CLXX VIII A M. BERRYER
Du 28 juin 1760.
Je dois avoir l'honneur de vous solliciter en faveur du sieur Cadet, munitionnaire général, auquel je ne puis refuser la justice de dire qu’il a trouvé jusques à présent des ressources au-delà de nos espérances pour fournir des vivres, soit pendant l’hiver et à notre
expédition de Québec, qu’il a fourni aux malades tous les rafraîchissements possibles et qu’il a fait généralement tout ce qu’on pouvoit attendre d’un homme à talents dans sa partie. Zélé et entièrement dévoué au service, il s’est donné tous les soins et toutes les peines possibles, dans un pays où il n’en falloït pas moins pour s’y être soutenu jusqu’à présent. |
Il a fait de grandes dépenses en Europe, principalement l’année dernière, pour faire passer dans cette colonie des vivres qu’il dit devoir et n'avoir pu payer par le non-payement des lettres de change de 1759. Le dérangement de ses affaires auroit demandé son passage en France pour vous exposer son état; mais ne pouvant nous passer de lui dans la circonstance où nous sommes, M. le marquis de Vaudreuil, M. Bigot et moi l’ayant retenu, il espère que vous aurez égard à ses pertes et à la triste situation où il se trouve. En mon particulier je vous serai très obligé de ce que vous voudrez bien faire pour lui, ne pouvant que m’en louer.
A M. LE MARÉCHAL DE BELLE-ISLE
Du 14 juillet 1760.
J’ai l'honneur de vous envoyer le duplicata de mes lettres par un petit bâtiment qui doit partir de l’Acadie. Depuis ce temps je me suis porté sur la frontière du lac Champlain, à l'Ile aux Noix, pour rassurer les habitants de cette partie, qu’un détachement ennemi avoit alarmés, ayant brûlé l’entrepôt que nous avions à Sainte-Thérèse, à deux lieues de Chambly, où il a brûlé aussi plusieurs maisons, et d’où il a emmené vingt-quatre habitants.
J’ai donné des ordres conformes au genre de guerre que nous faisons dans ce pays, pour pourvoir à la défense de cette frontière et à celle de l'Ile aux Noix, où jai fait marcher un bataillon pour se joindre au corps que M. de Bougainville commande. Je n’ai point négligé dans cette tournée et dans toutes celles que jai faites de profiter de toutes les occasions que j’ai pu avoir d'examiner le zèle et le courage des habitants et de calmer leurs alarmes sur les lettres de change et ordonnances, qu’ils ont appris n'avoir point été payées en France.
Nous avons été obligés d'exiger d’eux presque tous les animaux qui leur restoient, ne leur ayant laissé que quelques vaches pour vivre, nous trouvant à l’ex-
trémité à ce sujet. La récolte paroît belle, savoir si nous y arriverons et si nous pourrons la couper.
Nous n'avons de munitions que pour un combat et point de nouvelles des mouvements des ennemis du côté du lac Ontario. Jugez de notre situation et de celle de la colonie.
Je ne négligerai rien de tout ce qui dépendra de moi pour différer le plus qu’il sera possible la perte de la colonie, et, dans toutes les occasions, j'aurai grand plaisir de faire tout pour le mieux et pour le soutien de la gloire des armes du Roi.
(Semblable lettre à M. Berryer.)
A MESSIEURS LES COMMANDANTS DE BATAILLON
Du 24 juillet 1760.
La nécessité où nous pouvons nous trouver d’un moment à l’autre, de rassembler les forces de la colonie pour nous opposer aux efforts que les ennemis feront pour l’attaquer, fait que j’ai l'honneur de vous prier de vous donner tous les soins possibles pour engager tous les habitants des quartiers qu’occupe votre bataïllon, à fournir pour le besoin du service les blés et les pois qu’ils peuvent avoir. Dans la dernière recherche que le munitionnaire a fait faire il n’en a pas
trouvé la quantité nécessaire pour tenir les troupes en campagne. Comme cela paroît venir du peu de confiance que le public a (mal à propos) tant dans les ordonnances que dans les lettres de change du munitionnaire, vous ferez offrir pour cette levée de grains que nous demandons des lettres de change sur les appointements de M. le marquis de Vaudreuil, de Monsieur l’intendant et les miens, ce qui vaut encore mieux que l’argent blanc ; et je pense que tous les obstacles doivent être levés par là. Mais je compte encore bien plus sur le zèle des habitants pour qu’ils fournissent des moyens pour conserver leurs familles et leurs biens. Vous prierez de ma part tel officier de votre régiment que vous jugerez à propos, de se charger de faire cette levée et de leur parler pour les engager à fournir. Il aura un commis de munitionnaire, qui sera avec lui et qui prendra le nom des habitants qui fournissent, pour qu’on puisse leur faire délivrer lesdites lettres de change mentionnées, à raison de quarante-cinq livres le cent de farine et dix-huit livres le cent de pois. Je ne doute pas que l'officier que vous voudrez choisir ne se charge avec plaisir de cette commission, puisque c’est une nouvelle occasion à donner des preuves de son zèle pour le service, et je vous serai bien obligé de tenir la main à ce que cette besogne se fasse avec le plus d’exactitude et le plus diligemment qu’il sera possible et qu’elle ait tout le succès qu’on peut en attendre.
374 LETTRES DU CHEVALIER DE LÉVIS nes SR ES
A M. LE MARÉCHAL DE BELLE-ISLE
Du 7 août 1760.
Depuis ma dernière lettre du 14 juillet le courrier n'ayant pu partir, jai honneur de vous rendre compte par celle-ci que les ennemis sont partis de Québec depuis le 14 juillet avec quarante voiles et deux mille cinq cents hommes de débarquement. Ils ont recu, depuis le départ de ces troupes, à Québec un renfort d'environ mille hommes. Les premiers partis sont dans ce moment à hauteur des Trois-Rivières. Notre détachement, qui étoit à Dechambeau, les suit lé long de la côte du nord. Il paroît que leur projet est de venir à Montréal ou à Sorrel, pour faciliter leur jonction avec M. Amherst. Nous n’avons nuls moyens pour les arrêter. Nous retranchons les îles de la sortie du lac Saint-Pierre ; mais, comme il y a plusieurs passages et que nous manquons d'artillerie et de poudre, c’est seulement une démonstration de défense que nous faisons pour retarder leur marche. Nous nous ferons un point capital de défendre Montréal et la côte du nord tant que nous pourrons. Les habitants sont épouvantés de la flotte ; ils craignent que leurs habitations ne soient brûlées.
Nous sommes dans le moment de la crise. M. Am-
herst a rassemblé quatorze à quinze mille hommes à Saint-Frédéric. Il y a un autre corps considérable qui s’est rassemblé à Choagen, pour pénétrer par les Rapides. Il n’y a pas à douter qu’ils vont se mettre en mouvement pour agir tous en même temps.
S'ils ont différé jusqu’à ce moment, il est vraisemblable que c’est pour attendre le temps de la récolte, pour nous priver des habitants, comptant que nous aurions de la peine à les rassembler dans ce temps.
Nous agirons comme j'ai eu l'honneur de vous le mander dans ma lettre précédente. Nous tenterons toutes sortes de voies pour sauver la colonie ; mais notre situation est si fâcheuse qu’il faut des miracles.
Nos armées n'auront que du pain pour subsister, et encore médiocrement.
Le manque de farine et le discrédit du papier et des lettres de change du munitionnaiïre, qui l’empêche d’en trouver, m'ont engagé à représenter vivement à M. le marquis de Vaudreuil et à Monsieur l’intendant que nous pouvions nous en procurer en offrant de nous engager personnellement, et que je me chargeoïs de porter les troupes à donner le peu d'argent qu’elles pouvoient encore avoir et d'employer à cette levée des officiers capables de s’acquitter de cette commission ; ce que, ayant accepté MM. de Vaudreuil et Bigot, a produit l'effet que j’en attendois et nous a fourni des moyens pour avoir du pain pour ce mois-ci. M. le marquis de Vaudreuil et Monsieur l’intendant se sont engagés ainsi que moi pour cet achat.