A M. LE COMTE D’ARGENÇON, MINISTRE DE LA GUERRE
De Québec, le 11 juin 1856.
Je suis arrivé à Québec le 1” de ce mois après une traversée de cinquante-six jours, qui a été longue, mais heureuse. J'ai été fort incommodé de la mer, les premiers jours ; mais j’ai fini par me bien porter et je suis arrivé en parfaite santé, de même que MM. de Fontbrune, la Rochebeaucourt et Descombles, qui étoient embarqués avec moi.
J’ai trouvé ici les trois vaisseaux qui ont apporté les bataillons de la Sarre et de Royal-Roussillon, les deux frégates qui ont apporté MM. de Montcalm et de Bourlamaque, et cinq bâtiments marchands qui ont apporté les soldats volontaires. J’ai eu ordre de rester ici pour faire le débarquement de toutes les troupes, et les faire partir pour Montréal. La dernière division est partie ce matin, et je pars dans le moment en poste pour m’y rendre. Je n’ai point encore vu MM. les marquis de Vaudreuil et de Montcalm.
J’ai l'honneur de vous envoyer l’état de la force des deux bataillons. Je laisse ici beaucoup de malades, dont la plus grande partie étoient embarqués sur le Léopard. Il n’y en a presque pas de ceux qui étoient dans les autres vaisseaux, et malheureusement cela tombe sur les deux compagnies de grenadiers. J’espère cependant qu’il n’en mourra pas beaucoup. Nous devons cela à la bonté des hôpitaux et aux soins que tout le monde y prend, dont nous ne pouvons assez nous louer, Monsieur l’évêque en montre l'exemple ; il va deux fois par jour en faire la visite et y porter tous les secours possibles à tous égards. J'ai fait ouvrir le premier soldat qui est mort ; on a jugé que la maladie étoit dans la tête et que c’étoit une fièvre maligne. En conséquence, on a beaucoup saigné ; ce qui a fort bien fait. Il n’y a jusques à présent que dix-huit morts et quinze qui sont fort mal.
Je laisse ici des officiers et des sergents pour avoir soin des malades et pour les faire joindre, quand ils
seront en état de partir et que MM. les marquis de Montcalm et de Vaudreuil l’ordonneront. Il y a un capitaine de la Sarre, deux de Royal-Roussillon et un lieutenant, qui restent malades ; mais ils ne le sont pas dangereusement ; ils étoient embarqués sur le Léopard. La plus grande partie de l'équipage de ce vaisseau est aussi malade.
J'ai l'honneur de vous envoyer les nouvelles que l’on a reçues à Québec de Montréal ; je ne suis pas en état de vous en envoyer d’autres. M. le marquis de Montcalm doit sans doute vous en donner de plus positives et doit vous rendre compte des projets de la campagne. J’ignore encore où sera ma destination ; il me paroit que l'intention de M. de Vaudreuil est d'avoir deux corps d'armée, dont l’un sera à Niagara, sur le lac Ontario, et l’autre au fort de Carillon, sur le lac Saint-Sacrement ; il y a plus de deux cents lieues de l’un à l’autre. Par les mouvements que font les ennemis ils paroissent menacer ces deux parties. Sij’en juge par la lettre de M. de Vaudreuil, j'aurai lieu d’être content de la façon dont il m’employera ; je ferai tout ce qui dépendra de moi pour remplir ses vues et pour mériter vos bontés et votre protection.
(Semblable lettre à M le marquis de Paulmy.)