‹ Collection des manuscrits du maréchal de Lévis (volume 5)Chapitre 25 sur 30 · CRE · texte numérisé non relu

CRE

À Montréal, le 16 mai 1760.

J’ai recu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 13 de ce mois.

Il me seroit difficile de vous bien exprimer la peine que J'ai d'apprendre que plusieurs de vos pièces d’artillerie sont hors de service, et qu'avec ce qu’il vous reste, vous êtes hors d'état de faire brèche.

Je vois que vous êtes à deux cents toises de la place ; Je vous croyois plus près. Il est fâcheux que nos poudres soient éventées ; j'aurai de la peine à le croire.

Je regrette M. Le Mercier; s’il étoit près de vous, il aplaniroit, je pense, toutes ces difficultés.

Il est vrai, Monsieur, que dans ces circonstances, vous ne pouvez mieux faire que de temporiser, de chercher à gagner du temps et à vous tenir en mesure pour recevoir les secours qui pourront nous arriver, Il faut espérer qu’enfin il nous en parviendra.

Il seroit effectivement dangereux de tenter une escalade ; il vaut beaucoup mieux vous en tenir, ne pouvant faire mieux, à soutenir toujours nos batteries en état avec du canon de 12 et quelques bombes. Vous avez en cela, Monsieur, pris le parti le plus sage et le plus avantageux. Vous devez être bien convaineu que je

m’en rapporte entièrement à vous et que rien n’égale

la confiance que je vous ai vouée.

Nous ne devons lever le siège qu’à la dernière extrémité, c’est-à-dire lorsque nous aurons la certitude de

l'arrivée de puissants secours ennemis et qu’il ne nous restera plus aucune espérance pour en avoir.

I] seroit à tous égards dangereux de prendre un parti aussi violent, hors ces cas, parce que d’un instant à l’autre, notre situation peut changer en bien. Nous serons toujours à temps d’en venir à l’extrémité de lever votre camp, lorsque nous ne verrons plus aucune ressource. Nous aurons fait alors tout ce qui aura dépendu de nous et, la colonie succombât-elle entièrement, la cour ne pourroit que nous approuver et nous sauroit même très bon gré de tout ce que nous avons fait. |

A l'égard du départ de M. Vauquelin, j'ai toujours soumis ce que je vous en ai écrit au parti que vous croirez le plus convenable. Le chargement des frégates angloises et leur renvoi feroient croire qu'ils augurent mal de leur résistance ; 1l n’est rien de mieux que votre décision à faire suivre ces frégates par les nôtres.

Vous avez eu une très bonne précaution en envoyant la goélette de M. Cadet au-devant de nos navires, pour qu’ils s’arrangent de facon à passer pendant la nuit.

Vous verrez, Monsieur, par une lettre détachée, que je vous laïsse la liberté de faire tout ce que vous jugerez à propos sur la demande de M. Murray au sujet du renvoi de ses soldats convalescents qui sont à l'Hôpital- Général.

Je travaille continuellement avec Monsieur l’intendant pour retirer des vivres de ce gouvernement; mais nous sommes certains que la quantité n’excèdera pas l’'approvisionnement de nos frontières. Les officiers anglois ne font pas mystère de dire qu'il y en a dans

Québec jusqu’à la fin de septembre, en donnant même dix-sept livres de matière par semaine à chaque soldat.

J'ai communiqué à Monsieur l’intendant votre lettre ; il n’est pas moins peiné que moi de nos malheurs. Ce qui m'occupe le plus est votre santé, et je crains toujours qu’elle ne succombe. Ménagez-vous, je vous prie, et soyez bien convaincu que personne n’y prend plus d'intérêt que moi.

Je flatte toujours M”*° de Vaudreuil; si elle savoit ce que vous me marquez, elle seroit inconsolable. Elle ne pense ni ne parle que de vous; agréez ici mille et mille tendres choses de sa part.

J'apprends toujours avec une nouvelle peine les blessures de nos messieurs.

J’écrirai à M. de Bougainville, conformément à ce que vous me marquez, qu'il est bien où il est.

Je recois dans le moment un courrier du Détroit; il n’y a rien de nouveau dans cette partie et les nations se maintiennent toujours dans nos intérêts.

V'AUDREUIL.

P. S.—Seroit-il possible, Monsieur, de vous approcher plus près de la place? Je crois que le canon de 12 ne doit pas faire grand effet. Au surplus, je ne puis que m'en rapporter à vous à cet égard.

À Montréal, le 16 mai 1760.

J’ai recu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 13 de ce mois, accompagnée de celle de M. Murray et de la réponse que vous lui avez faite.

Je vous laisse, Monsieur, une entière liberté d’avoir tel égard que vous croirez juste à la demande que ce général vous fait pour le rappel des soldats de sa garnison convalescents à l’'Hôpital-Général. Je vous assure que je m'en rapporte fort à tout ce que vous ferez à cette occasion.

CXVIIT

A Montréal, le 17 mai 1760.

J’ai recu la lettre que vous m’avez fait l'honneur de m'écrire le 15. Il est heureux que les ennemis, à votre exemple, aient modéré leur feu; mais il est aussi fâcheux qu’ils conservent toujours la supériorité. C’est à quoi je. m'attendois, leur artillerie étant beaucoup plus forte que la nôtre.

J'espère que les batteries que vous avez fait établir de l’autre côté de la rivière Saint-Charles les incommoderont beaucoup, en les prenant à revers. Je suis convaincu, Monsieur, que vous faites même au delà de tout ce qui est moralement possible, et c’est toujours

A (ie À à COM LETTRES DU MARQUIS DE VAUDREUIL 193 AS ele NT PT ans

avec une nouvelle peine que je pense que, si plusieurs de nos canons n’eussent crevé, nous aurions pu faire brèche. Je ne dois pas cacher à vous seul, Monsieur, que nombre de lettres écrites de l’armée blâment infiniment M. de Pontleroy. On lui attribue beaucoup de caprice, d’entêtement ; enfin on ne fait pas mystère de dire que M. Desandrouins vaut incomparablement mieux ; qu'ila même combattu les obstacles qu'il faisoit naître et qu'il s’est offert de les aplanir; que, sans M. de Pontleroy, on auroit placé plus près des murs nos batteries; que cet ingénieur sourdement cherche à avoir des partisans de son opinion et du ridicule qu’il donne à notre entreprise; en un mot, on assure que vous ignorez tout cela et que vous êtes trompé. Je connoïis trop, Monsieur, votre amour pour le service, pour le salut de la colonie, et je vous suis trop attaché pour vous laisser ignorer des propos aussi intéressants et dont les suites seroient très dangereuses. Au surplus, je ne les admets pas entièrement. Vous êtes à la tête de l’armée, à même de savoir à quoi vous en tenir et de prendre les mesures que vous jugerez les plus convenables au bien de la chose.

Je suis toujours dans la confiance qu’il nous viendra des secours de France avant que le nord-est et les grandes mers finissent. Mais ne nous vinssent-ils pas dans ce temps-là, nous sommes dans des circonstances à tout espérer de la patience et de votre persévérance, Il seroit fort dangereux pour nous de prématurer la levée du siège ;. nous serons toujours assez à temps d’en venir à cette extrémité, lorsque nous n’aurons plus l'espoir de

soutenir l’entreprise. Cette démarche entraîneroit avec elle un découragement, livreroit les habitants du gouvernement de Québec peut-être à de sévères, quoique injustes, corrections de la part de l'ennemi, qui ne seroit que plus audacieux.

Je vous marque, Monsieur, naturellement tout ce que je pense; du reste je m’en rapporte toujours à vous; nous sommes l’un et l’autre animés du même zèle pour sauver cette colonie au Roi.

J’ai oublié de vous marquer dans une de mes précédentes que M. de Bougainville, m’ayant écrit le 12 que vous l'aviez préveñu que vous envoyiez aux Trois- Rivières le canon pris sur les Anglois, et de le faire venir à l’Ile-aux-Noix, sil les y croyoit utiles, me pria de donner mes ordres pour faire monter à Saint-Jean les pièces de fonte (sic). Comme je supposai que vous aviez oardé celles que vous jugiez pouvoir vous devenir nécessaires, j'écrivis à M. de Longueuil, qui a dans l'instant fait partir les pièces demandées par M. de Bougainville.

Je suis charmé que La Gorgendière mérite tout le bien que vous voulez bien m'en dire ; je lui tiendrai bon compte de ses soins auprès de nos blessés ; mais Je souhaiterois fort qu’au lieu de les augmenter, il fût dans le cas de les ralentir.

M'° de Vaudreuil est dans les plus vives inquiétudes; vous seul l’occupez entièrement; elle est très sensible à l'honneur de votre souvenir et me charge de vous dire mille et mille tendres choses pour elle,

UN A NN SN ne S LETTRES DU MARQUIS DE VAUDREUIL 195

À Montréal, le 19 mai 1760.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire du Cap-Rouge le 17 de ce mois.

Vous n'avez certainement pu mieux faire dans la circonstance où vous vous êtes vu par l’arrivée du vaisseau et des deux frégates ennemis.

Le courrier m'a dit qu'il avoit vu la frégate de M. Vauquelin en feu. Il est fâcheux que la Pomone, les gabares du Roi et les deux navires du munitionnaire aient été forcés de s’échouer. Je désire que vous ayez eu le temps de prendre les arrangements nécessaires pour faire décharger et sauver tout ce qui étoit à bord de ces bâtiments.

Je suis bien fâché que partie de vos miliciens vous aient abandonné, ceux du gouvernement de Québec sont excusables, ayant tout à craindre de la part de l'ennemi. Ils sont bien à plaindre,

Je ne suis pas en peine, Monsieur, que vos dispositions ne soient bonnes ; aussi je me repose sur le parti que votre prudence et votre prévoyance vous auront engagé à prendre, C’est sur quoi, comme sur toutes autres choses, je vous réitère toujours, avec la même confiance que je vous, ai vouée, que je m'en JA PEAU fort à vous.

Je dois seulement avoir l'honneur de vous observer qu'il importe que vous proportionniez les forces que vous laisserez sur la frontière à notre situation par rapport aux vivres; vous la connoissez parfaitement,

J'ai déjà fait passer, conjointement avec Monsieur l’intendant, des ordres dans les côtes du Nord et du Sud de ce gouvernement pour des nouvelles levées de blé; mais je ne vois pas d'apparence qu’elles puissent être considérables, surtout parce qu’il est de nécessité absolue que ces mêmes habitants conservent des vivres pour la subsistance des soldats qu’ils ont eus et que je vous prie de leur renvoyer en suivant le même ordre des quartiers d'hiver; car nous n'avons pas d'autres ressources pour les faire vivre. Il sera fort à propos que vous renvoyiez les bataillons et les milices chacun dans leur paroisse, le plus tôt qu’il vous sera possible, Je vous laisse le choix de l'officier que vous jugerez le plus propre à commander dans la frontière, soit des troupes de terre ou de la colonie.

Je ne doute pas que vous n'ayez pris les plus justes mesures pour conserver vos vigies ; car, sans cela, nous ignorérions ce qui se passe à l’entrée du fleuve, et il est essentiel que nous en soyons instruits.

Je suis bien persuadé que M. de Malartic s’acquittera au mieux du commandement de la garde de police que vous avez laissée à l’'Hôpital-Général, et qu'il conciliera toutes choses avec le général Murray par rapport à nos blessés. |

J'ai communiqué votre lettre à Monsieur l’intendant ; il n’y est pas moins sensible que moi. M°° de Vaudreuil en est inconsolable et vous prie d’agréer ici mille choses pour elle. | |

Le premier avis que j'ai eu de l’arrivée du vaisseau et des deux frégates angloises est par M. de Longueuil, qui en fut informé par le sieur Bonneveu, enseigne de

la Pomone. Je donnai dans l'instant ordre à ce gouverneur d'arrêter aux Trois-Rivières les vivres et la poudre que je vous ai expédiés. L'une et l’autre y seront à votre disposition. J’ai donné aussi ordre À Chambly de ne pas faire faire le portage aux pièces de fonte que vous avez prises aux Anglois le 28. Si elles vous sont nécessaires en total ou en partie, je vous les ferai passer sitôt votre première demande.

Nous sommes effectivement mal, Monsieur; mais il n'y à pas de notre faute. Nous aurons en tout temps la consolation de dire, et tout l'univers en conviendra, que nous avons fait même au delà de ce qui étoit possible aux hommes. Notre situation n’a point été 1gnorée de la cour; elle a été à même de se décider sur les secours qui nous sont indispensablement nécessaires. Il n'y avoit ni à hésiter, ni à différer la tentative que nous avons faite; elle n’a rien que de glorieux pour nous, puisque des événements auxquels nous ne pouvions obvier s’y sont invinciblement opposés.

Au surplus nous ne sommes point de pire condition. Les secours que les Anglois ont eus ne sont point l’ouvrage de la cour d'Angleterre ; ils sont les mêmes que les derniers prisonniers faits par M. de Langy nous avoient assuré devoir partir d'Halifax ou de Louisbourg. Du reste, les Anglois n’ont pas jusqu’à présent plus de nouvelles que nous d'Europe, et je persévère à croire que nous aurons dans peu la nouvelle de la paix ou de puissants secours; car il n’est pas vraisemblable que le Roi ait abandonné la colonie.

Il ne me reste, Monsieur, qu’à vous recommander de vous ménager un peu plus que vous n'avez fait. Tout

RACONTER NES RON RS RE RE EN RENE PRE RE re

m'engage à désirer votre retour ici en parfaite santé, particulièrement les sentiments de l’attachement le plus vif et le plus sincère avec lequel j'ai l'honneur d’être, etc.

VAUDREUIL

P. S.—Je joins ici, Monsieur, une lettre à votre adresse de M. de Bougainville et une autre lettre qu'il m'a aussi envoyée par M. de Villars.

A Montréal, le 22 mai 1760.

J'ai recu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 19 de ce mois.

Il est bien fâcheux qu’un coup de vent ait jeté à la côte plusieurs des bateaux sur lesquels vous aviez fait charger les vivres que vous aviez sauvés des bâtiments échoués dans la rivière du Cap-Rouge. Il est bien a souhaiter, Monsieur, que vous puissiez sauver ces vivres ; car, quelque soin que Monsieur l’intendant et moi nous nous donnions, nous sommes comme certains que la nouvelle levée que nous en faisons faire ne nous produira presque rien. Les habitants en général ont à peine leur médiocre nécessaire et plusieurs ne lont même pas. |

Je regrette beaucoup notre pauvre marine ; la belle défense de M. Vauquelin lui fait honneur.

La perte d’une des deux frégates angloises mouillées vis-à-vis la Pointe-aux-Trembles ne laissera pas que de les rebuter. Je suis toujours dans la confiance que les sept vaisseaux de guerre qui sont arrivés le 18 viennent directement d'Halifax ou de Louisbourg. Je me flatte même qu'il n'y à point de troupes. L'arrivée de ces vaisseaux ést conforme à ce qui nous avoit été annoncé par les prisonniers faits en dernier lieu par M. de Langy.

Trois autres Anglois, pris le 12 de ce mois aux environs de Chouaguen par un parti de Mississagués expédiés par M. Pouchot,rapportent qu’ils ont oui dire qu’il y avoit une armée francoise à Louisbourg (sic). Un de ces prisonniers dit qu’il y a un mois qu'ils ont eu la nouvelle de la descente faite par les Francois dans laquelle les Anglois avoient perdu tous leurs grenadiers, mais que le paquebot qu’on attendoit d'Europe n’étoit point encore arrivé ; qu'on avoit vu dans deux gazettes que l'Espagne avoit déclaré la guerre à l'Angleterre, et que le dernier courrier qui leur est arrivé leur annonce la paix; enfin qu'il n’y a ni vivres ni augmentation de troupes à Chouaguen. De tout cela je conclus, Monsieur, que nous aurons dans peu la nouvelle de la paix ou de puissants secours ; Car je ne puis penser que le Roi ait totalement abandonné la colonie.

J’ai un parti de bons sauvages en route depuis le 19 de ce mois, qui, j'espère, nous mènera des prisonniers de Carillon ou de Saint-Frédéric, par lesquels nous aurons des nouvelles plus récentes d'Europe.

Quoi qu’il en soit, J'en reviens toujours à dire que nous avons fait au delà du possible, et que nous devons en avoir également le mérite, quels que puissent être

les événements. Quant à moi, je ne vois rien de désespéré ; nous persévérerons l’un et l’autre à faire de notre mieux ; il faut espérer que la divine Providence bénira enfin nos travaux.

Je vous réitère, Monsieur, que je m'en rapporte toujours entièrement à vos dispositions. Il convient effectivement de nous assurer de la pointe du cap Lauzon sans perdre de temps, d'autant mieux que, les ennemis ayant une marine, ils pourroient nous prévenir.

Je fais travailler sans relâche à la deuxième galère, et Je compte vous la faire passer sous peu de jours ; elles ne pourront que bien faire avec du canon de 12. de vous laisse le choix des marins que vous croirez le plus en état d'en tirer parti.

Je ne puis assez avoir l'honneur de vous observer qu'il importe que vous proportionniez les forces que vous laisserez sur la frontière aux vivres que vous aurez.

Les quatre milliers de poudre que je vous avois expédiés sont sans doute arrêtés aux Trois-Rivières, ainsi que la goélette chargée de vivres. Je vous prie d'écrire à M. de Longueuil de vous faire passer tout ce qui vous sera nécessaire, parce que je lui donne ordre de renvoyer ici tout l’excédent sitôt qu'il aura recu votre: réponse,

Le plus tôt que vous pourrez renvoyer nos bataillons dans leurs quartiers sera le meilleur, par rapport aux consommations ; ils vivront comme ils pourront chez les habitants et se tiendront prêts à marcher au premier ordre, Ceux qui approchent le plus nos frontières des lacs Champlain et Ontario doivent être les premiers.

Comme le malheur de notre marine nous met dans l’aisance par rapport aux matelots, je vous prie, Monsieur, de nous renvoyer ici ceux dont vous pourrez vous passer.

J'ai communiqué votre lettre à Monsieur l’intendant,

M°° de Vaudreuil est constamment en prières et vous prie d’agréer mille choses de sa part.

Il me tarde que vous ayez terminé vos dispositions et mis tout en règle, après quoi je vous exhorte fort à venir vous reposer en cette ville, où j'aurai une satisfaction parfaite à vous renouveler de vive voix la vivacité et la sincérité de l'attachement que je vous ai voué et avec lequel j'ai l'honneur d’être, etc.

À Montréal, le 24 mai 1760.

J’ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de in’écrire le 21 de ce mois.

Je ne puis qu'approuver les mesures que vous avez prises pour la sûreté de notre frontière ; il n’est rien de mieux. Je dois cependant avoir l'honneur de vous observer :

1° Que je trouve le nombre de quinze cents hommes bien considérable,-eu égard à la disette où nons sommes des vivres, étant certain que nous ne saurions suffire à leur subsistance.

2" Qu'il est indispensable que vous renvoyiez la moitié des cinq cents Canadiens que vous aviez projeté

de laisser sur la frontière, que vous fassiez rester les garcons de préférence aux gens mariés, et que vous les fassiez prendre de toutes les paroisses, afin qu’elles ne soient pas plus foulées les unes que les autres. Vous voudrez bien laisser, à la place de ces deux cents cinquante Canadiens, des troupes ; leurs services doivent être continuels, au lieu que les Canadiens sont absolument nécessaires chez eux pour les travaux des terres ; d’ailleurs, ils sont toujours prêts et de bonne volonté à servir et nous les trouverons dans le besoin.

Je doute fort que M. Cadet puisse trouver des ressources pour faire donner un quarteron de viande à ce détachement.

Je suis bien persuadé que M. Dumas fera son possible pour répondre aux marques que vous lui avez données de votre confiance en lui remettant le commandement de la frontière et pour exécuter tout ce que vous lui prescrirez dans ses instructions.

Il sera bien difficile de réparer la perte de nos bateaux ; elle est d'autant plus fâcheuse que nos bataillons seront obligés de remonter par terre, et que de là s’en suivra infailliblement bien du dégât sur les habitations qui sont sur leur route. Nous n'avons presque plus de charpentiers ; ils sont dispersés soit à l’Ile-aux- Noix ou au fort Lévis. Monsieur l’intendant va néanmoins faire travailler à en construire d’autres, et on ne perdra pas un instant à un ouvrage aussi essentiel dans les circonstances où nous nous trouvons.

Vous n'avez, Monsieur, rien laissé à dire à M. Murray dans la lettre que vous lui avez écrite au sujet de nos blessés qui ont resté à l'Hôpital-Général.

US Mn nn tr es ee LETTRES DU MARQUIS DE VAUDREUIL 203

S1 les Anglois n’avoient pas eu d’autres nouvelles d'Europe que celles qu’ils ont fait transpirer, il seroit bien difficile de donner une interprétation juste au fond de leur tristesse. Je suis toujours porté à croire qu’elle prend source de quelque événement très considérable et fort heureux pour nous. Les rapports des prisonniers que nous avons eus successivement depuis l'automne ne laissent aucun doute à cela. J'espère toujours la paix ou de puissants secours. |

Je ne sais que penser de la réunion de la garnison de Louisbourg à celle de Québec. J'en reviens toujours à dire que nous saurons dans peu à quoi nous en tenir par les prisonniers que nous aurons de Carillon ou de Saint-Frédéric. Nous en aurons ensuite de Chouaguen par un parti que M. Pouchot a expédié en même temps. Vous trouverez ci-joint une de ses lettres ; il n’y avoit encore rien de bien intéressant dans cette partie.

La dernière felouque ou galère sera en état de partir la semaine prochaine, si Provençal qui doit la conduire arrive. Il me suffit que vous ayez choisi M. de Grand-Rivière pour que je sois bien persuadé qu’il s’acquittera bien du commandement de la première, Vous voudrez bien, Monsieur, pourvoir au commandement de la seconde. Je joins en conséquence ici deux ordres en blanc que je vous prie de leur faire remettre.

J’ai communiqué votre lettre à Monsieur l’intendant ; Je pense qu'il vous écrit par ce courrier.

M°° de Vaudreuilest très impatiente de votre retour ; elle ne pense qu’à vous. Elle se propose de vous bien engager à vous donner le temps de vous rétablir des fatigues que vous avez eues. Je n’y prends certaine-

ment pas moins d'intérêt qu’elle, et vous savez qu’on ne peut rien ajouter à l’attachement vif et sincère avec lequel j'ai l'honneur d’être, etc.

V'AUDREUIL,

P. S. — Vous trouverez ci-joint un paquet de lettres écrites par plusieurs officiers anglois au général Murray ; je les ai toutes lues ; je vous prie, Monsieur, de les Tui faire passer.

À Montréal, le 2 juillet 1760.

J’ai l'honneur de vous adresser ci-joint deux lettres qui me sont parvenues à votre adresse. Il y en a une de M. Pouchot qui vous instruit de tout ce qui se passe dans sa partie. Vous y verrez, Monsieur, que les prisonniers l’ont assuré que le général Amherst étoit en pleine marche pour se rendre à Chouaguen avec une armée de quinze mille hommes. Ilest fort à désirer que nos sauvages nous mènent dans peu des prisonniers de Saint-Frédéric ; car 1l est temps que nous sachions enfin positivement à quoi nous en tenir.

M. de Bougainville vous fera sans doute ses observations sur tout ce qui concerne sa partie. Je prendrai à votre retour les arrangements les plus convenables par rapport à l'artillerie qu’il demande. Je vais toujours lui faire passer des canots d’écorce.

J'ai reçu des lettres de Deschambault du 30 juin qui m'apprennent que la paroisse de Saint-Antoine a été brûlée, que les habitants se sont dispersés dans les bois et qu'ils s’y occupent à mettre leurs familles à couvert.

On prétend que la prétendue arrivée des courriers de Saint-Frédéric à Saint-Nicolas ne gît que dans le plaisir quele général Murray a eu d’enfanter cette nouvelle, quoiqu'il n’y ait rien de vrai.

VAUDREUIL

P. S. — Vous voudrez bien agréer ici, Monsieur, mille compliments de la part de M" de Vaudreuil.

M. Dumas a voulu dire que la paroisse de Saint- Antoine avoit été brûlée l’année passée, et que cela étoit cause que les habitants étoient dispersés dans les bois, par conséquent difficiles à rassembler et à assujettir à entretenir une garde, ainsi ce n’est pas une nouvelle.

CXXTITII

À Montréal, le 16 août [1760], au matin.

J’ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Je suis charmé que vous ayez trouvé le détachement de M. Dumas en très bon ordre et que vous soyez content de la bonne intelligence qui règne entre M. de Privat et cet officier.

Il y a lieu de croire que toute la flotte de M. Murray ne tardera pas à être réunie, Je compte effectivement

qu’elle peut avoir trois mille hommes de débarquement; mais il seroit grandement à souhaiter que M. de Bourlamaque pût se soutenir dans sa position à Sorel. C'est, selon moi, un des meilleurs partis que nous ayons à rendre, s’il est possible, comme je croirois devoir l’espérer, attendu les forces que ce brigadier a à ses ordres. Vous en déciderez néanmoins comme 1l vous plaira; Je ne puis que m'en référer entièrement à tout ce que vous jugerez à propos de faire à cet égard; je vous fais seulement part de ma facon de penser sans entendre gêner la vôtre, d'autant mieux que vous êtes sur les lieux, à portée de combiner toutes choses et d’ordonner conséquemment.

. J’aurois déjà envoyé des sauvages à Sorel, si nos domiciliés, qui, comme vous savez, ne forment plus qu'un corps, avoient voulu se démembrer; car Je ne saurois, suivant leur désir de marcher en total, les envoyer tous à M. de Bourlamaque, parce que, d’un instant à l’autre, ils pourroient devenir extrêmement nécessaires à l’Ile-aux-Noix. Ainsi je fais mon possible pour que ceux des pays d'En-Haut qui sont en cette ville partent tout de suite,

Je vais incessamment prendre des arrangements pour faire arrêter les miliciens et les cavaliers déserteurs et les faire rejoindre.

Je sens bien toute la nécessité d’un exemple sévère au sujet de ces déserteurs et ne puis désapprouver l’ordre que vous avez donné à M. de Bourlamaque de publier à cet égard un ban sous peine de la vie ; maïs je crains, vu les circonstances, que cela n’ait de fâcheuses suites,

surtout si M. de Bourlamaque se trouve dans le cas de faire casser la tête à quelque Canadien.

Il est bien fâcheux que l’on n'ait pas exécuté mes ordres pour l'évacuation des animaux qui sont dans les îles; vous ferez très bien d’y suppléer, s’il est possible, et de les faire passer à la Grande-Côte,

Il me tardera d’avoir le plaisir de vous voir et de vous réitérer de vive voix le sincère et vif attachement avec lequel je serai toujours, etc.

VAUDREUIL

P, S.— Il n’y a rien de nouveau.

Montréal, 17 août 1760.

J’ai reçu la lettre que vous me fites hier l’honneur de m'écrire après-midi,

Je sens bien qu’il ne nous est guère possible de défendre les îles, et qu’il est par conséquent très à propos de prendre au plus tôt des arrangements pour faire évacuer celles au-dessus de Berthier; c’est aussi à quoi je vais travailler incessamment,

Il est fâcheux que le capitaine de l’Ile-du-Pas se soit laissé intimider par les menaces de M. Murray, jusqu’au point de lui aller rendre les armes avec partie de ses habitants. Effectivement il mérite d’être châtié, quoi-

que, dans le fond, cet homme s’est cru abandonné, voyant qu’on ne lui donnoit aucun secours. On auroit dû du moins l’envoyer chercher avec une garde, lui et ses habitants, dès qu'on ne vouloit pas lui donner des secours. Il est certain que nous n’avons rien de mieux À faire qu’à éviter qu'il arrive davantage de ces redditions d'armes. ë

Je ne perds pas un instant pour faire accélérer les travaux; j'en sens toute la conséquence. Je verrai aujourd’hui les ingénieurs, les officiers d'artillerie et donnerai mes ordres à M. de Malartic conformément à ce que vous me faites l’honneur de me marquer.

Je vois que M. de Bourlamaque est fort tranquille ; je lui envoie aujourd’hui les sauvages des pays d'En- Haut avec le sieur de Langlade.

Il »’y a rien de nouveau du côté de lPIle-aux-Noix ni d’ailleurs. Je souhaite que les circonstances vous permettent d’être bientôt de retour en cette ville; j'aurai le même plaisir à vous y voir que j'aurai à vous renouveler la sincérité et la solidité de l’attachement avec lequel j'ai l’honneur d’être, etc.

VAUDREUIL

P. S.— Je recois dans le moment, Monsieur, une lettre de M. de Bougainville que je vous envoie. Vous verrez que, pour cette fois, il n'y a guère à douter que l’armée ennemie ne soit en marche.

pe Ne 7 ect Min LETTRES DU MARQUIS DE VAUDREUIL 209

Montréal, le 31 août 1760.

J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint copie d’une lettre que je viens de recevoir de M. de Bourlamaque, par laquelle vous verrez que les ennemis sont débarqués en forces à Varennes. Je marque à ce brigadier qu'après avoir ordonné la manœuvre que vous croirez nécessaire à M. de Roquemaure, vous irez le voir et pourrez déterminer la sienne. Comme j'ignore les arrangements que vous aurez pris avec le premier de ces messieurs, et les mouvements des ennemis pouvant varier d’un moment à l’autre, Je n'ai pu rien prescrire de positif au second. Ce sera à vous, Monsieur, lorsque vous aurez joint ce brigadier à décider avec lui le parti que vous jugerez le plus convenable relativement aux circonstances. Je vous assure d'avance que j'approuverai tout ce que vous aurez fait,

Montréal, le 2 septembre 1760.

Je vous envoie les deux lettres que je viens de recevoir de M. le chevalier de La Corne, par lesquelles vous verrez que l’ennemi approche dans cette partie et ne tardera pas à être bientôt à portée de cette île, En conséquence je vous prie de mander à M, le chevalier

de La Corne ce qu’il doit faire ; 1l ne faut pas compter qu’il puisse jouir longtemps de son détachement, étant composé des habitants de cette frontière *,

L’escadre est à la voile et paroît vis-à-vis la Longue- Pointe.

On n’enverra pas les vivres demandés à la Prairie, à moins que vous ne les demandiez; ils sont ici tout prêts.

J'ai l'honneur d’être avec l’attachement le plus vif ét le plus sincére, etc.

V'AUDREUIL.

* Le bas de cette lettre ayant été déchiré, il manque ici tout un paragraphe.

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