ENTRÉES SOLEMNELLES
ET RÉCEPTIOIÏ.S DES PBINCES DANS LES VIUXS ,
avec des remarques sur W pratique et Tusage des décorations ,
(par le P. Mxmestrier) (i).
La réception des princes, tant ecclésiastiques que séculiers, dans les grandes villes, a toujours été accompagnée de beaucoup de magnificence, aussi bien
(i) Cette intéressante Notice est demeurée eusevelie, et presqu'ignorée, à la fin d'un yolume în-foL qui a pour titre : Décorations faites dans la ville de Grenoble pour là réception dé momàgneur le duc de Bourgogne et de monseigneur le duc de Beny, aoec des réflessions et des remarques sur la pratique et les usages des décorations^ Grrenoble, Ant FremoD, 1701.
1!owrTdi%t principal est aussi du P. Menestrier, dont il ne porte point le nom. Il a échappé aux recherches du P. Miceron, cpii ne l'indique pas dans la liste nombreuse, et néanr moins fort incomplète, qu'il nous a laissée des écrits de l'auteur. On le trouve cité dans une des dernières Biographies; miais la difficulté est de profiter de ces révélations tardives, et de ressaisir des documens devenus rares, qu'on, a déjl^ pu dédaigner, faute de les connaître.
( Edit C. L. )
que de toutes les démonstrations d^une joie publique mélëe des marques de soumission et de respect qui sont dus au rang que tiennent dans le monde ces personnes élevées, que Ton a toujours considéré comme les images visibles de la Divinité, dont elles exercent les droits et Tautorité pour maintenir Tordre, la paix, la justice et la religion.
Oest pour cela qu*on a donné à ces puissances de la terre les titres glorieux de souverains j d^augusies, di empereurs y de rois, de seigneurs, de majestés, de sérénités, à^akesses, de très-puissans, très-excellens, très-hauts et très-illustres princes, et cent autres noms aussi spécieux; comme on a donné aux papes celui de très-saints Pères, vicaires de J.^C, et aux autres prélats celui de princes de VE^ise.
Avant que les lumières du christianisme eussent dissipé les ténèbres et Taveuglement de la gentilité, les païens firent de leurs princes des divinités, et leur attribuèrent les noms de leurs dieux ou de leurs héros, les nommant Jupiter, Hercule, A poUan, Saturne, Mars, Neptune, etc. Ils leur consacrèrent des temples et des autels, leur offrirent des vœux, des parfums et des sacHfices, et allèrent à d^autres excès de flatterie et d'impiété dont il nous reste dès moniunens dans les médailles, les inscriptions et les bas-reliefs.
Les Juifs, qui furent le peuple saint, et ;la seule nation qui connaissait le vrai Dieu et qui Thonorait d'un culte religieux , eurent leurs cérémonies et leurs usages réglés pour la réception non seulement de
leurs rois, mais encore de leurs héros et de leurs héroïnes.
David, après la défaite de Goliath, ce superbe Philistin qui insultait les Israélites, et Judith, après avoir délivré Béthulie de la crainte où était cette ville de se voir assujétie par Holopheme, furent reçus avec des chants de triomphe, dés acclamations publiques, des danses, des feux, des parfums et des flambeaux allumés.
Nous avons aussi en quelques psaïunes la ferme de ces réceptions. Le roi prophète, au soixante-septième, nons a fait une riche description de ces entrées solemnelles, en nous représentant celle de Jésus^hrist dans le ciel, sous la figure d'un roi au devant duquel vont lés jninces avec des chants de musique et des troupes de jeunes filles qui jouent de divers instrumens. Divers corps de magistrats marchent sous leurs che& par troupes distinguées. On entre dans les églises pour y bénir le Seigneur et pour lui rendre de solemnelles actions de grftces; on fait couler des fontaines; les jeunes gens font des récits et des représentations av^c des machines; on fait des présens. ma* gnifiques; il vient des ambassademrs et des. députés des jnrovinces voisines pour complimenter; enfin, ce n^est que magnificence, qu'exercices d'adresse et que ^ctacles de joie et de divertissemens.
Viderwu ir^essus tuos Deus, ingressus Dei meij legis mei, qui est in sancto.
Prœçenerunt principes conjuncti psallentibiis in medio juçenculanim tympanistriarunu
In ecclesiis àenedicùe Deo Domino dejontibus Israël.
Ibi Benjamin adolescentulus in mentis excessu.
Principes Juda duces eorum, principes Zabu- Ion, principes Nephtali.
Tibi offerent reges munera^ n^enient legati.
Mcignificentia ejus et virtus in nubibus.
Cest ainsi que David a voulu nous rendre sensible la gloire de Tenirëe de J.-C. dans le ciel, som les images de ce qui se pratiquait en Tentr^e des scmverains dans les villes principales de leurs Etats. Par ces mots, prœvenerunt principes ^ il a voulu nous représenter les anges qui vinrent au devant de lui-, comme les magistrats sortent au devant des souverains avec le corps de la noblesse* Par ceux*ci, cun/uncH psidlentibus in medh fus^ncidamm tympanisiiia* rumj il nous a découvert Tusage de faire des cboenrs de musique et des concerts de voix et d'inslruni(si^, cik les jeunes filles les mieux faites paraissent, comme elles allèrent au .devant de Saiil. In ecclesiis bene^ dicile Deo Domino. Quoique cela s^entende litiëralement des assemblées des fidèles pour louer le Sei* gneur, ces paroles ne laissent pas de nous marquer les cantiques sacrés d'actions de grâces qui se faisaient pour la pro^érité des rois et des princes du :peiiple; et les fontaines, qui servaient à la purificatioa des prêtres et des lëvites , étaient aussi souvent des marques de joie publique, surtout quand on en faisait couler de lait et de vin. Il y a d'autres psaume^ qui vsont des chants de triomphe après les victoires rem-
portées sur les ennemis, dont saint HiërAme a dit en expliquant les livres des chroniques : canebant epinîcion super vicioriis.
Quand J.-G., pour accomplir ce que les prophètes avaient jH^édit de sa venue au monde, voulut entrer dans Jàrusalem , il voulut y être reçu à la manière des rois, mais en roi pauvre, comme Zacharie Favait annonce plusieurs siècles auparavant (i); il y enira au milieu des acclamations du peuple et des enfans qui portaient des rameaux et des branches de palmes et d^olivier, et qui criaient : Salut, honneur et joie an fils de David ! tandis que se% disciples étendaient leurs manteaux devant lui. Ce qui nous marque les usages de ces entrées , quoique d^une manière pauvre et simple, confin*me à Fétat d'humiliation qu*il avait choisi pour son premier avènement. On remarque dans les paroles du prophète quUl vent que Ton reçoîve ce roi de Sioa avec empressement et avec joie, exulta et JËibila : comme il recommande le respect et la soumission., parce qu'il vient en qualité de sau*^ veur, quoique pauvre.
. Il n*est point de nation civilisée, depuis les Egyptiens et ies Juifs, qui n'ait fait des entrées solemneUes à ses princes, soit pour les recevoir la première fois qtt^iis entraient dans leurs villes, soit lorsqu'ils retournaient victorieux de quelque grande entreprise.
(i) Exulta satis filia Sîon, jubila fiUa Jetvsalem. Ecce rex tmu pemei Hbi justus et saliHUor : îpse paupen (Zacb*, 9.)
de quelque long voyage ou de quelque expédition , ou après quelque victoire remportée sur leurs ennemis : Saiîl et David furent ainsi reçus par les Juifs.
Les manières dont les peuples se sont servis pour ces réceptions ont été assez différentes, selon le goût et les usages des nations, lesquelles ont cependant toutes voulu donner en ces occasions des marques de leur soumission et de leur respect, et des marques de joie et d'empressement, ce qu'elles ont fait par tous les signes extérieurs qui pouvaient les faire pa-
raître.
Pour marquer leurs empreasemens, ils ont envoyé des députés pour inviter les princes à les honorer :de leur présence, ou pour recevoir leurs ordres et pour savoir leurs intentions sur la manière dont ils voulaient: être reçus. Ils sont allés au devant d*eux par troupes, à pied ou à cheval, en chars, en' habits de cérémonie ou armés; ils ont refait les chemins on en ont ouvert de nouveaux, ont abattu les portes ouks murailles des villes pour les recevoir.
Les marques de soumission sont : la présentation des clés, les harangues et les complimens à genoux, baiser les mains, porter le dais, faire honunage, demander la confirmation des privilèges. On marquele respect en tapissant les endroits par où ils doivent passer, en sablant les rues, en jonchant, les chemins de fleurs et de verdure, en baissant les armes, les baguettes, masses et auixes marques d'autorité qui se portent devant les magistrats.
Mais comme la joie a la meilleure pairt en ces ré-
ceptions, c*est aussi pour la marquer que Ton dresse des arcs de triomphe, des obélisques, des thëfttres et d'autres semblables machines, que Ton fait des spectacles et des représentations, des chœurs de musique, .des concerts, des cris d'allégresse, des feux de joie, des illuminations, des bals, des ballets, des mascarades, des joutes sur Feau; des courses de taureaux, de bagues, de têtes de faquin, et plusieurs autres exercices propres à certains pays, comme le calcio à Florence, gli pugni à Sienne et à Venise, les combats avec des oranges en Provence, la moxigangà en Espagne; tirer à Toiseau avec Tare et les flèches ou avec Tarbalète, etc.
Quand c'est le souverain qui doit éire reçu, tous les corps qui ont rang dans une ville ou dans la province, vont au-devant de lui, les uns à pied, les autres à cheval : le clergé, la noblesse, la justice, les magistrats municipaux et tous les corps qui ont quelque autorité ou attribution de juridiction , chacun selon Tordre réglé et établi pour leur marche. Les universités marchent avec leurs rectem*s et leurs suppôts; et les marchands de diverses nations qui ont des corps établis en certaines villes, sous Tautorité du souverain, marchent avec leurs consuls.
A l'entrée du roi Henri II dans Lyon, où sont diverses nations qui jouissent des privilèges des foires accordés par nos rois à ces nations , elles marchèrent au-devant de lui. Les laquais, vêtus de velours noir, montés sur des mulets à housses de velours de la même couleur; ils étaient précédés de quatre pages à
cheval^ vêtus à la romaine, et suivis de valets de pied^ vêtus de velours blanc à bandes de velours noir. Après les laquais venaient les Florentins ; au nomlnre de trente-sept, montés sur des cbevaux turcs ou des genêts d*£spagne, et vêtus d'un velours cramoisi doublé d'un drap violet, avec beaucotq» de boutons d'or aux manches, ils étaient précédés de six pages vêtus de toile d'argent, et montés sur des chevaux turcs. Les Florentins marchaient deux à deux, chacun suivi de deux valets de pied de livrée; leur consul était au dernier rang, entre deux autres de sa nation.
Les Milanais faisaient une troisième ordonnance, montés sur des haqUenées, vêtus de damas noir à grands feuillages , avec des bordures de velours et des boutonnières d'or.
Les Allemands, qui composaient le quatrième corps, étaient vêtus d'habits découpés et bouffans à ]a manière de leur nation, montés sur de gros chevaux saxons.
La bourgeoisie se met ordinairement sous les armes pour border les avenues. A l'entrée du roi Henri II dans Lyon, les notables bom^eois étaient à cheval après les nations; le reste de la bourgeoisie était sous les armes, distingué par corps de métiers : les bouchers, les faiseurs de cartes, les tailleurs, les teinturiers, les argentiers, les ouvriers en drap de soie, les charpentiers, les selliers, les maçons, les tisserands ou toiliers, les cordonniers, les épingliers; les trafiquais sur le Rhône, les fondeurs, les chandeliers;
les trafiquons sur la Saône du quartier Saint-Vincent, les fourreurs ou pelletiers, etc. Chaque compagnie avait son capitaine, son lieutenant, son enseigne et autres officiers, avec leurs fifres et tambours; les compagnies composées de mousquetaires, piquiers, cui-
rassiers, etc.
Ces entrées solemnelles des princes ont toujours été accompagnées d^actes de religion et de spectacles de magnificence et de divertissement. Quand Alexandre fit son entrée dans Mempbis, il y fit plusieurs sacrifices aux divinités du pays, et donna des jeux et des spectacles au peuple, comme Arrian a remarqué.
Les triomphes ont été les principaux modèles de ces entrées solemnelles. C'est dé là qu^on a pris Tusage d'élever des arcs triomphaux et d'autres pareilles machines; comme c'est de la marche des soldats vic^ torieux que l'on a tiré l'usage de mettre la bourgeoisie des villes sous les armes. C'est aussi sur la marche des sacrificateurs qui conduisaient les victimes qui devaient être inmiolées, que l'on a introduit les processions du clergé sous diverses bannières.
La coutume^ qu'avaient les triomphateurs de se rendre dans le temple de Jupiter capilolin, et d'y déposer les dépouilles qu'ils avaient remportées sur les ennemis, a été saintement changée en celle de descendre aux églises principales des villes , où l'on entre pour y rendre à Dieu des actions de grâces. Nos rois yfi>nt porter les drapeaux pris sur leurs ennemis, et on les attache aux voûtes comme des dépouilles consacrées au dieu des armées 5 et des irophées de piété et
de reconnaissance envers lui, aussi bien que des marques de victoire.
La présentation des clés est une espèce d'homnùge. On voit dans quelques anciennes tapisseries et dans quelques vieilles peintures, des seigneturs qui rendent hommage aux rois et aux seigneurs suzerains, lesqueU ont à leurs côtés ou derrière eux le châtelain ouquelqu'autre officier, le chaperon bas, tenant d^une main une bannière, et de Fautre une clé élevée, pour marquer que la possession des Befs et le droit de leur bannière, c*est-à-dire d'assembler ses sujets en armes, relèvent de celui à qui Ton rend hommage.
Les échevins de la ville de Lyon ont les clés de la ville à foi et honmiage, dont ils prêtent le serment de fidélité; et quand on veut punir une ville qui a ^té rebelle, on abat ses portes et on lui en ôte les clés.
Quand le fils de Dieu voulut établir la puissance et Tautorité de TEglise en la personne de Saint- Pierre, il lui dit qu'il lui donnerait les clés du royaume du ciel} ce que quelques auteurs ecclésiastiques reportent à Tusage de présenter l«s clés aux princes, poinr marque de leur souveraine puissance et de la soiunission et sujétion des peuples iJlddunt eammetaphoram posse referri ad usum Ulum, quo ptWr cipibus adsfentantibus afferuntur classes ad siffdfica' tionem subjectiorUs et eorum supremœ polestatis ( i ).
(i)Lindan., 1. 4- Panopl., cap. 8i. Bosîus, lib. i8. de Signîs Ëccles., cap. i.
La clë d'or, à la cour de Femperetir, est une marque de dignité singulière des premiers gentilshommes de la chambre, et des autres seigneurs qui ont droit d'entrer dans la chambre de l'empereur; ils sont nomimës gentilshommes de la clé d'or. Les impératrices ont aussi des dames de la clé d'or; ce qui se pratique à l'égard des électeurs et des électrices de l'empire, qui sont considérés conune souverains.
La présentation du dais n'est pas une cérémonie si ancienne. On n'en voit nul usage dans les triomphes ni dans les entrées des Romains. Ce sont les Orientaux qui l'ont pratiquée, et les peuples du Midi, où les chaleurs excessives ont obligé ces peuples d'inventer des parasols et des pavillons pour se défendre des ardeurs du soleil, principalement dans les marches de cérémonies où l'on va lentement. Ce qui d'abord n'avait été mis en usage que pour se défendre des ardeurs du soleil, devint un témoignage de vénération et de respect, qui se pratique dans nos cérémonies les plus saintes, conune aux processions où l'on porte le Saint- Sacrement; principalement au temps de la Fête-Dieu, auquel il est porlé par les rues par des prélats et par d'autres ecclésiastiques de marque, qui, étant obligés de le porter tête nue, ont besoin d'être à couvert du soleil et de la pluie. C'est pour cela que les Italiens lui ont donné le nom à^ ombelle ^ parce qu'il seri à mettre à l'ombre ceux sur qui on le porte.
Il est devenu depuis une cérémonie d'honneur et de respect qui se pratique aux entrées des rois, des princes et des prélats.