II. lO' i.iv. o
Le cérémonial romain , réglant les entrées des cardinaux ji des légats, des empereurs et des rois, dit expressément : In porta urbis consueverunt magistratus illius obviare legato^ sfel prœlato primùm intrantij ac illum bénigne suscipere et associare et baldachinum super eum déferre. Et parlant de Tenvpereur, il dit qu^après qu'il est descendu de cheval pour baiser la croix , en s^agenouillant sur un carreau mis sur ua tapis étendu, il remonte et est conduit sous le dais jusqu'à Téglise : suh baldachino duoiturusque ad ecclesiam. Il ordonne la même chose pour les> impératrices, les rois, les reines, les princes, et les princesses du premier ordre.
Il y en a qui refusent cet honneur, et qui ne veulent point se placer sous le dais, que Ton ne laisse pas de porter après eux.
Les Juifs, avant que le temple de Jérusalem fût bâti , n'avaient qu'un tabernacle ou pavillon sous lequel l'arche était gardée, et sous lequel se pratiquaient les cérémonies; d'où est venu l'usage de nos tabernacles, de nos pavillons et de nos dak que l'on met sur les autels pour la révérence dea choses saintes.
Au sacre de nos rois, on porte la sainte ampooik SQUS un dais, et ce sont quatre barons qui portent ce dais. On pi*atique souvent la même chose p(mr honorer les reliques des saints.
Les rois, les princes et les ducs et pairs ont des dais dans leurs chambres; les archevêques en mettent un sur la croix que l'on porte devant eux, quand ils
marchent en cérémonie, et qui est ordinairement exposée dans une salle ou dans un antichambre sur une estrade.
Ceux qui portent ces dais à Tentrëe des princes étant oâigés de faire celte fonction tête nue^ ont pris quelquefois des couronnes de fleurs pour marque de joie, à la manière des soldats, qui étaient souvent couronnés quand ils accompagnaient les triomphateurs. Cela se pratiquait aussi dans les festins. Les magistrats de Paris le font la veille de la saint Jean- Bi^tiste, pour mettre le feu au bûcher qu'ils allument en signe de joie : ce que les ecclésiastiques font aussi en la procession solennelle du Saint-Sacreifaent.
Les magistrats des villes qui portent ce dais aux entrées des princes, le font avec leurs habits de cérémonie; et quand la marche est longue, ils se font soulager par d'autres officiers vêtus de longues robes rouges, violettes ou d'autres couleurs, des livrées des yiUes, et alors ils marchent aux côtés de ces porteurs et reprennent les bâtons quand il faut entrer dans relise ou dans le palais où ils vont descendre. Quand ces entrées se font sur des chars'ou sur de pareilles machines, on peut attacher à ces machines les pavillons, dont les magistrats se contentent de tenir, sur les oAtés, des cordons à houpes d'or ou de soie.
En quelques villes, où les ecclésiastiques attendent les princes à la porte de leurs cloîtres ou de l'enceinte de leur territoire, on change de dais, parce que, pour conserver leurs privilèges et leur juridiction, ils en présentent im autre , porté par des ecclésiastiques va-
exposer Toccasion ite la venue ou y faire ailusion. A rentrée du prince Maurice de Savoie daos Nice, et de la princesse sa nièce , qu'il avait épousée pour procurer la paix du Piémont, on mit cette inscription sur Tare de triomphe de la porte :
FOECIALIBUS PACIS SUJE SPOVSIS
SERENISSIMIS SABAUDIJE PRINGIPIBUS
MAURITIO ET ALOYSIJE MARI^
PAO JANI FORIBUS CLAUSIS UAS TRIOMPHALES APERUIT.
On mit sur un arc de triomphe, pour le retour de Fempereur Trajan, cette belle inscription qui semblait consacrer }i Tespérance, à la valeur et à la victoire ^ ce monument, pour lés succès et Theureux retour de cet empereur :
SPEI, VIRTUTI, VlCTORIiE
QUARUM NUMINE PROSPERITAS ET HONOR IMP. CiES. TRAJANI SUCGESSU FELIGI AUCTA SUNT.
Il y a du sublime en cette inscription, par cette dédicace qui s'adresse à Tespérance, à la valeur et à la victoire, pour parler après des succès du prince, attribués à ces trois causes.
Celle qui fut mise sur la première porte de Lyon , pour Tentrëe du roi Hem'i II, était de ce goût antique :
Ingredere Henrice; ingredere Fraacorum Rex christianissime urhem tuam, 'Aniiquam Bomanorum coloniam, • Ut deooiissimis cwibus fuis Secwitatem Rdp. prastes œUmam.
Tout fut de ce bon goût en cette entrée, qui fut dressée par Maurice Sève, lyonnais, Vxm des plus beaux esprits de son siècle. Celle de Henri lY, dans la même ville , fut aussi fort spirituelle, et de Tinvention de Pierre Mathieu, secrétaire de Tarchevéque de Pinac, et depuis historiographe du Roi. Celle du roi Louis XIII, qui fut de Tinvention d'un père jésuite, ne leur céda en rien.
Celles de la ville d'Anvers, pour les archiducs, ont été des plus magnifiques et des plus belles pour les inventions, parce que Rubens, Vandyck et d'autres habiles peintres y avaient travaillé, et que les dessins avaient été conduits par Jean Boch, Gaspard Gevart et d'autres habiles gens savans des antiquités. Le premier, en iSgS, fit imprimer la relation de l'entrée de l'archiduc Ernest, sous ce titre : Descriptio gratulationis publicœ spectaculorum et ludorum in adçerUu seremssimi principis Emestij archiducis AusîHœ.
Le second, en 1 64^; décrivit celle du cardinal infant.
Il est indifférent de faire ces inscriptions en prose
OU en vers, en latin ou en français, pourvu qu^elles soient spirituelles et en des termes nobles et dignes de la grandeur des sujets.
Les Flamands, depuis plus d*un siècle , affectent des inscriptions chroniques en lettres numérales, qu'ails distinguent par de plus grands caractères, pour marquer les dates des années. Cela peut avoir ses agrëmens parmi eux; mais ce travail tient de la nature des anagrammes, pour lesquelles on sq fatigue beaucoup, et souvent ce ne sont que des extravagances.
On fit une de ces anagrammes, à Fentrëe du feu Roi dans Bordeaux , à laquelle le peuple et les personnes peu éclairées applaudirent beaucoup, mais qui n*a pu plaire à ceux qui ont quelque goût et qui ne veulent rien contre le bon sens.
Il faut dire la même chose des acrostiches , des ré-* bus et d'autres pareilles inventions aussi fades. Les Romains, qui furent si sages et d'un goût si fin, ne se servirent jamais en leurs médailles ni en leurs décorations de ces grossièretés.
Ils n'approuvaient pas même les jeux de mots, que l'on a un peu trop affectés depuis un siècle , en quelques inscriptions latines faites delà les monts, et qui n'ont eu quelque applaudissement que parce qu'elles se trouvaient soutenues par des expressions plus tio« blés et par des tours ingénieux.
Les petits mots des poètes, bien choisis et tirés des plus célèbres, comme Yirgile, Horace, Juvénal, Martial, Sénèque, Stace, Lucain, TibuUe, Properce, Valerius Flaccus, Manilius, etc.^, sont de riches pier-
reries qui peuvent faire honneur aux décorations cpiand elles sont bien placées , aussi bien que les mots oa inscriptions des médailles antiques dont on a tiré le pacator orbis^ le félicitas temporunij et quelques autres pour les médailles qu^on a faites pour sa Majesté, et que j'ai rapportées en Thistoire de son règne par les médailles, monnaies, jetons, inscriptions, devises et autres monumens publics, que j'eusThonneur de présenter à Sa Majesté, en lôgS.
J'ai un Traité des inscriptions modernes , et un autre des types des monnaies, médailles, jetons, mereaux et autres monumens publics, que je communiquerai au public avec le temps.
Ceux qui ont écrit du blason, des emblèmes et des devises, enseignent ce quil faut observer louchant leurs usages dans les décorations.
Pour les statues et les médailles, tant de personnes ont expliqué celles des anciens et la diversité de leurs symboles , qu'il ne faut que les consulter pom* ne rien faire sans autorité tirée des exemples qu'ils fournissent, pour représenter la victoire, la félicité, la gloire, la valeur, la clémence, etc. César Ripa a recueilli ces figures en son Iconologie, écrite en italien, et traduite en firançais par Baudoin.
Il ne reste plus qu'un mot à dire sur le mélange de la fable et de la poésie, avec les «applications tirées des choses saintes, qui semblent faire un mélange monstrueux au goût de certaines personnes qui ont souvent plus de fausse délicatesse que d'expérience et d'intelligence des choses.
Ceux qui condamnent ce mélange des choses sacrées et des choses profanes dans les décorations, n*ont jamais vu ni examiné les sages réflexions d'un illustre théologien de Vérone, qui n'était pas moins saint que savant, qui dit, en la section 3 du livre r, Sacrorum electorum :
Qui nimia religione externas litteras à sacris exsibilant in sacrarum Uuercurum tractatoribus penilùs damnant j soient severœ hujus censionis hanc rationem reddere y qubd videlîcet sacra profanorum admixtione profana Jieri 'videantur. Aipths quoi, il entreprend de justifier ce mélange par les exemples de saint Paul, de TertuUien, de Clément d'Alexandrie, de saint Pierre de Damien et de quelques autres Pères. Le saint concile de Trente, qui a condanmé les applications des paroles saintes à des sujets qui ne sont pas sacrés, n'a condamné que les abus que l'on eh fait pour la satyre, pour la raillerie et pour les bagatelles ; il ne les a point condamnées pour les sujets graves et sérieux. Aussi, en plusieurs cérémonies, TEglise applique aux princes et aux puissances de la terre ce qui a été dit, ou en figure ou littéralement, de Jésus-Christ. Les saints Pères l'ont souvent ainsi pratiqué.
Les livres saints sont remplis de tant d'instructions morales pour les grands et pour les princes de la terre! Ils ont même loué des princes idolâtres pour avoir eu quelques vertus morales dans une fausse religion, ou plutôt, dans l'aveuglement de leurs erreurs. On peut donc bien se servir de ces mêmes instructions et de
ces mêmes éloges pour instruire on pour louer de% princes elurétiens qui sont les appuis de la religion* UËglise^ qui les honore du même encens q[u*elle présente au vrai Dieu en ses cérémonies les plus saintes, qui leur permet de chanter Tévangile en certains jours solennels , quand ils sont à Rome , les considère ccnnme des personnes sacrées^ dont elle permet qu^on leur attrihue les expressions , comme elle leur en permet les wnemens.
11 n^ a pas deux cents ans que les harangues qui se faisaient aux princes, et les discours politiques qui se faisaient dans le conseil et même dans les parlemens pour les affaires civiles, commençaient par des textes de FEcriture, comme les discours des prédicateurs dans les assemblées chrétiennes où Ton prêche la parole de Dieu, nos mystères et les dogmes de notre religion.
Nos décorations et nos spectacles qui n*ont rien de contraire aux honnes mœurs ni aux maximes saintes de notre religion, peuvent bien recevoir des expressions tirées des livres saints, puisque ces oracles sacrés se servent si utilement de ces spectacles et de ces décorations pour Finstruction des fidèles, comme a fait saint Paul en plusieurs de ses épîtres, ]e Sage en ses réflexions morales, et les prophètes, qui en ont fait des paraboles aussi bien que Jésus- Christ.
L'on peut hien comparer im sage prince et un roi très-chrétien au soleil, même avec les paroles de TEcriture , après que le sage a dit : Homo sanctns
in sapientia manet sicut sol, et après (ju^il a eom- {)arë les savans aux étoiles et aux astres qui éclairent le inonde. Disons-le encore une fois : pourvu que ron n*abuse pas des saints mystères et des expressions consacrées qui ne peuvent convenir qu^à Dieu seul, il n*y a point d'impiété de s*en servir pour les mêmes usages pour lesquels ils ont -été employés dans les saints livres pour louer la vertu, pour y exhorter les fidèles, et pour les instruire de leurs devoirs, ou pour leur proposer des exemples quUl est louable d'imiter. Ainsi, nous pouvons appliquer à la religion, à la piété, à la clémence, à la grandeur, à la magnificence , au zèle , à la modération et aux autres louables qualités d'un prince, les paroles de TEmiure.
Des fictions.
Cet assemblage d'histoire , de fable , de choses saintes et de choses profanes, est une espèce de fiction ou de poésie, à qui il est permis aussi bien qu'à la peinture, selon le sentiment d'Horace, de faire de ces assemblages idéels qui tiennent de la nature des grotesques.
Picionhus atque poetis QiiidUhet audendi semper fmt œqua pàtestas.
C'est cette liberté de feindre poétiquement qui nous permet, dans les décorations, de représenter les princes sous les figures de Jupiter, d'Hercule, de Mars, d'Apollon, du Soleil, de Mercure, etc., et de
représenter la gloire, la noblesse, la valeur, les vices, les vertus, le temps, les heures, les siècles, les saisons, FabondaQice , la joie, les passions, les rivières, les montagnes, sous .des figures humaines, sans que Ton puisse nous accuser d'idolâtrie, mais seulement de nous servir de la liberté des peintres et des poètes. Ce qui peut même nous justifier dans cet usage, c'est que les livres saints semblent l'avoir autorisé. Le livre de Job met en la bouche de ce saint homme les noms fabuleux que Ton a donnés aux constellations : Qui facit ArctUTum etOrionaet Hyadas; et le prophète A mos dit de Dieu : Facientem Arcturum et Oriona.
Saint Paul se servit de l'inscription de l'autel des dieux inconnus 9 élevé dans Aihèncs, pour faire connaître aux Athéniens le vrai Dieu. Il leur cita leurs poètes pour leur faire comprendre que nous sommes enfansdeDieu, étant ses créatures. Enfin, lesSS. PP. ont souvent, par des sens d'accommodation, appliqué aux empereurs, aux rois et aux puissances de la terre, ce qui a été dit de J. -C. , comme les prophètes en ont dcmné le nom à Cyrus , roi de Perse.
On ne doit pas donc condamner certaines applications des passages de l'Ecriture que nous faisons aux princes de là terre, pour les louer ou pom: les représenter, puisque les premiers Pères de l'Eglise Tout fait, et l'Eglise elle-même, en plusieurs cérémonies, pour honorer ces puissances, auxquelles, ainsi que j'ai. déjà remarqué, elle donne de l'encens au milieu des plus saints mystères , et permet qu'on les nomme personnes sacrées.