MANIFESTE ENVOYÉ A QUÉBEC
Le 16 avril 1760.
Ayant appris qu'il se trouve dans la garnison angloise à Québec, nombre de François et des Allemands, sujets des rois ou des princes nos alliés, qui ne peuvent porter les armes contre les alliés de leurs souverains sans être criminels de lèse-majesté, ainsi que les François, en conséquence les sommons de joindre au plus tôt nos armées où ils recevront l’amnistie de leurs crimes et même celui de désertion ou autre, à peine d’être punis de mort dans quelques circonstances qu’ils tombent entre nos mains, ne devant
plus espérer à l’avenir aucune grâce, s'ils ne se mettent à même de profiter de celle-ci.
À M. LE MARQUIS DE VAUDREUIL
À la Pointe aux Trembles, le 25 avril 1760.
J’ai l'honneur de vous informer que notre navigation jusqu'ici s’est faite un peu avec peine, dans cette partie où la rivière n’est pas totalement débarrassée, ce qui a empêché l’armée d’aller plus loin. Il a fallu traîner les bateaux de fort loin pour les mettre en sûreté. Je compte partir demain pour avancer jusqu’au moulin de Saint-Augustin, d’où, après avoir mis les bateaux en sûreté, j'irai passer la Rivière du cap Rouge, à l’entrée de la Vieille-Lorette, d’où je tâcherai de gagner les hauteurs de Sainte-Foye.
J’ai donné ordre aux bâtiments de n’avancer que lorsque j'aurai gagné les hauteurs, afin de n'être pas découvert. Je ne crois pas que les ennemis soient instruits de ma marche.
A MONSIEUR LE MARQUIS DE VAUDREUIL
Sous Québec, le 28 avril 1760.
Conformément à ce que j’ai eu l’honneur de vous mander dans ma dernière, après avoir débarqué à Saint-Augustin, j'envoyai M. de Bourlamaque avec une avant-garde pour établir un passage au pont de la Vieille-Lorette que les Anglois ont rompu, et je me mis en marche peu après avec le reste de l’armée. Comme il falloit passer cette rivière à la file, l’armée ne finit de passer que bien avant dans la nuit, et trois petites pièces de canon que je faisois suivre le matin, n’ont pu me joindre pour l’action. Nous avons essuyé pendant ce passage un orage affreux; les troupes étoient dans un état pitoyable; je les laissai cantonner dans les habitations et fus joindre M. de Bourlamaque qui étoit passé la Suète Senanne. Un de nos bateaux d'artillerie descendant à Saint-Augustin ayant été écrasé par les glaces, un canonier, étant sauté sur un banc, fut entraîné jusques à Québec, où les Anglois le retirèrent et furent informés alors de notre marche, ce qui leur donna le temps d’envoyer retirer leurs postes avancés.
Ils parurent au point du jour sur les hauteurs et paroïissoient vouloir les défendre. Je fis avancer l’armée, et, dans le temps que je me disposois à les atta-
quer, ils se retirèrent dans Québec. Je les suivis jusqu'aux postes des environs de la place.
Les troupes étant accablées de fatigues, je les laissai cantonner depuis l’église de Sainte-Foy jusques à demi-lieue de Québec. J’expédiai pendant la nuit les ordres aux capitaines de milices de ce gouvernement pour venir me joindre. Au point du jour, je fis reconnoître les postes avancés des ennemis, et m’apperçus qu’ils étoient resortis de la place et marchoiïent à nous. J’envoyai ordre aux troupes d’avancer et commençai de former la droite sur les hauteurs. L’ennemi avançant toujours, je me repliai à mesure jusques à l’entrée du boïs pour donner le temps au reste de l’armée de se former et qu’il nous arrivât des sauvages. J’avois fait mes dispositions pour porter le fort de l’action sur les hauteurs, comme le lieu qui devoit décider la victoire; mais un ordre mal rendu me priva dans cette partie de la brigade de la Reine, qui a resté dans l’inaction.
Lorsque je vis les troupes formées, je parcourus la ligne pour animer l’armée. Je plaçai M. de Bourlamaque à la gauche ; je fus me placer à la droite, donnai le signal pour marcher aux ennemis, et, dans ce temps, à la faveur d’un fonds, je me portai avec la brigade de Royal-Roussillon sur le flanc gauche des ennemis, où, après avoir gagné la hauteur, je les chargeai et culbutai, de façon qu’ils se retirèrent avec précipitation dans la place. Nos troupes, étant excédées de fatigues, ne purent les suivre. Ils ont laissé sur le
champ de bataille vingt pièces de canon, deux obusiers, tous leurs outils et munitions, leurs morts, dont je vous enverrai l’état avec ceux des prisonniers, ainsi que de notre perte qui n’est pas si considérable que la leur, malgré l'avantage du terrain, leur nombreuse artillerie dont nous avons longtemps essuyé le feu, ainsi que de leur mousqueterie, sans répondre.
Les troupes ont donné des preuves de la plus grande valeur. S’étant formées sous le feu de l’ennemi et étant restées longtemps dans l’inaction, elles ont marché à eux avec toute l’intrépidité possible.
Nous allons nous disposer à ouvrir la tranchée et faire les approches pour mettre en usage nos foibles moyens, en attendant qu’il nous en vienne d’autres.
A M. LE MARQUIS DE VAUDREUIL
Du camp sous Québec, le 30 avril 1760.
J’ai l’honneur de vous rendre compte que nous avons ouvert la tranchée la nuit dernière. Le travail n’a pas été considérable, le terrain étant des plus mauvais et presque point de terre. Nous avons employé toute la journée d’hier à former notre parc d'artillerie et à préparer les matériaux pour le siège. Les ennemis démasquent beaucoup d’embrasures, ce
qui nous annonce un feu considérable de leur part. Tout cela ne seroït rien, si nous avions l’artillerie et les munitions nécessaires pour leur répondre ; mais il faut espérer qu’il nous viendra quelque chose de France. Si notre foible artillerie pouvoit ouvrir lemur je vous assure que j'y grimperoiïs le premier et que le succès ne dépendra ni de moi ni des troupes, qui sont très bien disposées.
Les ennemis avoient à la bataille du 28, quatre mille hommes, dont ils ont eu environ mille à douze cents tués ou blessés fortement. Vous verrez par l’état ci-joint que notre perte n’est pas si considérable.