TENTATIVE DE COLONISATION ANGLAISE A MADAGASCAR
PAR COURTEEN, en 16U-1645».
Le squire [écuyer] Courteen a armé, au printemps de 1644, trois navires pourvus de toutes les provisions et munitions nécessaires pour rétablissement d'une colonie à Madagascar. 11 a fait fabriquer en verre des perles de la forme et de la couleur de ces fuseaux ou olives en cornaline que les Malgaches tirent de l'Inde et appellent haranga et qu'ils prisent fort (Boothby, A
1. Les Anglais avaient une telle frayeur des Hollandais & cause des atrocités que ceux-ci commettaient sur leurs compatriotes dans la mer des Indes (a), qu'ils n'avaient plus le courage de lutter contre eux, ni l'envie d'établir de colonies dans ces régions, de sorte que leur commerce allait diminuant et menaçait d'être anéanti, ce que desiraient les Hollandais et ce à quoi ils s'efforçaient d'arriver, si quelques-uns d'entre eux n'avaient lutté contre ce découragement. Le Roi d'Angleterre, désireux de remédier à ce mal et de protéger le commerce anglais dans ces régions, écouta avec bienveillance les propositions de Sir William Courteen (6) et de quelques autres riches négociants de Londres, qui projetaient d'envoyer une flotte en Orient pour y fonder une colonie et y faire le commerce, sVngageant à ne pas porter préjudice a la Compagnie orientale des Indes. Par une charte signée par le Roi en date du 12 décembre 1635, les personnes ci-dessus nommées eurent la permission d'envoyer aux Indes un certain nombre de navires, et, en conséquence, ils en envoyèrent six d'un gros tonnage. Sir William Courteen hasarda dans cette affaire une somme de 120 000 livres sterling [3 millions de francs]. Ses marins réussirent dans ces régions lointaines, mais il eût fallu qu'ils pussent rapporter leurs richesses en Angleterre ; or les Hollandais étaient trop rusés pour ne pas leur créer des obstacles, car, craignant que les Anglais n'arrivassent à commercer librement avec les Indiens, ils dressèrent dès le début un guet-apens au Dragon et à la Catherine, deux des plus grands navires de la flotte de Courteen, qui sombrèrent corps et biens dans les parages du Cap de Bonne-Espérance; leur cargaison, dont la valeur était de 150 000 livres sterling [3 750 000 francs], fut complètement perdue.
Ce ne fut pas la seule tentative des Anglais, car en 1641 les mêmes propriétaires, sauf sir William Courteen qui était mort, armèrent sept nouveaux navires qui firent voile pour les Indes Orientales et qui furent de nouveau attaquas par les Hollandais; en janvier 1643, le Henry Bona-
. (a). Voir Boothby, p. (74 (note) et p. 17i bis et 176 bis. (6). C'est ce même sir William Courteen qui, le premier, prit, en février 16*7, possession de la Barbade (l'une des Antilles).
brief Discovery of Madagascar, Harleian Collection o) TraveU^ t. II, 1745, p. 660).
C est le 19 août 1644 que ces navires, sous le commandement du capitaine John Smart, partirent des Downs [rade célèbre située au Sud de l'estuaire de la Tamise] avec 140 personnes à bord ; ils atterrirent dans la baie de Saint-Augustin le 3 mars 1645. Les passagers venus pour s'établir à Madagascar construisirent un camp fortiGé dans une plaine voisine de la mer, où ils demeurèrent treize mois. Ils eurent beaucoup à se plaindre des indigènes de cette baie qui non seulement assassinèrent traîtreusement à diverses reprises cinq de leurs hommes et refusèrent souvent de leur vendre du bétail, mais empêchèrent les Masikoro ou habitants de l'intérieur de leur en amener; quand ils réussissaient à leur en acheter à 60 ou 100 milles de la côte, malgré toute leur vigilance; on les leur volait1. Sur les 140 personnes
tenture se jeta à la côte à File Maurice avec une cargaison de poivre et d'autres denrées de l'Inde, et tomba entre les mains des Hollandais qui, soos le prétexte d'aider les Anglais au sauvetage de leurs marchandises, s'emparèrent du navire et de son armement. Adrien Vanderstel [Adrian *an der StelJ, le gouverneur de Maurice, renvoya le capitaine et les matelots anglais sans argent, ni secours d'aucun genre, ayant tout pris, munitions, marchandises et provisions, au détriment de M. Courteen et des autres intéressés qui perdirent là une somme de 10 000 livres sterling 250000 francs]. Au mois de juin 1643, un autre navire de la même compagnie, la Bona Speranza, allant de Goa à Macao, fut attaqué et saisi dans le détroit de Malacca par deux navires de guerre hollandais qui tuèrent et blessèrent un certain nombre de matelots; ce fut encore une perte sèche pour M. Courteen et ses associés d'environ 75 000 livres sterling 1 S75 000 francs]. Après ce désastre, M. Courteen ne put plus paraître à Y Exchange [h la Bourse]; ses traites furent protestées en Angleterre, en Hollande et en Zé lande, et, en 1644 et 1645, il fut déclaré insolvable et bon la loi, avec sir Edward Littleton, pour une somme de 50 000 livres sterling [1 250 000 francs].
1. Comme on le verra plus loin, pp. 314-315 (Description de Madagascar par Joachim Blank en 1663), c'est à Salara, sur la côte Sud de la baie de Saint-Augustin, un peu à l'Ouest du rocher d'Andriamihaly (le Tent rock des marins anglais), que ce fort était construit.
venues à bord des navires, il n'en revint pas 12 en Angleterre1.
Powle Waldegrave, qui a écrit en 1649 un factum en réponse
à celui de Boothby, était de ce voyage*. Il a fait une excursion
1. Voir 1. 1 Coll. Ouv. anc. Madag., pp. 471-472, où a été inséré par erreur le passage où Flacourt parle de cette tentative de colonisation : « Environ Tan 1644, un navire anglais mit à terre dans la baie de Saint-Augustin quelques 400 Anglais; ils y trouvèrent un fort de terrasse qui avait été bâti, il y avait longtemps, par les compagnons de François Pyrard. Après trois ou quatre années de temps à Fort-Dauphin, 22 Français s'étant débauchés y allèrent en espérance d'y trouver un navire anglais pour repasser en Europe; mais ils n'y trouvèrent personne, sinon ce fort et un cimetière où il y avait eu plus de 300 hommes enterrés, et apprirent par un Grand nommé Dian Maye [Andriamay], qui allait ordinairement traiter du bétail pour la fourniture des navires anglais, que le capitaine était mort de maladie avec la plupart de ses gens et qu'un navire était venu qui avait enlevé le reste des Anglais. Les gens du pays ne voulaient rien vendre aux hommes pendant qu'ils y demeuraient, à cause qu'ils étaient si lâches qu'ils ne voulaient pas aller à la guerre pour eux contre leurs ennemis ; ce sont leurs femmes, qu'ils avaient amenées avec eux, qu'ils envoyaient acheter les vivres » (Flacourt, Histoire de Madagascar, 1658, pp. 42-43). « En 1649, les sieurs Le Roy et Des Gots, ajoute-t-il plus loin, ont vu dans la baie de Saint-Augustin, sur le bord de la mer, un petit fort où plusieurs Anglais avaient demeuré deux à trois ans et qu'ils avaient quitté parce que le pays était trop malsain et que les vivres y étaient trop rares, car les indigènes les haïssaient tant qu'ils ne voulaient rien leur vendre. Après avoir longtemps langui et perdu plus de 300 hommes de maladies, le reste s'est embarqué sur un navire allant aux grandes Indes. La haine que les indigènes portaient aux Anglais venait de ce que, ceux-ci n'ayant pas voulu aider le roi du pays dans une guerre contre ses ennemis, ils attribuèrent ce refus à une grande poltronnerie et les méprisèrent tant qu'ils se refusèrent à leur vendre vivres et bétail. Les Anglais, n'osant plus aller eux-mêmes faire les achats, y envoyèrent leurs femmes qui réussirent à acheter divers objets, mais à des prix élevés. Les fosses fraîchement creusées dans le cimetière faisaient connaître combien de personnes étaient mortes en ce lieu » (Flacourt, Histoire de Madagascar, 1658, pp. 249-250).
2. Le gouverneur général des Indes hollandaises, Van der Lijn, dit dans une lettre de la fin de 1645 qu'il a appris que les Anglais ont bâti à Saint-Augustin un petit fort en palissades et qu'ils y ont débarqué dix familles et un certain nombre d'hommes, formant un total de cent personnes, qui se proposaient de tuer et saler des bœufs et de planter de l'indigo, et qui voulaient surveiller les Français établis dans la baie de Sainte-Luce [Manaflafy] (a) (Lettre aux XVII Seigneurs du 17 défa) On sait que Pronis a établi un poste dans la baie de Sainte-Luce en 1644.
d'une trentaine de jours dans l'intérieur du pays et a été, pendant ce temps, gravement malade de la dysenterie. Il a mouillé, Jit-il, à la bouche du Demoka, sur la côte Ouest de Madagascar1, pour y faire de l'eau douce, probablement en se rendant aux Indes avec les survivants de cette malheureuse expédition, et il a été rapatrié en juillet 1648 *.
Powle Waldegrave a été, comme tous ses compagnons et comme le chef de l'entreprise lui-même, M. Courteen, ruiné dans cette néfaste entreprise. Il constate avec raison que la région du Sud-Ouest de Madagascar est aride et que ses habitants font les plus belles promesses du monde aux étrangers qui viennent dans leurs pays, mais sont en réalité aussi fourbes et aussi traîtres que possible (Powle Waldegrave, AnAnswer to M. Boothbys Book of the Description of Madagascar, 1649 8).
cembre 1645, Rijks Archief de la Haye, fonds Mauritius). — Van der Meersch, gouverneur de File Maurice, a écrit au gouverneur général des Indes hollandaises en 1646 que les Français, ayant poussé jusqu'à la taie de Saint- Augustin, y avaient trouvé les Anglais en guerre avec les indigènes, que ces Anglais ne pouvaient sortir de leurs retranchements qa'*n troupe nombreuse et que, de part et d'autre, on ne se faisait nul quartier, que les Anglais souffraient beaucoup de cet état de choses et couraient le risque de mourir de faim, car, M. William Courteen, le chef d»> cette colonie, ayant fait faillite, il y avait peu de chances qu'on vint à I*-ur secours (Lettre de Van der Meersch, 1646-1647, au gouverneur ernéral des Indes hollandaises, apportée par le Grey-hound, qui avait mouillé à Maurice du 10 octobre 1646 au 10 avril 1647, Rijks Archief de k Raye, fonds Mauritius).