‹ Collection des manuscritsChapitre 8 sur 57 · CARILLON · texte numérisé non relu

CARILLON

J'ai destiné les bataillons de la Eeine et de Berry qui sont dans le gouvernement de Québec, les troupes de la colonie et mille à douze cents Canadiens, au moins, de ce gouvernement à en partir, aussitôt que les glaces le permettront, pour se rendre à Carillon.

Aussitôt que je saurai les Anglois en mouvement pour aller au lac Saint-Sacrement, ou que j'apprendrai qu'il y a des vivres en rivière, je ferai passer de suite les bataillons qui sont dans les gouvernements de Montréal et des Trois-Rivières, ainsi que les troupes de la colonie, ne laissant que les infirmes tant à Québec qu'à Montréal.

En prenant des précautions pour avoir à Saint-Jean des bateaux, ainsi qu'à la Chine, il me restera trois à quatre mille habitants de ce gouvernement et de celui des Trois-Ptivières à faire passer an moment qu'ils seront nécessaires, soit à Carillon, à la tête des Rapides et même à Québec. De cette façon, je serai en état de fournir au besoin et de faire face partout.

Si j'apprenois cependant les ennemis sur le lac Saint- Sacrement avant l'arrivée des troupes et des miliciens du gouvernement de Québec, je ferois de suite marcher tout ce que je pourrois de ce gouvernement, afin de primer l'ennemi.

yuÉr.EC

Je ne présume pas que les Anglois entreprennent de venir à Québec ; mais, quand bien même j'en serois convaincu, je ne changerois pas ma destination, d'au-

tant que, si j'abandonnois Carillon, que l'ennemi s'en emparât ainsi que de Saint-Frédéric, une fois sur le lac, je serois obligé à laisser dans la partie de Saint-Jean un corps considérable pour empêcher qu'il ne pénétrât par cette partie ; au lieu que, les ayant conservés jusqu'au moment que la flotte sera en rivière, j'aurai le temps de faire descendre à Québec la plus grande partie de nos troupes, pendant que Carillon, Saint- Frédéric et les chébecs seront suffisants pour arrêter successivement l'ennemi et nous donner le temps d'avoir une ou deux batailles. Une seule de gagnée sauve la colonie ; la flotte s'en va, et nous retournons nous opposer aux progrès de l'ennemi.

A l'égard des travaux de l'extérieur de Québec, le défaut de vivres ne permet pas d'y penser. Il faudroit y employer quatre mille hommes, auxquels, n'ayant pas de farine à donner, je serois obligé de fournh deux livres en viande à manger ; ce qui feroit une consommation de dix à douze cents bêtes à cornes pour un mois, unique ressource que je réserve pour vivre si nous avions le malheur que tous nos convois fussent interceptés. Je me borne donc à laisser continuer tous les approvisionnements, à la fermeture des portes de la viUe, à travailler à l'enceinte, à l'établissement des batteries, enfin à tout ce que l'on peut faire sans une consommation extraordinaire de vivres, et à procurer à l'habitant autant qvie je le pourrois les moyens de faire les semences. Sans cela les secours de France, quelque grands qu'ils puissent être, ne pourroient subvenir à la subsistance d'environ quatre-vingt-dix mille âmes qui sont dans cette colonie.

Par la même vue d'économie, je vais également employer les Canadiens aux transports du lac Champlâin. J'attends au printemps les sauvages des pays d'en haut.

J'ai pris les mesures les plus justes pour être informé du moment où les Anglois entreront en rivière. J'ordonne aux habitants de Eimouski, Saint-Barnabe et du Bic, à la première nouvelle certaine qu'ils eu auront, sans qu'il leur soit besoin d'autres ordres, de faire passer leurs femmes, enfants et animaux à l'île Verte. Il partira de Québec des officiers qui auront ordre de faire consommer les vivres et les fourrages qui seront depuis ce lieu jusqu'à la Pointe de Lé vis, en observant de n'avancer qu'à proportion que la flotte le fera, en laissant toujours à huit ou dix lieues derrière eux un corps de Canadiens, Acadiens et sauvages pour empêcher qu'aucun détachement n'ose mettre à terre et donner le temps d'évacuer la côte sans confusion.

Ces bestiaux arrivés à la Pointe de Lévis, s'il ne nous arrive des vivres de France, y seront tous tués et salés pour servir de subsistance à l'armée, en prenant la précaution de dresser des états et de donner des certificats aux particuliers pour leur payer partie des dits bestiaux et leur remplacer le reste.

Toutes les femmes et enfants passeront le fleuve et iront se retirer à portée des Trois-Rivières, où on aura soin de pourvoir à leur subsistance.

Les habitants de l'île aux Coudres, Eboulements et Malbaie auront soin de retirer leurs femmes, enfants et bestiaux jusqu'à Saint-Joachim, et d'y amener le plus de vivres qu'ils pourront. Les hommes resteront

à l'île aux Coiidres pour y consommer les fourrages. Aussitôt que l'ennemi sera à la vue et engagé dans le mouillage de la prairie, ils manœuvreront les cajeux de l'île et profiteront du désordre qu'ils produiront pour traverser au Nord, où tous réunis pourront harceler l'ennemi, s'il veut mettre à terre, ayant toujours les caps pour pouvoir se replier sans craindre d'y être poursuivis.

Une fois que les Anglois seront mouillés à l'île aux Coudres, on fera usage des cajeux qui auront été préparés le long des caps ainsi que dans la dernière guerre. Les ordres avoient été donnés en conséquence l'année dernière. On fera usage des chaloupes i:)ortant du gros canon et des brûlots qui seront préparés à Québec. S'il est arrivé une escadre, toutes ces manoeuvres seront dirigées par les officiers de mer.

Les Anglois étant donc à l'île aux Coudres, les habitants de l'île d'Orléans s'occuperont de faire passer au nord de l'île leurs femmes, enfants et bestiaux, afin de les évacuer par la côte du nord. On formera un corps de miliciens de l'île pour la garantir d'être ravagée par quelques détachements dans des chaloupes, qui pourroient tenter de venir s'en emparer, et ils auront toujours leur retraite, étant forcés par le nord de l'île.

A la première nouvelle que j'aurai de l'ennemi en rivière, je pourvoirai à la sûreté des frontières de ce gouvernement. Je descendrai i)ersonnellement à Québec avec tous les habitants des gouvernements de Montréal, des Trois- liivi ères, tous ceux de celui de Québec depuis Sainte-Anne jusqu'à cette ville. Je les ferai de suite travailler aux retranchements de Beau-

port, en attendant que les troupes et les milices que j'aurai mandées à Carillon aient pu m'y joindre. Alors, suivant ce que j'aurai, tant en troupes, milices, sauvages et gens de mer, je ferai mes dispositions, soit pour s'opposer à la descente de l'ennemi de Sainte-Anne à l'île d'Orléans, ou pour me réduire à l'attendre au passage de la rivière de Montmorency jusqu'à la rivière du Cap-Rouge.

MM. le marquis de Montcalm et le chevalier de Lévis seront alors à Québec. Comme j'aurai toujours grand plaisir de leur faire part de tous les mouvements c[\vi j'ordonnerai, je serai à même de faire usage des réflexions que les circonstances et les lieux leur suggéreront.

Quelques efforts que fassent les Anglois, je me tlatte toujours que Sa Majesté nous fera parvenir de puissants secours, et que la valeur des troupes, les intérêts personnels des colons, leur attachement au Roi, le. nombre des sauvages que nous aurons, toutes ces forces réunies et animées du même désir, rendront la conquête de cette colonie bien difficile, pour ne pas dire impossible.

RIVIÈRE SAIXT-JEAX

Malgré l'insuftisance où je me trouve par rapport aux vivres, je ne m'occupe pas moins des Acadiens et des sauvages qui sont à la rivière Saint- Jean, à Miraniichi, et dans les environs de ces deux postes. J'ai donné ordre à M. de Boishébert de disposer toutes choses pour leur transmigration dans le cœur de cette colonie. Si toutefois les premières nouvelles que

j'aurai de la cour et les niouvements de uos ennemis dans le fleuve Saint-Laurent exigent que j'évacue cette partie.

En ce cas tous ces Acadiens et sauvages réunis, ne laisseront pas que d'augmenter considérablement nos forces à Québec.

Au surplus, à mesure que les projets, les mouvements de nos ennemis se développeront, que les circonstances exigeront quelque changement à mes dispositions, ou que j'en fasse de nouvelles, je me ferai un plaisir d'en faire part à M. le marquis de Montcalm.

Fait à Montréal, le 1er avril 1759.

Yaudreuil.

3Iëmoire pour la défense des environs de Québec, la cam'pagne de 1759, par le chevalier de Lévis *

Disposition générale pour s'opposer à la descente depuis la rivière Saint-Charles jusqu^au Sault de Montmorency, de même que pour se retirer derrière la rivière Saint-Charles dans le cas que Von fût forcé à la descente ; projet pour défendre cette rivière et ordre de bataille pour combattre et pour camjjer toute la campayne.

Page 1