M. DE MORAS A M. DE VAUDREUIL
A Versailles, le 19 février 1758.
Monsieur,
Vous savez que le sieur de Saint-Romme, ayant passé l'aunée dernière en Canada avec les recrues embarquées sur le navire le Robuste, est repassé en France, faute d'emploi qu'on lui avoit fait espérer dans la colonie. Sur les représentations qu'il a faites à ce sujet, ce que je sais de la manière dont il s'est comporté au combat du Robuste, et l'intérêt particulier que M. le maréchal de Belle-Isle prend à son sort ; mon intention étoit de lui faire donner des lettres de lieutenant réformé à la suite des troupes de la colonie ; mais il a observé qu'il était ancien lieutenant en pied en France, lorsqu'on l'a engagé à passer en Canada où on lui avait promis une compagnie, et il en a demandé une.
,Je n'ai pas cru convenable dans le moment présent de la lui procurer ; je sais cependant qu'il a des talents qui peuvent le rendre utile au service, et je serai bien aise que vous puissiez faire quelque arrangement qui lui convienne, soit à la suite des troupes de la colonie, soit dans les troupes de terre avec M. le marquis de Montcalm, à qui j'en écris. Je m'en remets à vous pour cela, le sieur de Saint-Romme retournera en Canada avec une partie des recrues qui doivent être embarquées
LETTRES DE LA COUR DE VERSAILLES KJl
à Bordeaux. J'attendrai que vous m'informiez de ce que vous aurez régli par rapport à lui ; je proposerai alors à Sa Majesté de lui faire expédier les lettres de service dont vous croirez cet officier susceptible.
De Mokas.
M. DE MOIîAS a }>l. LE MAPQUIS DK MOXTCALM
A Versailles, le 3 mard 1758.
Monsieur,
J'ai reçu les deux lettres. que vous m'avez écrites le 1er novembre dernier.
Si vous êtes persuadé de ma confiance autant que je le désire, vous devez l'être également du plaisir que j'aurai de vous procurer tous les agréments qui peuvent dépendre de moi dans le commandement dont vous êtes chargé. Quelqu'édifié que je sois de la bonne intelligence extérieure qui règne entre vous et M. le marquis de Vaudreuil, je souhaiterois fort qu'elle fût accompagnée de toute l'intimité qu'exige le bien du service du Eoi. Je sais bien que vous êtes trop attachés l'un et l'autre pour qu'il en souffre dans les parties essentielles; mais il est bien difficile que la division des sentiments n'influe pas (quelquefois sur les opérations ou du moins sur leur activité. Cependant je suis
amplement rassuré sur ce point par la sagesse et la droiture de vos sentiments et de vos lumières, qui vous feront toujours rapprocher de M. de Vaudreuil dès qu'n s'agù-a de la gloire des armes du Eoi et de l'avantage de la colonie. Au surplus, ce n'est pas le moment d'apprécier les qualités et les talents de ceux qui y sont employés ; l'objet principal, c'est d'en tirer le meilleur parti. L'éloignement des lieux et la circonstance de la guerre vous feront sentir la vérité de cette réflexion, sur laquelle vous m'aurez peut-être déjà prévenu, ainsi que M. de Vaudreuil, que j'exhorte à avoir pour vous les mêmes sentiments que je désire que vous ayiez pour lui.
Je ferai attention aux différentes recommandations que vous me faites en faveur de quelques officiers de la colonie ; mais comme les grâces que vous désirez leur procurer ne peuvent être accordées que sur la demande de M. de Vaudreuil, je lui en écrirai, s'il diffère à me les proposer, j)ouy ne pas m'écarter de la règle que je me suis faite de ne rien accorder dans les colonies que sur la proposition du gouverneur.
On ne peut rien ajouter à l'envie que j'ai d'obliger M. de B ougain ville ; quoique je ne puisse le servir qu'indirectement, je le ferai avec les mêmes sentiments que vous avez pour lui, et je vous ferai part de ce qui pourra être décidé à cette occasion.
Quant à vous. Monsieur, je pense que mes dispositions vous sont assez connues pour croire que je ne laisserai échapper aucune occasion de vous en donner des preuves, et j'espère que celles que vous pourrez avoir cette année de rendre de nouveaux services à Sa
Majesté augmenteront encore tous les sentiments qu'on a ici pour vous.. C'est pour me procurer une correspondance plus intime et plus secrète avec vous que je joins ici un chifire dont vous vous servirez lorsque vous aurez à m'écrire quelque chose d'important sur les opérations ou des affaires secrètes concernant l'administration ; je vous prie de compter autant sur ma discrétion que sur ma confiance.
De Moras.