M. DE BERKYEK A MM. DE VAUDREUIL ET DE MONTCALM
A Versailles, le 10 février 17f>0.
Messieurs,
M. de Vaudreuil aura vu, par une autre lettre chiffrée que je lui ai écrite en commun avec M. Bigot, l'objet des approvisionnements qui seront envoyés cette année en Canada, l'impossibilité où l'on a été de les porter plus loin dans le moment j)résent, et la nécessité où. vous êtes de n'employer aucun secours qu'avec les plus grands ménagements, pour pouvoii' vous soutenir et faire face à tous les efforts des ennemis jusqu'à ce qu'on puisse vous en faire passer de plus considérables. Vous ne devez point vous flatter de la paix avant l'ouverture de la campagne, et vous devez faire toutes vos dispositions pdur les soutenii' en vous tenant à la plus simple défensive, s'il n'y a pas lieu de faire autrement pour assurer au Eoi la conservation du Canada ou du moins de la majeure partie.
Sa Majesté espère que vous pourrez y parvenir en réunissant, le plus que vous pourrez, les forces qui restent dans cette colonie, et en repliant, suivant le cas de nécessité où vous vous trouverez, tous les postes dont la conservation ne sera pas essentielle pour celle de la partie principale. Le Eoi ne vous prescrit rien de particulier sur les opérations que vous aurez à faire à cet éyard. L'éloimement des lieux et les circonstances
imprévues ne permettent ]ias de vous donner des instructions précises, dont l'exécution pourroit être sujette à plusieurs inconvénients. Sa Majesté s'en remet absolument à votre zèle pour son service et à la connoissance que vous avez de ce qu'on peut faire de mieux pour sauver le Canada.
L'objet principal que vous ne devez pas perdre de vue doit être de conserver du moins une portion suffisante de cette colonie, et de vous y maintenir pour pouvoir se promettre d'en recouvrer la totalité à la paix, étant bien différent d'avoir à stipuler dans un traité la restitution entière d'une colonie ou seulement des parties dépendantes que les hasards de la guerre ont pu faire perdre. Voilà le point important auquel toutes vos vues et vos opérations doivent tendre. Ce sera à vous à juger par quels degrés vous devez y parvenir, pour fatiguer l'ennemi et pour le tenir plus ou moins éloigné du centre de la colonie à proportion de vos ressources, des forces que vous aurez à lui opposer et des endroits par où il attaquera avec plus ou moins de troupes. En un mot, vous devez tâcher de vous maintenir encore durant cette carapague le mieux (|ue vous pourrez pour attendre l'effet des négociations qui peuvent conserver le Canada ou des opérations qui peuvent le secourir.
Sa Majesté laisse à votre disposition les deux frégates qu'elle vous fait passer, vous pourrez les employer à défendre les approches de Québec, en cas que les Anglois viennent l'attaquer par le fleuve. Vous pourrez employer utilement les sieurs Levasseur et Pellegrin à tout ce qui sera possible d'exécuter dans cette partie,
pour laquelle ils ont des talents et des connoissances, de même que le sieur Vauquelin, qui doit commander une des frégates et qui a déjà donné des preuves, à Louisbourg, de sa bravoure et de son intelligence. L'on ne saurait trop s'attacher en pareil cas à se servir de tous les hommes qui peuvent avoir quelque ressource.
Si vous pouvez vous promettre quelques succès particuliers par la voie des espions, Sa Majesté vous autorise à porter la dépense que vous y emploierez jusqu'à la somme de deux cent mille livres ; et, si les services qu'ils pourroieut rendre étoient d'une nature à rendre inutiles les efforts des ennemis pendant cette campagne, vous pourrez y employer jusqu'à cinq cent mille livres et même plus. M. Bigot sera suffisamment autorisé par cette dépêche à en fournir des lettres de change sur France. Mais vous devez comprendre avec quelle réserve vous devez user de cette permission pour n'être pas dans le cas d'avoir employé inutilement la moindre somme pour cet article. Sa Majesté en laisse la disposition à votre prudence, et je ne vous l'indique que pour ne pas vous laisser manquer de cette ressource, si le salut de la colonie peut en dépendre.
Vous ne devez rien omettre l'un et l'autre pour soutenir l'ardeur des troupes, cette campagne, par les petites récompenses données à propos aux soldats qui se distingueront. A l'égard de leurs officiers, le Eoi est persuadé qu'ils feront tout ce (pii sera en leur pouvoir pour concourir à vos vues. Les preuves qu'ils en ont données par le passé ne permettent d'eu douter pour l'avenir.
LETTRES DE L\ COUIl DE VERSAILLES 169
Votre attention doit porter ensuite à tirer le meilleur parti qu'il sera possible des milices du paj's, en les divisant d'une manière à pouvoir augmenter leur nombre en campagne, à mesure qu'elles deviendront plus nécessaires, et à pouvoir les employer toutes en cas de nécessité. Les -besoins de la guerre et la culture des terres doivent déterminer les arrangements que vous prendrez à cet égard, et vous ne devez pas hésiter, si le cas l'exige, de faire marcher tous les hommes en état de porter les armes, eu laissant aux vieillards, aux femmes et aux enfants le soin de continuer les travaux de la terre. Je suis persuadé qu'ils s'y porteront avez zèle et avec fidélité pour le service de Sa Majesté et la conservation de leur pa^^s.
J'ai écrit à M. de A^'audreuil une lettre particulière au sujet des sauvages. Il faut tirer le meilleur parti qu'il se pourra de ceux qui restent attachés à la nation, et sur lesquels on peut compter. A l'égard des nations auxquelles l'expérience vous a fait voir qu'on ne pouvoit pas prendre une certaine confiance, vous devez du moins vous assurer qu'elles resteront neutres.
Au surplus, Sa Majesté ne vous perdra pas de vue pendant cette campagne, assurée comme elle est de tous les efforts que vous ferez pour lui conserver la colonie. Elle s'occupera des moyens de vous secourir efficacement, non seulement par les nouveaux secours qu'on pourra vous envoyer, mais encore par des opérations capables de procurer des diversions qui vous laisseront moins de forces à combattre. Elle a trop de Confiance en votre priidence et l'activité de votre zèle, ainsi que dans la valeur de ses troupes et la fidélité
des Canadiens, pour vous rien prescrire sur l'alternative des événements de cette campagne. Elle n'en prévoit aucun qui ne doive être glorieux pour vous et pour la nation, et elle fera plus de cas des services que vous lui rendrez dans la défensive où vous pourrez être réduit que dans les entreprises que des circonstances plus favorables vous auroient permis de faire pour la gloire de ses armes. Enfin, elle vous recommande l'union la plus parfaite entre les chefs de la colonie, et de mettre tout en usage pour lui en conserver au moins une partie, au moyen de laquelle on puisse recou\Ter le reste à la paix. Telles sont, Messieurs, les intentions formelles de Sa Majesté, que j'ai l'honneur de vous expliquer de sa part.
Bekkyei;.
Pour copie conforme à l'original,
Yaudkeuil.
M. BEIÎItVEli A M. LE MARQUIS DE MONTCALM
Versailles, le IG février 1759.
Monsieur,
Je vous ai déjà mar(|ué par une de mes dépêches que le Roi avait bien voulu vous accorder le grade de lieutenant-général de ses armées, et je vous l'ai marqué
avec bien de la satisfaction. Cette nouvelle dignité exigeant un arrangement pour vos appointements, il a été concerté avec M. le maréchal de Belle-Isle, et il consiste en quarante-huit mille livres par an, y compris vos deux aides de camp. J'ai contribué avec plaisir à vous procurer ce traitement distingué. Vous me trouverez toujours disposé à concourir à tout ce qui pourra vous être avantageux.
M. le maréchal de Belle-Isle entrant avec vous dans le détail des grâces qui ont été accordées tant à M, le chevalier de Lévis qu'à M. de Bourlamaque et aux officiers des bataillons, il ne me reste plus rien à vous écrire. J'envoie à MM. de Yaudreuil et Bigot un état de leur traitement, afin qu'ils s'y conforment pour les paiements qu'il y aura à leur faire.
Berryer.
CoTïiTïiission donnée au marquis de Montcahn pour nommer provisoirement aux charges de capitaines et officiers subalternes dans les troupes de Canada.
(De par le Roi)
Sa Majesté jugeant nécessaire pour le bien de son service que les charges de capitaines et d'officiers subalternes des bataillons d'infanterie qu'elle a fait passer en Canada, et dont elle a donné le commandement au
sieur marquis de Montcalm, lieutenant-génëral en ses armées, soient remplies promptement, Sa Majesté a commis le dit sieur marquis de Montcalm pour y nommer provisoirement. A l'effet de quoi, elle ordonne aux commandants des dits bataillons de lui remettre sans délai les mémoires des sujets qu'ils auront à proposer aux charges qui viendront à vaquer dans leurs bataillons, après les avoir signés, son intention étant que, s'il les trouve conformes aux règles, il fasse recevoir aux dites charges par provision ceux qui auront été choisis, eu attendant les commissions, lettres, brevets et ordres qu'elle leur fera expédier sur les certificats qu'elle autorise le dit sieur marquis de Montcalm à donner à chacun d'eux de sa nomination à l'emploi qui lui aura été destiné, et qu'en conséquence les officiers qu'il y aura fait recevoir fassent le service de leurs charges et soient payés de leurs appointements tout ainsi que s'ils étoient j^ourvus de leurs commissions, lettres, brevets et ordres signés de Sa Majesté, laquelle mande et ordonne à tous qu'il appartiendra de se conformer au présent ordre.
Fait à Versailles, le 17 février 1759.
LOUIS
Le MARÉCHAL DUC DE BELLE-IsLE.