étoient descendus les premiers, et l’on a, avec le dit bateau, continué le débarquement.
RELATIONS ET JOURNAUX
Le feu de l’ennemi avoit cessé, la frégate étant gîtée à terre et ne lui présentant que le flanc. Mais, lors du débarquement, il a recommencé. Cependant on l’a continué, et il restoit encore un voyage à faire, lorsqu’à une heure et demie, les frégates ont envoyé leurs canots à bord, ce que nous avons très bien observé; mais la frégate étoit tellement couchée que nous tenir étoit tout ce que nous pouvions faire, par conséquent hors d’état de faire une assez inutile défense, et, joint à ce que nos blessés avoient besoin d’un prompt secours, nous les avons laissés monter et ài été fait prisonnier avec cinq de mes officiers. J’en avois envoyé un à terre de bonne heure pour rendre compte et prévenir M. le chevalier de Lévis de notre défaite.
Ceux prisonniers avec moi sont les sieurs Sabourin et Thomas, lieutenants, Deshaix, enseigne, Chaumillon, écrivain, et le sieur Bossens, aumônier. Il s’est aussi trouvé à bord six hommes de l’équipage, qui, comme nous, n’avoient pu aller à terre.
Nous avons été conduits, moi et le sieur Sabourin à bord du sieur Schomberg, capitaine de la frégate la Diane, armée de trente-deux canons, dont vingt-six de 12 sur son pont et six de 6 sur les gaillards. Les autres officiers ont été mis à bord de M. Deane, commandant la frégate Loiuestoff, armée de vingt-quatre canons de 9 sur son pont et six de 6 sur ses gaillards. J’ai prié ce premier d’envoyer un parlementaire pour débarquer à terre les blessé s qui étoient restés à bord faute de temps pour le faire ; Monsieur le capitaine s’y est prêté de la meilleure grâce du monde, et j’ai pour
RELATIONS ET JOURNAUX
cela envoyé un de mes meilleurs officiers dans son canot.
Nous ignorons au juste le nombre des tués et blessés que nous avons eus; mais cela va au moins à quarantetrois hommes. La plupart des blessés le sont dangereusement. Il y a dans le nombre des tués le sieur Dufour, enseigne; dans celui des blessés légèrement, les sieurs Sabourin, Thomas, Deshaix et moi. Ils ont renvoyé leurs canots à bord de Y Atalante pour en tirer ce qui pourrait leur être de quelque utilité ; mais ils sont revenus tels qu’ils y étoient allés, ayant trouvé tous les cordages hachés et les voiles criblées et en pièces.
M. Schomberg m’a dit avoir tiré cinq cents coups de canon et M. Deane trois cent cinquante.
Le 17 mai, le vent continuant au nord-est, grand frais, et les frégates ne pouvant descendre comme elles l’auroient bien désiré, M. le capitaine Schomberg a envoyé son canot mettre le feu à bord de Y Atalante.