LUI
[Autographe]
A Québec, ce 22 janvier 1758.
J'ai été hier voir en grande cérémonie la gent huronne, à Lorette. Le jour étoit bien beau. Il a fallu se rendre à l'empressement des missionnaires et des sauvages, et dites, mon cher chevalier, que je vous ai chargé de remercier le Père Saint-Pé des politesses que j'ai reçues à Lorette des Jésuites.
Grand bal ce soir chez l'intendant, gros jeu, cela va sans dire. Ma santé bonne. J'ai fourré eu prison le sieur Godonescho, mauvais sujet, lieutenaut de Berry, dérangement de conduite ; il y restera jusqu'au premier bâtiment qui le mènera en France.
MONTCALM
Ce 23. — Les nouvelles de la nuit sont mauvaises pour l'intendant, M""* Péan, Lestang, Johanne ; bonnes
pour Cadillac, Bougainville, de Braux ; le reste ne vaut pas la peine d'être nommé, quoiqu'il y ait des acteurs qui gagnent ou perdent cent ou cent cinquante louis ; mais pour qu'on parle de vous, il faut être homme à perdre trois ou quatre cents louis.
[Autographe]
A Québec, ce 26 janvier 1758.
(Pour vous seul)
Je réponds par celle-ci, mon cher chevalier, à votre lettre du 21, reçue avec celle de d'Hébécourt. Je lui écris quatre mots de politesse, car d'ailleurs il n'y a qu'à le louer et rien à ajouter à nos précédentes. Le billet du capitaine Rogers est une gasconnade en règle pour un partisan. On y met peut-être plus d'esprit qu'il ne faut. Au reste, c'est indifférent en soi. Je pense comme vous sur l'affaire du régiment de la Sarre: conseil de guerre, Senezergues président. Cependant dites-en un mot en conversation à M. le marquis de Vaudreuil, égards dus sans obligation.
On peut bien nous en manquer ei nous ne devons pas en manquer. Le jeu continue toujours. L'intendant, heureusement, perd quatrr-\ingt mille lianes, et, entre nous, en est très piqué. Nos officiers en général gagnent ; quelques malheureuses victimes et Saint- Vincent de la colonie ; mais il y a loin d'ici au mercredi
des Cendres. Je pars le 15 sans faute, entre nous. Je ne sais par quel hasard les deux lettres que je vous renvoie me sont revenues. Ce que je vous écris est pour vous seul, car je n'en ouvre la bouche à personne, en étant vraiment mortifié ; mais je m'en soulage avec mon ami que j'aime tendrement.
Dites à Roquemaure que Cherville changera ou je le renverrai en France. Je lui ai prononcé l'arrêt hier, Montreuil présent, avec ordre de le mettre en prison à la première.
[Autographe]
Québec, ce 27 janvier 1758.
(Pour vous seul)
Je vous ai marqué, je pense, que j'avois mis le sieur Godonesche en prison pour dettes, en attendant le départ du premier bâtiment pour France. C'est ainsi que je dois le dire, et vous aussi, quoiqu'on écrive d'ici. Il avoit fait une fausse ordonnance, inter nos.
J'ai dans ma poche (ce que je vous prie de dire à Roquemaure, qui en sera bien aise) la démission de M. Cherville, que j'enverrai au premier bâtiment partant en France. Je ferai payer ses dettes, et, si d'ici là il s'enivre, prison. Je lui ai promis le secret de la démission.
L'intendant perd quatre-vingt-onze mille livres, excédé de pertes, du ton de sa maison et de l'officier. Adieu, mon cher chevalier. Il y a un vol de six cents livres dans une paroisse. On a d'abord dit : les soldats. Grande diligence, nulle preuve. Je ne vous parle de cela que pour vous mettre en état de dire si l'on en parloit. Je n'ai rien de caché, pas même de mes faiblesses et ridicules, pour mon cher chevalier, qui auroit bien approuvé que j'eusse donné une correction à un officier françois qui s'avise de se masquer pour donner un sot billet à une femme à qui il n'a jamais parlé, mais je ne le pouvois.
[Autographe]
A Québec, ce 3 février 1758.
Je réponds par celle-ci, mon cher chevalier, à la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 30.
Si on a été mécontent d'un bal que Pintendani a donné, on le sera bien plus d'un second donné hier, et d'un troisième qu'il dit donner mardi. Toujours le plus effroyable jeu. L'intendant a perdu cette nuit quinze cents louis i-n trois quarts d'heure. Il est a cinquante mille écus de perte, au moyen de quoi boute la ville, le militaire gagnent peu on prou, el ses yalets qui jouenl gro contre lui. l'en de militaires perdent heureuse-
ment. Johanne et Lestang du leur ; mais les petits pontes sont gras à pleine pean.
Ce que vous écrivez sur le manque de grain est plus sérieux. Dieu sur tout ! Nous raisonnerons ensemble pour le mieux, soit avant rien proposer au marquis de Yaudreuil, soit pour lui répondre, si jamais on nous consulte à l'extrémité. Je crois que jusqu'à présent notre conduite à tous a été lionne. Elle le sera toujours par l'union, le concert (et) nous consulter. Quatre yeux, mon cher chevalier, valent mieux que deux, et vous savez que si je ne prévois pas toujours tout, j'ai le tact assez bon pour bien saisir les avis qu'on me donne.
J'ai fait usage vis-à-vis les quatre bataillons de la sentence du soldat de Pouchot, et je ferai de même du jugement du conseil de guerre tenu par Senezergues, quand je l'aurai reçu. Je vous remercie des états envo)'és.
Vous verrez ma réponse à Bellecourt sur l'évêque.
A l'égard de MM. Héré et Liébaut, Héré des arrêts (sic), et qu'ils se battent tous les deux bien vigoureusement à la satisfaction des lieutenants, à petit bruit. Eu lâcher un mot dans le tuyau de l'oreille à M. de Vaudreuil. Si cet objet se remplit bien, tout est dit. Le punir de dérangement et le garder, sinon l'envoyer au premier bâtiment. Quant au mariage, nous ne pouvons le permettre.
Si M. Héré vouloit renoncer à la France, d'avis. Au père d'y consentir et leur donner aliquid pour subsister et pacotiller.
On ne parle pas de la moindre affaire à l'intendant ; je renvoie tout au premier jeudi ou vendredi de carême.
L'ordre étoit déjà donné pour les vingt-quatre sabres ; on ne m'avoit parlé que de cet article ; je ferai ajouter les vingt-quatre ceinturons et les vingt-quatre grenadiers. S'il y avoit plus à demander, écrivez-le moi pour ne pas faire sa demande en plusieurs articles.
J'ai reçu une lettre de Carillon d'un joli soldat de la Reine dans l'incertitude de sa bonne conduite ou non. Je vous envoie une réponse ouverte à faire passer de même à M. d'Hébécourt.
J'ai reçu une lettre de La liochebeaueour, mais je n'y ai aucune réponse à faire. Je recevrai réponse à cette lettre, mon cher chevalier, et le prochain courrier qui partira pour Montréal au retour de celui-ci, commandera mes relais, et je le suis avec Pontleroy, d'Espinassy, Bougainville. Vous aurez d'Aiguebelle, Johanne et un capitaine de Berry assez aimable, M. de Surimeau, parent de M. de la Roche- Vernet, chez qui il compte loger.
Vous aurez vu par une seconde lettre remise à Fesch, que sur ce qui me concerne, vos sigi-.s avis, mon cher chevalier, ont été prévenus el suivis.
J'ai repris de bonne foi, je me suis remis à peu près de même.
Je doute un peu des propos, mais u'importe.
Nous nous séparerons honnêtement, décemment ; et puis dans huit mois, à nouveaux faits, nouveaux conseils.
Je vous ai marqué dans mes précédentes que j'avois mis le sieur de Godonesche, lieutenant de Berry, en prison, et mes arrangements pour M, île Cherville, lieutenanl au régimenl de la Reine, Comme il m'auroit
fait de nouvelles dettes, je l'ai aussi mis en prison, idem jusqu'au départ.
Deux des nouveaux venus de France, soldats de la Reine, ayant fait des vols, l'un qui ne l'a fait qu'aux casernes, bien fustigé, l'autre qui a pris chez un habitant de la basse-ville, remis à M. Daine pour le faire pendre ou aller aux galères.
M. Mouchet, conseiller au conseil souverain, se meurt, s'il n'est mort, d'une chute et d'un coup négligé. Je crois que c'est un comptable, comme receveur du domaine, dont les comptes ne seront pas des plus en règle.
Adieu, mon cher chevalier. Plus ne sais, sinon que je vous suis très dévoué de corps et d'âme.
MONTCALM
Dupuy, capitaine de Languedoc, mort à son quartier.
[Autographe]
A Québec, ce 9 février 1758.
Le courrier de Louisbourg m'a apporté deux lettres de M. de Moras que j'envoie à M. le marquis de Vaudreuil, le priant de vous les communiquer. Vous n'en serez pas content, surtout de celle du 27 mai. Je ferai passer mes équipages le 15, et je partirai de ma personne le 19. Je laisserai ici, à Doreil, huit ou neuf lettres pour la France, dont deux aux ministres. M. de Vaudreuil vous dira les nouvelles : le parlement remis,
128 LETTUES DU MARQUIS DE MONTCAI.M
M. de Boulogne contrôleur général, le maréchal de Richelieu ayant remplacé le maréchal d'Estrées, M. de Soubise ayant remplacé le maréchal de Richelieu, les Anglois, maîtres de l'île d'Aix, près Rochefort, le roi de Prusse battu par la czarine, suivi par la reine, attaqué par la Suède, et M, de Soubise marchant en Saxe, l'électorat de Hanovre soumis entièrement, Cumberland repassé ; on parle du Prétendant. Renvoyez-moi par le courrier ou Péan nouvelles et lettres si j'en avois dans les paquets de M. le marquis de Vaudrenil. Mes affaires particulières ici on! bien repris. Le jeu fini d'hier : Johanne, de Selles, Bougainville, Haros (?), les Berry vainqueurs, surtout Cadillac qui gagne quarante ou cinquante mille francs ; l'intendant perdit encore hier six cents louis : je le crois bien fou du jeu. Adieu, etc., etc., etc.
MONTCALM
Nos nouvelles de Fiance du 27 septembre, de Louisbourg du 6 novembre.
[Autographe ]
( !e dimanche, 12 févri<
Je réponds par celle-ci, mon cher chevalier, à vos deux lettres du 9. Je fais partir mardi une partie de ma maison et de mes gens, et pour ne pas me croiser avec M M. Péan, Mer. ier, I ladet, etc., qui partiront vendredi,
à ce que m'assure Monsieur l'intendant, mes relais sont commandés pour le 20 à Sainte-Anne, le 21 à l'Ileaux-Castors, le 22 à Montréal. J'ai reçu beaucoup de lettres du fort Duquesne, la Rivière - aux - Bœufs, Niagara, Frontenac.
Il me semble qu'il n'y a rien de nouveau et que tout va bien. L'intendant ilil que d'avoir de quoi vivre jusqu'au 31 mai ne suffit pas, qu'il faut jusqu'au 20 juin. L'évêque écrit trente et une lettres aux trente et un curés, et charge M. de Montgolfïer d'écrire aux Sulpiciens pour donner du blé.
L'intendant a dit aujourd'hui qu'on le regardât comme un misérable si on jouait les jeux -de hasard l'année prochaine chez lui. Vos deux jugements du régiment de la Sarre seront tus ici. Nous ne tarderons pas à en avoir un d'un conseil de guerre contre deux soldats de la Eeine et de Languedoc, accusés d'avoir volé à l'hôpital.
Voici les noms des douze femmes qui ont diné le mardi gras chez M""' de Vaudreuil. Voyons si j'aurai bien deviné: M"le de Vaudreuil, deux dames Martel, Mine de Longueuil, M"'e de Villemoude, M""1 de Ligneris, Mme de Contrecœur, M"" de Céloron, M""3 Duplessis, M* Frémond, M""' de Saint-Luc, M'"° de la Corne, l'aînée ; peut-être à la place d'une de ces douze, Mmo de Beaucourt.
Adieu, mon cher chevalier; plus à vous qu'à moimême. Je cacheterai mieux mes lettres.