LE MOIS D'AOGST 1047 JUSQUCS AD MOIS DE NOVEMBRE
La France, opprimée par la violence u ministre-, rendoit les derniers soupirs , lorsque les compagnies souveraines > animées par le seul intérest public, firent un dernier effort pour reprendre l'authorité légitime que la mesme violence leur avoit fait perdre depuis quelques années, parce qu'elles avoient tousjours esté le plus fort rempart de la liberté publique , et comme le sanctuaire dans lequel s'estoient toujours conservées les lois fondamentales de l'Estat.
Je pourrois rapporter icy ce qui s'est passé pendant la régence dans le parlement de Paris et dans les autres compagnies; mais bien qu'il y ayt beaucoup de choses mémorables et dignes de la postérité , je craindrois de défigurer mon ouvrage en représentant les maux que nous avons soufferts, et diminuer la joye publique si je meslois le calme avec la tempesle et nos beaux jours avec des nuicts affreuses et obscures , pleines d'épouvante et d'étonnement. Je ne prétends donc parler que des remèdes, et non point des désordres de l'Estat : de sorte que s'il se rencontre quelque émotion dans la suite de mon histoire , c'est parce qu'ils ne peuvent jamais produire leurs effets qu'avec quelque sorte d'agitation qui en augmente toujours la force , et qu'achève entièrement la guérison.
Au commencement de la régence , la direction des finances» qui sont les nerfs de tous lesEstats et qui en font la bonne ou la mauvaise fortune , ayant esté donnée à monsieur le président Bailleul, homme d'un esprit doux et poly , mais qui n'avoit jamais esté eslevé dans cette sorte d'affaires, cela donna lieu au sieur d'Emery, qui avoit acquis quelque connoissance dans les finances par la différence des emplois qu r il avoit eus, de se donner toute l'authorité et de s'en rendre le maistre absolu; tellement qu'ayant demeuré, en qualité de controolleur général, le seul arbitre de toutes les finances pendant quatre ans entiers, il creut que rien ne manqueroit à son ambition s'il pouvoit joindre le titre et la dignité à l'authorité qu'il avoit desjà usurpée » et se faire surintendant. Il obligea donc le cardinal Mazarm , qui estait le premier ministre et dont les mœurs n'estoient pas différentes des siennes, de satisfaire à sa passion et de l'honnorer d'une charge qui avoit aupa-
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ravant tousjours esté entre les mains de personnes de naissance ou qui avoieni eu quelque rang considérable dans le royaume.
Il n'y fut pas sitosl entré qu'il creut que pour la bien mériter il falloit jeter l'épouvante partout et abattre ce qui restoit encore d'authorité légitime dans l'Estat, sans pardonner mesme aux testes les plus illustres qui avoient consacré leurs vies au bien public.
Le parlement ayant reconneu ses mauvais et pernicieux desseins , et que par un abus criminel et punissable l'on faisoit depuis longtemps de grandes et excessives levées en conséquence de simples arrests du conseil et de déclarations non vérifiées, ou que» pour donner quelque couleur à cette oppression publique » l'on affectoit de les faire vérifier en d'autres compagnies souveraines, lesquelles» quoyque bien intentionnées» estoient encores plus foibles pour résister à la violence des temps» cet auguste sénat résolut donc pour lors de s'opposer vigoureusement à ces entreprises si fréquentes et si périlleuses» et de se faire apporter l'édit du tariffe (1)» qui estoit une imposition générale de toutes les marchandises et de toutes les denrées qui entroient dans la ville de Paris.
Cela ne se fit pas sans beaucoup de résistance de la part du conseil; car comme l'édit avoit desjà esté vérifié en la cour des aydes» il avoit encore été exécuté depuis un an tout entier. D'ailleurs c'estoient des moyens pour empescher que les mauvais ministres ne
(1) Cel édil était émané du conseil des ûuances au commencement d'octobre 1646. L'impôt qu'il établissait ne reconnaissait point de privilégiés, et devait se prélever avant que l'édit laimême eût été vérifié où besoin sérail.
continuassent à l'advenir d'abuser de leur authorité et de la fortune des particuliers , comme ils avoient fait impunément depuis tant d'années.
Le conseil s'opiniastra donc longtemps à toutes les instances qui furent faites sur ce sujet; mais comme l'on vit que Messieurs du parlement estoient résolus de donner des deffences d'exécuter l'édit si on ne leur envoyoit pour l'examiner, il fut incontinent porté , dans l'espérance qu'on avoit à la cour d'éluder, comme on avoit fait tant de fois , les bonnes résolutions de cette illustre compagnie. Néantmoins, l'affaire ayant esté mise en délibération , les ministres furent bien trompés de voir que tous les advis alloient à rejetter l'édit ; tellement que, pour rompre un si bon dessein, ils obligèrent la Reyne de mander le parlement, qui fut par députés au Palais-Royal, où se trouvèrent monsieur le duc d'Orléans, le cardinal Mazarin, monsieur le chancelier (1), le sieur d'Emery, surintendant, et quelques secrétaires d'Estat.
Là se forme une célèbre dispute entre monsieur le premier président (2) et monsieur le chancelier, pour instruire la Reyne des privilèges du parlement et pour sçavoir s'il pouvoit prendre connoissance de l'édit ; car bien que cette question semblast avoir esté décidée, puisqu'il avoit esté envoyé pour le vérifier, néantmoins c'estoit encore une adresse du conseil pour empescher la continuation de la délibération et pour se maintenir tousjours dans l'authorité absolue.
(1) Pierre Ségoier, chancelier et garde-des-sceanx de France, mort en 1673.
(2) Mathieu Mole , premier président du parlement, garde-dessceaux de France , né en 1584 , mort en 16*56.
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Monsieur le premier président, défendant la dignité et les prérogatives de sa compagnie, représenta que la pluspart des choses contenues dans cet édit regardoient le domaine, dont la connaissance appartenoit au parlement privativement à toutes les compagnies souveraines; que ce qui concernent les aydes y devoit mesmes estre vérifié, parce que la cour des aydes n'avoit point esté establie pour vérifier aucuns édits, mais seulement pour connoistre de ce certaines matières et pour les décider entre les particuliers ; que , quand on leur portoit quelques édits, ce n'estoit pas pour les vérifier, mais seulement pour les enregistrer, et pour y avoir recours toutefois et quantes qu'on traitteroit de cette matière devant eux; qu'il seroit bien rude au parlement, qui avoit receu autresfois les appellations des officiers des aydes , de les voir néantmoins partager aujourd'hui ses plus anciens privilèges et ce qu'il y avoit de plus auguste et de plus vénérable dans l'Estat; que, dès le moment que le parlement avoit veu qu'ils vouloyent faire des entreprises de cette qualité , il s'y estoit tousjours opposé ; qu'entre tous les exemples il y en avoit un très célèbre dans les registres : car en l'année six cens six , sous Henry IV, la pancarte , qui estoit un droict approchant de celuy du tariffe, ayant esté vérifiée à la cour des aydes par le mesme artifice dont on s'estoit servy aujourd'huy, le parlement fit deffences de l'exécuter, et, pour l'exécution de son arrest, il envoya des présidents et des conseillers à toutes les portes de la ville , qui renversèrent les bureaux ; que de temps en temps ils s'estoient maintenus dans cette possession de ne point souffrir que la cour des aydes se meslast de vérifier des édits, et que, s'il se trouvoit quelques exemples contraires, cela estoit arrivé par la violence des temps et
dans les désordres de l'Estat. Mais ce qu'il y avoît de particulier dans cet édit, c'est qu'il se respandoit sur toutes les parties du royaume , d'autant que ,. la ville de Paris estant composée de toutes les villes , il n'y avoit personne qui ne se ressentist de cette contribution, et ainsi qu'il n'y avoit que le parlement qui peust cognoistre de l'importance de cette affaire , laquelle méritait bien d'estre meurement délibérée; car il estoit honteux qu'un estranger, ayant passé par toutes les villes de France avec toute la franchise et toute la facilité imaginables, ne peust néantmoins entrer dans Paris, la reine de toutes les villes et la capitale du royaume» avec la mesme liberté et les mesmes advantages ; que l'on fouilloit jusques à ses habits , sous prétexte d'exiger un droict duquel le Roy ne tiroit pas grand secours, toutes ces levées estans faites par des voyes fort extraordinaires et incogneues dans les siècles passés.
Monsieur le chancelier, qui avoit aussi médité une responce , esleva fort le pouvoir de la cour des aydes dans la qualité des affaires dont elle devoit connoistre ; qu'elle estoit souveraine dans son establissement; que c'estoient des puisnez qui avoient tousjours conservé le» advantages et les prérogatives de leur origine et de leur condition ; que la vérification des édits n'estoit pas un droict nouveau parmi eux. Il tascha encores de faire voir dans le particulier que le tarif estoit de leur jurisdiction, et d'ailleurs que ce droict n'estoit pas de si grande conséquence, le parlement ayant vérifié plusieurs édits, sous le règne du deffunct Roy, qui esloient beaucoup plus onéreux au public.
Monsieur le cardinal Mazarin parla aussi, et, comme il n'estoit pas fort versé dans la langue non plus que dans les maximes d 'Estât, il commença par une parole
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qui fit un peu de bruit et de murmure ; car il dît qu'A s'estonnoit fort de ce que le parlement s'arrestoit à des bagatelles et à des choses de si peu de conséquence ; que Ion ne pouvoit s'imaginer combien ces assemblées continuelles causoient de retardements dans nos affaires ; que nos ennemis en concev oient de grandes espérances» parce que cela ne pouvoit produire que de la division dans l'Estat ; qu'il falloit faire un dernier effort pour parvenir à cette paix tant désirée de tous les peuples de l'Europe , à laquelle les Espagnols , par la raison de leur ambition naturelle, ne consentiroient jamais s'ils n'y estoient forcés par les grands progrès et les grands avantages que nous pourrions avoir sur eux ; que , si dans le commencement de la campagne nous n'avions pas eu toutes nos troupes en estât de s'opposer à leurs desseins» c'estoit par le manquement du fonds qui avoit esté destiné pour payer les gens de guerre , lequel avoit esté retardé par le refus que faisoit le parlement de vérifier les édita.
Dans la réplique , ce mot de bagatelles fut relevé par monsieur le premier président» disant à monsieur le cardinal que le parlement ne s'arrestoit qu'à des affaires très importantes» et qu'on ne connoissoit pas la conséquence de celle du tariffe.
Monsieur le président le Gogneux parla aussi; car comme cela se passoit par forme dé conférence » chacun des présidents qui avoient esté députés dit son senti* ment. Enfin » après tous ces discours de part et d'autre» la Reine appela le sieur d'Emery, et lui dit qu'il proposast les expédiens desquels il avoit esté parlé pour accommoder cette affaire» lequel s'en dispensa pour l'heure » prétendant que cela ne se pouvoit faire dans une si grande assemblée ny en la présence de Leurs
Majestez , y en ayant pour trop longtemps ; mais si Messieurs du parlement vouloient prendre quelque jour avec monsieur le chancelier, que l'on trouverait peutestre quelque ouverture pour satisfaire et contenter tout le monde. Monsieur le premier président dit là-dessus qu'il n'avoit point ordre de sa compagnie d'arrester aucune conférence , mais qu'il la proposerait et qu'il en rendrait response à la Reine.
Le lendemain, la relation de ce qui s'estoit passé ayant esté faite les chambres assemblées , beaucoup furent d'advis de passer outre à la vérification de l'édict et de prendre les suffrages de Messieurs qyi n'avoient pas encore opiné, disans qu'on les vouloit amuser et faire couler le temps afin de laisser finir le parlement, ou pour donner le temps au Roy d'y venir en personne pour faire vérifier l'édict et oster la liberté des suffrages. Néantmoins , cet advis ayant passé pour estre un peu trop précipité , il fut arresté que l'on accepterait la conférence, mais que, si l'on ne pouvoit pas s'accommoder, dès le lendemain , toutes affaires cessantes, l'on achèverait la délibération.
Messieurs les gens du Roy furent donc envoyés pour en donner la parole à monsieur le chancelier, et comme l'on n'avoit pas songé à régler la séance dans cette sorte de conférence qui estoit assez nouvelle , monsieur le premier président se chargea de sçavoir quel rang on leur voudrait donner. Gela s'estant accommodé , la conférence fut faite deux jours après, mais sans aucun fruit.
Le conseil, voyant que cette affaire ne réussiroit pas comme il s'estoit promis , voulut prévenir l'arrest de la cour qui alloit faire deffence d'exécuter l'édict ; car dans le mesme temps on envoya une déclaration portant
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suppression du tariffe , afin que l'on creust que c'estoit de l'authorité du Roy et du ministère qu'il avoit esté supprimé. v
Mais comme le sieur d'Emery , qui avoit la direction des finances , n'avoit pas accoustumé de faire du bien qui ne fust suivy d'un plus grand mal , il envoya cinq autres édicts qui estoient bien de plus grande conséquence et plus onéreux au public que celuy dû tariffe que l'on avoit supprimé.
Le premier esloit le semestre du Cbastelet de Paris, auquel l'on réunissoit toute la police et la principale fonction des commissaires du quartier;
Le second estoit une création d'un nombre infiny d'officiers sur les ports, avec des attributions de droicts ;
Le troisiesme estoit pour obliger tous les marchands du royaume de porter tous les ans leurs poids et leurs mesures pour estre estalonnez , et pour estre aussi taxés à proportion de leur trafic et de leur commerce, qui estoit une forme de taille que l'on vouloit imposer sur eux , laquelle l'on eust augmentée tous les ans sous des prétextes imaginaires et par une oppression toute publique ;
Le quatriesme estoit un emprunt ou une taxe d'aisés de deux millions cinq cens mil livres que l'on vouloit faire sur tous les habitans de Paris, à la réserve des officiers des quatre compagnies souveraines et de leur suite;
Le cinquiesme et dernier estoit l'édit des prévosts généraux, dont les courses et le pouvoir s'estendoient dans l'estendue de chaque généralité , et ausquels l'on donnoit mesme l'attribution des crimes ordinaires aussi bien que des cas prévostaux , et ainsi c'estoient. de seconds lieutenans criminels que l'on créoit dans les provinces.
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Toutes ces différentes rencontres d'affaires ayant consommé le mois d'aoust de Tannée 1647 et cinq jours du mois de septembre, le conseil jugea bien que tant d'édits ne pourroient pas estre examinez dans les deux jours qui restoient du parlement, tellement que Ton envoya des lettres patentes pour le continuer huit jours entiers pour les affaires publiques seulement
La compagnie se trouva bien empeschée dans cette conjoncture; car bien qu'elle reconneust il y avoit desjà longtemps le brigandage qui se faisoit dans l'Estat et la mauvaise administration des finances, néantmoins, par une prudence polytique et pour empescher que Ton ne leur imputast quelque funeste changement où ils voyoient les esprits disposez et toutes les choses préparées» ils résolurent de relascher encore de leur authorité pour empescher un plus grand mal qui se formoit dans le royaume. Gomparans donc les édits qui leur avoyent esté envoyez avec l'édit du tariffe qu'on avoit supprimé , ils trouvèrent que le dernier mal estoit encore pire que le premier , et que cette suppression n 'estoit qu'un bien imaginaire qu'on avoit accordé au peuple pour faire avaller plus facilement le poison et la pileule.
Dans cette extrémité le parlement se trouva fort en peine , parce qu'il estoit bien informé que toutes les finances , quoyque les levées qui avoyent esté faites depuis plusieurs années fussent exorbitantes, avoyent esté néanmoins épuisées par la mauvaise conduite et par la friponnerie de ceux qui en avoient la direction.
La nécessité des affaires l'obligea donc à faire revivre l'édit du tariffe qui avoit esté supprimé , mais avec des modifications et des tempéramens qui en rendoient l'exécution peu onéreuse et sans aucune conséquence pour l'advenir ; car on ne vérifia l'édit que pour deux
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ans, si tant la guerre duroit, et l'on y deschargea encore toutes les choses nécessaires pour la nourriture de l'homme et pour les commoditez ordinaires de la vie ; joint que c'estoit un prétexte pour refuser les autres édite , comme l'on fit dans la suite , qui estoient bien de plus grande importance pour le public.
Et de fait , la création de ce nombre infini d'officiers sur les ports estoit une imposition très extraordinaire et insuportable , puisque tous les droits qui leur estoient attribuez dévoient estre pris sur les denrées et sur les marchandises, qui en eussent beaucoup augmenté le prix ; et ainsi c'estoit un véritable tariffe et infiniment plus fascheux que celuy qu'on avoit semblé supprimer.
En second lieu , ces édits et ces attributions eussent esté perpétuelles, aussi bien que les offices ausquels elles estoient données; tellement que la fin de la guerre n'eust pas esté celle de toutes ces exactions et de ces nouveautez criminelles.
Celuy des poids et mesures, avec les taxes sur chaque marchand à proportion de son trafic , n'estoit pas moins tyrannique ny moins contraire au bien de l'Estat ; car outre qu'il ruinoit entièrement la liberté du commerce, c'estoit une forme de capitation violente qui a tousjours esté reprouvée par nos mœurs et dans les royaumes bien policez.
Quant à l'édit des aysez dont l'on vouloit tirer deux millions cinq cens mil livres, les ministres le trouvèrent eux-mesmes par l'événement si dangereux pour leurs propres affaires aussi bien que pour celles du Roy, qu'ils firent deux mois après une déclaration par laquelle cet édit fut révoqué comme très pernicieux et contraire au bien public.
Aussi ces inventions malheureuses d'exiger des sommes de deniers de plusieurs particuliers» sous prétexte de quelque fortune qu'ils paroissoient avoir dans le monde, avoient fermé toutes les bourses» chacun aimant mieux avoir son argent inutile dans sa maison que de paroistre accommodé et de tomber par ce moyen sous l'oppression publique ; si bien que personne ne trouvoit à emprunter , et la pluspart des propositions qui se faisoient, mesme au conseil, et tous les traitez pour avoir de l'argent , demeuroient sans effet et sans exécution.
Pour celuy du semestre du Chastelet et de la chambre de police , les commissaires des quartiers s'estans trouvez intéressez à cause qu'on leur ostoit la principale fonction de leurs charges , ils jetèrent une telle épouvante dans l'esprit de ceux qui avoient pris le traité , et de quelques-uns du conseil dans la maison desquels ils furent en foule , que l'édit fut retiré incontinent des mains du rapporteur ; de sorte qu'on n'y délibéra point, et tous les autres furent rejcttez par le parlement comme des charges insuportables.
Cette résistance, quoyque juste et légitime, n'ayant pas pieu au ministère, la cour estant à Fontainebleau, l'on rendit un arrest au conseil d'en haut, sur la fin du mois de septembre, par lequel l'arrest du parlement qui avoit vérifié le tariffe fut cassé et toutes les modifications levées. L'arrest de cassation ayant esté affiché , la chambre des vacations en rendit un autre qui ordonna que celuy du parlement seroit exécuté.
Ce généreux conflit ayant ainsi conservé à Messieurs du parlement cette glorieuse qualité des Pères du Peuple qui leur a tousjours esté donnée, les ministres cherchèrent un moyen pour leur faire perdre le titre
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auguste et magnifique qu'eux et leurs prédécesseurs avoient mérité par tant d'actions mémorables.
Us témoignent au parlement que, puisqu'ils rejettoient les nouveaux édits , il falloit qu'ils exécutassent les anciens, et ceux qui avoient esté autrefois vérifiez par les chambres assemblées et en la présence du Roy. Ils n'en trouvent point de meilleur pour favoriser leur dessein que l'establissement de la chambre du domaine , qui estoit une déclaration qui avoit esté vérifiée il y avoit deux ans, par laquelle le Boy mettait tous les héritages qui estoient dans sa censive en franc-aleu , moyennant une année du loyer et du revenu qui luy seroit payée par les propriétaires.
Cet establissement produisoit deux effets importans et considérables pour ceux qui ne travaîlloient que pour leurs affaires et pour la ruine du public.
Le premier estoit que par ce moyen l'on tiroit dès sommes immenses et qui ne peuvent pas s'imaginer ; car bien que dans la ville de Paris la plus grande partie des maisons ne soient pas dans la censive du Roy, mais de plusieurs seigneurs particuliers, le dessein estoit ( comme il avoit desjà paru du vivant du deffunct Roy ) de réunir tout à la.cënsive du Roy sous prétexte de récompenser les intéressez, estant une chose honteuse ( à ce que prétendoiént les ministres ) que la justice et la mouvance fût partagée dans la ville capitale du royaume et que le Roy parust en cela le plus petit seigneur.
D'ailleurs il estoit à croire que par l'événement l'on en eût fait une affairé générale dans le royaume , et que l'on eût pris une année du revenu de tout le monde, que l'on eût fait payer en deux ou trois ans , n'y ayant rien qui pût satisfaire et assouvir l'ambition et II e série , t. vu. 2
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l'avarice de ceux qui estoient dans le gouvernement.
Le second effet que cet abonnement du domaine pouvoit aussi produire en faveur de ceux qui estoient <lans le ministère , c'est que , comme l'affaire commençoit dans la ville de Paris, qui donne le bransle à tout le reste , ils prétendoient décréditer par là Messieurs du parlement -, et faire croire qu'ils avoient bientost perdu l'affection pour le public.
En effet ils surprirent pour lors la conduite et la prudence de quelques-uns de la compagnie ; car, en vertu d'un arrest rendu par la chambre du domaine , qui estoit composée de commissaires du parlement , Ton fit commandement, dès le mois d'octobre 'mil six cens quarante-sept, à tous ceux qui avoient dés maisons dans la censive du Roy, de porter leurs titres et les baux qu'ils en avoient faits, afin de régler leurs taxes et d'èxéciiter entièrement l'édit.-
i Mais comme le peuple estoit bien informé que tontel» ces procédures estaient des violences que l'on faisait de la part du conseil sur 1 les esprits de Messieurs de la cour , qui ayoient résisté denx ans entier» à' l'exécution de. cette (affaire quoy que l'édit eût 'esté vérifié le Roy •séante l'on ne/se Bofct point aussi en peine de satisfaire à oes premières poursuites, tellement qu'il fallut rendre plusieurs, arrests sur ce sujet.
Enfin lés bourgeois les plus intéresses voyans qu'on Jeu* <¥ouloift oster les moyens de se faire payer des loyers de leurs maisons par les saisies qu'on en avoit «desijà. faites , ito vinrent en très grand nombre au palais pendant plusieurs «jours pour y demander juëtice, s'addressans particulièrement aux présidens,» comme aux chefs de la ' compagnie , qu'ils arrestèrent plusieurs foi» an nnlieu.de la grandie salle,» afin de leur faire
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entendre leurs plaintes et réclamer leur aothorité.
Il arriva mesme qu'un matin, s'estant addressez à monsieur le président Thoré, fils du sieur d'Emery qui estoit lors surintendant , un de ceux de sa suite , nourry dans la violence, leur dit de mauvaises paroles (1) , quoyque Ton eust approché de son maistre avec toute sorte de respects et tous les honneurs qu'on devoit à un homme de son rang et de son caractère. Si bien que les bourgeois ne pouvans souffrir les injures et les me» naces que ce valet leur faisoit, ils le traitèrent un peu mal, lui ayant rompu son épée sur le dos et baillé quelques coups de pied et quelques gourmades.
Ce fut donc une mauvaise rencontre pour le parlement que cette journée ; car, comme il estoit périlleux et extraordinaire de souffrir qu'on demandast justice en feule et tamultuairement , la cour fut obligée de dissiper tous ces bruits qqi se faisoienk tous les jours dans le palais , et de donner un arrest par lequel l'on décréta contre les notamoz Cadeau , marchand, Croisettes, procureur au Chastelet de Paris, et quelques atitres particuliers , avec défenses à toutes sortes de personnes de s'assembler , sur peine de punition -exemplaire.
(1) Eu voyant le président Thoré, la populace l'avait salué du nom de fils du tyran. Ceci se passait le 8 janvier 1648 ; le 9 , la scène se continuait. Cette fois le premier président Mole se vit lui-même en butte aux fureurs des séditieux ; ces derniers envahissent les salles du palais et dirigent leurs menaces contre lai. L'intrépide magistral leur répond , sans s'étonne* , que., s'ils ne sa reiireut et n'obéisses! aux ordres <}a.Roj, il va faire dresser des potences dans la place et faire pendre les plus mutins ; on lui répond que les potences sont faites pour les juges iniques, dont on ne reçoit au cône protection et qui se montrent esclaves de la ftnreur.
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Ce fut avec grande satisfaction que le sieur d'Emery vil en quelque façon l'authorité du parlement commise contre les habitans de Paris; car bien que cet arrest fût fondé sur les premières maximes de la poly tique, néantmoins il , sçavoit bien que le peuple ne pénétroit pas si avant, et que cela ne manquèrent pas d'altérer un peu le crédit de cette illustre compagnie;
Ce n'estoit pas encore assez ; il fit en sorte que la grand'chambre travaillait à l'exécution de l'arrest, afin que le parlement portast toute l'envie et .toute la hayne de cette action. L'on manda pour cet effet le lieutenant civil et quelques autres juges de police, qui furent dans la maison de ceux contre lesquels Ton avoit décrété , et, afin de faciliter l'exécution et de jetter l'espouvante partout, les ministres respandirent en mesme temps tout le régiment des gardes dans la rue Saint-Denys et dans des principaux quartiers de la ville, monsieur de Schombert, qui commandoit les Suisses , s'estant. saisi de la porte de Saint-Denys et de toutes les advenues.
Cela ayant produit de grands bruits et de grands rmirmures parmy la bourgeoisie, cbaeun se prépare à la deffence; l'on fait monter du monde dans les clochers des trois églises de la rue Sainct-Denys pour sonner l'alarme; car les marchands qui avoient beaucoup à perdre songeoyent à leur séureté , et se mettoyent en estât d'empescher que leurs maisons ne fussent au pillage des soldats qu'ils voyoient se saisir de tour les endroits de la rue.
Le prévost des marchands , adverty du désordre qui se formoit dans Paris, fut incontinent au Palais-Royal avec les eschevins , où ayant trouvé la Reyne , monsieur le duc d'Orléans et les principaux ministres qui tenoyent
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le conseil d'en haut, il advertit Sa Majesté du péril dans lequel l'on avoit mis la ville de Paris , et comme > par un désordre fort extraordinaire et sans l'advertir, on avoit répandu des soldats partout, qui obligeroient sans doute les bourgeois à prendre les armes , parce qu'ils ne savoient pas à quel dessein on les assiégeoit ainsi dans leurs maisons et l'on faisoil paroistre toutes ces troupes, qu'il prioit Sa Majesté de les faire retirer promptement, autrement il ne respondroit point des événemens , qui ne pouvoient estre que très funestes.
La Reyne luy fit responce qu'on ne sçavoit pas que ce fût l'ordre de donner advis à la Ville d'aucune chose que le Roy voulust entreprendre ; d'ailleurs , que les bourgeois avoient tort de s'épouvanter dans cette occasion des soldats qui paroissoient par les rues ; que c'estoit une vaine crainte et une terreur panique, n'ayant esté posés dans les lieux où ils estaient que pour la cérémonie et pour la sortie du Roy, qui devoit ce jour-là aller remercier Dieu à Nostre-Dame de sa guérison et de sa convalescence.
Le prévost des marchands ayant répondu à la Reyne que ce n'estoit point la coustume de mettre des soldats dans la rue Saint-Denys, lorsque le Roy alloit à Nostre-Dame, Cadeau ny les autres contre lesquels l'onavoit décretté ne s'estans point aussi trouvés dans leurs maisons, l'on fit incontinent retirer toutes les troupes, et le Roy sur le midy vint à Nostre-Dame avec une pompe magnifique, tant pour couvrir le jeu que pour voir la contenance des esprits en montrant ce jeune prince avec toute sa majesté , et qui n'avoifc esté conservé à la France que par un miracle et par les prières de ses sujets.
La crainte et l'appréhension du peuple ne laissèrent
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pourtant pas de continuer. La nuict du dimanche il fut tiré un nombre infiny de mousquetades. Le lundy et le mardy cette émotion continua encore tout le jour, chacun voulant témoigner par là la résolution qu'il avoit prise de se deffendre de l'oppression du ministère, qui avoit dessein de faire porter à l'advenir toute la dépence de la guerre à la ville de Paris , après avoir épuisé tout le sang et toutes les forces des provinces.
Les ministres , croyant néantmoins qu'il y avoit du péril pour eux s'ils témoignoient de la crainte en cette occasion et s'ils ne poussoient leurs desseins jusques au bout, résolurent de faire monter le Roy au parlement pour y faire vérifier des édits qui n'estoient pourtant pas en si grand nombre que la renommée avoit publié ; mais quelques-uns tiennent qu'on voulut les hazarder les premiers, afin de reconnoistre où se porteraient les esprits et si cela recevroit beaucoup de contradiction.
Ainsi , le mercredy matin , sans advertir le parlement que le soir précédent , le Roy apporta cinq ou six édits dont messieurs les gens du Roy n'eurent communication que dans l'audience et par la lecture qui en fut faite., contre l'ordre ancien , qui veut que les édits soient portés au parquet pour le moins trois jours auparavant qu'ils soient examinez, et qu'on y délibère.
Le premier estoit une création d'une infinité d'offices sur les ports de Paris , ausquels l'on donnoit pour attribution les mesmes droits que l'on prenoit pour le tariffe, que le Roy alliénoit pour cet effet , qui estoit un des édits qui avoient esté refusés dès le mois de septembre précédent ;
Le second estoit la création de douze maistres des requestes ;
Le troisième estoit pour les francs-fiefs ;
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Le quatrième , une création de deux greffiers et de deux secrétaires du conseil , avec deux andienciers et gardes-roolles ;
Le cinquième , pour tous les engagistes du domaine du Roy, ausquels on prenoit une année de revenu en deux ans ;
Le sixième et dernier estoit une révocation des aysez de tout le royaume , à bause, portoit l'édit, que c'estoit une invention qui destruisoit la liberté du commerce.
Sur le sujet de tous ces édite , monsieur le chancelier représenta la volonté du Roy comme à l'ordinaire , et dit que si Dieu eût prolongé les jours au deffunct Roy d'heureuse et immortelle mémoire, qu'on ne seroit plus en peine, de chercher les moyens pour soutenir les charges de l'Estat et la despense de la guerre , d'autant que cet invincible et glorieux monarque auroit forcé les ennemis, par la suite de ses victoires et de ses conquesles, de consentir à une paix qu'il avoit désirée avec tant d'ardeur pour le seul bien de ses subjets et la grandeur de ses alliez; que la Reyne, suivant ses généreuses intentions, avoit dès le commencement de sa régence envoyé des plénipotentiaires à Munster pour donner le repos à la France et terminer une guerre que l'ambition de nos ennemis, qui avoient tousjours prétendu à la monarchie universelle , avoit exoitée ; qu'encores que les armes du Roy eussent toujours esté victorieuses et que l'entrée de cette heureuse régence eût esté signalée par cette célèbre victoire de Roeroy, où nos ennemis avoient perdu leurs meilleures troupes» que cette grande victoire eût esté encore suivie d'une infinité de progrès et de conquestes, néantmoins tous ces advantages n'a voient peu rien rabattre de cette baqteur de courage et de cette fierté qui* estoit comme naturelle
2k histoire
à la nation à laquelle nous avons affaire; que la Reyne avoit eu mesme tant de bonté que de vouloir relascher beaucoup des propositions justes et légitimes qui avoient esté faites par nos plénipotentiaires, afin d'avoir la paix qu'elle avoit tant de fois souhaitée ; qu'après tant de pertes considérables , les ennemis n'ayant pu estre persuadés par la raison ny par la générosité de la Reyne , ils ne pouvoient plus à présent* estre forcés que par la terreur de nos armes et la continuation de la guerre , qui ne pouvoit pas estre continuée sans une extrême dépense ; que les finances estoient entièrement espuisées à cause de tant d'armées qu'il avoit fallu entretenir et des secours extraordinaires que l'on avoit donnés aux alliez; que le Roy n'avoit point trouvé d'expédient plus prompt et plus innocent que de faire quelques édits qu'il avoit apportés pour les vérifier; qu'il espéroil donc qu'estans dans les plus éminentes charges du royaume ils paroistroient aussi les plus zélés pour la grandeur du prince et pour l'exécution de ses volontëz. Monsieur le premier président commença par la maladie du Roy y qui avoit défiguré ce beau visage, sur lequel l'on voyoit auparavant tant d'esclat et de majesté ; que c'estoit avec joye qu'on le voyoit revivre par un miracle et comme s'il nous avoit esté donné une seconde fois du ciel; que la Reyne avoit tant pris de soin pour sa conservation dans ce rencontre que , quand mesme elle ne seroit point sa mère par la loi de la naissance , elle pourroit aujourd'huy prétendre ce titre , ayant hazardé sa propre personne dans le nombre de ses veilles pour luy rendre la santé parfaite qu'il possédoit à présent; que tout le peuple y avoit aussi contribué de ses prières, qui avoient esté exaucées comme pleines d'ardeur et de piété ; ainsi que la postérité s'estonneroit
ou temps [1647-1648]. 25
de voir que, dans le temps que tous les subjets rendoient grâces à Dieu de leur avoir conservé un prince de si grande espérance. Ton abusast de son nom et de sa minorité pour la vérification de plusieurs édits qui alloient achever la ruine de l'Estat par des impositions extraordinaires et par la création d'une infinité d'officiers qui avoient traité de leurs charges sous la foy publique et dans l'asseurance qu'on ne leur donneroit plus de compagnons ; qu'il estoit à craindre que cette grande joye que les peuples avoient tesmoignée pour la guérison de leur prince ne se changeast en sanglots et en souspirs, ou plutost en quelque horrible désespoir qui les porterait à des choses funestes à l'Estat et qui en diminueroient la gloire ; que les bruits et les murmures de tous les subjets n'alloient pas jusques à Leurs Majestés; que toutes les choses leur estoient adroitement dissimulées, mais que le parlement, qui voyoit les maux de plus près , sçavoit bien quelle émotion cela produisit dans les esprits et quels estoient les accez espouventables de leur maladie ; que cette nécessité d'affaires, c'est-à-dire cette fièvre continuelle dont l'Estat se trouvoit accablé depuis tant d'années, estoit les prétextes ordinaires dont on se servoit pour couvrir tant d'exactions qui avoient esté faites sur le peuple, lesquelles, si elles estoient bien examinées, se trouveroient avoir esté beaucoup plus que suffisantes pour soustenir les charges du royaume sans avoir encore recours à d'autres remèdes et à des nouveautés dangereuses; mais que l'on voyoit bien que la guerre estoit le monstre qu'on ne vouloit point estouffer, quelque chose que l'on peust dire, afin que cela servist toujours d'occasion à ceux qui abusoient de l'auihorité royale de dévorer ce qui restoit de biens aux particuliers, et de prendre encore les dé-
bris de leur naufrage , qui n'avoit esté causé que par la tempeste qu'ils a? oient excitée eux-meames dans toute l'Europe ou qu'ils avoient tout au moins entretenue par des inventions et des artifices punissables ; que dans le rang qu'il tenoit il estoit obligé d'advertir JLeurs Majestés de tous ces désordres , lesquels produiraient d'estranges effets si l'on n'en arrestoit promptement le cours ; que ce n'estoit pas sans une extrême douleur qu'il voyoit former l'orage , qui ne pouvoit plus estre diverty que par une prudence extraordinaire et non pas par des moyens violens, qui estoit néantmoins aujourd'huy tout le secret de ceux qui estoient dans le ministère et dans le gouvernement.
Monsieur l'advopat général Talon , auparavant que de prendre ses conclusions» représenta aussi que. la séance des Roys estoit autrefois une cérémonie pleine de grandeur , d'esclat et de majesté , mais qu'aujourd'huy c'estoit un sujet d'espouvante et d'çstonnepaeot ; que les peuples ne voyoient jamais ces heureuses journées qu'avec joye et des acclamations publiques, parce que les Roys ses prédécesseurs n'y venoieot ordinairement que pour délibérer des plus importantes affaires du royaume, pour y cpnclurç la guerre ou bien un traité de paix ; que le plus ancien exemple que nous fournissait l'histoire eptoit lorsque Charles V estait venu pour dénoncer la guerre à Edouard» prince de Galles» et pour confisquer son. duché d'Aquitaine ,. dont il n'avoit pas voulu luy rendre hommage ; que quand ils apportaient des édits pour vérifier» peut-estre une fois dans un siècle et dans les plus grandes nécessités de l'Estat, qu'ils laissoient tousjours à la compagnie la liberté. des suffrages;. que François I er en ayoit aip$i usé plusieurs fois, quoyque les guerres de ce temps-là ne fussent pas
»u temps [1647-1648]. 27
de moindre despense ny moins glorieuses pour l'Estat; que ce n'estoit que depuis vingt-cinq ans que» par un désordre dans la morale etune illusion dans la politique» on avoit voulu forcer les sentimens et obliger le parlement de rendre une obéissance aveugle aux volontez du prince, sans les pouvoir examiner ny en délibérer comme on avoit accoustumé ; que ces saintes lois ayant esté ainsi violées par un usage très dangereux et qui n'avoit rien de légitime, cela avoit produit des désordres dans nos jours qui avoient mis la France dans le plus déplorable estât que Ton pouvoit s'imaginer ; que ceux qui estoient autrefois les plus accommodez dans les provinces et dans la campagne estoient aujourd'huy. bien aises de rencontrer un peu de paille sur laquelle ils pussent passer une malheureuse nuit en attendant un jour qui ne devoit pas estre plus heureux, puisque leur nourriture ordinaire estoit un peu de pain composé de son et d'avoine meslés, qu'on leur vouloit oster à présent; que les biens des subjets du Roy ayans esté consommés par tant d'imposts et de subsides nouvellement inventés , que l'on pouvoit dire qu'il ne leur restoit rien de propre que leur ame, encore l'auroit-on mise à l'encamp comme les autres choses si elle eust esté vénale. • L'on, vous a , Madame , parlant à la Reyne , entretenu du bonheur de vostre régence, du nombre de vos victoires et de vos conquestes; mais je vous supplie de vous ressouvenir que le peuple compte tousjours entre les mauvaises plantes les mirthes et les lauriers; » que la France, dans Testât malheureux où elle estoit, ne pouvoit plus estre appelle© comme autrefois, l'ornement de l'Europe et les délices de la nature; que dans cette misère publique où tout se trouvait réduit il y avoit à craindre que les sujets, ne connoissans plus leur prince et ou-
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blians ce qu'ils luy dévoient, ne fissent des imprécations contre le gouvernement; qu'il supplioit Sa Majesté de considérer que la gloire du Roy des François estoit de commander à des personnes libres ; que son règne et sa domination n'estoit pas semblable à 'celle des princes barbares du Jappon et de la Chine , qui commandoient à des peuples qui n 'avoient que le visage d'hommes et qui maudissoient bien souvent au dedans ce qu'ils estoient forcez de respecter au dehors ; enfin que les François n'e&toient pas comme des esclaves ou comme des forçats, lesquels, chargez de chaisnes et de fers, estoient contraints de recevoir et de souffrir les coups du comité dont ils voudroient avoir mangé le cœur ; que nos Roys avoient toujours régné dans le cœur de leurs sujets, et que l'amour des peuples avoit non-seulement» formé leur sceptre et leur diadème , mais que c'estoit aussi par là que leur domination s'estoit si glorieusement maintenue par l'espacé de tant de siècles ; qu'il supplioit donc Sa Majesté, lorsqu'elle seroit retirée dans la solitude de son cabinet et qu'elle feroit réflexion sur toutes les actions dont elle estoit comptable à Dieu et au public, se ressouvenir de tout ce qui luy avoit esté représenté depuis sa régence ; que , dans la place qu'il tenoit, ses prédécesseurs, dont il n'approchoit que de bien loin, avoient tousjours eu la liberté d'examiner les volontez des Roys en leur présence et mesme de les contredire, et partant, qu'il la prioit que doresnavant la douceur , l'humanité et clémence peussent trouver des lettres de naturalité dans le Louvre , afin que sa régence receust la bénédiction de tous les peuples, et que la France , qui estoit aujourd'huy si défigurée , peust reprendre sa première force et jouir de son ancienne félicité.
nu tkmps [16Û7-1648]. 29
Monsieur l'advocat général ayant requis néantmoins la vérification des édits, forcé par la présence du Roy, dès le lendemain jeudy, seiziesme du mois de janvier 1648, tous les maistres des requeates, auxquels l'on avoit donné douze compagnons, s'assemblèrent dans le lieu où ils tiennent leur justice au Palais, et résolurent de s'opposer à l'édit qui les concernoit et de chercher toutes sortes de moyens pour se garantir et se deffendre de la violence du ministère. Cela estant venu à la connoissaoce de la Reine et du conseil , monsieur le chancelier les manda le mesme jour sur le soir; lesquels s'estant trouvez au Palais-Royal, il leur dit en la présence de la Reyne que le Roy avoit esté informé de plusieurs délibérations qu'ils avoient faites, lesquelles estoient contraires au bieade TEstat et aux affaires présentes; qu'ils avoient résolu que, si quelqu'un d'gntr'eux estoit relégué pour s'çstre opposé à' l'exécution de l'édit par lequel l'on adjoustoit quelques officiers A leur compagnie , qu'on luy t doançreit douze mil livres par a» pour sa subsistance et celle, de sa famille ; que la. seconde délibération qu'ils avoient faite sur> ce sujet n'estoit pa; moins criminelle , parce qu'ils avoient aussi arrésté que si , auparavant que le droit animai fût restably, quelqu'un de leurs oflfcçs vouait & *a$ijuer,.qu!ils remhounsoroient tant, la vefve que se.*, héritiers, d'une certaine somme qui équipoleroit le prix de l'office, qu'Us prendraient & leurs périls et fortunes ; qu'ils . avoient encore esté si hardis que de faire dessein de s'opposer à l'exécution de l'édit qui avoit esté porté par le Roy au parlement et vérifié en sa présence; qu'il estoit honteux 'q«/e ; des officiers qui approchoient le plus près 4e la personne du*prince eussent. pris de» résolutions si^ontrairep à son authorité et tau bien de ses affaires; ainsi, qu'il avoit ordre de Sa
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Majesté de leur interdire l'entrée des conseils josques à ce qu'ils eussent rapporté toutes leurs délibérations, pour estre lacérées en leur présence- Messieurs les maistres des requestes , moins estonnés qu'auparavant de ce mauvais traitement , qui fut encore suivi de quelques paroles de la Reyne, qui leur dit que c'estoient de belles gens pour s'opposer aux volontés du Roy son fils; ne laissèrent pas toujours de suivre leur premier dessein et d'entrer dès le vendredy matin dans la grande chambre, au nombre de quatre, sçavoir: monsieur Mangot, monsieur de Villàrceaus, monsieur Gallard et monsieur de La Moignon, lesquels, ayant passé le bareau comme parties, demandèrent acte à la compagnie, lès chambres estant assemblées A cause qu'où recpvoît un conseillée ce jour-lé , de l'opposition qu'ils formoient à i'écjit dq cr éatipn de dduze maistres des requestes et à l-'arrest de véiifîçatioù, et dirent pour moyens d'opposition que le'Roy ne jf>oqvbït>point créer «d'officiers dans les compagnies souveraines» pendant **a minorité; sur quoy le parlement leur donna 1 aoiè de leur opposition,. qui seroit jugée les chambres assemblées. Après cela , • çftonsieur le président Perrot , qui estoit le plus ancien président des enquesfos, demanda au nom de la compagnie, à monsieur le preinier président, Pas* semblée des chambres au lendemain, pour revoir les édite «qui avouent esté vérifiés en ïa présence du Roy • et sans- la liberté des suffrages, laquelle fut accordée par mowsièwr le premier, président.
Le* jour suivant, tops les édita forent donc distribuez A quelques-uns 4e Messieurs pour <ep faire leur rapport; pkisieprs jours turent' mesure consommée tant A ep faire là> «lecture que peur «Çbvnir'si on délibérerait sur tous en général «ou en particulier. Enfin , lé résolution
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de les examiner en particulier et par ordre estant prise, Ton se servit d'une invention au conseil pour ruyner toutes les délibérations ou pour les réduire i de simples remonstrances.
Pour cet effet, le Roy manda la compagnie par députez au Palais-Royal; lesquels y estans allez, laReyne leur demanda le sujet des assemblées. - Sur quoy monsieur le premier président répondit que c'estoit l'ordre du parlement de revoir les édita vérifiés en la présence du Roy, parce que, comme cette sorte de vérification se faisoit tumultuairement et sans la liberté des suffrages, il falloit voir s'il n'y avoit rien qui blessast l'authorité du Roy et l'intérest public, qui estoient deux choses inséparables.
A quoy la Reyne fit response qu'elle estoit bien aise d'estre informée de Tordre du parlement et de l'apprendre par leurs bouches ; qu'elle avoit tousjours eu et avoit encore toutes sortes de bonnes volontez pour la compagnie, laquelle elle croyoit aussi fort affectionnée au service du Roy Son fils pour considérer la nécessité des affaires, et ùé' rien résoudre qui l'a peust obliger à faire des choses qui leur fussent désagïéableB. ' r ' '
Le parlement agissant donc de sa propre authorité et par l'agféetàent dé la Reyrië , Fon commença '^ rapporter les ëdîts; Monsieur Crespin rapporta l'èdït par Jequel ota révoqticSt tous les édite des djrsés, avec deffènces d'en faîf e p\vi à' l*advenif, lequel fut vérifié putefflent et sifeapleihent , lès gens du Roy ayant 'esté marniez sur-le-champ , et receu ordre de la cour d'envoyer, des to{>iés collafkmfiéés dé l'arrest par tous lét bailliages et séneschaussées du ressort. "
Monsieur Hëànéqum rapporta ensuite l'édit concernant les engagistes du Aoihaiiie , auxquels on demandoh
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une année du revenu pour la confirmation de l'aliénation. Il y eut plusieurs advis, monsieur de Broussel ayant mesme pris prétexte de parler de la surprise et de la forme en laquelle le Roy estoit venu au parlement, et comme l'on abusoit de l'âge et de la minorité du prince pour corrompre toutes choses; qu'on vouloit faire authoriser, par le revenu d'une année qu'on demandoit, l'aliénation de tout le domaine que l'on avoit faite sans aucune forme, et dont tous les ministres et leurs adhérans s'estoient injustement emparés; qu'il estimpit qu'il falloit informer la Reyne , et par escrit 9 de la conséquence de l'édit, lequel ne pourroit estre délivré qu'après que Sa Majesté en aurait Qsté plainenu en t instruite , et que , dès à présent, toutes les aliénations du domaine faites sans forme seroient déclarées nulles; ce qui fut suivy par la compagnie et ordonné par arrest.
Le parlement s'estant aussi assemblé pour examiner Fédit des francs-fiefs, par lequel l'on demandoit vingtcinq années par avancé, il y eut arrest par lequel, modifiant l'édit, il ordonna qu'il n'en seroit payé que huict années qui estoiept desjà escheues, mais que, pour les autres, il ne seroit pas exécuté.
Les ministres ayans reconnu par tous ces arrest* la suite des délibérations de la compagnie, qui prétendoit user à l'advenir de son authorité et modifier .les édfta » quoyque vérifiés purement et simplement en la présence du Roy, ils obligèrent la Reyne d'envoyer quérir Messieurs les gens du Roy sur ce sujet, ,,a lesquels elle tesmoigna quelque ressentiment du procédé du parlement et de l'arrest qu'ils avoient rendu pour les francsfiefs, qu'elle qualifia d'une entreprise à l'authorité
royale,. et qu'elle leur dopnôit ordrç de dire d,e sa part
à la compagnie qu'elle entendoit qu'on lui en envoyast une coppie , pour voir encore plus particulièrement en quels termes il estoit conceu.
Messieurs les gens du Roy ayant le lendemain fait leur relation, quelques-uns de messieurs les présidens au mortier proposèrent d'adjouster à l'arrest qu'il seroit eiécuté sous le bon plaisir du Roy» s'asseurant que le Roy auroit assez de bonté pour descharger les intéressés conformément à l'arresté de la compagnie. Néantmoins, cette proposition ayant esté examinée , elle fut rejeltée comme contraire à l'authorité de la cour et à ses anciens privilèges. Hais pour faire voir à la Reyne que ce qu'avoit fait la compagnie n'avoit esté que pour le service du Roy et de l'Estat, et non point une entreprise sur son authorité , l'on trouva un milieu , qui fut de luy envoyer les gens du Roy, lesquels luy tesmoigneroient tous les respects possibles, dont la cour ne se départirait jamais, et pour luy monstrer qu'elle les vouloit conserver tous entiers. Messieurs les gens du Roy furent chargés de prier la Reine d'envoyer une déclaration conforme à l'arrest, afin que le peuple crût tenir plutost sa descharge de la bonté et de la grâce du Roy que de la justice de la cour.
Tous ces complimens et ces respects ne satisfirent point la Reyne , qui estoit conseillée par des ministres qui n'estoient point accoutumés de reconnoistre d'autre justice que la violence et qui vouloient mettre toute la France dans l'esclavage.
La responce qui fut faite aux gens du Roy fut de dire à la compagnie qu'on leur faisoit deffenses de passer outre à l'examen des édits jusques à ce qu'ils eussent décidé s'ils entendoient donner quelques bornes à l'authorité royale et modifier la volonté du Prince,
qu'il leur avoit si solennellement expliquée dans son Jict de justice.
L'on tient que cet advis fut donné par le sieur d'Emery, surintendant» et par le cardinal Mazarin, afin de commettre publiquement l'authorité du parlement contre l'authorité du Roy, de laquelle ils abusoient l'un et l'autre puissamment, et de jetter l'espouvante dans les esprits par une proposition si extraordinaire , sur laquelle l'on désiroit qu'il fust nettement prononcé. Et de fait monsieur l'advocat général Talon, voyant l'importance de la commission qu'on luy donnoit , se fit donner la volonté de la Reyne par escrit ; car il ne vouloit pas qu'on luy imputast de part ni d'autre qu'il eust changé les moindres termes de l'ordre qu'il avoit receu.
Estant entré dans la grande chambre et fait sa relation , la compagnie fut fort surprise de la responce de la Reyne et de la proposition qu'on leur faisoit ; pour cet effet Ton remit la délibération au lendemain. Ayant esté continuée pendant plusieurs jours , il y eut quatre ou cinq sortes d'advis. Les^uns estimoient qu'on devoit passer outre à l'examen des édits , prétendans estre en possession, et qu'il y en avoit plusieurs exemples dans les registres.
Les autres, ne voulans point entrer dans la discution d'une proposition malicieusement inventée, firent une ouverture qui n'avoit rien de commun à l'affaire qu'on traitoit , mais qui ne laissoit pas d'estre juste , sçavoir : de recevoir la dénonciation contre les ministres qui avoient volé les deniers publics et qui les divertissoient tous les jours.
Quelques autres furent d'advis qu'auparavant de pouvoir délibérer le Roy et la Reyne seroient très humble-
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ment suppliés d'envoyer une lettre de cachet ou quelque déclaration par laquelle tous Messieurs du parlement pourroient opiner avec liberté et dans leurs consciences sur la proposition qui leur avoit esté faite , sans craindre la perte de leurs biens et la suppression de leurs charges , dont quelques-uns mal intentionnés au service du Roy et de l'Estat les avoient plusieurs fois menacés. Il y en avoit aussi qui ajloient à remettre la décision de l'affaire à l'assemblée des premiers estats , et cependant que le parlement en useroit comme il avoit accoustumé ;
Plusieurs , à feuilleter les registres , afin de gaigner le temps et rendre ces pernicieux édits inutiles et sans exécution.
Toutes ces délibérations ayant continué jusques au commencement du mois de mars sans rien conclure , les ministres , qui prévoyoient bien l'intention de Messieurs du parlement, firent encore entendre à le Reyne que l'on mesprisoit ses ordres et ses commandemens , et qu'il estoit important pour son authorité et pour celle du Boy que cette question fust entièrement décidée.
Elle envoya donc quérir Messieurs les gens du Roy, ausquels elle commanda de dire à la compagnie qu'elle entendoit qu'on luy fist response sur la proposition qu'elle lui avoit fait faire, autrement qu'elle sçavoit bien les moyens de se faire obéir.
Le lendemain monsieur Talon avec ses collègues s 'estant acquitté de l'ordre et du commandement qui luy avoit esté fait, l'on remit l'assemblée au mardy, à cause de l'ouverture du roolle de Paris; tellement que le mardy l'on acheva cette haute et importante délibération. Mais au lieu de décider nettement la proposition et d'y respondre ponctuellement, la cour aima
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mieux dans cette occasion se relascher un peu de ses privilèges et consentir qu'on adjoulast auxarrests qu'elle avoit rendus sur les esdits, le tout sous le bon plaisir du Roy. Hais comme cela ne se faisoit que par une bienscéance extérieure et pour ne point causer des désordres dans l'Estat, la compagnie arresta, par mesme moyen» que Sa Majesté seroit suppliée d'envoyer une déclaration conforme aux modifications de l'arrest qu'ils avoient rendu pour les francs - fiefs , laquelle seroit incontinent vérifiée.
Messieurs les gens du Roy ayant esté chargez d'aller le mesme jour au Palais-Royal pour dire à la Reyne comme les choses s'estoient passées , ils la trouvèrent assistée des princes et de tout son conseil; et après qu'ils luy eurent représenté le respect et l'obéissance du parlement , ils supplièrent néantmoins Sa Majesté d'avoir égard à la misère du peuple et de recevoir favorablement les modifications que la compagnie avoit apportées aux déclarations du Roy. La Reyne ayant tesmoigné de sa part la satisfaction qu'elle avoit receue d'apprendre le respect que le parlement avoit eu dans cette rencontre aussi bien que dans toutes les autres pour la volonté du Roy, elle demanda un quartd'heure pour délibérer avec son conseil.
Pour cet effet, estant entrée dans son cabinet avec tous les ministres, elle sortit quelque temps après, suivie de monsieur le chancelier, lequel, expliquant son intention , dit à messieurs les gens du Roy que le Roy et la Reyne n'avoient pas moins attendu d'obéissance du parlement dans cette occasion qu'ils luy en avoient rendu en plusieurs autres; que, comme ils en faisoient leçon aux autres , ils la conservoient aussi toute entière pour eux; que, pour ce qui estoit de la déclaration
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qu'ils désignoient,. il falloit auparavant qu'ils continuassent à voiries édita qui restoient, et qu'après cela le Roy écouteroit leurs remonstrances, pour leur donner toute la satisfaction possible pour le soulagement du peuple et à eux-mesmes pareillement, laquelle ils auroient desjà eue sans que la longueur de leurs délibérations avoit retardé la bonté de Leurs Majestés. Sous ces derniers mots , il entendoit parler du restablissement du droit annuel , que le parlement n'avoit pourtant point demandé; mais l'on estoit bien aise de le flatter par là et de l'empescher de pénétrer plus avant dans les affaires.
Messieurs les gens du Roy ayant fait leur relation , le vendredy sixiesme du mois de mars, monsieur Meusnier de l'Artige rapporta l'édit des grands-prévosts; et, après avoir dit que le mesme édit avoit esté rejeté dès le mois de septembre précédent , il demeura in delibcratis à le rejeter purement et simplement. Monsieur de Broussel ouvrit un second advis , qui fut de communiquer l'édit à monsieur le procureur général auparavant que de procéder à la vérification.
La raison secrette de cette interlocutoire n'estoit que pour mettre les choses dans l'ancien ordre; car bien que messieurs les gens du Roy eussent pris leurs conclusions en la présence du Roy, néantmoins, en leur faisant prendre une seconde fois, c'estoit en quelque façon déclarer la première vérification nulle, d'autant qu'elle n'avoit point esté faite avec liberté de suffrages.
Enfin , après toutes les formalitez nécessaires dans ces rencontres et une meure délibération, tous les édits furent rejetez par la cour ; mais parce que Ton estoit demeuré d'accord, sur l'arrest des francs-fiefs, que la Reyne seroit suppliée d'envoyer une déclaration con-
forme à tout ce qui avoit esté ordonné, monsieur le premier président fut chargé avec les députez de l'aller demander, et de faire entendre la justice de tous les arrests qui avoient esté donnés au parlement; ce qu'il exécuta le lundy de la sepmaine sainte. Mais quelque respect et quelques submissions que le parlement eust rendues à la Reyne dans la conduite de cette affaire , quelques raisons que peust aussi représenter monsieur le premier président avec beaucoup d'éloquence , tout cela ne put néantmoins rien produire , tant cette princesse estoit assiégée par des ministres violens; car quelques jours après elle ne fil point d'autre responce aux députez, qu'elle manda au Palais-Royal , sinon que le Roy entendoit que tous les édits fussent exécutez sans aucune modification, et que le temps et la conjoncture des affaires ne pouvoient pas souffrir le soulagement qu'ils demandoient pour le peuple.
Doneques les ministres voyans qu'ils avoient encore abusé de la bonté du parlement et que par des illusions punissables ils avoient rendu inutiles toutes leurs délibérations, ils crurent qu'il falloit promptement faire exécuter leurs édits et les porter à la chambre des comptes et à la cour des aydes, où ils n'avoient point encore esté portés , afin de rendre le débit de la marchandise plus facile en les faisans passer par toutes les cours souveraines.
Le vingt-huictiesme d'avril, monsieur le duc d'Orléans monta à la chambre des comptes , et monsieur le prince de Gonty (1) à la cour des aydes ; car monsieur le Prince estoit desjà party pour l'armée.
(1) Armand de Bourbon , prince de Conti , frère cadet du grand Condé, chef de la branche cadette de la maison de Gondé, né en 1629, mort en 1666.
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Ils entendirent l'un et l'autre des vérités qui leur estoient cachées; car comme Ton ne pouvoit plus dissimuler les maux de l'Estat et les désordres qu'on y entretenoit par des artifices honteux et infâmes, cela donnoit encore plus de liberté à parler à des princes qui estoient les plus intéressés dans les malheurs qui se préparoient et dans les crimes des ministres , parce que les peuples les regardent tousjours comme ceux qui doivent particulièrement s'y opposer, et les deffendre de ces horribles tyrannies.
Toutes les cérémonies accoustumées ayant esté faites pour la séance de Son ÂltesJe Royale , monsieur le président Nicolai fit sa harangue en ces termes :
« Monsieur , la joye que cette compagnie reçoit de vostre présence est beaucoup diminuée lorsqu'elle vient à jeter les yeux sur le sujet qui vous y ameine et qu'elle considère que l'on se sert d'une voye si ordinaire et si fréquente afin de luy oster toutes les marques d'honneur et d'authorité qui luy ont esté données par nos Roys. On nous ferme la bouche ; on nous oste la parole ; on nous traite de mesme que si nous n'avions pas assez de suffisance pour connoistre ce qui est utile à l'Estat et que si nous manquions 3e fidélité et d'affection pour contribuer à la gloire du Prince et au bien de ses affaires. Cette puissance et cette authorité absolue avec laquelle l'on nous veut oster la liberté de nos sentimens a tousjours esté réprouvée par la plus juste et la plus saine poly tique. Et de fait, c'est renverser les fondemens de cet Estât , c'est rompre le lien qui unit la souveraine puissance avec les sujets, c'est détruire le canal qui sert à faire passer les volontez du Roy pour les faire entendre à son peuple. Plus l'aulhorilé est souveraine et absolue , plus elle a d'intérest de conserver la
dignité des puissances souveraines ; car les volontez des Roys ne sont jamais mieux receues par leurs peuples que lorsqu'elles passent par les suffrages de ces augustes compagnies. Ainsi, Monsieur, il né sera pas dit qu'en présence d'une si illustre et honorable assemblée , d'un si glorieux prince, aux yeux de mes enfans et de mes neveux, j'aye déguisé mes scntimens et dégénéré de la vertu de mes ancestres, et particulièrement de quatre dont je porte le nom et qui ont occupé la mesme place que je tiens aujourd'huy. Trouvez donc bon , Monsieur, que je vous dise en un mot la cause de nos maux et de nos désordres : il y a un bomine dans l'Estat qui abuse de la puissance souveraine et qui règne en la place du Roy, qui croit qu'il peut s'enrichir de la fortune des particuliers et de leurs dépouilles , et qui, après avoir consommé les biens du royaume et converty tout à son utilité particulière et de ses infâmes partisans , travaille tant qu'il peut pour entrer dans les premières dignitez de la magistrature , s'imaginant y trouver son azile et l'impunité de tous ses crimes et de tous ses brigandages. Il y a longtemps, Monsieur, que tous ces désordres ont commencé , et néantmoins l'on ne veut pas laisser la liberté au misérfdble de se plaindre , l'on ne veut pas mesme souffrir que les compagnies souveraines, qui sont les protecteurs des peuples , représentent leurs maux ; on estouffe leurs voix de peur qu'elle leur soit salutaire ou qu'elle leur serve tout au moins de consolation. Quand Noé fit son açche pour se garantir avec sa famille des naufrages de la nature , Dieu luy commanda de ne faire qu'une seule fenestre qui seroit au haut et au sommet de l'arche , afin que , n'estant point ouverte d'aucun autre costé, il ne peust que regarder le ciel, d'où il espéroit tout son secours et sa conservation.
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Voilà , Monsieur , Testât présent de la France ; les peuples n'attendent plus leur salut et leur vie que de la bonté de Dieu ; il n'y a plus de justice sur la terre, puisqu'on estouffe les bons sentimens des princes et qu'on veut faire tout passer par la force et par la violence. Enfin, comme le feu des vestales ne pouvoit jamais estre rallumé qu'aux rayons du soleil lorsqu'il avoit esté esteint par quelque malheureuse fortune , les désordres sont si grands aujourd'huy dans le royaume que l'on peut dire aussi que les choses n'y sçauroient estre restablies que par une forme de miracle ; ce ne peut estre l'ouvrage de la terre , mais seulement celuy du ciel. Qu'il nous soit donc permis, Monsieur, de jetter les yeux de ce costé-là et d'implorer son assistance , vous priant toutefois de vous ressouvenir que nostre silence n'est point un aveu ny un consentement aux édits qu'.on vous fait apporter aujourd'huy, afin que tout le monde sçache que nous n'avons jamais favorisé les volleries et les dérèglemens de l'Estat. »
Monsieur le prince de Gonty ne fut pas harangué avec moins de courage par monsieur le premier président de la cour des aydes, qui luy dit que ce n'estoit point une flatterie des peuples ny une invention de la polytique d'appeller les Princes les enfans des dieux et leurs véritables images ; car Dieu ne leur avoit pas donné seulement la conduite de la terre et mis entre les mains la fortune de tpus les peuples, mais il avoit encore imprimé dan^ leurs visages une certaine majesté qui les eslève au-dessus du commun des hommes et qui les fait respecter; qu'ils dévoient prendre garde de ne pas effacer cette image et ce caractère, parce que, dès le moment que les princes usoient mal de leur puissance et de leqr authorité, dès le temps qu'ils souffr oient que les sujets
fussent le jouet de leur ambition déréglée , ils perdoient malheureusement tous ces advantages et tous ces glorieux titres. « C'est ce que Dieu dit dans l'Escriture, quand il menace les puissances de la terre et qu'il leur veut faire appréhender leurs cheutes et leurs disgrâces. « Je rompray (dit-il) la ceinture des Roy s; j'effaceray cette image et cette majesté dont j'ay ceint et environné les testes couronnées ; je retireray ce qu'il y avoit de saint et de sacré dans leurs personnes , parce qu'ils ont permis qu'on opprimast mon peuple et qu'ils n'ont pas seulement voulu écouter les plaintes des malheureux et des misérables. » Qu'à Dieu ne plaise, Monsieur, que nous voyons jamais ces changemens funestes et déplorables, et que la main de Dieu se retire de nos princes et de dessus nostre Estât. Néantmoins, si l'on continue ces tristes journées , et d'apporter, comme l'on a desjà fait tant de fois , une foule d'édits pour les faire vérifier par des voies extraordinaires et violentes , il est à craindre que les peuples ne se portent au désespoir et qu'ils ne reconnoissent plus de justice , en voyant ce grand soleil esclipsé dans les compagnies souveraines, ausquelles on interdit la liberté des suffrages et de représenter les nécessitez dé l'Estat. Et de fait, nous pouvons dire que nous sommes dès à présent le scandale et l'opprobre de tous nos voisins , qui sçavent que des gens nez de la corruption du siècle et de nos propres désordres sont néantmoins aujourd'huy les plus puissans de l'Estat; qui voyent que d'infâmes partisans, après avoir ruiné les familles les plus illustres et les plus anciennes par des advis pernicieux et punissables, triomphent encore de leurs dépouilles; qu'on révère la boue et la fange dont ils sont sortis parce qu'elles sont couvertes d'or et qu'elles se trouvent un peu déguisées. Horribles et épouvanta-
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blés sangsues qui avez épuisé tout le sang de nos veines , ramperez-vous tousjours sur la terre , ne lèverez-vous jamais les yeux en haut pour regarder le ciel? Jusques à quand et combien de temps vous forgerez -vous des dieux à vostre fantaisie? croirez-vous tous jours que c'est le veau d'or qu'il faut adorer? Ouy, Monsieur, ce sont ces impies et ces sacrilèges qui sont les autheurs de ces malheureux édits , et qui sont cause qu'on vous fait monter la première fois en ce lieu pour y forcer par vostre présence les sentimens de la compagnie et nous oster la liberté des suffrages. Ils ont pensé par là vous rendre odieux aux peuples et décréditer les premières années de vostre vie , sur laquelle tout le royaume jette les yeux et dont le public a conceu de si hautes espérances. Mais nous espérons , Monsieur , que ces détestables conseils tourneront à leur confusion et à leur ruine, que vous en ferez plutost le jour de vostre gloire et de vostre triomphe» et que, faisant réflexion sur ce que nous vous disons aujourd'huy, vous aurez assez de courage et assez de bonté pour représenter à la Reyne les désordres et les dérèglemens de l'Estat, qui luy sont si artificieusement dissimulés; c'est ce dont nous vous conjurons par les vœux et les souhaits que nous faisons pour vostre prospérité , par tant de familles esplorées , ou plutost par les larmes de tout un peuple malheureux et abandonné. Cependant tout ce discours ne sera pas un consentement à la vérification des édits, mais au contraire une protestation formelle que nous nous y opposerons tousjours avec vigueur, afin de faire voir qu'il y a encore dans le royaume de bons et fidèles subjets du Roy. »
Les choses s'estans ainsi passées avec honneur et courage dans les compagnies, elles creurent néant-
kk HISTOIRE
moins que tous leurs efforts seroient encore inutiles si elles agissoient en particulier; tellement qu'elles résolurent d'unir leurs forces et leur authorité, afin de travailler à une réformation généralle de l'Estat et d'en faire cognoistre les désordres.
Pour cet effet , Messieurs de la cour des aydes ayant député un jeudy matin , qui estoit le trentième du mois d'avril , vers Messieurs de la chambre des comptes , où l'on avoit assemblé les deux semestres pour distribuer les édits apportés par monsieur le duc d'Orléans le mardy précédent» et les examiner tout de nouveau» comme on avoit fait au parlement, les députez demandèrent à entrer dans la chambre ; où ayant esté admis, ils représentèrent qu'il estoit temps que les compagnies advisassent aux moyens nécessaires pour empescher la ruine du royaume, et qu'elles usassent de leur authorité , puisque les remonstrances , leurs respects et leurs soumissions avoient esté tant de fois méprisées ; que leur compagnie, n'avoit point trouvé de meilleur remède et de plus asseuré que de s'unir les uns et les autres pour travailler à un si louable et glorieux dessein, et qu'ils avoient desjà parole de Messieurs du grand conseil , et qu'ainsi ils estoient venus pour sçavoir de la chambre si elle ne vouloit pas conjoinctement avec eux contribuer au soulagement du peuple et des misères communes.
Les députez après leurs complimens s'estans retirés dans un cabinet proche de la chambre , Messieurs des comptes opinèrent présentement sur la proposition qui leur venoit d'estre faite, laquelle fut acceptée du consentement et de l'advis de toute l'assemblée; et ainsi les députez de la cour des aydes emportèrent la responce sur-le-champ.
Ces trois compagnies ainsi jointes, grand conseil» chambre des comptes et cour des aydes , songèrent dès le lendemain* à faire réussir leur généreuse entreprise; elles résolurent de conférer ensemble par députez; mais comme de tout temps il y a eu contestation pour le rang entre le grand conseil et la chambre des comptes, Ton trouva un expédient, qui fut de s'assembler en la troisième chambre de la cour des aydes ; car par cette invention il ne pouvoit naistre de jalousie , qui eust esté capable de ruiner l'affaire dès son principe.
Ces trois compagnies assemblées par députez creurent que leur résolution n'auroit pas tout le succez favorable qu'elles souhaitoient si le parlement , qui est la première de toutesSes compagnies souveraines du royaume, l'honneur et la gloire des Roys , leur lict de justice et le parlement des pairs de France, n'estoit joint avec eux.
Les trois compagnies nommèrent donc leurs députez, lesquels furent à la grande chambre un lundy matin , qui estoit le quatriesme may ; où ayant fait leur proposition et leurs complimens, les trois chambres assemblées ordonnèrent qu'auparavant de leur rendre responce monsieur Menardeau et monsieur Prévost, conseillers de la grande chambre , se trouveraient dans la salle de Sainct-Louis , où les autres compagnies envoiroient aussi leurs députez pour conférer avec eux et sçavoir plus particulièrement quels estoient leurs desseins et leurs intentions.
Cela ayant esté exécuté , et la relation faite à la grande chambre que la résolution des compagnies n'alloit qu'à servir le public et le particulier et réformer les abus de l'Estat, l'on fut d'advis de mander Messieurs des enquestes, pour délibérer, les chambres assemblées, sur une action si glorieuse.
UQ HISTOIRK
L'affaire mise en délibération , il y eut plusieurs ad vis. Les premiers alloient pour la plus grande part aux simples remonstrances conjoinctement avec toutes les compagnies et sans se séparer d'elles. Enfin , l'advis ayant passé jusques aux enquestes, l'on creut qu'il ne falloit point faire un si grand circuit ni dorer la pilule , qu'il y avoit longtemps que les remonstrances estoient inutiles et qu'elles n'avoient au contraire servy qu'à enfler l'ambition et l'orgueil des ministres et à ruiner l'authorité légitime des compagnies; tellement que l'union fut résolue le treiziesme may. Voicy les termes de l'arrest :
Extraict des registres du Parlement.
« Du 13 may 1648.
• Ce jour-là» la cour, les chambres assemblées, ayant délibéré sur le rapport fait par les conseillers d'icelle et de ce qui leur a esté dit par les députez du grand conseil, chambre des comptes et cour des aydes, a arresté la jonction avec lesdites compagnies, et qu'à cette fin deux conseillers de chacune chambre de ladite cour seront députez pour conférer avec les députez d'icelles compagnies pour, ce faict et rapporté à ladite cour, estre ordonné ce qu'il appartiendra ; cependant que , suivant l'arresté fait en l'année 1614, aucun ne sera receu en office qui vacquera que du consentement des vefves et héritiers. »
Les ministres , quoyque surpris et estonnés d'un événement si périlleux et si important pour eux, ne tesmoignèrent pas néantmoins leur ressentiment sitost; ils commencèrent par un artifice et une addresse subtilement inventée , pour empescher l'exécution de l'arrest et pour le rendre inutile.
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Ils firent pour cela une déclaration qui fut publiée au sceau deux jours après , par laquelle ils firent révoquer le droict annuel (1) qui avoit esté donné aux compagnies
(1) Noos placerons eu regard de ces lignes, qui n'expliquent ni l'origine ni la nature du droit annuel , le passage suivant, extrait de Y Esprit de la Fronde , tome 1 , livre II , page 272 :
« Le droit annuel ayant expiré sur la fin de 1647, le ministère s'imagina que l'occasion de le renouveler en fourniroit d'autres de se procurer de l'argent , ou du moins une vérification plus facile des édita. Le droit annuel est une suite de la malheureuse vénalité des charges introduite en France depuis François I", contre laquelle on a tant crié avec raison dans son institution, et que, par la suite, il a plu à quelques esprits de trouver si admirable, en prétendant qu'un hoinmeqoi n'auroit point acheté une charge ne pouvoit estre qu'un fripon, sans doute par le grand intérest qu'il auroit à s'indemniser des frais qu'il n'auroit point faits. Ce droit s'appelle aussi la Pauletle , du nom de Charles Paulet , secrétaire de la chambre du Roi , qui l'imagina au commencement du dix-septième siècle. En vertu de ce droit, le roi reçoit tous les ans la soixantiesme partie du prix des offices de justice et de finance, moyennant quoi ceux qui en sont pourvus peuvent, durant l'année, vendre leurs charges à qui bon leur semble , avec l'agrément du Roi cependant. Ce droit se renouvelle de neuf ans en neuf ans; de sorte que ceux qui ne le payent point et n'envoient point leur argent aux parties casuelles , perdent leurs charges s'ils viennent à mourir. Le Roi s'en empare et les vend à qui il lui plaist , sans que les veuves puissent en revendiquer le prix.
» On voit par là-que, bien qu'il en dust couster de l'argent aux compagnies souveraines, elles ne pou voient que désirer le renouvellement de ce droit, qui assuroit la possession de leurs charges à leurs familles. Il étoit aussi de l'intérêt de la cour de l'accorder, puisque c'étoient autant de sommes qui alloient se verser sur-le-champ dans les coffres du Roi. La déclaration pour le droit annuel parut donc au commencement du mois de mai ; elle comprenoit toutes les compagnies souveraines, à condition que
souveraines, prenant pour prétexte que le Roy ne vouloit forcer personne d'accepter cette grâce , et qu'ayant retranché les, gages aux trois compagnies souveraines, grand conseil, chambre des comptes et cour des aydes, au lieu du prest qu'ils avoient accoustumé de payer, sa pensée n'avoit point esté de les obliger à des conditions qu'ils trouvoient trop rigoureuses, et ainsi qu'il les mettoit dans les mesmes termes qu'ils estoient auparavant le droict annuel qu'il leur avoit voulu donner.
Les chambres estant assemblées pour demander l'exécution de l'arrest d'union et pour nommer les députez qui dévoient conférer avec ceux des autres compagnies souveraines dans la chambre de Sainct-Louis , quelques-uns des présidens firent responce qu'il n'estoit plus question d'exécuter l'arrest d'union , parce que le motif de la cour, quand elle l'avoit rendu, n'avoit esté que pour faire donner contentement aux compagnies souveraines et pour rendre leur condition aussi advantageuse que celle du parlement, à qui l'on n'avoit point retranché de gages et qu'on avoit deschargé du prest; que cela estoit desjà fait, puisqu'il y avoit une déclaration laquelle , ayant révoqué le droict annuel , rendoit par conséquent les gages qui avoient esté retranchés pour le prest à toutes les compagnies souveraines du royaume, à la réserve du parlement.
La pluspart de Messieurs ayant répliqué et soustenu que, si l'intérest des trois compagnies se trouvoit meslé dans l'arrest d'union qui avoit esté rendu, cela n'em-
cbaqae membre perdroit , pendant quatre années, les gages de sa charge par manière de prest et pour empescber la création de nouveaux offices; mais en mesme temps, pour se concilier l'approbation du parlement et le forcer au silence , on l'excepta des autres corfis en loi conservaut ses gag*'s. »
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pescboit pas que la cour n'eust eu des motifs plus généreux et plus considérables qui subsistoient tousjours et ausquels il falloit pourvoir , plusieurs jours se passèrent dans cette résistance et sans pouvoir rien conclure. Enfin l'on fit en sorte que la compagnie délibéras! encore de nouveau sur la mesme chose qui avoit esté arrestée, les ministres s'imaginans cette seconde fois diviser entièrement les esprits, soit par les violences dont ils s'estoient tousjours servis pour empescher le cours de la justice, soit par d'autres artifices que le temps leur pourroit donner dans la suite d'une affaire dans laquelle Ton descouvriroit sans doute tous les désordres de l'Estat.
L'on commença par de belles paroles ; car monsieur le chancelier ayant envoyé quérir séparément quelques présidens et quelques conseillers du grand conseil, chambre des comptes et cour des aydes , il leur tesmoigna que la Reyne avoit esté estonnée de ce qui s'estoit passé parmi eux depuis quelques jours ; qu'ils avoient pris une fausse allarme, son intention n'ayant jamais esté de retrancher leurs gages, mais qu'elle espéroit seulement que, dans la nécessité des affaires présentes , ils contribueroient de quelques choses pour maintenir la gloire de l'Estat; qu'il avoit ordre de leur porter cette parole pour en faire rapport à toutes leurs compagnies.
La relation en ayant esté faite dès le lendemain en chacune des compagnies , le discours parut si estrange que quelques-uns demandèrent si monsieur le chancelier avoit perdu la mémoire; qu'il ne falloit que lire la déclaration pour voir qu'elle estoit entièrement contraire à ce qu'il auroit dit ; que , si ce n' avoit pas esté l'intention du Roy ny de la Reyne , c'estoit un meschant serviteur d'aller contre les volontés de son maistre; II* série, t. vu. k
enfin que toutes ces belles paroles et les asseurances de monsieur le chancelier n'estoient que des feintes pour diviser les compagnies; qu'il falloit^une déclaration qui révoquast celle que Ton avoit publiée, mais qu'ils ne seroient pas encore satisfaits ; qu'ils ne vouloient plus dépendre pour leurs gages d'un surintendant, lequel d'un traict de plume pouvoit ruiner leurs familles; qu'ils vouloient estre maistres du fonds qui leur estoit destiné, suivant les anciens règlemens, et qu'après tout le retranchement de leurs gages n'avoit esté qu'un prétexte ; il y avoit une chose plus importante et pour laquelle ils s'estoient véritablement unis , qui estoit la réformation de l'Estat et la mauvaise administration des finances , y ayant eu pour plus de deux cens millions de comptans depuis la régence , dont on avoit fait desjà passer une grande partie à la chambre, le poignard à la gorge.
Les ministres voyans que l'on estoit dans une juste défiance de leur procédé et que les compagnies n'avoient plus de foy dans leurs paroles, dont ils avoient manqué tant de fois au particulier et au public , ils se résolurent de tenter la force et la violence pour divertir l'orage qui se formoit sur leurs testes criminelles.
Ils firent enlever, la nuict du jeudy au vendredy auparavant la Pentecoste, deux conseillers du grand conseil, sçavoir : monsieur Turcan et monsieur Dargouge , qui furent conduits au Montolimpe , l'une des extrémitez du royaume et éloigné de tout secours et de toute justice. Dans l'exécution de cet ordre il y a une chose remarquable et digne de l'histoire; car, bien que ces officiers se trouvassent en estât de repousser cette violence el qu'ils le peussent mesme faire avec raison , puisqu'outre leur innocence , qui estoit toute publique,
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il est deffendu d'enlever personne sans aucune formalité de justice et de troubler principalement des officiers en vertu de simples lettres de cachet dans l'exercice de leurs charges, néantmoins, monsieur Dargouge père ayant entendu entre minuict et une heure qu'il y avoit des gens à sa porte qui la vouloient enfoncer» il descendit incontinent , et après avoir apris du comte de Char rault, qui avoit l'ordre, que c'estoit à son fils à qui l'on en vouloit , il le supplia de ne faire pas plus de bruit, parce que la femme de son fils, qui estoit fort malade , pourroit mourir de desplaisir si elle voyoit enlever son mary dans l'extrémité où elle estoit, mais qu'il luy promettoit de luy mettre son fils entre les mains dès six heures du matin , lorsqu'on luy auroit peu faire sçavoir adroitement la volonté du Roy, et sans que sa femme en eust connoissance.
Ce pauvre père affligé monta dans la chambre de son fils dès les quatre ou cinq heures, et, après luy avoir dit ces tristes nouvelles et la parole qu'il avoit donnée de le conduire au lieu qui avoit esté arresté , le fils, aussi généreux que le père, fut se rendre prisonnier et satisfaire à la promesse qui avoit esté faite au comte de Charault, qui est une action que Ton peut dire avoir beaucoup de la générosité romaine. Le matin, les compagnies ayant esté adverties de la violence qui avoit esté faite à leurs confrères la nuict précédente et à main armée , comme si c'eussent esté des voleurs publics, elles députèrent vers le parlement pour adviser aux moyens de faire entendre à la Reyne qu'elle avoit. esté surprise dans cette occasion par des personnes qui estoient mal intentionnées à son service et à l'honneur de ses officiers. Mais comme , le jour précédent, les assemblées avoient esté remises au
lundy d'après la Trinité, afin d'expédier les parties auparavant les festes , Ton ne put rien mettre en délibération , quelques-uns s'imaginans que leurs plaintes seroient mieux écoutées lorsqu'on auroit donné temps à la colère de la Reyne , et que la chaleur ne seroit pas si grande dans les esprits. D'ailleurs» ce jour estant destiné pour aller aux prisonniers , l'on ne vouloit pas différer le secours que l'on avoit accoustumé de rendre aux misérables qui attendoient la cour avec impatience.
Cela ne se passa pas néantmoins sans grande contradiction; car, encore qu'il y eust arrest du jour précédent qui avoit remis la délibération et l'assemblée au lundy d'après la Trinité , Messieurs des enquestes soustenoient que pour lors les choses estoient entières , qu'il n'y avoit pas un des Messieurs des compagnies souveraines qui eussent esté maltraitez; mais, depuis les affaires ayant changé de face et le malheur de leurs compagnons et leur innocence opprimée méritant un prompt secours et une délibération généreuse , c'estoit une espèce d'inhumanité de vouloir éloigner le remède et l'assistance qui estoit absolument nécessaire dans ce rencontre.
Et de fait, monsieur le président de Mesme , qui dans le commencement avoit esté d'advis de la remise de l'assemblée , après avoir entendu les raisons de Messieurs des enquestes , se tourna vers monsieur le premier président et luy dit que Messieurs avoient sujet de presser ainsi la délibération. « Il est temps, luy dit-il, monsieur, puisque nous voyons nos robbes déchirées , et que les chemins sont remplis d'officiers chargez de chaisnes et de fers que Ton nous présente à nous-mesmes aujourd'hui pour nous intimider, ouy , monsieur, il est temps après cela que nous délibérions avec vi-
dv temps [1647-1648]. 5»
gueur et que nous cherchions tous les moyens imaginables pour empescher le cours de ces violences et assurer nostre liberté, aussi bien que nos biens et nos fortunes particulières. »
Les festes de la Pentecoste estant survenues» cinq ou six Jours se passèrent encore sans rien mettre en délibération, bien que l'on eust arresté d'autres officiers du grand conseil , sçavoir : monsieur le président Lotin et monsieur Dreux , qui furent menés au Pont-à-Mousson , et à la cour des Aydes monsieur de Chezelles et monsieur Guerin , à qui l'on avoit fait prendre le chemin de Nancy , contre les règles et les maximes du royaume , qui ne permettent pas qu'on puisse transporter les subjets du Roy en des provinces estrangères. Enfin le conseil voyant que le lundy d'après la Trinité estoit le jour arresté du consentement de tout le parlement pour terminer l'affaire , et qu'ainsi il n'y avoit plus moyen, d'empescher qu'on ne délibérast, il se servit d'une invention pour éviter les desseins des compagnies et pour les fourber en ruynant l'arrest d'union qui leup faisoit tant d'ombrage.
Ils mandèrent messieurs les gens du Ray de la part de la Reyne , laquelle leur dit ses intentions ; tellement que , le lundy matin, estant entrez dans la grande chambre» ils firent sçavoir à la compagnie que la Reyne les avoit mandez pour leur dire qu'à la vérité elle n'avoit pas esté bien instruite, dans le commencement de leurs assemblées, du sujet de leurs plaintes; qu'ayant creu que c'estoit pour faire les réformateurs de l'Estat et donner quelque atteinte à l'authorité du Roy son fils, elle avoit esté obligée dans cette pensée de se servir de voyes et de remèdes un peu extraordinaires, mais qu'ayant esté mieux informée , et appris que ce n'estoit
que pour l'intérest particulier des compagnies , elle ne vouloit pas leur fermer la bouche; qu'elle consentoit fort volontiers qu'ils s'assemblassent pour ce sujet , et qu'après elle écouteroit favorablement leurs remonstrances , pourveu que tout cela se list avec beaucoup de modération et qu'on ne parlast plus d'union , mais que chaque compagnie représentast ses intérests en particulier.
Ce discours qui venoit de la cour ne fut pas trop bien receu , au contraire il choqua les plus généreux et lés plus honnestes gens de la compagnie :
Premièrement, à cause qu'on vouloit réduire la fin de toutes leurs délibérations à de simples remonstrances , qu'on avoit méprisées tant de fois ;
Secondement, en ce qu'on prétendoit renfermer leurs desseins dans l'intérest seul des compagnies pour le droit annuel ;
En troisiesme lieu , parce qu'on vouloit rompre l'union qui avoit esté arrestée pour l'intérest public plu* tost que pour l'intérest particulier ; de sorte que , sans s'arrester à ce qui leur avoit esté représenté , Messieurs demandèrent qu'on eust à délibérer sur l'exécution de l'arrest du treisiesme may précédent.
Monsieur le premier président répondit qu'auparavant d'opiner il estimoit qu'il falloit voir les registres , pour sçavoir s'il y avoit des exemples de l'union des compagnies ; à quoy quelques-uns de Messieurs répliquèrent qu'il estoit inutile de faire cette recherche, parce que les choses ne se faisoient pas toujours par les exemples , et que cela dépendoit de Testât présent des affaires et de leur conjoncture.
L'on ne laissa pourtant pas d'envoyer quérir les registres, qu'on leut toute la matinée du lundy d'après la
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Trinité ; et comme Ton avoit commencé par Tannée mil six cens quatre » ils suivirent les dattes jusques en l'année mil six cens dix-sept , où l'on trouva l'arrest du mareschal d'Ancre , portant deffenses à tous estrangers de tenir aucuns honneurs ny aucunes dignitez en France , lequel fut leu tout du long.
Le mardy, l'on continua de parcourir les registres , dans lesquels l'on trouva comme plusieurs fois les compagnies s'estoient assemblées par députez dans la chambre de Sainct-Louis, selon les différentes rencontres des affaires.
Gomme les exemples avoient esté trouvés par le soin de monsieur le président de Novion (1) et de monsieur le président de Blasmenie, monsieur le président de Mesmes prit occasion de dire que la compagnie leur avoit obligation , et les devoit remercier d'avoir trouvé des exemples dans les registres, qui alloient confirmer Punion qui de soy estoit juste , et qui partant eust peu estre faite quand cela ne se seroit point rencontré.
L'on commença ensuite d'opiner. Quçlques-uns de Messieurs de la grande chambre alloient simplement aux remonstrances , les autres à exécuter l'arrest d'union.
(1) Il est remarquable que les exemples fournis par le président de Novioo se rapportaient aux années 1594 , 1595 et 1597, c'est-à-dire précisément à l'époque de la Ligue. Nicolas Pothier, seigneur de Novion , avait été reçu conseiller dn Roi en 1637, et président à mortier en 1645. C'était un homme de grande présomption et de peu de sûreté , intéressé , timide , assez habile dans le palais, y ayant sa cabale, composée de ses parents et amis,. et s'appliqnant tons les jours à y faire de nouvelles habitudes; son principal crédit est dans la deuxième chambre ( Portrait du Parlement, manuscrit de la Bibliothèque du Roi). En 1678 Pothier de Novioa fut reçu premier président ; il mourut , en 1693,. à l'âge de 73 ans.
Cette affaire n'ayant point encore esté terminée le mercredy, qui estoit le jour auparavant la Feste-Dieu, les ministres travaillèrent tant qu'ils purent pour diviser la compagnie ; et comme ils avoient fait réflection sur ce qui avoit esté dit par monsieur le président de Mesmes les jours précédens, ils creurent que, pour mieux réussir dans leurs desseins , il falloit descouvrir tous ceux qui luy rendroient visite ce jour-là , afin d'espouvanter les esprits ou de les gagner par d'autres voyes qui ne seroient pas moins criminelles.
Pour cet effet on envoya un des hommes du prévost de l'Isle , lequel , toute l'après-dinée rodant autour de la maison de monsieur le président de Mesmes, escrivoit tous ceux qui l'alloient visiter. Cela ayant esté apperceu de quelques-uns du voisinage , on luy en donna advis ; mais pour s'asseurer davantage il donna charge à ses domestiques de découvrir plus particulièrement la vérité de ce qui luy avoit esté rapporté.
Enfin l'advis ayant esté confirmé , l'on envoya quérir un commissaire , lequel s'estant saisi de cet espion , on luy trouva des tablettes sur lesquelles estoient escrits tous les noms de ceux qui estoient allez voir ce jour-là monsieur le président de Mesmes. Quelquesuns tiennent qu'il fut aussi trouvé saisi d'un poignard d'une façon extraordinaire et qui estoit empoisonné.
Le commissaire ayant voulu l'interroger , il ne voulut jamais respondre sinon qu'il n'estoit point devant un juge compétant , de sorte qu'il fut mené prisonnier au grand Chastelet.
Le vendredy matin, cette affaire estant venue à la connoissance du parlement, messieurs les gens du Roy envoyèrent quérir le commissaire , qui leur feit lecture de son procez-verbal , et luy commandèrent de trans-
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férer le prisonnier dans la Conciergerie ; mais il leur fit responce que cela ne se pouvoit plus , ayant esté eslargy dès les quatre heures du matin par Tordre de la Reyne , qui avoit envoyé un exempt avec une lettre de cachet.
Messieurs les gens du Roy» surpris un peu de ce procédé , commandèrent à un huissier de la cour d'aller au Chastelet , et de dresser son procez-verbal de l'escrou et de la descharge pareillement , pour voir de quel ordre cela s'estoit fait.
Ce fut donc une lourde faute aux ministres et une ignorance toute pure de faire sortir cet homme de prison de l'authorité de la Reyne et par une voye si extraordinaire (1), parce que c'estoit advouer par là une action qui estoit condamnée de tout le monde et qui scandalisoit le gouvernement.
Cela se passa dans le parquet le vendredy d'après la Feste-Dieu, sur les sept heures du matin. Dans le mesme temps , et auparavant que les chambres fussent assemblées, monsieur de Guénégault (2) , secrétaire d'Estat, vint au palais ; lequel estant entré dans le parquet mit entre les mains de messieurs les gens du Roy un arrest du conseil d'en haut, qu'ils portèrent ensuitte à la grande chambre , par lequel l'on cassoit et révoquoit Tarrest d'union des quatre compagnies souveraines
(1) « Quelques-uns, dit Joly dans ses Mémoires, crurent que ce n'étoit qu'on jeu et one pièce faite à la main pour donner plus de crédit à ce que diroit dorénavant ce président, dont les avis étoient fort suspects. »
(2) Henri de Gaénégaud, fils de Gabriel de Guénégaod , trésorier de l'épargne , fat successivement secrétaire d'État, gardedes-sceaax et surintendant des deniers des ordres du Koi. Il mourut le 16 mars 1676.
avec des termes injurieux pour elles» portant mesme que l'arrest du conseil seroit enregistré au greffe de la cour et celuy d'union tiré des registres (1).
Les chambres s'estant assemblées incontinent après , Ton voulut continuer la délibération et achever d'opiner; mais monsieur le premier président leur dit que les choses n'estoient plus dans les mesmes termes qu'elles estoient demeurées le mercredy , parce que le Roy avoit cassé l'arrest d'union par un arrest du conseil d'en haut qui venoit d'estre apporté présentement par un secrétaire d'Estat. Monsieur de Sallo fit donc lecture de l'arrest, et ensuite l'on envoya quérir messieurs les gens du Roy pour prendre leurs conclusions. Mais ayans demandé de prendre encore la lecture de l'arrest, et veu l'importance de l'affaire , ils prièrent la compagnie de leur donner du temps pour y penser , et de trouver bon qu'ils fussent auparavant voir la Reyne , à laquelle ils se chargèrent de faire voir l'extrait des registres et les exemples de l'union des compagnies en pareilles rencontres, et ainsi l'on ne fit rien ce jour-là.
(1) Voici cet arrêt :
« Ce joard'hui dixiesroe juin , le Roy en son conseil, la Reyne régente sa mère présente , sur ce qui luy auroit esté représenté que, par an arrest de la cour du treiziesme may, les quatre compagnies souveraines de cesle ville de Paris se seroient joinctes sans authorité ny fondement légitime, Sa Majesté a cassé ledit arrest comme pernicieux à son authtrité royale ; et ordonne que le présent arrest sera exécaté , et que la minute de celuy de la cour sera extraite des registres d'icelle pour celuy-cy estre mis en son lieu et place ; et fait Sa Majesté très expresses inhibitions el (Jeflenses susdites compagnies de s'assembler, à peine de désobéyssance.
» Fait au conseil d'Estat du Roy, etc. »
( Extrait des registres du conseil d'Estat. )
nu tkmps [1647-1648]. 50
Le lundy, messieurs les gens du Roy s'estant acquittez de leur commission entrèrent dans la grande chambre pour prendre leurs conclusions ; mais auparavant monsieur Talion, qui portoit la parole , fit un grand discours de l'authorité du Prince et de l'obéissance qui lui devoit estre rendue , particulièrement par les compagnies souveraines , qui dévoient servir d'exemple à tous les subjets du Roy , dont ils avoient la principale conduite ; que les ennemis profitoient tellement des désordres qui paroissoient dans l'Estat et en avoient conçu de si hautes espérances que le duc Charles avec ses troupes estoit à présent sur la frontière pour voir la contenance des peuples et où se porteraient leurs esprits ; enfin qu'il avoit ordre de la Reyne de leur dire qu'après leur avoir fait deffenses par trois ou quatre fois de s'assembler et d'exécuter l'arrest d'union , s'ils continuoient encores leurs délibérations, qu'elle n'auroit plus de bonté pour eux , et qu'elle porteroit les choses à un tel poinct que la playe en saigneroit longtemps; qu'ils avoient un fort beau prétexte pour faire écouter leurs plaintes et leurs remonstrances avec le respect et la modération que l'on devoit au Roy leur maistre et leur souverain seigneur , qui estoit qu'encore qu'il leur eust donné le droict annuel» néantmoins trois jours après on l'avoit révoqué sans aucun sujet; que c'estoit en cela qu'ils dévoient renfermer tous leurs desseins et toutes leurs pensées» sans parler d'union ny d'autres choses qui n'alloient que contre nous-mesmes et à relever les espérances abattues de nos ennemis ; qu'ils se souvinssent donc en opinant des paroles et des intentions de la Reyne , et qu'ils n tardassent point le bonheur des compagnies ny le repos des officiers particuliers ; qu'après tant de commande-
mens et de defienses réitérées ils ne pouvoient prendre d'autres conclusions sinon que très humbles remonstrances seroient faites au Roy pour l'intérest des compagnies et pour leur conserver le droit annuel , sans aucun retranchement des gages et sans aucun prest.
La pluspart de Messieurs, prenans ce discours dont, la Reyne avoit chargé messieurs les gens du Roy pour des menaces injurieuses qui ne convenoient pas à une compagnie d'un si grand poids et d'une si grande authorité que le parlement , témoignèrent quelque mécontentement de ce procédé. Et de fait, lorsqu'on opina, quelques-uns de messieurs les présidens des enquestes rapportèrent qu'autrefois, y ayant eu un arrest de cassation du conseil , messieurs les gens du Roy de ce tempslà ne s'estoient jamais voulu charger de l'arrest qu'on leur avoit voulu mettre entre les mains ny prendre de conclusions ; au contraire ils avoient pris occasion de se plaindre des fréquentes évocations du conseil, monsieur l'advocat général Séguier ayant porté l'affaire si loin qu'il sollicita Messieurs du parlement de cesser l'exercice de la justice, offrant de sa part de fermer le premier le parquet.
Cette journée ne finit pourtant pas la délibération; mais ayant esté continuée au lundy quinziesme juin, il y eut arrest que j'ay voulu insérer dans les mesmes termes qu'il a esté rendu , à cause qu'il n'y a point de parole qui ne doive estre pesée.
Extraict des registres du Parlement.
a Du 15 juin 1648.
» La cour, toutes les chambres assemblées, ayant délibéré sur ce qui avoit esté dit par les gens du Roy de la
DU TEMPS [1OA7-10A8]. si
part dudit seigneur au dernier jour et sur l'arrest du conseil du dixiesme juin , et veu ledit arrest et conclusions du procureur général , a arresté et ordonné qu'exécutant l'arrest du treiziesme may dernier présentement l'un des secrétaires de la cour ira , de là part d'icelle , vers les trois compagnies souveraines de cette ville, les advertir d'envoyer leurs députez, demain deux heures de relevée , en la salle de Saint-Louis , pour conférer avec les députez de ladite cour de chacune chambre, et que cependant toutes les chambres demeureront assemblées. Et a eslémaistre René Radignes, l'un des secrétaires de ladite cour, chargé d'advertir les compagnies.»
Les ministres, voyans par cet arrest que Messieurs du parlement estoient résolus d'user de leur authorité et de la pousser jusques au bout, furent tellement surpris et espouvantés qu'ils se servirent l'après-disnée d un artifice qui avoit plus de l'escole et du collège que non pas d'une poly tique grave et majestueuse , telle qu'ils dévoient faire paroistre dans ce rencontre.
Ils envoyèrent quérir le sieur du Tille t, greffier en chef» pour luy demander la feuille ; mais leur ayant fait response qu'il ne l'avoit pas encore et qu'il falloit qu'elle passast par plusieurs mains auparavant que de l'avoir , monsieur de Guénégault, secrétaire d'Estat, et le sieur Carnavalet, l'un des lieutenans des gardes, le firent monter dans leur carrosse et le menèrent au palais dans le greffe , afin qu'il leur pust montrer dans cet endroitlà celuy des greffiers ou commis qui estoit chargé de l'arrest; mais au lieu de s'addresser à celuy qui l'avoit, ils s'addressèrent à un petit commis et luy commandèrent d'aller chercher Roisleau, qui estoit celuy qu'ils avoient appris en estre le dépositaire.
Ce petit commis n'ayant point voulu quitter sa place ny obéir à Tordre et au commandement du secrétaire d 'Estât , il se fit un grand bruit dans le greffe , qui pensa commencer la sédition dans Paris; car les appellans, les clercs et les marchands du palais, qui avoient desjà fermé leurs boutiques , tinrent quelque temps les portes de la salle fermées ; les ayant ouvertes , monsieur le secrétaire d'Ëstat et sa suite furent bien aises de sortir promptement et de ne pas s'opiniastrer davantage dans une entreprise si ridicule.
Et de faict, quand l'on fait réflexion sur ce beau dessein , Ton ne voit pas quel pouvoit estre le raisonnement des ministres , parce qu'outre que cette invention estoit un jeu d'enfant ils faisoient paroistre par là qu'ils n'avoient pas le crédit ny l'authorité de faire apporter la feuille , et ainsi ils descouvroient publiquement leur foiblesse comme ils avoient fait paroistre tant de fois leur injustice.
D'ailleurs, quand par cet artifice ils eussent emporté la feuille , cela ne pouvoit pas empescher l'exécution de l'arrest , puisque la cour dès le lendemain en pouvoit refaire un autre semblable et sans délibérer de nouveau.
Ayant donc manqué ce beau coup , l'on envoya une lettre de cachet le jour suivant , dès les sept heures du matin , par laquelle le Roy mandoit au parlement de venir au Palais-Royal sur les neuf heures en corps de cour, et d'apporter leur arrest du jour précédent.
Les chambres s'estant assemblées l'on délibéra sur la lettre de cachet. La pluspart de Messieurs estoient d'advis de n'y point déférer, disans qu'ils n'apprendroient rien de nouveau , et d'ailleurs qu'ils estoient lassés des mauvaises paroles et des mauvais traitemens qui leur avoient esté faits en plusieurs rencontres.
DU TEMPS [16&7-i(Mt8]. 6S
Néantmoins il passa que l'on iroit trouver le Roy , les plus expérimentés de la compagnie voyans bien que c'estoit le seul moyen pour instruire le public de leurs bonnes intentions et du sujet de leurs assemblées. Mais à l'égard de l'autre article de la lettre par laquelle le Roy mandoit de porter la feuille et l'arrest du jour précédent, tous Messieurs furent d'advis de n'y point obéir; au contraire , que l'arrest d'union seroit exécuté dès l'après-disnée, quelque chose qui pust arriver au Palais- Royal.
Ainsi Messieurs sortirent du palais sur les neuf heures et demie, avec leurs robes et leurs bonnets en teste , au nombre de quatre-vingt-quatorze ou quatre-vingtquinze seulement; car comme ils avoient esté advertis qu'on estoit résolu de leur faire violence et de porter tout à l'extrémité s'ils ne vouloient pas apporter la feuille et se désister du dessein qu'ils avoient de soulager le public, la compagnie se sépara afin de secourir ceux qui auroient esté maltraités , et de faire tous jours corps si les ministres avoient assez d'insolence pour achever une entreprise si téméraire.
Le parlement n'eut pas sitost paru à la vue du peuple qu'il fut incontinent suivy de plus de dix ou douze mille hommes , recevant d'un chacun des bénédictions et des actions de grâces de son glorieux dessein.
Estant arrivés au Palais-Royal, on les fit entrer dans la chambre des ambassadeurs, où ils furent receus à l'ordinaire par un secrétaire d'Estat et par le grandmai s tre des cérémonies.
Après avoir attendu assez longtemps sans qu'on les fist monter, monsieur le TelKer, l'un des secrétaires d'Estat, vint demander à monsieur le premier président si l'on avoit apporté la feuille ; lequel luy ayant
respondu que non» monsieur le Tellier remonta en haut , où Ton tenoit le conseil ; et après avoir dit à la Reyne la responce de monsieur le premier président, on luy ordonna de redescendre et de luy demander pourquoy il n'avoit pas apporté la feuille comme le Roy leur avoit fait commandement par la lettre de cachet qu'il leur avoit envoyée.
Monsieur le Tellier ayant voulu parler à monsieur le premier président à l'oreille , il luy dit : « Parlez haut , monsieur; Ton ne parle point icy en secret , il faut que tout le monde vous entende. » Tellement que monsieur le Tellier dit le plus haut qu'il put qu'il venoit sçavoir de monsieur le premier président pourquoy il n'avoit pas apporté la feuille que le Roy leur avoit demandée. À quoy monsieur le premier président répliqua en un mot : « Dites à la Reyne , monsieur, que la compagnie ne l'a pas trouvé bon, que je luy en diray les raisons si elle me veut faire l'honneur de m'entendre. •
L'on tient que dans le conseil d'en haut il y eut plusieurs advis : les uns alloient à renvoyer le parlement et ne luy point donner audiance pour luy faire injure ; les autres à les retenir comme prisonniers dans le Palais- Cardinal sans leur donner à boire ny à manger , jusques à ce qu'on eust envoyé quérir la feuille et l'arrest du jour précédent; les autres, encore plus violens, vouloient qu'on arrestast les plus courageux et les plus zélez pour en faire des exemples et intimider tout le reste.
Néantmoins, les plus sages considérans le péril dans lequel l'on mettoit l'Estat si l'on snivoit des conseils si hardis et si extraordinaires, l'on joua au plus seur; car incontinent après on les fit monter, et en présence du Roy, de la Reyne, de tous les princes et de ce qu'il y avoit d'officiers de la couronne dans Paris, monsieur
uu tiïmps [1647-1648]. 66
le chancelier les accusa de la part de la Reyne d'une extrême ingratitude , d'autant qu'ayansesté deschargez du prest par une grâce spéciale, et dans un temps que le Roy pouvoit leur demander avec justice un secours considérable, ils avoient toutefois si mal reconnu ce bienfait qu'ils s'estoient unis avec les compagnies qui estoient au-dessous d'eux afin de faire une forme de ligue et de party dans l'Estat ; qu'après tant de deffenses verbales et par escrit , et un arrest du conseil d'en haut, ils avoient tellement méprisé l'authorité du Roy qu'ils avoient rendu un arrest portant que le premier seroit exécuté ; que dans cet arrest les voix avoient esté plutost comptées que pesées; que la Reyne estoit informée que ceux qui avoient blanchi dans la compagnie , et qui avoient tousjours bien servy le Roy , n'avoient point consenty à une rébellion si ouverte et si manifeste ; qu'il n'y avoit que de jeunes gens , lesquels , ne voyaps pas la conséquence de cette entreprise, vouloient, ce sembloit, diminuer par une forme de faction la gloire de l'Estat et la réputation de nos armes; que la Reyne en temps et lieu sçauroit bien reconnoistre et récompenser ceux qui le méritoient, et pour les coupables , si on ne les avoit pas encores chastiez, ils en avoient toute l'obligation à la bonté de Sa Majesté , laquelle y avoit toujours résisté ; mais s'ils continuoient dans leurs mauvais desseins , qu'il en demeureroit des marques en leurs biens, en leurs charges et en leurs personnes.
Monsieur le chancelier ayant achevé son discours et sa harangue, il leur fit faire lecture en mesme temps d'un second arrest, du conseil d'en haut, de cassation, avec deffenses expresses de continuer leurs assemblées, sur peine de rébellion et de l'indignation de Leurs Majestés. II e série, t. vu. 5
ôô HISTOIRE
t Cet arrest fui mis entre les mains du greffier du parlement, avec ordre et commandement de la Reyne de l'insérer dans les registres au lieu et place de l'arrest d'union.
Monsieur le premier président voulut parler et répondre à monsieur le chancelier; mais comme Ton vit qu'il commençoit à dire que toute la compagnie estoit coulpable ou qu'il n'y avoit personne qui le fût , parce que le parlement n'estoit qu'un, et que, quand il y avoit arrest qui se formoit de la diversité des suffrages , cela devoit estre ensuitte réputé partir d'un mesme esprit et d'un mesme génie, on luy ferma la bouche, et ainsi le parlement se retira.
L'après-dinée les compagnies monstrèrent bien qu'elles estoient inébranlables et qu'elles ne craignoient point de s'exposer* à toutes sortes de périls pour le public et pour son soulagement; car l'heure ne fut pas si tost venue qu'en exécutant l'arrest d'union chaque corps envoya ses députez dans la chambre de Saint-Louis , qui ne firent pourtant rien ce jour-là que se complimenter les uns et les autres, sans parler d'aucune affaire.
À l'égard du parlement , il s'assembla à l'ordinaire dans la grand'chambre. Sur quoy quelques - uns de Messieurs ayans dit : «Nous assemblerons-nous tousjours, messieurs, après tant de deffenses réitérées et l'arrest de cassation qui a esté prononcé ce matin en nostre présence? » monsieur le président de Novion fit responce : « Ouy, messieurs» nous nous assemblerons ; c'est un arrest dicté par la mère , mais qui fait préjudice au fils mineur.» Tellement que l'on mit en délibération l'arrest de cassation , quoyque la pluspart tesmoignassent qu'il n'estoit plus question de délibérer sur un arrest qui n'estoit pas plus considérable que le premier, auquel l'on ne s'estoit point arresté.
du temps [1(547-1648]. 67
L'on ne fit pourtant rien cette après-dinée p^arce que messieurs les gens du Roy ne se trouvèrent point au palais pour prendre leurs conclusions.
Le lendemain matin, messieurs les gens du Roy àyans esté mandez par la cour , ils portèrent leurs conclusions par escrit; mais auparavant que de les donner monsieur Talon, qui portoit la parole, représenta que dans cette affaire il voyoit une opposition d'authorité à authorité; que chacun prétendoit avoir des mouvemens justes et légitimes, mais" néantmoins si, après tant de defFenses prononcées par la propre bouche de la Reyne et deux arrests de cassation , la compagnie ne vouloit point déférer, que cela ne se pouvoit faire sans une dégradation publique et manifeste de l'authorité du Prince , leur maistre et le sien. Sur ces paroles il s'esleva un bruit et plusieurs voix qui , parlans ensemble , l'interrompirent en lui disant que la cour estoit bien instruite de ce qu'elle faisoit; qu'il n'y avoit pas un qui ne travaillast pour conserver l'authorité du prince et de l'Bstat , bien loing de la vouloir déprimer.
Cette interruption et ce murmure ayant un peu surpris monsieur Talon , au lieu de poursuivre dans des termes plus doux il tomba dans un plus grand précipice ; car il leur dit en eslevant sa voix qu'ils dévoient considérer les maux que la rébellion et sa Ligue avoient produits dans le royaume. La continuation de ce discours offença donc plus la compagnie que le commencement et excita encore un plus grand bruit ; tellement que monsieur Talon, se voyant ainsi pressé, jetta les conclusions comme en colère qu'on avoit mises par escrit.
Chacun parla diversement du discours qu'il avoit fait : les uns, faisans réflexion sur le courage et la gêné-
rosi té qu'il avoit fait paroistre au mois de janvier précédent en la présence du Roy et de toute la cour , lorsqu'il estoit monté au palais pour faire vérifier des édits, ne sça voient à quoy attrihuer la cause de ce soudain changement; les autres, au contraire, soustenoient que dans le commencement des assemblées , n'ayant pu s'imaginer que le parlement pût facilement parvenir à son dessein à cause de l'opiniastreté des ministres, il leur avoit représenté tous les inconvéniens afin qu'ils songeassent à se garantir du péril et du danger dans lequel il appréhendoit qu'ils tombassent. Il y en avoit qui prétendoient que , s'il n'eust point esté interrompu , la fin de son discours eust paru toute généreuse , et que la compagnie en eût esté fort satisfaite.
Et , de fait , les conclusions dont l'on fit lecture donnoient lieu à cette défense pour monsieur l'advocat général ; car elles portoient que la Reyne seroit suppliée de révoquer les arrests de cassation et que cependant les arrests d'union fussent exécutés; tellement que , paraissant de la générosité dans les conclusions laissées par escrit, le commencement de son discours ne pouvoit tout au plus passer que pour une forme d'exhortation ou d'advis qu'il donnoit de conduire les affaires avec un tel tempérament que l'Estat, qui estoit desjà tout esmeu , n'en souffrist aucune diminution.
La compagnie ayant donc ensuite délibéré sur le dernier arrest de cassation prononcé en sa présence lorsqu'elle estoit allée au Palais-Royal , l'on fut surpris de voir que , pendant deux ou trois jours que l'affaire demeura sans estre terminée, plusieurs de Messieurs, et des plus jeunes , avoient fait des harangues magni-
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gués et qui avoient quelque chose de L'ancienne Rome.
Monsieur le président Blasmenie s'y fit voir avec les plus belles armes et les plus glorieuses que luy avoit peu fournir sa propre générosité et la grandeur de son courage.
Monsieur Laisné , qui ne change aussi jamais de language, dit, entre autres choses, que l'arrest du conseil ne devoit et ne pouvoit point empescher les bonnes intentions de la compagnie et quelle n'exécutast ses arrests avec vigueur, pour le repos public et pour celuy des particuliers ; qu'il y avoit des officiers des compagnies souveraines lesquels avoient esté arrestés , et qu'on avoit transportés en des provinces estrangères, sans secours et sans assistance de personne , qui peutestre, à l'heure qu'il parloit , estoient enfermés en des cachots , chargés de fers et de chaisnes, à la mercy de soldats impitoyables et pleins de cruauté , et ainsi que l'on étoit comptable à Dieu, au Roy et au public, des moindres momens qui se perdoient pour l'exécution de l'arrest d'union qui avoit esté résolu deux fois et meurement délibéré. Il y en eut qui citèrent mesmes les quadrains de Pybrae : « J'hais ces mots de puissance absolue, etc. » Enfin toutes les opinions furent appuyées de si beaux raisonnemens et de choses si curieuses 'que monsieur le premier président tesmoigna en sortant qu'il auroit souhaité que la Reyne eût esté présente à la délibération , parce que sans doute elle auroit elle-mesme agréé l'union , à laquelle l'on s'opposoit avec tant d'opiniastreté.
Quelques festes estant encore survenues qui obligèrent le parlement de prendre le landis , afin d'avoir quelque relasche , la Reyne s'avisa de chercher quelque conseil qui fust moins interressé que le sien.
Pour cet effet, elle envoya quérir monsieur de Chaateau-neuf, cy -devant garde-des-sceaux, auquel elle pro-
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Messieurs les présidens au mortier et monsieur le doyen de la grand'chambre furent le jour suivant» qui estoit un dimanche , à la prière de monsieur le duc d'Orléans , au palais d'Orléans, où se trouvèrent monsieur le cardinal Mazarin et monsieur le chancelier. L'on mit d'abord sur le tapys quelques questions qui regardoient l'authorité des ordonnances des trois estats , et comme Ton y avoit donné atteinte tant de fois par de simples arrests du conseil, bien que cela ne se peust faire que par une ordonnance de mesme qualité, vérifiée dans les compagnies.
Ce conflit dura quelque temps entre Messieurs du parlement et monsieur le chancelier, qui deffendoit assez mal la négative; aussi estoit-ce le plus mauvais party , jusques-là qu'il y eut un de Messieurs qui luy dit que , depuis qu'il estoit sorty de la compagnie, qu'il en avoit bien oublié les privilèges et le pouvoir. Enfin , après plusieurs contestations de part et d'autres , l'on parla de paix , qui consistoit en plusieurs articles qui furent proposés par monsieur le duc d'Orléans de la part de la Reyne.
Le premier estoit de donner le droit annuel à toutes les compagnies souveraines, comme le parlement l'avoit eu , sans aucun prest ny sans aucun retranchement de gages ;
Le second estoit de lever l'interdiction de messieurs les maistres des requestes , mais que la Reyne se réservoit la liberté de leur donner six compagnons nouveaux ; néantmoins, s'ils vouloient aller par très humbles remonstrances , qu'ils dévoient tout espérer de sa bonté et de sa grâce ;
Le troisiesme , de rappeller tous les exilez du grand conseil et de la cour des aydes v
Le quatriesme et dernier , de mettre en la Conciergerie les trésoriers de France qui estoient dans la Bastille , et qui avoient esté arrestez pour s'estre assemblez et pour avoir envoyé une lettre circulaire dans tous les bureaux, afin de travailler à la seureté commune et à la conservation de leurs gages et de leurs droits (1).
L'on adjousta encore des propositions et des asseurances de travailler promptement à la paix générale et au soulagement du public.
Toutes ces propositions ayans esté rapportées le lundy par monsieur le premier président , quelquesuns de la compagnie se plaignirent de ce qu'on avoit écouté des propositions sans ordre et sans que cela eust esté arresté ; car bien que le samedy l'on fust demeuré d'accord de ne point achever la délibération pour voir ce qui se passeroit le dimanche et quelles seroient les propositions que le conseil pensoit faire, l'on n'avoit pas entendu que la compagnie iroit par forme de députez comme elle avoit esté , mais seulement que monsieur le premier président pourroit sçavoir quelles estoient les voyes d'accommodement et de satisfaction que l'on prétendoit donner au public et au particulier.
(1) Celui qui avait rédigé cette lettre était an certain Frotté , qui portait jusqu'à l'exaltation l'ardeur du patriotisme. Dans sa circulaire il engageait ses confrères , non seulement à ne rien payer des taxes demandées par le Roi, mais encore à se payer eux-mêmes de leurs gages sur les deniers qu'ils avaient en main. Ce Frotté, qui eût dû précéder ses confrères à la Bastille, grâce à l'influence de ses amis ne les y suivit même pas. Considérant comme un opprobre une pareille faveur , il alla réclamer auprès d'Emery le droit de partager le sort de ses collègues. Plutôt que de lui faire justice, on jugea qu'il serait plus sage de mettre les autres trésoriers eu liberté.
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Néantmoins , examinans-les choses par le fonds , et la délibération sur les propositions qui avoient esté faites ayant esté commencée , la pluspart de Messieurs de la grand'chambre dirent qu'ils ne croyoient pas qu'il y eust personne dans la compagnie qui eust esté si lasche que de s'assembler tant de fois pour son intérest particulier, et que c'estoit le mal général du royaume, qu'ils voy oient en péril , qui les affligeoit sensiblement et qui les avoit portez à faire aujourd'huy un dernier effort , et partant, si leur dessein demeuroit imparfait, qu'ils n'avoïent qu'à abandonner leurs personnes en proie à leurs ennemis aussi bien que leurs fortunes particulières; que l'intérest de leurs charges n'estoit point à présent considérable, et que, si dans cette occasion ils en désiroient maintenir l'authorité , ce n'estoit pas pour leur utilité particulière, mais plustost pour l'advantage du publie ; qu'on leur avoit donc fait injure de persuader à monsieur le duc d'Orléans que l'intérest particulier avoit esté le motif de tant de délibérations et d'assemblées , et qu'il trouveroit assez de lascheté dans la compagnie pour escouter les propositions qu'il avoit pris la peine de faire ; que c'estoit des pièges qu'on avoit voulu tendre au parlement pour luy faire perdre son crédit et sa gloire. Néantmoins, comme ils ne doutoient point que monsieur le duc d'Orléans l'avoit fait pour l'affection qu'il avoit pour les. compagnies, ils estoient d'advis qu'on le remerciast de l'honneur qu'il leur avoit fait, et que, sans escouter davantage les propositions, les arrests d'union fussent exécutez.
Le lendemain. Messieurs des enquesles opinèrent avec autant de confiance et de liberté que faisoient autrefois les sénateurs dans l'ancienne Rome. Tous les désordres de l'Estat, les voleries, la corruption et l'anéan-
tissement des lois les plus saintes et les plus inviolables, tout cela y fut magnifiquement expliqué. Enfin» dans le particulier de la délibération, tous ayans conclu que les propositions qui leur avoient esté faites dévoient estre rejetées, n'y ayant que les nécessitez de l'Estat qui avoient excité les compagnies et échauffé leurs courages (1) , il y eut arrest dont la teneur s'ensuit :
Exlraict des registres du Parlement.
« Du 26 juin 1648.
» Ce jour, toutes les chambres assemblées, a esté arresté qu'on députera présentement à la Reyne pour luy faire entendre la justice de nostre arresté du 23 may et de
(1) S'il faut en croire madame la duchesse de Nemours, intéressée , H est vrai , par sa position- à ne rien comprendre à ce qu'il pouvait y avoir de noble et de digne dans la; conduite du parlement et de tous ceux qui se déclarèrent contre la cour, il n'y eut personne, pas même jusqu'aux officiers des cours souveraines, qui , tout en prétextant le bonheur du peuple , n'agît réellement sous la seule influence de son intérêt particulier. Ainsi : a Pour commencer parBroussel et Blancmenil, qui parurent les plus zélés, et que la reine fit arrester seuls par cette raison , ce qui les anima Ton et l'autre fut, à l'égard du premier, le refus qu'on, luy fil d'une compagnie aux gardes pour son fils, et . à l'égard de l'autre, l'alliance qui estoit entre lui et l'évesque de Beauvais, q ue Mazarin avoit fait exiler parce qu'il lui paroissoit dans une trop grande faveur et qu'il aspiroit au ministère. Longueil fol le troisième du parlement qoi se déclara contre la cour , et dont la raison particulière , outre le prétexte général des autres , fut qu'on ne voulut point lui accorder l'agrément de la charge de chancelier de la Heine » Ces exemples, toujours suivant le même auteur, avaient suffi pour entraîner le reste du parlement. « Ainsi ils se déclaré* rent tous les uns après les autres , moins par l'intérest du public , quoique ce fust toujours le prétexte , que par leurs intérests particuliers.
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nostre procédé , et que rien ne se passera en la conférence avec les compagnies souveraines contre le service du Roy, et la supplier très humblement de révoquer et retirer les arrests du conseil ; qu'on députera aussi vers monsieur le duc d'Orléans pour le remercier de ses bons offices et le supplier de les continuer à la compagnie , laquelle demeurera cependant assemblée ; et sera envoyé présentement un secrétaire de la cour aux députez des autres compagnies pour les advertir de nostre délibération. »
L'arrest ne fut pas sitost rendu qu'on envoya quérir messieurs les gens du Roy , ausquels l'on donna ordre d'aller trouver la Reyne et de sçavoir quand elle auroit agréable d'escouter les députez du parlement ; lesquels y estans allez, la Reyne leur fit responce qu'elle leur feroit sçavoir sa volonté.
Le lendemain matin , qui fut le samedy, le maistre des cérémonies apporta une lettre de cachet par laquelle la Reyne mandoit au parlement qu'elle leur donneroit audience sur les trois heures. Tout le reste de la matinée fut employé à nommer des députez. Pour monsieur le duc d'Orléans , Ton nomma monsieur le président Rellièvre avec quatre conseillers, lesquels furent sur les trois heures faire leur compliment, qui fut receu de Son Altesse avec grand tesmoignage d'affection et de bonne grâce.
A l'esgard de la Reyne, monsieur le premier président porta la parole , et luy fit un discours plein de force et d'éloquence qui esbranla son esprit.
Il luy représenta, entre autres choses, que les Roys dévoient plutost se faire obéir par amour et par douceur que par crainte et par violence ; que la clémence
devoit estre la principale de leurs vertus et le but de toutes leurs actions ; que les magistrats estoient les médiateurs entre les volontez des princes et les supplications des peuples , ou comme une barrière entre cette indépendante authorité et cette extrême foiblesse ; que néantmoins Ton voyoit aujourd'hui cette justice et tous ces magistrats privés de la puissance et de la liberté de leurs fonctions et de leur ministère par des mouvemens de puissance absolue et par des édicts forcés qui causoient des vexations extraordinaires et si générales qu'il n'y avoit aucune partie de la France qui n'en ressentist la rigueur , si bien que l'on pouvoit dire avec vérité que tous les juges, privés de l'honneur et de la liberté de leurs fonctions , n'en n'avoient plus que le titre, et encore un tiltre honteux et dans l'impuissance ; que l'on avoit toujours estimé que le temps , qui est le remède des maux les plus grands, le seroit de ceux-cy, mais qu'au lieu de les oster ou de les adoucir on les avoit augmentés et rendus comme incurables , de sorte qu'il estoit mesme à craindre que l'authorité du Roy et le bien del'Estat ne s'en ressentissent, si le parlement ( dont les soins et les pensées ne tendoient qu'à sa conservation) ne s'opposoit à tous ces désordres; quec'estoit la raison pour laquelle les autheurs de tous ces conseils avoient entrepris de ruiner son authorité, parce qu'elle estoit le seul obstacle de leurs desseins, dans lesquels l'authorité royale n'estoit aucunement épargnée ; que l'on avoit voulu renverser toutes leurs bonnes intentions en faisant croire à Sa Majesté qu'ils entreprenoient au-delà de leur puissance et qu'ils en passoient les limites, que leurs assemblées estoient illicites et extraordinaires , et que ce mot d'union , dont ils les avoient qualifiées , estoit un terme criminel que
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l'authorité souveraine ne pouvoit souffrir sans atteinte et sans dégradation; que ceux qui luy avoient donné ces pernicieux conseils et ces fausses impressions sçavoient bien le contraire de ce qu'ils avoient persuadé , qu'ils ne l'avoient pas fait pour le bien de l'Estat, mais pour leur conservation particulière , prévoyans bien le mal qui leur en pourroit arriver ; qu'on les avoit voulu faire passer pour des factieux et pour des séditieux, et que sous ce faux prétexte l'on avoit exercé des violences extraordinaires, l'exil et la prison (malheureuse prudence qui punit les innocens comme les coupables sans autre raison que celle de ses défiances et de ses injustes soupçons) , mais que leurs accusateurs méritoient bien mieux cette qualité que les accusés , qui n'avoient jamais eu que du respect et de l'obéissance pour le Roy et une inviolable fidélité pour l'Estat, laquelle ils avoient perpétuellement tesmoignée dans toutes les occasions ; qu'il estoit à craindre que ce coup porté contre le parlement ne fust un contre-coup à l'authorité royale ; qu'ils estoient obligez de faire entendre à la Reyne que ces mesmes personnes luy avoient celé l'exemple de l'année 1618, en laquelle ils s'estoient assemblés pour les affaires publiques , mesme pour les rentes des aydes et pour les deniers de police; que d'ailleurs tous les registres estoient remplis et chargés d'exemples de pareilles assemblées des compagnies par l'ordre du parlement; que le Roy mesme avoit approuvé ces assemblées et tout ce qui s'y estoit passé , et récompensé ceux qui en avoient fait la meilleure partie, ayant bien recogneu qu'il ne s'y estoit rien proposé ny exécuté que pour le bien de son service et le repos de l'Estat, et ainsi qu'il estoit bien estrange qu'une mesme cause qui avoit autrefois prO-
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duit des recognoissances ne produisist À présent que des menaces , des injures et des soupirs ; que véritablement quand ils pensoient à cette élévation, dont ils ne pouv oient se ressouvenir sans douleur, à ce théâtre et à
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leur continuer l'honneur de sa bienveillance, avec protestation qu'ils estoient ses très humbles, très fidèles et très obéissants serviteurs.
La Reyne ne fit point d'autre responce, sinon que l'affaire estoit d'assez grande importance pour en communiquer à son conseil ; mais que , sans manquer, elle leur feroit savoir son intention dans le mardy, qui estoit le jour que le parlement devoit rentrer, car le lundy il estoit feste.
L'affaire ayant donc esté délibérée dans le conseil secret, les ministres connurent bien que leurs efforts, quoyque redoublés plusieurs fois , estoient mesprisés , et avec justice; car qui a jamais veu se servir des voyes de cassation dans ces rencontres , et vouloir empescher que le parlement n'exécute ce qu'il a ordonné?
À la vérité , il y a des moyens de cassation introduits par l'ordonnance , mais cela est bon dans les affaires des particuliers et non pas dans la police et dans la réformation de l'Estat, qui est, de droit public, un privilège et une attribution qui a esté "donnée au parlement, aussi ancienne que le parlement mesme ; tellement qu'il faudroit détruire et ruiner la compagnie et son établissement pour lui oster cette prérogative ; autrement l'on pourroit dire que le conseil pourroit casser l'arrest de la régence , qui est une impertinence ridicule.
Ainsi les ministres considérans que l'authorité qu'ils avoient usurpée , et qu'ils vouloient encore faire valoir dans cette occasion , ne servoit plus que de dérision aux compagnies et au public , ils creurent qu'il seroit plus à propos de plier et de laisser le cours à l'affaire , espérans que, dans l'exécution des arrests d'union, ils trouveroient sans doute des moyens pour embarrasser les compagnies et reprendre leur premier crédit.
Messieurs les gens du Roy furent donc mandés le lundy ; lesquels estans entrés le mardy matin dans la grand'chambre , où tout le parlement estoit assemblé» ils dirent que la Reyne les avoit envoyé quérir le jour précédent, qui leur avoit donné charge de leur dire qu'ils pouvoient exécuter leurs arrests d'union , qu'elle agréeroit mesme tout ce qui seroit fait par les compagnies , sçachant bien qu'elles n'avoient que de très bonnes intentions; mais qu'elle souhaittoit et les prioit tout ensemble de travailler promptement , afin que les particuliers ne souffrissent point dans la cessation de la justice ordinaire. Messieurs les gens du Roy s'estans retirés , l'on nomma dans le mesme temps des députez de chaque chambre, et l'on en donna advis aux autres compagnies souveraines, afin d'envoyer ceux qu'ils avoient aussi nommez en la chambre de Saint-Louis dès l'après-dinée ; ce qui fut exécuté.
Gomme l'on vit que par cette première démarche les affaires se disposoient à quelque chose de grand, chacun cherche avec soin quel en pourra estre l'événement: les uns dans leurs propres raisonnemens et dans leurs cognoissances ; les autres s'attachent mesmes à d'anciennes prédictions qu'ils appliquent assez adroitement à la conjoncture des affaires. L'on feit courir, entre autres choses , des prophéties de Nostradamus et du curé de Sainte-Marthp, que j'ay moy-mesme vérifiées sur les originaux, et que j'ai creu devoir insérer dans mon histoire avec l'explication qui leur estoit donnée dans le public.
Centurie huictiesme , article 19.
À soasteoir la grande cappe troublée , Pour l'esclaircir les rouges marcheront;
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De mort famille sera presque accablée:
Les rouges rouges le Rouge assommeront.
Le premier vers de cette centurie ,
A soustenir la grande cappe troublée ,
estoit interprété de la Reyne, parce que les veufves portent une forme de cappe , dans leur deuil , qui leur couvre tout le dos et la teste ; que l'on voyoit en effet que la Reyne estoit troublée à soustenir le gouvernement , et qu'elle estoit dans des incertitudes pour sçavoir quel conseil elle devoit prendre pour sortir des affaires présentes avec honneur et avec advantage.
Pour Pesclaircir les rouges marcheront;
Que ce qui avoit esté prédit par le second vers estoit pareillement arrivé , puisque Messieurs du parlement avoient donné an-est, et qu'ils estoient allés trouver Sa Majesté pour l'esclaircir de leurs bonnes intentions et l'asseurer que rien ne se passeroit dans les compagnies que pour le service du Roy et de l'Estat.
De mort famille sera presque accablée ; Les rouges rouges le Rouge assommeront.
Que pour le rente le quadrain arriveroit aussi , qui ne signifioit autre chose que, lorsqu'il ne resterait plus que la mort pour l'accomplissement ^e tous .nos maux et de toutes nos misères, que les rouges rouges assommeraient le Rouge, c'est-à-dire que les compagnies unies, désignées par cette répétition les rouges rouges, descréditeroient entièrement le cardinal Maxarin et le chasseroient du II e série, t. vu. 6
ministère. Quelques-uns alloient plus avant, carilsprétendoient que le parlement renouvellerait l'arrest de 1617 rendu contre le mareschal d'Ancre , et que le peuple l'exécuterait avec du sang; d'autres estimoient que sous ce troisième vers (de mort famille sera presque accablée) l'on devoit entendre la maison de Vendosme, dont quelques-uns avoient esté menacés de mort, laquelle, dans ses justes ressentimens, assommeroi t le Bouge avec les compagnies souveraines , c'est-àdire que les uns et les autres travailleraient à sa défaite. L'on fit encore courir d'autres prédictions du curé de Sainte-Marthe» imprimées dès 1642, mais qui estoient bien plus claires que celles de Nostradamus , et qui touchoient encore de plus près Testât des affaires présentes.
Le règlement jà fait perdra sa grande puissance , Et les désespérez crieront hautement : Dieu veuille accompagner la cour da parlement Qui travaille en ce temps à refleurir la France. . Flatteurs inconmodez , larrons troublez ensemble , Pour avoir trop gratté la playe du commun , Plusieurs seront surpris et affligez pour un Qui a mis trop de biens et de trésors ensemble. Les possesseurs des vols faits par longues années Seront en grand danger de tirer par le col , Par justice , on prastost par le peuple qui, fol , Pousse, sans y penser, le cours des destinées.
Ces -prédictions, plus nouvelles que celles de Nostradamus et plus proches des événemeas , furent encore mieux receues , principalement lorsque Ton vit que ce qui a voit esté prédit par le prenlier quadrain estoit desjà arrivé; car par le règlement jà fait l'on edatèndoit le conseil du Ray» qui est le juge des règlemens 4 duquel Ton voyoit le crédit et la puissance akbatue , puisque
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les arrests de cassation et tant de deffenses injustes qui avoient esté faites aux compagnies de s'assembler n'avoient fait que rendre l'authorité des ministres et tous leurs efforts mesprisables.
Quant aux trois autres vers du quadrain, Ton en voyoit pareillement tous les jours les effets et la vérité , d'autant que les désespérez, c'est-à-dire les misérables aosquels il ne restoit plus que le désespoir, faisoient incessamment des vœux pour la prospérité du parlement , y ayant eu mesme des partisans dans Paris qui avoient retranché de leur despense pour faire dire des messes pour sa conservation et pour l'heureux succès de ses desseins. Je sçai aussi qu'il y eut quantité de gens de bien et plusieurs couvens de religieux et de religieuses qui commuûiètent extraordinairement pour le mesme sujet. Un prédicateur, docteur de Sorbonne , fui emprisonné dès le commencement des assemblées pour avoir exhorté , preschant dans l'église de Sainct- Benoist, ses auditeurs à redoubler leurs prières pour la gloire et l'honneur des compagnies qui travailloient pour le bien public. H fut fait encore au mois de septembre une fondation bien notable, par un trésorier de France de Poic tiers, d'une messe qui se dit encore tous les jours dans la chapelle du palais de la mesme ville , sur les unze heures du matin , pour la prospérité de tous ceux qui' avoient travaillé pour le service du Roy et de l'Efttat. >
Quant aux autres quadrain* , ils s'expliquoiént aussi d'eux-mesmes ; car dans l'union des compagnies Von n'a jamais veu les particulier* plus troublez. Chacun d'eux divertissait ses effets dans l'incertitude des événemens ; ils s'assemblent tous les jours pour sçavoir quel sera leur sort et leur fortune. Ils pressent le sieur d'E~
mery, surintendant, qui estoit auparavant tout leur support, d'empescher le cours d'une affaire si importante ; que les commencemens avoient déjà ruiné tout leur crédit et par conséquent qu'ils ne pouvoient plus faire d'affaires; que, pour l'avoir servy aveuglément et tous les ministres , il n'estoit pas juste qu'ils fussent ainsi recherchez; que toutes les meilleures familles du royaume estoient intéressées avec eux, et partant que leur deffaite et leur ruyne seroit la ruyne de beaucoup de personnes. Bref ils sont dans des inquiétudes et des impatiences perpétuelles, ne trouvans plus d'asseurance ny de satisfaction dans les paroles du surintendant , qui dès lors songeoit luy-mesme à sa conservation et à sa deffense particulière. L'on commença donc à publier que , pour avoir trop gratté la playe du commun, c'est-à-dire pour avoir écorché tout le peuple, que l'on en feroit des exemples à la postérité,. et que si cela n'estoit pas encore arrivé , qu'il arriveront infailliblement , puisque ce qui avoit esté prédit par les mesmes personnes estoit bien arrivé , n'ayant jugé de tout ce qui estoit marqué dans leurs prophéties que par un mesme principe et par une mesme connaissance.
Et de fait, nous voyons desjà que tout se prépare à l'accomplissement de ces prédictions; car bien qu'il. y ait des personnes qui se soient piquées de mespriser cette science comme une vanité des hommes qui ..ont voulu s'eslever au dessus de leur condition par la cônnoissarçce de l'advenir, qu'ils prétendoient avoir esté réservée à Dieu seul , nous en voyons né^ntmoins tant d'exemples, et dans l'antiquité et de nos jours» qu'il f au droit se démentir soy-mesme, et prendre pour des songes des véfUez connues et publiques, de ne pas croire qu'il y a des règles dans l'ordre de la nature
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par lesquelles l'homme peut prévoir les choses futures. L'expérience, qui est la maistresse de toutes choses, nous a laissé tant d'exemples de la certitude des prédictions et de l'astrologie qu'il n'y a point d'histoire qui n'en soit remplie et qui n'en rapporte un nombre infiny. Tous les anciens ont advoué que Tibère avoit descouvert par cette science beaucoup de choses qui luy estoient arrivées; qu'un nommé Trasillus avoit prédit l'empire à Néron; Pic de la Mirandole expérimenta encore à ses despens que cette science ne devoit pas estre mesprisée, puisque, quelque chose qu'il peust faire, il mourut dans le mesme temps qu'on luy avoit dit. C'est une chose publique dans Paris que la liberté de monsieur le duc de Beaufort a esté prédite deux ans auparavant qu'il se soit sauvé du bois de Vincennes. Tellement que le peuple faisant réflexion sur toutes les prophéties, dont la pluspart estoient déjà arrivées, il se persuada facilement ce qu'il souhaitoit, et creut dès lors la ruyne des partisans et de tous ses autres tyrans infaillible. Ce qui le confirma encore dans cette pensée fut de voir que les premières propositions faites dans la chambre de Sainct-Louis par les députez des compagnies souveraines alioient à révoquer le party des tailles, qui estoit le plus grand de tous les party s du royaume et la plus grande tyrannie.
Il y eut aussi un autre rencontre qui acheva de faire croire au peuple que les choses seroient heureusement changées , sçavoir : la disgrâce du sieur d'Einery , qui arriva en mesme temps. Cet homme , de basse naissance, fils d'un marchand de Lyon qui avoit faijt baivqueroute , et qui avoit luy-mesme esté condamné à une punition exemplaire par la propre bouche du deffunel Roy à cause d'un vol extraordinaire qu'il avoit «fait, lors-
qu'il estoit controlieur de la maison du Roy , qui s'estoit fait un paradis beaucoup dire que celuy de Papias et de Mahomet; ce digne personnage, après tout cela» estoit néantmoins monté à un si haut point d'honneur et de crédit qu'il n'y avoit point de puissance qui ne luy rendist hommage ; tellement que le peuple fut bien aise de voir ce monstre abbatu. Mais comme sa disgrâce n'estoit qu'une retraite dans sa maison de Tanley , où il avoit esté relégué pour empescher qu'il ne descouvrist ses complices qui n'estoient pas moins coupables que luy, le parlement jugea bien qu'il falloit faire d'autres choses pour donner le repos à l'Estat et le guarantir de sa ruine. L'on continua donc de s'assembler dans la chambre de Sainct-Louis et d'y faire des propositions que j'ay insérées icy , pour monstrer quel a esté le soin des compagnies pour la félicité et le bonheur des peuples , et pour establir une police dans l'Estat qui le doit rendre le plus florissant de tous les royaumes du monde.