‹ Collection des meilleurs dissertations: notices et traités particuliersChapitre 25 sur 30 · ENTRETIEN DU ROT · texte numérisé non relu

ENTRETIEN DU ROT

Le Roy. — Ma bonne maman, dites-moy : que vous a-t-on fait à Paris ?

La Reyne. — Mon fils, c'est que Messieurs du parle* ment ne veulent plqs souffrir que monsieur le cardinal Mazarin, avec ses partisans, pille davantage vostre peuple.

Le Roy. — Ma bonne maman , qu'est-ce que des partisans et à quoy sont-ils bons ?

La Reyne. — Mon fils, ce sont des personnes d'honneur de qui monsieur le cardinal Mazarin se sert pour attirer tout le bien de la France , avec les intendant de justice.

Le Roy. — Ma bonne maman , à quoy servent les intendans de justice dans les provinces?

La Reyne. — Mon fils, pour» sous vostre authorité et le voile de justice, tirer tout l'argent de vostre royaume.

Le Roy. — Ma bonne maman , pourquoy avez-vous osté monsieur le président de Bailleul de la charge de surintendant pour y mettre monsieur d'Esmery ?

La Reyne. — Mon fils, parce que monsieur le président de Bailleul est trop considérant ; il falloit un homme comme monsieur d'Esmery à monsieur le cardinal Mazarin , qui n'eust ny ame ny foi , afin de faire tout ce qu'il voudroit.

Le Roy. — Ma bonne maman , pourquoy avez-vous donc chassé monsieur d'Esmery, puisqu'il faisoit tout ce que monsieur le cardinal Mazarin vouloit?

La Reyne. — - Mon fils , c'est qu'il avoit assez volé, et monsieur le cardinal Mazarin ne vouloit pas que l'on le sceust.

Le Roy. — Ma bonne maman , pourquoy fait-on tant la guerre en Italie ? cela est-il nécessaire î

La Reyne. — Mon fils , cela se fait par maxime d'Estat , pour contenter monsieur le cardinal Mazarin.

ET DE 84 MBRE [1649]. 450

Le Roy. — Ma bonne maman , pourquoy avez-vous choisy monsieur le grand-maistre pour le faire surintendant ? n'est-il pas assez riche ?

La Reyne. — Mon fils, c'est un homme comme il nous faut ; il est des parens de monsieur le cardinal de Richelieu , il ne payera personne ; il est fort et vaillant ; voyez combien il en tua aux barricades de Paris !

Le Rot. — Ma bonne maman , qu'avez-vous fait de 600 millions que vous avez receus depuis que mon papa est mort ?

La Retnb. — Mon fils, ils ont esté distribuez par l'ordre de monsieur le cardinal Mazarin, qui les a mis à couvert.

Le Roy. — Ma bonne maman , pourquoy, puisque vous avez receu tant d'argent, n'a-t-on pas payé les gages de mes officiers et de mes soldats depuis trois ans ?

La Reyne. — Mon fils, monsieur le cardinal Mazarin garde tout pour nostre nécessité et pour marier ses niepces, comme a «fait monsieur le cardinal de Richelieu.

Le Roy* — Ma bonne maman , dites-moy donc de quelle naissance est monsieur leicardinal Mazarin, pour marier ses niepces à des princes du sang de France.

La Rbyne. — Mon fils, vous m'importunez, car je sçay bien que monsieur le cardinal Mazarin est fils d'un banqueroutier de Rome, a esté laquay, postillon de courier, grand joueur etpipeur ; mais tout cela n'empesche que je ne l'ayme et qu'il ne marie ses niepces à qui il voudra, ayant tout le bien de la France et mon amitié.

Le Roy. — Ma bonne maman , pourquoy n'avez- vous pas voulu parler à mon advocat et mon procureur général du parlement de Paris, quand ils sont venus icy ?

La Reyne. — Mon fils, c'a esté monsieur le cardinal Mazarin et monsieur le prince de Gondé qui m'ont

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dit que, puisqu'il falloit affamer la ville de Paris, il neleur falloit pas parler.

Le Rot. — Ma bonne maman , dites-moy , puisque vous voulez affamer ma bonne ville de Paris, que deviendront tant de bons religieux et religieuses qui ne vivent que d'aumosnes, les petits enfans à la mamelle, les pauvres dans les hospitaux et par la ville, et tant de gens de bien qui sont dans Paris ?

La Rbyne. — Mon fils, ne vous en mettez pas en peine , car vous ne sçavez pas où peut aller la passion d'une femme Reyne régente quand on heurte ses volontés.

Le Roy. — Ma bonne maman, vous ne vous souciez donc guère de mon royaume ?

La Reyne. — Mon fils , quand vous serez, en âge vous y adviserez ; car pour moy je veux vivre et mourir avec monsieur le cardinal Mazarin.

, Le Roy. — Ma bonne maman , vous me ferez passer pour un roy Hérode , faisant mourir tant d'innocens.

La Reyne. — Mon fils , ce ne sera pas vous , c'est moy. Qu'à Dieu ne plaise que je voulusse faire tuer les innocens, comme le roy Hérode ; non, non, je me contenteray de les faire mourir de faim et seicher, attachez aux tétons de leurs mères.

Le Roy. — Ma bonne maman , le roy David remercioit Dieu de qupy il assujettissoit son peuple sous luy ; que diray-je, moy, puisque vous faites mourir le mien?

La Reyne. — Mon fils , c'est de quoy je ne me soucie pas, puisqu'il ne veut pas obéir à monsieur le cardinal Mazarin , qui en viendra pourtant bien à bout.

Le Roy. — Ma bonne maman, vous ne me parlez point de, monsieur d'Orléans, mon. oncle.

La Reyne. — Mon fils, monsieur d'Orléans est à

ET D£ SA MEBE [16&9]. ftôl

-bous pour de l'argent; l'abbé de La Rivière lu y fait foire tout ce qu'il plaist à monsieur le cardinal Mazarin. Le Rot. — Ma bonne maman, dites-moy : pourquoy monsieur le prince de Gonty et monsieur le duc de Longueville, et autres grands seigneurs de mon royaume, m'ont-ils quitté pour aller à Paris ?

La. Retne. — Mon fils» c'est qu'ils sont bons François, et qu'ils ne sont pas pensionnaires de monsieur le cardinal Mazarin , ny alliez du cardinal de Richelieu.

Le Rot. — Ma bonne maman, dites-moy: pourquoy lève-t-on tant de gens de guerre à Paris ? est-ce pour mon service ?

La Retnb. — Mon fils, non, c'est pour m'empescher d'affamer Paris et pour Messieurs du parlement, que j'ai en grande aversion.

Le Rot. — Ma bonne maman, si ces Messieurs du parlement sont les plus forts, que deviendray-je?

La Retne. — Mon fils , c'est de quoy je ne me soucie guère , parce que monsieur le cardinal Mazarin et monsieur le prince de Gondé m'ont promis de les perdre tous.

Le Rot. — Ma bonne maman , dites-moy : quand ils auront tout perdu, le parlement et mes peuples, de qui seray- je Roy ?

La Retne. — Mon fils, je ne songe pas à cela, ny de qui vous serez Roy, pourveu que je sois vengée.

Le Rot. — Ma bonne maman , dites-moy de qui vous voulez vous venger; qu'est-ce que l'on vous a fait? La Retne. — Mon fils, je veux faire pendre les Messieurs du parlement de Paris , et après je viendray bien à bout de vos peuples et des autres parlemens.

Le Rot. — Ma bonne maman, dites-moy : que vous onl fait les Messieurs du parlement?

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La Reyne. — Mon fils , ne m'importunez pas davantage; n'est-ce pas assez que je sois Reyne régente et monsieur le cardinal mon conseil pour faire tout ce qu'il me plaist ?

Le Roy. — Ma bonne maman , le roy Henry IV, mon ayeul, disoit qu'il estoit un grand Roy à cause que son peuple estoit riche ; et moy, que diray-je , puisque yous ruinez le mien ?

La Reyne. — Mon fils, le roy Henry IV estoit un homme qui n'avoit pas de favory comme moy, à qui je fais du bien.

Le Roy. — Ma bonne maman , dites-moy ce que je feray quand il n'y aura plus de parlement ; qui rendra justice?

La Reyne. — * Mon fils , nous avons monsieur le chancelier, qui est le chef de la justice, et monsieur le grandprévost, qui feront la justice comme nous voudrons.

Lb Roy,. — Ma bonne maman, je vois bien tout de bon que vous ne vous souciez guère de moy et de ma couronne ; chacun dit que Messieurs du parlement sont bien sages.

La Reyne. — Mon fils , tout au contraire , c'est pour asseurer vostre couronne tout ce que je fais ; car monsieur le cardinal Mazarin et monsieur le prince de Gondé me l'ont assuré. Nous avons au parlement des pensionnaires par lesquels nous sçavons tout ce qui s'y fait.

Le Roy. — Ma bonne maman , pourquoy avez-vous fait chanter le Te Deum à Sainct-Germain pour la prise de Gharenton? n'estoit-il pas à moy ?

La Reyne. — Mon fils, c'a esté monsieur le prince de Gondé qui m'a dit que la prise estoit de grande importance pour affamer Paris, dont j'ai bien envie.

ET di: SA MÈRE [1649]. Z|63

Le Rot. — Ma bonne maman, quand tout le peuple de Paris sera mort de faim, je perdray beaucoup de millions que l'on me paye d'entrée et de subside pour ce qui y entre.

La Reyne. — Mon fils , mpnsieur le cardinal Mazarin a assez de quoy se faire Pape ; il nous remettra dans le royaume de Navarre , que le Pape vous a fait perdre , qui vaut mieux que Paris» et nous en irons â Pampelune; le Roy d'Espagne le voudra bien.

Le Roy. — Ma bonne maman , j'aymerois bien mieux Paris que le royaume de Navarre ; mais monsieur de Beaumont, mon précepteur, dit qu'il faut que je veuille tout ce que vous voulez.

La Reyne. — Mon fils , c'est bien fait, Dieu vous bénira. Finissons et allons au conseil.

Advis au Boy par monsieur Le duc d'Anjou , son frère

unique.

Mon petit papa , je vous conseille de vous en retourner dans vostre lit de justice au parlement, parce que je voy bien que tout s'en va perdu ; ma bonne maman n'est pas bien conseillée , et mon oncle , le duc d'Orléans , ne s'en soucie pas, pourvu qu'il ayt de l'argent. Quant à monsieur le prince de Gondé , il me ressemble, il est encore bien jeune , monsieur le chancelier bien intéressé et monsieur le grand-maistre bien hay. Laissons monseigneur le cardinal Mazarin icy avec tous ceux de sa cabale et nous en allons à Paris. Je vous asseure, mon petit papa, que nous ferons crier par toute la France : Vive le Roy ! vive le Roy ! vive le Roy !

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