‹ Collection des meilleurs dissertationsChapitre 53 sur 54 · SUPPLÉMENT · texte numérisé non relu

SUPPLÉMENT

C0NT£NA1ÏT lA REIATION BU MASSACaE DES VAUDOIS.

En 1545, François I"" méditant une descente en Angleterre , donna ordre au baron de la Garde de tirer deux mille hommes des vieilles bandes d'Italie, de les embarquer au port de Marseille, et de les amener sur les côtes de Normandie, D'Oppède , en sa qualité de lieutenant - général , ordonna de son côté

une levée extraordinaire de milices dan^ tonte la Provence. Les Yaudois n^en furent point alarmés; car en voyant les préparatifs qui se faisaient dans le port de Marseille , personne ne doutait que ces milices ne fussent destinées à rembarquement. Dès qu^elles furent prêtes à marcher, d^Oppède communiqua enfin au parlement les ordres du roi , fit revivre Fancien arrêt rendu contre les Yaudois , se chargea de le mettre à exécution , et demanda pour adjoints le président de la Fonds , les conseillers Badet et de Tributiis, et Tavocat-général Guérin. Partageant aved eux le commandement de ses nouvelles milices , il alla 9 sans perdre de temps, se joindre à la troupe du baron de la Garde. En voyant ces troupes s^avancer du côté de leurs habitations, les Yaudois s^aperçurent enfin que leur perte était résolue. On put connaître alors la fausseté et la noirceur des bruits que Yon avait affecté de répandre sur leurs préparatifs de guerre : pas un ne songea à se mettre en défense : des cris aigus et lamentables portés dans un moment de villages en villages, avertirent ceux qui voulaient sauver, leur vie de fuir promptement du côté des montagnes. La surprise, la douleur et le désespoir jetèrent d'abord les esprits dans rabattement et une sorte d'abandon; mais le désir naturel de conserver ses jours, la crainte de voir égorger sous ses yeux les objets de sa tendresse , reprenant le dessus , tout se mit à fuir, hommes, femmes, vieillards et enfans, chacun se chargeant, même au-delà de ses forces, de ce qui pouvait le plus commodément être transporté,

et sentant vivement la perte de tout ce qu^ils étaient forcés d^abandonner. Ce sacrifice, bu plutôt cet abandon involontaire ; était cependant ce qui pouvait contribuer le plus à leur évasion^ car tandis que les soldats s^amusaient à piller les maisons désertes , et qu'en exécution de Tarrét du parlement, ils inicendiaienl les granges, détruisaient les jardins et les arbres fruitiers, les malheureux fugitifs marchaient jour et nuit autant que leurs forces pouvaient ]e permettre : déjà ils avaient atteint le pied des montagnes, lorsque les feux qui s^élevaient tout autour d^eux , leur faisant juger quHls allaient être enveloppés , les réduisirent à prendre un parti bien douloureux. Les femmes, les vieillards et les enfans tombant de lassitude et épuisés de fatigue , ne pouvaient plus avancer : ils les abandonnèrent dans un vallon pour y prendre quelques momens de repos , tandis que les hommes gravissaient par des sentiers escarpés, espérant que la vue de cette troupe désolée , si elle ne pouvait échapper aux mains des persécuteurs, leur inspirerait quelque pitié. En efifet , on raconte qu'un soldat des bandes piémontaises qui marchait à la découverte, ayant aperçu du sommet d'une colline , ces malheureuses femmes étendues pêle-mêle dans la plaine et la plupart endormies, se mit à rouler de grosses pierres et à leur crier de toutes ses forces de fuir au plus vite. Elles suivirent ce conseil^ mais elles ne tardèrent pas à être enveloppées. On rougit de leur arracher la vie; maison leur ôta jusqu'à lei;irs vêtemens, et on les traita avec tant de brutalité , que plu-

C 5èo )

sieurs ne voûtant pas survivre à leur déshonneur, se tuèrent de leurs propres mains; d'autres périrent de faim etde fatigue avant que de pouvoir rejoindre leurs époux ou leurs pères. Tandis que le baron de la Garde donnait la chasse aux fugitifs, d^Oppède investissait Merindol , où Ton ne trouva plus qu'un jeune homme de Tàge de dix-huit ans, qui avait dédaigné de fuir avec les autres. Le président le fit attacher à un olivier, et tuer de sang -froid à coups d'arquebuse : on brûla les maisons, et le6 troupes réunies allèrent investir la ville de Cabrières. La plupart àç$ habitans avaient pris la fuite, et il n'y restait plus qu'environ soixante hommes en état de porter les armes, et une multitude de femmes et d'enfans : ils fermèrent les portes, moins dans l'idée de soutenir un siège que d'obtenir une capitulation : comme on ignorait leur faiblesse, elle fiit accordée, et violée sur le champ. On traîna les hommes dans un pré voisin, et on les égorgea sans résistance. Les femmes qui s'étaient réfiigiées dans les églises furent violées jusque sur les marches des autels : on enferma les plus vieilles dans une grange pleine de paille , et on y mit le feu. Elles voulurent se précipiter par une fenêtre ; mais les barbares qui s'amusaient de leurs cris et de leur embarras, les repoussaient à coups de piques, jusqu'à ce qu'elles fussent dévorées par les flammes. Plusieurs seigneurs qui avaient des Yaudois établis sur leurs terres, les avaient empêchés de fuir, en se chargeant de les garantir de toutes recherches ; mais sans doute ils avaient trop présumé de leur crédit; on se crut

en droit de lés traiter eux - mêmes comme faulélirs . d'hérétiques, et de ravager impitoyablement leurs terres : vingt-deux 'villages furent brûlés. Les calculs les plus modérés évaluent à (juàti:e mille le nombre des personnes qui perdirent la vie dans cette persé* cution; sept cents des plus robustes furent réservés pour servir en qualité de forçats sur les galères île nom de p^audois disparut; car ceux de ces malheureux qui purent échapper., restèrent confondus avec les calvinistes , dont ils avaient épousé les dogmes.

Le récit de tant d'atrocités souleva la nation en-

tière contre d'Oppède et ses complices; des citoyens courageux en dévoilèrent Tabomination au roi et au conseil. Oppède et la Fonds eH fiirent avertis, afccoarurent à la cour, et demandèrent àf être'ênt^ïdus ^. quoique le roi refusât absolument de les voir, et qu'ils ne pussent se disisimulèr, l'horreur qu'inspirerait leur présence, ils obtinrent, par le crédit du cardinal de Tournon, ennemi implacable de toutes les nouveautés, une déclaration qui semblait devoir les mettre à l'abri de toute recherche. Après la mort du roi et la disgrâce du cardinal de Tournon, la comtesse de Cental et les autres seigneurs provençaux dont on' avait ravagé les terres, rendirent plainte, et furent favorablement écoutés; car le connétable de Montmorenci , qui cherchait à décrier l'ancien ministère, ne laissa pas échapper une si belle occasion de compromettre , ou du moins de perdre de réputation le cardinal de Tournon. Les magistrats et le baron de la Garde furent arrêtés et conduits dans les prisons : 1. 7« LFV. 36

la procédure commencée au grand - conseil fut renvoyée au parlement, où elle s'instruisit de nouveau avec le plus grand appareil : tout ce qu^il'y avait de plus fameux avocats fut entendu ; mais le président d'Oppède ne voulut point se reposer sur un autre du soin de sa défense; il parla avec le même enthousiasme qu^il avait agi , et avec d'autant plus de succès, que le premier président Lizet, et la plupart de ses juges , n'étaient ni plus éclairés ni moins fanatiques que lui. Après cinquante audiences consécutives/ les magistrats furent déchargés d'accusation et renvoyés à • leurs fonctions , à la réserve de l'avocat - général Guerin, qui, convaincu d'avoir falsifié des actes, fiit condamné à la potence. Il ne parait pas que le cardinal de Tournoi} ait été dans le cas de se justifier : vu de mauvais œil, il se retira en Italie.

Page 1