CX XI
25 juillet 1750.
Nous serons fort alertes, mon cher chevalier. Royal- Eoussillon, si vous êtes attaqué, appuiera sur votre droite et Guyenne remplacera.
Cette démonstration de berges s'est trop faite en plein jour pour que je ne la regarde pas comme une feinte.
Que dites- vous de l'ignorance de nos pilotes, qui soutenoient impossible que la frégate fît ce qu'elle a fait ? Ne soutenons pas impossible de tourner le Sault de Montmorency, et ayez des partis de ce côté-là pour donner un coup de peigne à ce petit corps qui nous embarrasserait bougrement, s'il avoit l'audace de se fourrer sur nos derrières malgré les risques qu'il courrait.
Si vous n'avez plus besoin du prisonnier, vous devriez me le renvoyer avec sûreté ; je l'interrogerais comme fait un lieutenant criminel, pour l'étonner s'il est espion.
Bonsoir, mon cher chevalier.
Je compte faire passer les troupes au bivouac sans coup de canon ; avertissement par un billet. C'est à vous à ordonner dans votre partie ce que vous jugerez à propos.
[Autographe]
Ce 25 juillet 1759, à sept heures du soir.
Suivant ce que m'a dit M. de Caire, les ennemis, mon cher chevalier, font une batterie de douze pièces.
Ils nous battent en brèche nos traverses, et je crains que vous ne puissiez tenir nos redoutes. Le mal seroit peu de chose, sauf le canon à en retirer. Il prétend qu'à la batterie du Sault, vous n'aurez que deux pièces à couvert. L'abandon de nos redoutes ne changera pas en tout cas notre position, et dans la nuit on embarquera notre artillerie. Ils balayeront aussi la plaine vers chez vous et peut-être votre maison. Vous êtes sur les lieux, à vous à en juger d'avance.
MONTCALM
Des fascines d'avance pour réparer la nuit les traverses. Il nie semble (pie si le canon incommode, je ne tàendrois le jour qu'un très petit poste.
Ce 26 juillet L759, à huit heures du matin.
Rien de nouveau que je sache à la droite. Hier au soir, sur des avis que M. de Vaudreuil avait de l'inquiétude pour cette partie, je voulois y faire marcher
par la nuit obscure.
Mercier a été reçu assez poliment à l'amiral. Ou a dépêché un exprès à Wolfe, il a fait dire verbalement qu'il ferait réponse aujourd'hui ; et eu attendant, il a fait répondre à M. de Vaudreuil par son adjudant, dont voici copie que vous me renverrez. Nous avons une réponse toute prête adressée au général et signée Bougainville. En voici à peu près la teneur, car c'est de mémoire que je vous la transcris :
Monsieur,
J'ai ordre de M. le marquis de Vaudreuil de répondre à Votre Excellence au sujet de la lettre que lui a écrit M. Barré de votre part. Votre Excellence a dû regarder comme un bruit soldatesque ce qu'elle a lu dans la lettre interceptée au sujet des trois grenadiers de Royal- Américain. Le Roi les a rachetés à grands frais des sauvages, comme je fais journellement. Nos procédés sont connus, et vos propres papiers publics nous ont rendu justice sur le fait de la capitulation du fort Guillaume-Henry. Je n'ai pas ordre de répondre aux invectives, citations et menaces de la lettre de M. Barré, lettre que sans doute Votre Excellence n'a pas lue; elles ne nous rendront ni craintifs ni féroces.
Je suis, etc.
Bonjour, Monsieur le chevalier.
Ce 26 juillet 1759, à midi et demi.
•T'ai reçu, mon cher chevalier, votre lettre. En conséquence, je ne bouge, mais j'ordonne que les postes soient fort alertes pour avertir et que personne ne s'écarte du camp.
Nous avons eu des nouvelles de Bourlamaque, du 20, toujours tranquille, et une réponse très polie du général Amherst, du 17, voulant toujours faire l'échange et envoyant des lettres de La Milletière.
Ce 28 juillet 1759, au matin..
Ce que vous m'écrivez. Monsieur le chevalier, me fait grand plaisir. Je suis bien aise que les gens de l'Ange-Gardien soient bien disposés, comme vous me l'écrivez, et de gros détachements ne peuvent que bien faire dans cette partie.
Si votre nouvelle est vraie du retour des six cents hommes, je eroirois que les ennemis veulent prendre leur revanche et nous engager à une affaire de l'antre côté. Vous êtes sage et prudent, je doute que nous devions avoir des affaires générales dans ce goût-la, et je crois que ce ne doit être que de simples et vives fusillades.
Je n'ai aucune nouvelle de la droite. Vous avez dû voir la fête sur l'eau, les cajeux ont allumé d'assez près. J'ai examiné cela, et je crois que, quand même le vent auroit été favorable, ils n'auraient, rien fait.
On a fait ce matin une brillante canonnade sur la ville. Ils ont une nouvelle batterie à mi-côte, et ils en auront bientôt une, pour prendre la ville diagonalement, en canons et en bouches qu'ils établissent vis-àvis l'anse des Mères.
Hier, nous avons rompu en entier l'anse du Foulon, et j'espère que d'Astrel aujourd'hui achèvera de rompre celles de Sillery et Saint-Michel. Dans les quarantehuit heures que Vassal a été à la ville, on n'y a fait d'autre perte que celle d'une de nos carcassières où nous avons perdu un homme tué et un de blessé.
(Cette lettre n'est pas signée).
28 juillet 1759.
Je vous envoie, Monsieur, une femme qui se plaint que quarante sauvages se sont établis vers Saint-Michel, derrière vous, et y font beaucoup de désordre. Il serait bon que quelques interprètes et officiers des sauvages y fussent.
J'ai l'honneur de vous souhaiter le bonsoir.
{Cille lettre, datée après coup du 28 juillet, est une copie de la lettre autographe de Montcalm, du V juillet, donnée plus haut N° LXXXV-. Noua ignorons comment cette copie a pu être datée du 28 juillet et classée à cette date dans le recueil).
Ce 29 juillet 1750, à huit heures du matin.
Je vous envoie, mon cher chevalier, la lettre de M. Dumas; vous me la renverrez, après l'avoir lue à vous seul. Je vous prie de faire commander toutes Lea charrettes de votre camp, hors celles des sauvages, que je sens bien qu'il seroit difficile de leur ôter, et n'en garder que quatre pour la ville de Montréal et six pour le gouvernement. L'inconvénient qu'il y a à cette opéiation, qui est la perte des équipages, si l'on étoil attaqué dans cet intervalle et que L'on perdît une bataille avant leur retour, est fort au-dessous de l'inconvénient de n'avoir pas de vivres.
Vous mettrez avec vos charrettes un officier et dix hommes de milices, et, connue vous avez, je crois, des outils plus que nous, il faudroit qu'une de ces charrettes portât dix pioches et vingt pelles, en casque les chemins eussent besoin d'etre réparés.
Il faudroit que vos charretiers et miliciens marchant
avec les charrettes, prissent des vivres pour quatre jours, que les charretiers fauchassent et missent chacun du fourrage sur leurs charrettes.
Joignez à cela cent Montréalisles . bous et choisis, avec des vivres pour quatre jours. J'enverrai de mon camp les cinq compagnies de grenadiers, qui iront au devant du convoi de Dumas. Il faut que vos charrettes soient en état de partir au plus tard à midi; qu'un officier-major les conduise, soit pour leur faire prendre en passant les vivres qui leur manqueraient, soit pour les conduire jusques au chemin vis-à-vis le major-général, à qui cet officier-major parlera pour leur indiquer le rendez-vous. Comme ce mouvement se fait en plein jour, envoyez vos charrettes sans le détachement, pour que cela ait l'air d'aller à un service particulier du camp, et le détachement marcheroit ensuite par petits pelotons, comme marchent les Canadiens, et cela se rassembleroit derrière la ville, sur la hauteur, à ne pouvoir être vu de l'ennemi, étant masqué par la ville. Envoyez-nous d'avance le nombre de charrettes que vous pourrez fournir, moyennant cet arrangement.
Bonjour, Monsieur le chevalier.
Ce 29 juillet 1759, au soir.
Je ne vous ai point parlé, mon cher chevalier, de la longue déposition qui a occupé hier, toute la journée, M. de Saint-Sauveur. Après avoir lu ce long galimatias,
on finit par ne rien savoir que ce que nous savons. Wolfe a envoyé hier un parlementaire avec une lettre qu'il écrit au marquis Je Vaudreuil, assez ridicule. Nous avons largué par la même occasion la réponse de Bougainville, et, comme la dernière lettre de Wolfe n'exige aucune réponse, nous en restons là jusques à chose nouvelle.
M. Charret proposoit ce matin une batterie à trois lieues d'ici, au sud, M. Mercier, une à trois lieues au nord ; je suis obligé d'être le plastron de tous les gens à proposition. Un autre vouloit, ce matin, envoyer six cents hommes à la côte du sud faire la guerre, pour couvrir la Beauce et autres lieux. Un autre voudroit augmenter la garnison de la ville ; Rigaud forme un camp à La Prairie, sans savoir pourquoi ni comment ; Mercier nous accable de travailleurs pendant la nuit, parce qu'il n'a pas voulu, depuis deux ans, faire des épaulements qu'on fait actuellement. Ce sont tous des fous, et, à force de les commercer, bientôt je ne serai pas plus sage qu'eux.
Bonsoir, Monsieur le chevalier.
ex XX
Ce 30 juillet 1759, à <lix heures du matin.
En réponse à votre billet, mon cher chevalier, je viens de dire à M. de Caire d'aller chez vous. Nous n'avons rien de nouveau; hier soir, après mon dernier billet, c'étoil
une maladie d'escalade et de faire marcher en gros bivouac, à laquelle je résistai. Les rampes sont enfin bien rompues, suivant d'Astrel. Ne pouvant pas m'écarter, j'enverrai demain le vérifier. Les bâtiments anglois qui étoient devant Saint-Augustin ont mis à la voile à cinq heures, ont profité du jusant pour venir mouiller à sept heures et demie vis-à-vis l'anse de Sillery. Boishébert a envoyé cette nuit un détachement de l'autre côté du sud. Je ne sais pas autre chose, mon cher chevalier.