‹ Collection des manuscrits du maréchal de Lévis (volume 2)Chapitre 22 sur 38 · DU ROI, EN · texte numérisé non relu

DU ROI, EN

Le défaut de vivres avoit empêché, à ia fin de la campagne dernière, de cantonner les troupes aux environs de Québec pour bloquer la garnison angloise pendant l’hiver et la mettre hors d’état de tirer des paroisses voisines les bois de chauffage et rafraîchissements nécessaires. On avoit été oblige de mettre les troupes en quartiers à la fin de novembre pour trouver les moyens de les faire subsister, et le chevalier de Lévis, en quittant la frontière du gouvernement de Québec, s’étoit borné à établir un corps de quatre cents hommes dans la paroisse de la Pointe-aux-Trembles, a sept lieues de Québec, aux ordres du sieur de Repentigny, capitaine des troupes de la colonie. Cet officier tenoit des postes avancés jusqu’à Saint- Augustin, une lieue plus haut que la rivière du Cap-Rouge, sur laquelle il faisoit faire de fréquentes découvertes. Cette riviere, distante de Québec de trois lieues, a été pendant l’hiver

* Cette relation n’est pas signée.

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notre limite avec la garnison angloise. Legrand chemin de la Pointe-aux-Trembles à Québec la traverse à son embouchure; une lieue plus haut, elle a des ponts où aboutit un autre chemin éloigné du fleuve.

Un fort construit à la fin de la campagne à l’embouchure de la rivière de Jacques-Cartier, à dix lieues de Québec, servoit de retraite et de point d’appui aux troupes de la Pointe-aux-Trembles et couvroitla colonie des entreprises que la garnison angloise auroit pu faire. Le marquis de Vaudreuil donna au sieur Dumas, major et inspecteur des troupes du pays, le commandement de ce fort et celui de toute la frontière pendant l’hiver.

Le brigadier général Murray, gouverneur de Québec, détacha de son côté cent cinquante hommes dans l’église de Sainte-Foye, à une lieue et demie de Québec, sur le grand chemin qui mène à la Pointe-aux-Trembles. Il établit pareil détachement à l’église de la Vieille- Lorette, qui est à une lieue de la première en s’éloignant du fleuve et sur le chemin qui passe en haut de la rivière du Cap-Kouge. Ces deux églises furent retranchées et palissadées.

Du côté du lac Champlain, l’armée que commandoit le major général Amherst, s’étant repliée le 26 novembre, avoit laissé une garnison considérable à Saint-Frédéric, où elle avoit bâti depuis le mois d’août une forteresse bien plus grande que celle que nous avions précédemment. 11 avoit aussi laissé des garnisons à Carillon, au fort Georges, au fort Lydius et dans ceux de la rivière d’Orange. De notre côté, le sieur de Bourlamaque, brigadier, en repliant les troupes de cette frontière, le 28 novembre, eut ordre de laisser trois cents

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hommes de garnison commandés par le sieur de Lusignan, capitaine des troupes de la colonie, dans un fort de pieux construit à la fin de la campagne au milieu des retranchements de l’Ile-aux-Noix. Le fort Saint- Jean, cinq lieues en arrière, fut gardé par deux cents hommes aux ordres du sieur de Valette, capitaine de Royal-Roussillon. Le sieur de Roquemaure, lieutenant-colonel commandant le bataillon de la Reine, dont le quartier étoit au fort Chambly, eut le commandement supérieur de cette frontière pendant l’hiver.

Vers le lac Ontario, le sieur Desandrouins fut laissé avec deux cents hommes dans un fort que le chevalier de Lévis avoit fait construire au mois de septembre sur une des îles des Rapides et auquel on avoit donné son nom.

L’armée angloise que commandoit le brigadier Gage depuis la prise de Niagara, avoit quitté le camp de Chouaguen de très bonne heure et avoit laissé une garnison dans un fort qu’elle venoit d y construire et un dans celui de Niagara.

Telle étoit la situation de la colonie au 1er décembre. Toutes les subsistances, épuisées par une campagne très longue, laissoient à peine le moyen de fournir journellement les vivres aux garnisons médiocres qui. couvroient le pays. Il falloit attendre, pour faire de nouveaux approvisionnements, que les habitants eussent battu les grains de la récolte dernière.

Le marquis de Vaudreuil, de concert avec le chevalier de Lévis, prit la résolution de faire le siège de Québec au printemps. Il crut dans cette vue devoir

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fatiguer la garnison angloise pendant l’hiver par de fausses alarmes, et, à cet effet, fît tous les préparatifs d’une expédition d’hiver. On fabriqua des échelles à Jacques-Cartier ; on donna ordre aux troupes d’être prêtes à marcher ; les sieurs de Bougainville, colonel, et de Bourlamaque, brigadier, furent envoyés successivement sur la frontière pour donner de l’inquiétude au gouverneur anglois, lequel en effet fit faire à ses troupes le service le plus rigoureux et les tint excessivement alertes.

Vers la fin de janvier, le marquis de Vaudreuil, sachant que les paroisses qui sont sur la rive méridionale du fleuve Saint-Laurent, au-dessous de Québec, depuis la Pointe-de-Lévis jusqu’au Cap-Mouraska n’étoient pas entièrement dépourvues de grains et de bestiaux, résolut d’en tirer des subsistances. Il détacha le sieur de Saint- Martin, capitaine des troupes de la colonie, avec deux cents hommes, pour aller prendre poste à la Pointe-de-Lévis, vis-à-vis Québec, et assurer le passage des convois qui dévoient suivre la côte du fleuve par terre jusque vis-à-vis la Pointe-aux- Trembles ; mais le fleuve s’étant glacé au moment de son arrivée, forma entre la ville et la Pointe-de-Lévis un pont très solide, sur lequel le gouverneur anglois lit passer un détachement très supérieur qui obligea le sieur de Saint- Martin a se retirer. Les Anglois aussitôt envoyèrent dans les paroisses enlever les vivres qui nous étoient destinés, et prirent poste à l’église de la Pointe-de- Lévis.

Le détachement du sieur de Saint- Martin ayant été

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augmenté jusqu’au nombre de sept cents hommes, cet officier eut ordre d’aller se rétablir à la Pointe-de-Lévis ; mais trois mille Anglois ayant passé le Üeuve à la Pointe-de-Lévis avec du canon, il fut encore obligé de se replier avec perte de trente hommes. Le sieur de Boürlamaque, arrivé à la Pointe-aux-Tremblcs le lendemain de cet événement, jugea que le projet de faire passer les vivres étoit impossible à exécute]'. Il se borna à envoyer dans les paroisses que les Anglois n’avoient point épuisées cent cinquante hommes aux ordres du sieur Hertel, officier des troupes de la colonie, pour empêcher les Anglois de pousser plus loin et conserver les vivres jusqu’au temps où les troupes seroient devant Québec.

Le reste de l’hiver fut passé en différentes alertes que le bruit d’une expédition sur les glaces a données à la garnison angloise et en quelques sorties qu’elle a faites sur nos postes avancés, dans l’une desquelles nous avons perdu quatre-vingts hommes. Les autres frontières furent tranquilles.

Ce ne fut qu’avec des peines incroyables que l’on put mettre les troupes en état de faire la campagne. La colonie, absolument épuisée, manquoit non seulement de vivres, mais aussi de tout ce qui étoit nécessaire pour équiper et faire camper les troupes. Il ne fallut pas moins que l’activité et les ressources du sieur Bigot, intendant, pour trouver les moyens de fournir à des besoins si essentiels.

On travailla dès les premiers jours de mars à faire, à la Pointe-aux-Trembles et dans les paroisses voisines,

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les fascines, les gabions et les madriers nécessaires pour le siège.

Au commencement d’avril, le marquis de Vaudreuil détacha le sieur de Bougainville pour aller à l’Ile-aux- Noix prendre le commandement de cette frontière, sur laquelle on craignoit que les ennemis ne fissent des mouvements, s’ils étoient instruits de celui que nous projetions.

Cet officier réunit la garnison de Saint- Jean à celle de l’Ile-aux-N oix, et l’on donna les ordres nécessaires pour qu’il r eçût un secours considérable de milices dès qu’il auroit nouvelle de l’approche des ennemis. Le sieur Desandrouins fut rappelé du fort Lévis et remplacé par le sieur Pouchot, capitaine de Béarn.

Le chevalier de Lévis eut le commandement des troupes destinées au siège de Québec. Le marquis de Vaudreuil lui confia cette expédition, obligé de rester lui-même à Montréal, où sa présence étoit nécessaire pour faire passer sur les différentes frontières les secours dont elles pourroient avoir besoin.

Le 20 avril, les troupes partirent de leurs quartiers. Elles consistoient en huit bataillons de troupes de terre et en deux bataillons des troupes de la colonie, formant en tout cinq brigades et environ trois mille Canadiens, tant de la ville de Montréal que des campagnes. Les premiers formoient un bataillon séparé destiné à être la réserve, et les autres furent attachés aux brigades des troupes réglées.

UAtalante et la Povione, frégates du Boi, commandées par les sieurs Vauquelin et Sauvage, eurent

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ordre de descendre le fleuve à hauteur de l’armée. Elles avoient sous leur escorte deux flûtes et plusieurs goélettes chargées d’artillerie, de vivres et de fascines.

La plupart des rivières étant encore glacées, les troupes ne purent arriver que le 24 à la Pointe-aux- Trembles, où étoit le rendez-vous de la petite armée. Elles furent meme obligées d’y débarquer sur les glaces qui n’avoient encore laissé de libre que le milieu du fleuve.

M. le chevalier de Lévis y apprit que les Anglois continuoient d’occuper les églises de la Vieille-Lorette et de Sainte-Foye, qu’ils se retranchoient sur la rivière du Cap-Rouge, dont les bords fort escarpés du côté de l’ennemi lui donnoient le moyen de défendre avec avantage le graud chemin de la Pointe-aux-Trembles à Québec, qui traverse cette rivière à son embouchure. Il apprit aussi que les habitants de Québec en avoient été chassés depuis deux jours, que ceux de la partie de Sainte-Foye qui avoisine le Cap-Rouge avoient aussi été mis hors de chez eux, que les Anglois créneloient leurs maisons et y faisoient conduire quelque artillerie.

Ces nouvelles firent connoître au chevalier de Lévis que les Anglois avoient été instruits du départ des troupes ; ce qui lui fit abandonner le projet qu’il avoit eu jusqu’alors de débarquer de nuit à Sillery, qui n’est qu’à une lieue et demie de Québec. Cette manœuvre lui auroit donné le moyen de couper les postes de Lorette et de Sainte-Foye ; mais elle devenoit impraticable dès que l’ennemi avoit connoissance de notre mouvement. Il étoit aussi impossible de débarquer

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dans le bas de la rivière du Cap-Rouge, puisque les Anglois occupoient les hauteurs qui commandent son embouchure.

Il se détermina donc à faire débarquer toutes les troupes à Saint-Augustin, une lieue plus haut que le Cap-Rouge, et à marcher ensuite par sa gauche pour gagner les ponts du haut de la riviere du Cap-Rouge et tourner les ennemis, en suivant le chemin qui passe à l’église de la Vieille -Lorette et de là mène à celle de Sainte-Foye, en traversant des bois et des marais presque impraticables.

Le 25 avril fut employé à rassembler les troupes et à mettre en ordre les Canadiens.

Le 26, dix compagnies de grenadiers, quelques volontaires et trois cents sauvages que commandoit le sieur de Saint-Luc, capitaine des troupes de la colonie, furent détachés pour faire l’avant-garde, aux ordres du sieur de Bourlamaque. Cet officier eut ordre de reconnoître les ponts de la rivière du Cap-Rouge. Les ennemis avoient détruit les deux principaux. Il en fit accommoder deux autres plus haut et passa la rivière avec l’avantgarde.

Le chevalier de Lévis arriva aussitôt avec la tête de l’armée et eut connoissance que les Anglois avoient abandonné l’église de la Vieille- Lorette et négligé de rompre une chaussée de bois qui sert à traverser partie d’un marais très profond qui est entre cette église et celle de Sainte-Foye, et que cette question étoit remise à la nuit prochaine. 11 fit partir aussitôt les sauvages pour aller occuper la tête de cette chaussée, et, ayant

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donné ordre à l’avant-garde de les soutenir, il commença à faire passer l’armée sur les deux ponts. Le sieur de Bourlamaque arriva au commencement de la nuit à l’entrée du marais que les sauvages avoient déjà passé, et, l’ayant passé de suite, malgré un orage affreux, rassembla toute l’avant-garde dans quelques maisons qui sont au delà, n’étant plus séparé de l’ennemi que par un bois d’environ une demi-lieue de profondeur.

Le chevalier de Lévis, ayant poussé au point du jour l’avant-garde jusque sur le bord de ce bois, à la vue de l’ennemi, s’occupa avec le sieur de Bourlamaque à reconnoître leurs positions. Il avoit donné ordre en même temps au reste des troupes qui avoient marché toute la nuit, de traverser le marais et de se former derrière le bois.

A environ deux cents toises de la lisière de ce bois règne presque parallèlement une colline bordée d’habitations, laquelle, d’un côté, va se terminer à la hauteur qui domine l’embouchure de la rivière du Cap-Rouge, et, de l’autre, se prolonge jusqu’à Québec où elle prend le nom de Côte d’ Abraham.

A six heures du matin, les Anglois parurent en bataille, au nombre d’environ trois mille hommes, sur le haut de cette colline, en face du chemin par lequel nous marchions, la droite à l’église de Sainte-Foye, plusieurs maisons sur leur gauche et quelques-unes en avant de leur ligne. Ils avoient mis des troupes dans les unes et dans les autres et quelques pièces de canon devant eux. Le bois qui nous couvrait étoit marécageux et impraticable ; nous ne pouvions déboucher que par

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le grand chemin, et, n’ayant pas assez d’espace entre le bois et les Anglois pour nous former, il n’étoit pas possible de marcher à eux de front sans s’exposer a un combat désavantageux.

Le chevalier de Lévis prit la résolution d’attendre la nuit pour déboucher et se porter sur le flanc gauche de l’ennemi, en marchant par la droite et suivant la lisière du bois jusqu’à ce qu’il eût dépassé son front. Cette manœuvre le mettoit en état d’attaquer les Anglois au point du jour avec avantage et de couper les troupes légères qu’ils avoient jetées dans les habitations vers le Cap-Kouge. Il comptait mener avec lui trois pièces de campagne qui avoient suivi les troupes avec des difficultés incroyables.

La matinée se passa en fusillade et quelques volées de canon que les ennemis tirèrent sur les troupes de l’avant-garde.

A une heure après-midi, les Anglois ayant rassemblé dans l’église de Sainte-Foye tous les vivres, munitions, armes et outils qu’ils avoient apportés pour la défense de cette partie, mirent le feu à l’église et firent leur retraite sur Québec, ayant toujours laissé un corps en bataille pour masquer leur mouvement. Ils abandonnèrent quelques pièces de canon qu’ils ne purent emmener. L’orage, qui avoit duré toute la nuit précédente, avoit retardé de quelques heures la marche des troupes, et fut cause qu’il fut impossible au chevalier de Lévis de déboucher sur l’église de Sainte-Foye au point du jour comme il se l’était proposé. Ce contretemps donna aux Anglois le temps de venir masquer

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le grand chemin et de faire passer le détachement qu’ils avoient vers le Cap-Rouge.

Un antre incident leur avoit donné connoissance parfaite de notre mouvement. Quelques-unes des glaces qui bordoient le fleuve, s’étant détachées le 26 au matin, entraînèrent des bateaux d’artillerie ; il y en eut de submergés. Quelques canonniers y périrent. Un d’eux fut porté sur un glaçon jusqu’à Québec, et le gouverneur anglois ayant appris de lui le mouvement que nous faisions par le marais, fit ses dispositions pour n’être pas surpris.

Aussitôt que l’on eut connoissance de la retraite des Anglois, les troupes se mirent en mouvement. L’avantgarde les suivit de très près. Le sieur de la Rochebeau cour, ayant atteint les dernières troupes à la tête de cent volontaires à cheval, escarmoucha avec elles jusqu’à la nuit et y eut un officier et plusieurs volontaires blessés.

Les ennemis firent ferme à la maison de Dumont et aux hauteurs qui l’avoisinent à environ une demi-lieue de Québec. Ils y laissèrent un détachement. Le reste de la garnison rentra dans la ville. Notre avant-garde occupa la maison en deçà, et les brigades se placèrent dans la maison suivante jusqu’à l’église de Sainte-Foy e, le chevalier de Lévis ayant jugé indispensable de donner quelque repos aux troupes après deux jours de marche très pénible, la terre étant d’ailleurs encore couverte de neige ou inondée.

Au Canada les habitations de la plupart des paroisses de la campagne ne sont point réunies comme en Europe.

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Elles sont bâties le long des rivières et des grands chemins, à la distance l’une de l’autre de cent jusqu’à trois cents toises. Nul enclos, ni haie, ni bosquet ne les accompagnent; chaque maison est isolée, n’ayant près d’elle que la grange isolée pareillement. Ainsi, depuis l’église de Sainte-Foye jusqu’aux maisons où étoit l’avant-garde, la petite armée occupoit un espace de cinq quarts de lieue.

Le détachement anglois abandonna pendant la nuit la maison de Dumont et les hauteurs où il s’étoit arrêté la veille et se replia sur la Butte-à-Neveu, à environ deux cent cinquante toises des murs de Québec, que cette butte couvre entièrement. Ils travaillèrent à s’y retrancher. L’avant-garde fut portée dans la maison de Dumont et sur les hauteurs de la Butte-à-Neveu. Ces hauteurs s’abaissent un peu vers la droite et communiquent à des bois clairs qui bordent le fleuve Saint- Laurent dans cette partie. Une redoute touchant au bois appuyoit notre droite et couvroit l’Anse-du-Foulon, où nous devions faire venir les bâtiments chargés de vivres et d’artillerie ainsi que le bagage des troupes.

Le chevalier de Lévis s’étoit déterminé à employer la journée du 28 au débarquement des vivres qui étoient dus, à celui de quelques pièces de campagne qui n’avoient pu venir par terre et au repos des troupes. 11 résolut d’attaquer les hauteurs le lendemain et de pousser les Anglois jusque dans la ville. Mais, à huit heures du matin, on les vit sortir de Québec. Ils parurent dans le dessein de marcher à nous et se formèrent en avant des hauteurs qu’ils occupoient,

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environ an nombre de quatre mille hommes de troupes réglées.

Le chevalier de Lévis, qui étoit depuis le point du jour occupé avec le sieur de Bourlamaque à reconnoître leurs positions, donna aussitôt ordre au chevalier de Montreuil, aide-major général, de faire avancer toutes les troupes. L’avant -garde continua, en attendant, d’occuper la redoute de la droite, les hauteurs du centre et la maison de Dumont, qui est sur le penchant de la côte d’Abraham, et appuyoit la gauche de la ligne que les troupes dévoient former.

Les bois clairs qui étoient à notre droite se trouvoient derrière le centre à peu de distance de notre ligne, d’où ils se prolongeoient en se retirant fort en écharpe jusqu’auprès de la maison de Lafontaine, par où les troupes dévoient déboucher. Cette maison, située près de l’escarpement de la côte d’Abraham, étoit séparée de celle de Dumont par une plaine de deux cent cinquante toises de longueur.

Les brigades se mettoient en ligne à mesure qu’elles arrivoient, et les trois de la droite étoient déjà formées, lorsque le chevalier de Lévis, voyant que la droite des Anglois s’ébranloit et que leur artillerie commençoit à faire un grand feu, jugea qu’il n’avoit par le temps de mettre sa gauche en état de les recevoir. 11 prit le parti de replier ses troupes qui étoient en ligne un peu en arrière et les mettre à l’abri du bois et de faire abandonner la maison de Dumont. Il comptoit mettre sa gauche à la maison de Lafontaine, et dans cette position faire prendre baleine aux troupes et les disposer pour marcher ensuite à l’ennemi.

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Mais le courage des troupes ne lui en donna pas le temps. Il avoit laissé à la gauche le sieur de Bourlamaque avec ordre d’exécuter ce mouvement. Cet officier en faisant replier cinq compagnies de grenadiers qui occupoient la maison de Dumont, fut blessé et obligé de se retirer. Les brigades de la gauche ayant été quelques instants sans recevoir d’ordre prirent d’ellesmêmes le parti d’aller joindre les grenadiers et de s’emparer de cette maison qu’ils avoient abandonnée. Elles s’ébranlèrent sous le feu d’artillerie et de mousqueterie le plus meurtrier et sans être formées. Le chevalier de Lévis, qui, des hauteurs du centre, aperçut leur mouvement, jugea qu’il falloit profiter de cette ardeur et courut donner ordre aux brigades de la droite de marcher aux ennemis baïonnette au bout du fusil. Il revint ensuite donner le même ordre à la gauche. La manœuvre de la droite fit plier la gauche des Anglois et seconda parfaitement l’effort de la nôtre, qui malgré le feu de vingt pièces de canon et deux obusiers presque entièrement dirigé sur cette partie, se maintint d’abord à la maison de Dumont, et ensuite à la faveur du mouvement de la droite, poussa les ennemis de front avec elle. Ils furent chassés jusque dans les murs de Québec, perdirent le terrain qu’ils occupoient le matin et toute leur artillerie.

Les sieurs d’Alquier, lieutenant-colonel, commandant la brigade de la Sarre, composée de ce bataillon et de celui de Béarn, et Poulariés, lieutenant-colonel, commandant celle de Boyal-Roussillon, composée de ce bataillon et de celui de Guyenne, ont beaucoup cou-

tribué à ce succès; le premier en prenant la résolution de marcher à la maison de Dumont, quoique fort en désordre et ayant été blessé dans ce mouvement ; et le second, en chargeant la gauche de l’ennemi avec beaucoup de valeur et d’intelligence.

La brigade de Berry et celle des troupes de la colonie qui joignoient celle de la Sarre, ont secondé avec le plus grand courage le mouvement décisif de cette brigade. La première étoit aux ordres du sieur de Trivio, lieutenant-colonel qui y fut blessé légèrement, et la seconde aux ordres du sieur Dumas. Le sieur de Trécesson, lieutenant-colonel, commandant le troisième bataillon de Berry, y fut blessé à mort. Le chevalier de La Corne et le sieur de Yassan, commandant chacun un bataillon des troupes de la colonie, s’y sont distingués et furent blessés l’un et l’autre légèrement. Un ordre mal rendu par un officier qui a été tué ensuite, fut cause que la brigade de la Reine, composée de ce bataillon et de celui de Languedoc, n’a pas eu autant de part à cet événement qu’elle auroit dû.

Le bataillon de la ville de Montréal, aux ordres du sieur de Repentigny, a servi avec le même courage que les troupes réglées. On doit le même éloge à la plupart des Canadiens, particulièrement à ceux attachés à la brigade de la Reine. Le sieur de Roquemaure avoit jeté le sieur de Laas, capitaine au régiment de la Reine, qui les commandoit, dans la redoute et dans le bois de la droite. Le feu supérieur des ennemis le déposta pendant quelques instants ; mais il reprit bientôt son terrain et chargea ensuite le liane gauche

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de l’ennemi avec succès, étant secondé dans cette manœuvre par le sieur de Saint-Luc, qui n’avoit pu se faire suivre que par un petit nombre de sauvages.

Les trois petites pièces de campagne qui avoient suivi l’armée aux ordres des sieurs de Louvicourt, capitaine, et du Vernys, au corps royal de l’artillerie, n’ont cessé de faire feu sur les troupes angloises pendant la durée de l’action et ont été d’un grand secours.

Notre perte a été considérable, surtout en officiers. Les bataillons de la Sarre 'et Béarn qui étoient à la gauche, ainsi que ceux de Berry et de la marine, ont été très maltraités.

Les grenadiers ont été réduits à un très petit nombre, principalement les cinq compagnies de la gauche que commandoit le sieur d’Aiguebelle, capitaine de ceux de Languedoc, étant restés exposés au plus grand feu en attendant l’arrivée des troupes.

Le chevalier de Lévis a été assez heureux pour n’être point blessé, quoiqu’il ait été pendant tout le temps de l’action à cheval entre le feu des ennemis et celui de nos troupes. Il a été très bien aidé dans les mouvements qu’il leur a fait faire par le chevalier de Montreuil, aide-major général, qui s’est extrêmement distingué dans cette action. Le sieur de Lapause, aidemajor au régiment de Guyenne, faisant fonction d’aidemaréchal des logis de l’armée, y a servi très utilement.

La perte des ennemis, malgré l’avantage de leur situation et celui de leur artillerie, a été plus considérable que la nôtre. Nous lui avons pris vingt pièces de canon, deux obusiers et grand nombre d’outils.

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Il paroît que, venant se former derrière les hauteurs qu’ils occupoient, leur projet n’étoit que de travailler, à couvert de leur ligne et de leur canon, à se retrancher sur les hauteurs qui sont devant Québec, pour nous éloigner du corps de la place. Mais, lorsqu’ils virent les grenadiers et les premières brigades se replier de quelques pas, ils prirent pour involontaire ce mouvement qui étoit ordonné, et crurent devoir s’ébranler pour profiter du désordre où ils nous supposoient.

Notre petite armée consistoit au moment de l’action en trois mille hommes de troupes réglées et trois mille Canadiens ou sauvages. On avoit été obligé de laisser plusieurs détachements à Jacques-Cartier et pour la garde des bateaux, des bâtiments et de l’artillerie de siège ; nos bataillons d’ailleurs étoient fort diminués par les détachements qu’ils avoient sur les autres frontières.

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Liste des officiers tués ou blessés au combat devant Québec, le 28 avril 1760

M. de Bourlamaque, brigadier, partie du gras des jambes emportés d’un coup de canon.

La Reine

La Sarre

| MM. Montreuil, capitaine des grenadiers, blessé à mort,

a Dufoy, enseigne, le bras cassé,

le chevalier Desnoës, j blessés légè- V Saint-Martin, enseigne,/ rement.

fMM. Daiguisier, lieutenant, tué,

Palmarolle, capitaine des grenadiers, blessé à mort,

Duprat, cajîitaine, blessé à mort, Fourcet, capitaine, blessé à mort, Duparquet, premier capitaine, coup de feu à la jambe,

Beauclair, capitaine, au bras.

Meritens, capitaine, au bras, le chevalier de Savournin, lieutenant, à la poitrine, dangereusement, Paonnet. sous-lieutenant des grenadiers, à la poitrine, mort, la Naudière, lieutenant, coup de feu à la jambe,

Prémillac, lieutenant, le pied cassé, LaSuze, lieutenant, 1 blessés légère- Granet, lieutenant, f ment, le chevalier de Laubanie, lieutenant, l blessé légèrement.

Royal-Roussillon..

MM. Desrouins, capitaine, /coup de feu Beaumavielle,lieuten’t,J à la jambe, Léonard, lieutenant, coup de feu au bras,

Beausadel, sous-lieutenant des grenadiers, l’épaule fracassée, mort, Destor, capt. des grenadiers,! n , Dufresnoy, capitaine, Liesses

Lefèvre, capitaine, . legere-

Grandjean, | lnent-

Languedoc.

Guyenne .

Berry

'MM. Senneterre, lieutenant, blessé légèrement,

Domange, sous-lieutenant des grenadiers, tué,

Dalayrac, lieutenant des grenadiers, blessé.

1 MM. Morambert, lieutenant, blessé à mort, Montagner, capitaine, coup de feu au bras,

Launay, capt. des grenadiers,! pjess^s Debleau, capitaine,

BeHot, capitaine Lient?'

(Jhassignol, capitaine, )

MM. Villemontet, second capitaine des grenadiers, tué,

Valentin, aide-major, tué,

Correry, lieutenant, tué,

Trécesson, lieutenant-colonel, commandant le second bataillon, blessé à mort,

D’Ariens capitaine,)

La Morliere, J ’

La Pelouze, aide-major, coup de feu à la poitrine,

Gospel, lieutenant, cuisse cassée,

Du Guerny, lieutenant, cuisse cassée, Vaudaran, lieutenant en deuxième, cuisse cassée, mort,

Pélissier, lieutenant des grenadiers, blessé au bras,

Laudanet, lieutenant, poignet coupé, Sigouin, capitaine, coup de feu à la cuisse, considérable,

Leclerc, lieutenant, coup de feu à la cuisse, considérable,

Dalet, lieutenant, coup de feu au bras,

de Trivio, lieutenant-colonel, commandant le régiment, blessé légèrement,

Pressac, capitaine,

Cambray, capitaine, ' blessés légè- Mesnard, capitaine, rement.

Bonchamp, capitaine, ,

Béarn

Compagnies détachées de la marine .

blessés à mort,

blessés légèrement.

fMM. Vassal, capitaine,

Salvignac, lieutenant,

Totabel, lieutenant, J d’Alquier, lieutenant-colonel, commandant le régiment, coup de feu au côté,

Montredon, capitaine des grenadiers, aux deux cuisses, mort,

Pensens, lieutenant, coup de feu à la cuisse,

Fay, lieutenant des grenadiers, coup de feu à la cuisse,

Jacob, lieutenant, à la poitrine, dangereusement,

Malartic, aide-major,

Bernard, capitaine,

Séglas, capitaine,

Raymond, lieutenant,

Meley, lieutenant,

L Jourdain, lieutenant,

'MM. Boucherville, enseigne, tué,

Saint-Martin, capt. des grenadiers,

La Ronde, capitaine des grenadiers, Varenne, lieutenant,

Corbière, lieutenant,

Dubuisson, capitaine, coups de feu à l’épaule,

Mezière, capitaine, aux deux jambes, d’Hugues, capitaine, à la tête, légèrement,

d’Aillebout, sous-lieutenant des grenadiers, à la jambe,

Hiché, enseigne, coup de feu au côté, -j le chevalier de La Corne, commandant debataillon,

De Vassan, commandant de bataillon,

Saint-Luc, capitaine, commandant des sauvages, de Lorimier, capitaine,

Le Borgne, capitaine,

La Noix de Noyelle, lieutenant,

Sabrevoix, lieutenant, le chevalier de la Perrière, enseigne,

[ Herbin, enseigne,

blessés

légère¬

ment.

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MM. Réaume, commandant le bataillon de Montréal,) , , , Lefebvre, J'tues

Amelin, 1

ALUCllll,

Delisle, blés:

Prévost des Ecores, J Godet, la main fracassée.

Neveu, à la mâchoire, d...

Julien des Rivières,

blessés à mort.

Delisle

La Promenade, Décary,

Maugé, Mesnard, Hurtubize, Pierre Lefebvre Augé,

•blessés.

Chevalier, J

Le siège de Québec, qui paroissoit presque impossible avant le combat, vu notre situation et nos ressources, commençoit à devenir vraisemblable, l’ennemi étant renfermé dans la place.

Québec forme une espèce de triangle qui occupe une pointe de terre fort élevée sur la rive gauche du fleuve Saint-Laurent. Le fleuve en défend un des côtés. Des deux qui sont vers la campagne, l’un, qui suit l’escarpement de la côte d’Abraham, commande avec beaucoup de supériorité une plaine basse où serpente la rivière Saint-Charles. Cette côte d’Abraham règne presque parallèlement au fleuve et vient s’y réunir à l’embouchure de la rivière du Cap-Rouge. Le côté de Québec qui est terminé par cette côte et par l’escarpement du fleuve, est le seul accessible. Il est défendu par une enceinte de six bastions revêtus et presque sur une ligne droite. Un fossé peu profond et dont l’excavation en quelques endroits n’est que de cinq ou six pieds, quelques terres rapportées sur la contrescarpe et six ou

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sept redoutes cle bois construites par les Ang'lois couvraient cette enceinte, laquelle n’a d’étendue depuis le fleuve jusqu’à la côte d’ Abraham qu’en viron six ou sept cents toises. Le terrain est de roc vif, qui vient presque à nu en approchant de la place.

Des hauteurs que les Anglois avoient abandonnés, l’on découvre les remparts de Québec. Le chevalier de Lévis se hâta de les occuper; et, le sieur de Pontleroy, ingénieur en chef de la Nouvelle-France, ayant reconnu la place avec le sieur de Montbeillard, capitaine au corps royal de l’artillerie et commandant celle du Canada, il fut décidé que l’on couronneroit par une parallèle les hauteurs qui sont devant les bastions Saint- Louis, de la Glacière et du Cap-Diamant, et que l’on y établirait des batteries. On espérait qu’elles pourraient faire brèche, quoique la distance fût de deux cent cinquante toises, le revêtement étant mal construit dans cette partie.

Les jours et les nuits suivants jusqu’au 11 mai furent employés à perfectionner la parallèle et à construire trois batteries. L’une, de six pièces, battoit un peu en écharpe la face et le flanc droit du bastion de la Glacière; une autre, de quatre pièces, placée sur la gauche, battoit directement cette même partie et croisoit avec la première ; la troisième, de trois pièces, étoit dirigée sur le flanc du bastion Saint-Louis, opposé au bastion de la Glacière. On y joignit une batterie de deux mortiers. On construisit aussi une batterie de quatre pièces de canon sur la rive gauche de la rivière Saint-Charles, d’où l’on voyoit à revers les fronts atta-

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qués. On espérait par là inquiéter les assiégés sur leurs remparts, quoique l’éloignement fût très considérable.

La parallèle et les batteries ne purent s’achever qu’avec des difficultés incroyables. On cheminait sur le roc, où il fallait porter la terre à une fort grande distance dans des sacs. L’ennemi eut bientôt démasqué soixante pièces de canons sur les fronts attaqués. Cette artillerie, servie avec la plus grande vivacité, non seulement retardoit la construction des batteries, mais aussi empêchoit les travailleurs de faire les transports. Les boulets plongeant derrière les hauteurs, il n’y avoit aucun endroit qui en fût à couvert. Les troupes furent obligées de décamper plusieurs fois.

Enfin le 11 mai, les batteries commencèrent à tirer, et, malgré l’extrême supériorité de celles des Anglois, elles l’auroient fait avec succès si notre petite artillerie eût été de meilleure espèce. Elle étoit composée de pièces de fer de 18 et de 12, une seule de 24, et, quoique l’on eût choisi les meilleures de toutes celles qui restoient en Canada, la plupart dès le second jour furent hors de service et les autres menacées d’y être bientôt.

Le chevalier de Lévis, dans cette circonstance, et pour ne pas se trouver inutilement dépourvu de munitions, prit le parti de réduire le feu des batteries à vingt coups par pièce dans vingt-quatre heures, et de rester dans cette situation jusqu’à l’arrivée des vaisseaux, espérant qu’avant peu de jours la cour enverroit par le fleuve quelques secours en artillerie et en vivres qui le mettraient en mesure de terminer le siège de Québec en peu de jours. Leur passage d’ailleurs devenoit fort aisé par

la position où il s’étoit mis devant cette place.

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Une frégate angloise étoit arrivée le 9 devant Québec et avoit apporté au gouverneur quelques gazettes qu’il avoit eu occasion de faire passer au chevalier de Lévis, dans lesquelles il ne vit que des nouvelles vagues et peu intéressantes. Des deux frégates qui avoient passé l’hiver à Québec, l’une avoit appareillé le 1er mai et avoit descendu le fleuve, sans qu’on eût pu savoir sa destination. On conjecturoit néanmoins qu’elle étoit partie pour l’Europe. La seconde étoit en armement et parut bientôt prête à se joindre à celle qui venoit d’arriver.

Le 15 mai, à dix heures du soir, le chevalier de Lévis apprit qu’il venoit de mouiller deux vaisseaux de guerre derrière la Pointe-de-Lévis. Il eut lieu de penser qu’ils étoient anglois et ne balança pas à songer à la retraite, bien assuré que YAtalante et la Pornone, frégates mal armées, n’étoient pas en état de faire tête aux vaisseaux ennemis et de couvrir nos bâtiments de transport sur lesquels étoit le dépôt des vivres. Il envoya aussitôt ordre aux bâtiments de remonter le fleuve pour se mettre en sûreté. Cet ordre fut porté et exécuté trop tard par rapport aux mauvais temps, le fleuve ayant été extraordinairement agité toute la nuit. Il ordonna aussi de retirer toutes les pièces des batteries et de les transporter à la côte du Foulon, où elles arrivèrent à sept heures du matin.

Au point du jour un vaisseau de ligne et deux frégates angloises appareillèrent et se trouvèrent dans un clin d’oeil sur nos frégates qui furent obligées de prendre chasse. La Pomone s’échoua malheureusement devant Sillery. Le sieur Vauquelin, commandant YAtalante,

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voyant que les bâtiments de transport alloient être joints, leur fit signal de s’échouer à l'embouchure de la rivière du Cap-Rouge. Il fut lui-même obligé d’en faire autant quatre lieues plus haut, vis-à-vis la Pointeaux-Trembles, où il essuya pendant deux heures le feu de deux frégates angloises, et, ayant consommé toutes ses munitions et fort endommagé les vaisseaux ennemis, il fut fait prisonnier sans avoir amené le pavillon du Roi. Presque tous ses officiers furent tués ou blessés ainsi qu’une grande partie de son équipage.

Le vaisseau qui étoit parti de Québec avec les deux frégates mouilla devant l’Anse-du-Foulon et canonna nos bateaux si vivement qu’il fut impossible d’y faire embarquer nos pièces de siège. On ne put emmener que les munitions; quelques officiers furent même obligés d’abandonner leurs équipages.

Les troupes restèrent dans la même position toute la journée du 16. A neuf heures du soir, le chevalier de Lévis fit évacuer la tranchée et se retira en bon ordre avec l’artillerie légère jusqu’à la rivière du Cap-Rouge qu’il passa le 17 au matin. Il employa cette journée et la suivante à faire décharger les flûtes et bâtiments échoués et à retirer les vivres et munitions. La flûte la Marie, commandée par le sieur Cornillaud, s’étant trouvée en état remonta le fleuve, ayant passé de nuit sous les frégates angloises. Tous les autres bâtiments furent brûlés.

Le 19, il eut nouvelle de huit à dix vaisseaux arrivés dans la rade de Québec, ce qui le détermina à mettre devant lui la rivière de Jacques - Cartier que les troupes passèrent le 20 au matin, ayant laissé un corps

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de quatre cents hommes à la Pointe-aux-Trembles. Le vent de nord-est qui a régné depuis le 10 mai est devenu si violent pendant les quatre jours employés à replier les vivres et les munitions qu’un grand nombre de bateaux ont péri. Plusieurs de ceux qui portoient le bagage des troupes ont eu le même sort. L’une des deux frégates qui combattirent YAtalante ayant chassé sur ses ancres le lendemain du combat, périt aussi dans un instant.

L’on n’avoit jamais espéré en partant de Montréal être en état de prendre Québec avec les seules ressources que le pays pouvoit fournir, cette ville étant pourvue d’une artillerie immense et gardée par une garnison nombreuse, composée de bonnes troupes, sous un chef actif et entendu. Le projet étoit de resserrer cette garnison dans les murs de la ville d’assez bonne heure pour qu’il lui fût impossible de construire des ouvrages extérieurs devant les fronts que l’on a attaqués, et d’attendre a couvert des premières approches que les secours demandés en France fussent arrivés pour être en état de continuer le siège. Un seul pavillon françois auroit suffi, pour produire cet effet.

Le succès de l’affaire du 28 avril auroit pu faire espérer une réussite plus prompte, si l’artillerie eût été en état de faire l’effet qu’on en devoit attendre. La mauvaise qualité des pièces nous a empêchés de profiter de la bonne volonté des troupes qui attendoient avec impatience que la brèche fût ouverte ; et le défaut de tout secours d’Europe a forcé enfin le chevalier de Lévis à se retirer, lui étant impossible, dans un pays où les transports ne peuvent se faire que par eau, de rester dans la

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position où il étoit sans le secours du fleuve, quand même l’ennemi n’auroit eu par terre aucune troupe à lui opposer.

Liste des officiers tués et blessés pendant le siège

MM. d’Hert, capitaine aide-major de la Reine, blessé légèrement.

Boischatel, capitaine aide-major de la Sarre, tué.

La Justonne, lieutenant de Languedoc, le pied emporté.

Pradet, lieutenant de Languedoc, blessé à mort.

Baraute, capitaine de Béarn, blessé à mort.

Mazérac, capitaine de Béarn, blessé légèrement.

de Bonne, capitaine de la colonie, tué.

chevalier des Méloises, lieutenant des grenadiers de la colonie, tué.

des Méloises, capitaine aide-major de la colonie, blessé à la cuisse d’un éclat de bombe.

Herbin, enseigne de la colonie, blessé légèrement.

du Vernys, lieutenant au corps royal d’artillerie, blessé légèrement à la tête.

RELATION

DE LA SUITE DE LA CAMPAGNE DE 1760, DEPUIS LE 1er JUIN jusqu’à l’embarquement DES TROUPES POUR LA FRANCE *

Après la levée du siège de Québec et la retraite des troupes à Jacques-Cartier, la colonie se trouva dépourvue de munitions de toute espèce. Les bataillons réduits à deux cent cinquante hommes et au tiers des officiers, peu de baïonnettes, pas un fusil de rechange, pour toute artillerie les pièces de campagne prises sur les Anglois le 2S avril, quarante boulets par pièce, nul bâtiment de guerre que la flûte la Marie, sur laquelle on mit quelques mauvais canons de fer et deux demi-galères construites depuis peu à Montréal ; deux bâtiments armés sur le lac Ontario, une goélette et deux petites tartanes sur la rivière Saint-Jean ; le tout mal pourvu d’équipages, la plupart des matelots s’étant retirés dans les paroisses; la moitié moins de bateaux qu’il n’en falloit pour le transport des troupes ; nulle espérance de secours, le fleuve étant couvert de vaisseaux de cmerre anglois et les nouvelles reçues de France nous ayant appris que des navires partis de Bordeaux, les uns avoient été pris par les Anglois et les autres avoient

* Cette relation n’est pas signée.

été obligés d’entrer dans la Baie-des-Chaleurs, où ils s’étoient mis à couvert en remontant la rivière de Bistigouche. Dans ces circonstances, le marquis de Vaudreuil, craignant de manquer de vivres, se crut obligé de rappeler les troupes dans leurs quartiers pour les faire subsister chez les habitants. Il se borna à laisser un corps de quinze cents hommes sur la frontière de Québec, et donna ordre au chevalier de Levis de revenir à Montréal lorsqu’il en auroit établi les postes, sa présence y étant absolument nécessaire pour mettre en œuvre le peu de ressources qui nous restoient. Le sieur de Bourlamaque fut aussi obligé de s’y faire transporter pour se faire guérir de la blessure qu’il avoit reçue le 28 avril.

Le chevalier de Lévis établit un corps de douze cents hommes à Deschambault, paroisse éloignée de Québec de quatorze lieues, deux cents hommes au fort de Jacques-Cartier aux ordres du sieur de Bepentigny et un détachement de troupes légères, cavalerie et infanterie, à la Pointe-aux-Trembles, commandé par le sieur de la Bochebeaucour. Ces différents postes furent aux ordres du sieur Dumas qui ayoit sous lui le sieur de Fouillac, commandant le troisième bataillon du régiment de Berry. Il eut ordre d’observer les mouvements des Anglois sur le fleuve et de suivre leur flotte lorsqu’elle monteroit vers Montréal.

Vers la fin de juin, le sieur de Bougainville qui commandoit a l’Ile-aux-Noix, ayant eu connoissance que les navires anglois avoient paru sur le lac Cliamplain, l’on jugea qu’il étoit indispensable de renforcer ce poste, ou il n’y avoit que quatre cent cinquante

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hommes. Le second bataillon de Berry eut ordre de s’y rendre avec deux cent cinquante miliciens. Le chevalier de Lévis alla visiter cette frontière ; il trouva les défenses de l’île considérablement augmentées, vu le peu de monde que le sieur de Bougainville avoit eu à y employer.

Le 11 juillet, la flotte angloise partit de Québec pour remonter le fleuve. Elle étoit composée de trois frégates de quarante, trente et vingt canons, de plusieurs brigantins et senaux armés, de douze chaloupes carnassières portant du 24, du 18 et du 12, et d’un grand nombre de transports, en tout trente-cinq voiles sans compter les bateaux de débarquement. Cette flotte, commandée par le brigadier général Murray, gouverneur de Québec, portoit trois mille hommes de troupes, non compris les matelots, une prodigieuse quantité de vivres, de munitions et toute l’artillerie nécessaire pour une expédition considérable.

Elle parut au bas du Richelieu, qui est à la vue de Deschambault, le 16 juillet. Le fleuve est extrêmement rapide en cet endroit, et l’on espéroit qu’elle ne frauchiroit pas ce passage sans être fort endommagée, quoiqu il s’en fallut beaucoup que nous n’eussions l’artillerie nécessaire pour le défendre ; mais le vent devint si fort et fit remonter la flotte angloise avec tant de rapidité que les navires se trouvèrent au haut du Richelieu sans avoir essuyé plus de cinquante coups de canons et avec perte de dix ou douze hommes seulement.

Comme la ville des Trois-Rivières etoit ouverte et sans défense, le sieur Damas, qui cotoyoit la flotte angloise, se pressa d’y arriver pour y construire quel-

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ques batteries et retranchements, qui furent dirigés par le sieur de Pontleroy, ingénieur en chef, et le sieur de Montbeillard, commandant l’artillerie. Il avoit ordre de défendre cette ville, si l’ennemi entreprenoit de l’attaquer; mais le brigadier Murray passa outre et continua à monter vers Montréal.

Vers la fin de juillet, on parut avoir le dessein d’arrêter la flotte angloise au passage des îles qui sont au haut du lac Saint-Pierre ; non que l’on crut avoir le temps ni l’artillerie nécessaire, mais seulement pour en imposer à l’ennemi et retarder sa marche. Le sieur de Bourlamaque, qui commençoit à être rétabli de sa blessure, eut ordre d’aller reconnoître ces îles et d’y faire construire des batteries et des retranchements.

Le bataillon de la Sarre et le troisième de Berry et environ quatre cents miliciens furent employés à ce travail jusqu’au 8 août, que le vent qui continua d’être favorable à la flotte angloise, l’ayant amenée jusqu’à 1 entrée des îles, les troupes se replièrent à l’embouchure de la rivière de Sorel, où le sieur de Bourlamaque fit faire à la hâte quelques retranchements pour empêcher l’ennemi d’y prendre poste. Cette rivière pou voit ouvrir une communication entre la flotte angloise et 1 armée du lac Champlain, et il étoit important de la défendre. Quelques 'compagnies de Languedoc, cantonnées au sud du lac Saint-Pierre, eurent ordre de le venir joindre avec les miliciens de leurs paroisses. Le leste de ce bataillon s’étoit joint au corps du sieur Dumas, dont le chevalier de Privât, lieutenant-colonel commandant de Languedoc, avoit pris le commandement.

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La flotte mouilla le 10 devant Sorel et resta plusieurs jours dans cette position pour attendre une autre division de dix-sept navires de transport, arrivée à Québec au commencement d’août sous les ordres de lord Eollo. Cet officier amenoit les troupes de la garnison de Louisbourg au nombre de quinze cents hommes, et joignit le brigadier Murray devant Sorel le 18 août.

On avoit eu nouvelle à la fin de juillet que la flotte angloise achevoit de s’assembler à Saint-Frédéric et étoit prête à se mettre en mouvement. Le bataillon de Guyenne et deux cents miliciens furent envoyés à l’Ileaux-Noix dans les premiers jours d’août. Eu même temps, les deux bâtiments armés que nous avions sur le lac Ontario eurent connoissance d’un grand corps de troupes campés à Chouaguen et furent chassés par deux frégates angloises qui les obligèrent de se retirer dans la rivière de Cataracoui. L’un des deux ayant échoué, fut obligé de venir se réparer sous le fort Lévis et l'autre mouilla à hauteur de la Présentation.

Il étoit impossible de pourvoir d’une manière convenable à ces deux frontières. On étoit obligé d’avoir deux corps de troupes sur les rives du fleuve pour contenir celles qui étoient sur la flotte angloise, quinze cents hommes à l’Ile-aux-Noix, deux cent cinquante au fort Lévis sous les ordres du sieur Pouchot, capitaine au régiment de Béarn. Cinq cents hommes dans 1 île Sainte- Hélène, vis-à-vis Montréal, étoient occupés à y construire des batteries et des retranchements, cette île étant située de manière que, si la flotte angloise s en fut emparee, Montréal ne pouvoitêtre conservée. On travailla en même temps à établir quelques pièces de canon au-dessous de

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la ville pour croiser celles de l’île Sainte-Hélène et empêcher l’ennemi de passer entre cette île et la ville.

La flûte la Marie et les deux demi-galères, n’ayant pu tenir la rivière devant la flotte angloise, furent embossées auprès de cette île pour en empêcher l’accès aux chaloupes ennemies.

Le marquis de Vaudreuil détacha le chevalier de La Corne, capitaine des troupes de la marine, avec quatre cents miliciens aux Eapides-des-Cèdres, à douze lieues au-dessus de Montréal, pour harceler l’armée du lac . Ontario si elle entreprenoit de descendre et donner le temps d y rassembler un corps de troupes plus considérable, supposé que les circonstances permissent de dégarnir les autres frontières. Il espéroit aussi qu’un grand nombre de sauvages se rendraient dans cette partie, et l’on avoit lieu de croire que le fort Lévis, poste situé avantageusement, arrêterait quelque temps l’armée ano-loise.

Il détacha en meme temps le sieur de Eoquemaure, brigadier, avec les bataillons de la Eeine et de Eoyal- Eoussillon, au fort Saint-Jean, et ayant eu nouvelle que l’armée du lac Champlain avoit paru le 14 devant 1 Ile-aux-Noix, il le fit joindre par tous les miliciens du gouveinement de Montreal qui n’avoient pas encore marché et par six cents sauvages domiciliés. Le sieur de Eoquemaure eut ordre de former un détachement de ces sauvages et de tous les soldats et Canadiens en état de marcher dans le bois, pour aller attaquer l’armée qui etoit devant l’Ile-aux-Noix ; mais ce projet ne put avoir lieu, parce qu au moment de son exécution, les sauvages ayant eu nouvelle que ceux des Cinq-Nations se por-

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toient pour médiateur entre eux et les Anglois, ils abandonnèrent le camp et se retirèrent chez eux.

L’armée angloise qui devoit opérer sur l’Ile-aux- Noix, étoit composée de quatre bataillons de troupes réglées, de quelques régiments provinciaux et d’un corps de huit cents coureurs de bois, en tout huit à neuf mille hommes. Elle étoit accompagnée de cinq bâtiments armés de canons depuis dix-huit jusqu’à huit pièces chacun, de deux batteries flottantes portant du 24, et de six chaloupes carnassières armées de canons de 12. Elle menoit d’ailleurs avec elle une artillerie nombreuse et du plus gros calibre.

Les troupes angloises débarquèrent le 14 à la vue de rile-aux-EToix sur la rive droite de la rivière Saint-Jean, et travaillèrent, les trois jours suivants, à établir leurs batteries. Les bâtiments et les batteries flottantes ne cessèrent pendant ces trois jours de tirer sur la tête des retranchements, mais avec peu de succès ; ils entreprirent aussi de couper les chaînes et estacades qui barroient la rivière et y furent repoussés.

Le 18, les ennemis démasquèrent sur le bord de la rivière six batteries de canons et de mortiers, dont les unes, placées vis-à-vis les retranchements, les battoient directement, et les autres, établies plus haut et plus bas, prenoient à revers et d’écharpe toutes les défenses et en enfiloient la plus grande partie. Ces batteries furent toujours servies avec la plus grande vivacité, et le sieur de Bougainville en essuya le feu pendant huit jours presque sans y répondre, obligé de réserver le peu de munitions qu’il avoit pour une attaque de vive force et

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n’ayant d’ailleurs qu’une artillerie très foible en nombre et en calibre.

Le 25 août, une de nos tartanes, que l’on avoit placée au bas de l’Ue-aux-Noix pour la mettre à couvert du feu des batteries, fut surprise par quelques pièces de canons que l’ennemi avoit trainées au travers du bois sans qu’elle en eût eu connoissance, et le commandant ayant été tué ainsi que la meilleure partie de l’équipage par les premières volées de canon, le vent poussa malheureusement cette tartane à terre et les ennemis s’en emparèrent sans peine. Ils se servirent aussitôt de ce bâtiment pour enlever la goélette que le sieur de Bougainville avoit placée un peu plus bas pour masquer l’embouchure de la rivière du Sud et qui s’échoua en voulant se retirer. Par cet événement fâcheux l’ennemi fut maître de la communication avec Saint- Jean. N’étant plus gêné dans les mouvements qu’il vouloit faire au-dessous de l’île, il fit passer par le bois un grand nombre de bateaux. Dans ces circonstances, le marquis de Yaudreuil désirant de sauver le corps de troupes que le sieur de Bougainville commandoit et l’employer à la défense du reste du pays, il lui envoya l’ordre d’évacuer l’Ile-aux-Noix et de se retirer à Saint- Jean, si la chose étoit possible, l’armée ennemie l’environnant de toutes parts. Cette retraite se fit avec autant d’ordre que de succès la nuit du 27 au 28, et le sieur de Bougainville arriva le 28 au soir à Saint- Jean. Les Anglois ne tardèrent pas à s’en approcher après la prise de l’Ile-aux-Noix, et, le 31 août, le sieur de Boquemaure, en conséquence des ordres du marquis de Yaudreuil, ayant fait mettre le feu au fort

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Saint- Jean, se replia derrière la rivière de Montréal, à moitié chemin de Saint-Jean et de la Prairie.

Le 25 août au matin, la flotte angloise, que com- • mandoit le brigadier Murray, mit à la voile et vint mouiller à quatre lieues de Montréal, ayant la pointe de cette île au nord et la paroisse de Varennes au sud. Le corps du sieur Dumas repassa le même jour dans l’île de Montréal, et le bataillon de Béarn eut ordre de le soutenir.

Le sieur de Bourlamaque eut ordre de se porter à Longueuil, paroisse située au sud, vis-à-vis l’île Sainte- Hélène, pour être à portée de soutenir le corps du sieur de Roquemaure, empêcher la jonction des troupes de la flotte avec celle du lac Champlain, ou de passer dans l’île de Montréal, si les troupes de la flotte entreprenoient d’y débarquer.

Le brigadier général Murray profita de la position éloignée de ce corps pour faire débarquer à Varennes un détachement de cinq à six cents hommes qui s’y retranchèrent et désarmèrent les habitants des paroisses depuis Varennes jusqu’à Sorel. Il fit brûler quelques maisons pour intimider et réussit en effet à faire déserter tous les miliciens qui étoient avec les troupes.

Après l’évacuation du fort Saint- Jean, l’armée qui avoit fait le siège de l’Ile-aux-Noix, prit poste au-dessous du lieu où étoit ce fort et envoya un détachement pour réduire celui de Chambly.

Le chevalier de Lévis, s’étant transporté avec le chevalier de Montreuil, aide-major général, et le sieur de Lapa use, aide-maréchal des logis, au corps que conlmandoit le sieur de Roquemaure, et en ayant examiné la

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position, jugea qu’il ne seroit pas en état de disputer le terrain aux ennemis, s’ils vouloient s’approcher du fleuve, ce corps étant d’ailleurs considérablement diminué par désertion. En conséquence, il le fit replier à la Prairie, sur le bord du fleuve, à trois lieues au-dessus de Longueuil, pour être plus à portée de joindre le sieur de Bourlamaque.

Le 2 septembre, le marquis de Yaudreuil, croyant les sauvages dans des dispositions plus favorables, les fit assembler à la Prairie, où le chevalier de Lévis s’étant rendu, il leur proposa de marcher avec toutes les troupes qui étoient au sud pour attaquer l’armée angloise. Mais au moment qu’il pensoit les avoir déterminés à nous aider dans cette expédition, ils reçurent nouvelle que les Anglois avoient accepté la paix proposée pour eux par les sauvages des Cinq-Nations et abandonnèrent le camp pour la seconde fois.

Le chevalier de Lévis apprit en même temps que le fort Lévis avoit été pris, après avoir été battu pendant plusieurs jours par une artillerie si considérable qu’il avoit été entièrement rasé, et que l’armée du lac Ontario descendoit les Lapides pour s’approcher de Montréal. Cette armée étoit de quinze mille hommes aux ordres du major général Amherst, commandant en chef toutes les troupes angloises en Amérique. Il jugea alors qu’il n’y avoit pas un instant à perdre pour faire passer dans l’île de Montréal toutes les troupes qui étoient au sud du fleuve, ce qui s’exécuta le lendemain au point du jour.

Les bataillons de la Sarre et de Boyal-Loussillon, les deux de Berry et celui de Béarn furent placés entre

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Montréal et la Longue-Pointe, aux ordres du sieur de Bourlamaque, et connnuniquoient avec le corps du sieur Dumas qui étoit à la Pointe-aux-Trembles et au-dessous, vis-à-vis la Hotte angloise.

Le sieur de Roquemaure campa avec les bataillons de la Reine et de Guyenne à la Pointe-Saint-Charles, demi-lieue au-dessus de la ville. On espéroit dans cette position que, les troupes de la flotte débarquant dans l’île de Montréal, nous aurions le temps de les aller combattre, quoique avec beaucoup d’inégalité, avant que les autres armées fussent à portée de la ville. La victoire la plus complète remportée sur le corps du brigadier générai Murray n’auroit pas sauvé la colonie, mais elle nous aurait fait terminer avec gloire une défense qui ne pouvoit durer que peu de jours. Ce projet ne put être exécuté par la circonspection que ce général mit dans ses mouvements.

Le 6 septembre, le général Amherst fit son débarquement dans l’île de Montréal, à trois lieues au-dessus de la ville, et n’eut pas de peine à pousser quelques volontaires que nous y avions. Il avoit été guidé dans les Rapides avec beaucoup de diligence par les sauvages des Cinq-Nations, et même par quelques Iroquois du Sault-Saint-Louis, qui avoient pris parti avec lui. Le détachement du chevalier de La Corne étoit anéanti par la désertion, et les deux bataillons de la Reine et de Guyenne furent obligés de rentrer dans la vdle. Il fallut se borner à avoir quelques volontaires à la tête du faubourg des Récollets, et l’armée angloise campa le soir même à la vue de Montréal. De l’autre cote, le

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brigadier général Murray, ayant rappelé les détachements qu’il avoit au sud, parut toute la journée du 6 dans l’intention de débarquer dans l’île de Montréal, ce qu’il ne fit néanmoins que le lendemain matin.

La nuit du 6 au 7, les bataillons de la Sarre, de Boyal-Boussillon et ceux de Berry entrèrent dans la ville. Le bataillon de Béarn, celui de Languedoc et un bataillon de la marine occupèrent le faubourg de Québec et s’y retranchèrent aux ordres du sieur de Bourlamaque.

Cette même nuit, le marquis de Vaudreuil ayant assemblé chez lui les principaux officiers des troupes de terre et de la marine, le sieur Bigot, intendant, lut un mémoire sur la situation actuelle des affaires et un projet de capitulation. Comme la désertion totale des Canadiens et celle d’un grand nombre de soldats avoient réduit les troupes au nombre de deux mille quatre cents hommes ; que nos sauvages domiciliés avoient fait alliance avec les Angiois et même leur avoient offert de prendre les armes pour achever de nous réduire ; que la ville de Montréal étoit au plus à l’abri d’un coup de main ; qu’on ne doutoit pas que le brigadier général Murray ne débarquât dans l’île de Montréal le lendemain matin ; que le corps qui avoit pris l’Iîe-aux-Noix et qui étoit parvenu à la rive opposée de Montréal, pouvoit aisément se joindre à ce brigadier ou enlever l’île Sainte-Hélène, dans laquelle on n’avoir pu jeter que cinq cents hommes; et comme il étoit impossible de combattre l’armée qui étoit à la vue de Montréal avec plus de douze cents hommes, ne pouvant laisser moins de la moitié des troupes à la

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garde de la ville et de l’île Sainte-Hélène, les munitions d’ailleurs étant réduites à six mille livres de poudre, le conseil de guerre entra unanimement dans les vues du marquis de Vaudreuil, qui représenta que l’intérêt général de la colonie exigeoit que les choses ne fussent pas poussées à la dernière extrémité, et qu’il convenoit de préférer une capitulation avantageuse aux peuples et honorable aux troupes qu’elle conservoit au Eoi, à une défense opiniâtre qui ne différeroit que de deux jours la perte du pays. En conséquence, il fut résolu que le sieur de Bougainville seroit député le lendemain matin au général Amhcrst pour lui proposer une suspension d’armes jusqu’au 1er octobre, à charge de capituler si l’on n’avoit alors aucune nouvelle de la paix. Il eut ordre en même temps, supposé que le général ennemi ne voulût point entendre à cette suspension, de proposer la capitulation dont on avoit fait lecture au conseil de guerre.

Le 7, à neuf heures du matin, le brigadier général Murray débarqua à trois lieues au-dessous de la ville avec quatre mille cinq cents hommes de troupes réglées, et se mit aussitôt en marche vers Montréal.

Pendant toute la journée du 7, il y eut suspension d’armes avec la grande armée et l’on fut en pourparler pour traiter de la capitulation. A six heures du soir, les troupes de la flotte étant à la vue du faubourg, on envoya un tambour au brigadier général Murray pour l’instruire de la suspension d’armes qui étoit de l’autre côté ; sur quoi il s’arrêta.

Pendant la nuit du 7 au 8, le chevalier de Lévis et les principaux officiers des troupes de terre, instruits

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que le général anglois exigeoit'qne les troupes missent bas les armes et ne servissent point pendant la présente guerre, firent au marquis de Vaudreuil, de bouche et par écrit, les instances les plus vives pour le déterminer à rompre tout pourparler, et lui proposèrent ou de marcher aux ennemis malgré la disproportion extrême des forces, ou d’attendre à couvert des murs de Montréal que l’ennemi y eût fait brèche, ou enfin de permettre aux troupes de terre de se jeter dans l’île Sainte-Hélène pour y obtenir une capitulation moins dure ou subir le sort de la guerre après une défense honorable, ce qui n’empêcheroit pas de capituler sur-le-champ pour la colonie. Ils lui firent envisager combien il étoit désavantageux au service du Roi de priver l’Etat pendant la guerre de dix bataillons qui avoient servi avec courage.

Le marquis de Vaudreuil, occupé du bien des peuples dont le gouvernement lui avoit été confié et craignant

de hasarder l’intérêt public pour l’honneur des troupes, refusa d’écouter ces représentations, et, ayant donné ordre par écrit au chevalier de Lévis de faire mettre bas les armes aux troupes de terre, il signa, le 8 au point du jour, la capitulation telle que l’avoit exigée le général anglois.

Le chevalier de Lévis, voyant avec douleur que monsieur le marquis de Vaudreuil avoit pris son parti, voulut épargner aux troupes une partie des désagréments que le général anglois leur réservoit ; il ordonna que l’on brûlât les drapeaux pour se soustraire à la dure condition de les remettre aux ennemis.

C’est ainsi que s’est terminée la guerre du Canada, soutenue pendant six campagnes avec une disproportion incroyable, et dont la fin malheureuse ne peut être attribuée qu’à des événements inattendus. La reddition prématurée de Québec le 18 septembre 1759, peut être regardée comme la cause première de la perte de cette colonie, puisque, malgré la défaite du 13 septembre, le chevalier de Lévis, lorsqu’il eut joint le marquis de Vaudreuil, auroit forcé les ennemis à lever le siège, si la place eût tenu deux jours de plus.

Cette même ville de Qnébec seroit rentrée au mois de mai dernier sous la domination du Loi, si les secours demandés en France fussent arrivés, comme on avoit lieu de l’espérer, avant l’escadre angloise.

En effet, quoique nous nous soyons trouvés environnés dans Montréal par trente mille hommes de troupes angloises, dont vingt-quatre bataillons de troupes réglées, la seule flotte partie de Québec a déterminé le succès de leur expédition. C’est elle qui a désarmé toutes les milices du pays et qui nous a réduits aux seules troupes réglées, par la terreur que le brigadier général Murray a su imprimer aux habitants du Canada, en brûlant les maisons de ceux qui étoient au camp et épargnant celles des miliciens qui étoient chez eux.

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