PAR SON COMMISSAIRE JOACHIM BLANK
La petite flûte le Waaterhoen [la Poule d'eau], partie du Cap à destination de Madagascar le 29 mai 4663, y est rentrée le 5 décembre suivant sans avoir rien fait d'intéressant '.
1. On trouve dans le Dagh-Register gehouden int Casteel Batavia, 1663 (Batavia, 24 décembre), le passage suivant : « La petite flûte le Waaterhoen, qui a été dépêchée à Madagascar pour y prendre du riz et des esclaves, n'est pas encore de retour » (p. 705 et p. 711). Il semblerait, d'après ce passage, que le Waaterhoen est parti de Batavia; il n'en est rien, comme on le verra par le Rapport ci-dessus.
Elle arriva le 24 juin dans la baie de Saint-Augustin. Sur les dires des indigènes, les Hollandais crurent tout d'abord qu'ils y trouveraient du riz en grande quantité, mais, pendant les cinq semaines qu'ils y passèrent, ils ne purent pas s'y procurer plus de quatre charges et demie de fèves et de cajans [pois d'Angola], très peu de riz, tiré des fosses où les Malgaches le tiennent caché par peur de leurs ennemis qui ne cessent de les harceler, et sept esclaves.
Le 4 août, ils partirent et, le 14, ils mouillèrent en dedans d'une lie située par 20° 43' [tle à l'entrée de la baie de Belo]\ Comme, le 12, ils avaient perdu leur canot avec deux hommes qui le montaient, ils y en construisirent un autre. Ils remirent à la voile le 21 septembre et abordèrent à divers endroits, notamment à [l'embouchure de la rivière de] Pracel [baie de Rafinenta]; néanmoins, comme il y a dans ces parages beaucoup de récifs et de rochers au milieu desquels il est dangereux de naviguer, ils se dirigèrent vers la baie d'Antongil, qu'ils ne purent pas atteindre, car, n'ayant plus que peu d'eau et la mousson leur étant contraire, ce qui ne leur permettait pas de louvoyer, ils se résolurent, le 31 octobre, à retourner au Cap de Bonne-Espérance. Du reste, on était à la fin de la mousson, et, s'ils avaient attendu, ils auraient été empêchés cette année-là de regagner le Cap. Ils y arrivèrent le 5 décembre 16632.
1. L'entrée de la baie de Belo est par 20° 44'. Il y a encore dans ces parages deux autres Iles, Nosy Andriamitaroka (par 21° 4') et Nosy Andriangory ou Langoro (par 20° 50'), mais ces îles sont en pleine mer et n'offrent pas de lieux de relâche favorables pour y séjourner longtemps et y construire une embarcation.
2. Voici ce que dit, à propos de ce voyage du Waterhoen, Leibbrandt dans son Précis of the Archives of the Cape of Good Hope, Journal 4662- 4670, pp. 84-85 (communiqué par M. Henri Dehérain) : « Le Waterhœn, commandé par le sous-marchand Jochem Blanck (de Lubech), a quitté le
Pendant ce voyage, cinq matelots se sont sauvés dans la baie Saint-Augustin et se sont réfugiés chez les Français ; un autre est mort en route.
Le comptable ou commissaire Jocchum Blank, qui était à la tête de cette expédition, a laissé dans son journal, qui est daté du 19 juillet [1663], une description de l'île de Madagascar, aussi complète que le lui a permis le court séjour qu'il y a fait. Nous la reproduirons autant en vue du commerce que parce qu'on ne sait pas encore grand'chose de cette île.
« Dans la baie de Saint-Augustin, il n'y a pas de ville, mais seulement quelques villages. Comme le pays est boisé, les indigènes se logent sous les arbres, où ils construisent en un clin d'oeil, avec des feuilles de lataniers, des cabanes pour y dormir; leurs esclaves portent toujours avec eux des nattes dans ce but.
« Au bord de la mer, le sol qui est couvert d'arbres est plat, avec quelques dunes le long de la plage, mais dans l'intérieur on aperçoit de hautes montagnes; partout il y a du sable et de la terre argileuse, mais pas de pierres ; nous n'en avons vu aucune, sauf les rochers du rivage, mais il est à supposer qu'au pied des montagnes il n'en est pas de même.
« En ce qui concerne le gouvernement des habitants de la baie de Saint- Augustin, il y a quatre chefs, qui ont tous les mêmes pouvoirs et les mêmes prérogatives; chacun d'eux exerce la juridiction sur ses sujets, punissant lui-même les criminels, sans avoir à prendre conseil de personne. Lorsqu'une assemblée a lieu, le chef choisit parmi les principaux habitants de son domaine deux ou plusieurs conseillers, et c'est lui-même qui prononce le
Cap le 31 (?) mai 1663; il est arrivé à la baie de Saint- Augustin le 23 juin et y est resté jusqu'au 4 août. Pendant ce séjour, il a acheté sept esclaves et cinq charges de riz, de pois et de haricots; cinq hommes ont déserté. Il paraît ensuite avoir navigué le long de la côte. Il est rentré au cap le 5 décembre 1663. »
jugement, en vertu duquel le coupable est lié à un arbre et sagayé. Quand il est mort, on lui coupe une main, qu'on fixe à un arbre sur le bord du chemin. Ce genre de châtiment est appliqué à ceux qui ont commis un assassinat ou un homicide; mais lorsque quelqu'un a conspiré contre le chef, s'il est riche, on confisque tous ses biens et on l'exile; s'il est pauvre, on le sagaye, ce qui est du reste la punition commune à tous les crimes.
« Au civil, voici comment les choses se passent : Un homme en frappant un autre fait-il couler le sang, ne fût-ce qu'une goutte, il doit lui donner au moins un bœuf. Celui qui cherche à violer une femme, mariée ou non, doit, même s'il n'a pas réussi dans sa tentative, donner aussi un bœuf à cette femme ou à son mari. Quant aux insultes et aux injures, on ne les punit pas.
« Lorsqu'un envoyé d'un chef de l'intérieur vient à la baie de Saint-Augustin, ce qui arrive quelquefois, il est reçu en audience par le chef Manallus [Manely '], mais les trois autres doivent y assister et, après avoir entendu ses propositions, délibérer de concert à ce sujet. Le chef Manallus [Manely] se distingue des trois autres en ce qu'il traîne toujours à sa suite cent hommes qui ne le quittent jamais; il a, en outre, sous son autorité deux mille hommes, qui doivent l'accompagner à la guerre et qui n'ont d'autre arme que la sagaie. Les femmes et les enfants restent pendant ce temps à la maison, sans aucun soldat pour les protéger. Il n'a ni forts ni palais, mais une simple maison. Sa principale richesse consiste en bétail; il n'a aucun revenu fixe; lorsqu'il a besoin de quelque chose,
1. Litt. : le chef qui disperse. Il y a chez les Bara une famille de chefs qui s'appelle Zafimancly, les descendants de Manely, parce que leur ancêtre portait ce nom. — Peut-être cependant est-ce Manelatsa ou Manaloha?
il le demande tout bonnement à ses sujets. Il est en guerre contre une certaine nation de ce pays, appelée Lohafuty [Lahifoty '], mais, pour quelle raison, nous n'avons pu le savoir. Ils semblent être bien disposés à notre égard et ils sont familiers et généreux.
« Ils pratiquent la circoncision, sans formalités dignes d'être notées. Ils n'ont pas d'églises et pas de prêtres; nous, nous faisons la prière matin et soir et, le dimanche, nous assistons au prêche; mais ce n'est pas l'usage chez les Malgaches. D'après ce que nous a dit un Portugais que nous avons trouvé ici et dont nous parlerons avec plus de détail plus loin, leur culte ou plutôt leurs cérémonies religieuses ont lieu en plein air et se réduisent à tuer trois ou quatre fois par an un bœuf dont ils offrent en sacrifice à Dieu le quartier d'arrière, le faisant griller sur place et le déposant au centre de l'assemblée; tous les assistants commencent alors à entonner des chants pour remercier Dieu, chacun portant à la main un petit bâton teint du sang de bœuf. La cérémonie dure environ trois heures, après quoi ils plantent ces bâtons en terre, bâtons qui sont sacrés et qu'on ne doit sous peine de châtiments sévères endommager ni brûler, puis tout le monde mange la viande du bœuf.
« Aussi nous demandèrent-ils, lorsqu'ils nous entendirent chanter l'office, pourquoi nous ne tuions pas un bœuf et pourquoi nous ne nous divertissions pas après avoir terminé les cérémonies de notre culte.
« Voici quels sont les rites funéraires des habitants de la baie
1. Lahifoty est le nom d'un chef et non d'un peuple; il est l'ancêtre des Maroseranina ou chefs de presque toute la côte Ouest depuis le milieu du xvue siècle. C'est lui qui a commencé à fonder la puissance des Sakalava. Flacourt met son royaume là où est le Ménabé actuel.
de Saint-Augustin d'après un interprète qui nous a montré, en nous conduisant chez le chef Hanallus [Manely], deux tombeaux entourés de petits pieux. Suivant leur fortune, ils tuent trente, quarante, cinquante bœufs et même davantage, dont ils brûlent une partie pendant l'enterrement, croyant que le défunt monte au ciel avec la fumée. Quand le feu est éteint, le cadavre est mis sous terre, et puis avec le reste de la viande les assistants s'en vont faire bonne chère à quelques centaines de mètres du tombeau, tandis que les femmes continuent leurs lamentations. Tous les ans, le jour anniversaire de la mort d'un parent, la famille sacrifie un bœuf et asperge le tombeau avec son sang.
« Un homme a généralement deux, trois et même quatre femmes; les chefs de la baie de Saint-Augustin en ont chacun trois; mais Manallus [Manely], que dans leur langue ils nomment Reandara [Roandriana], ce qui veut dire roi, en a quatre. Lorsqu'un mari en a assez de sa femme, il a le droit de la quitter, et de même la femme peut abandonner son mari, à condition que l'un rende à l'autre ce qu'il en a reçu.
c Quand un jeune homme demande la fille d'un chef ou seigneur et s'adresse à cet effet au père, celui-ci lui donne immédiatement la réponse; si la jeune fille lui est accordée, son père fait sur-le-champ abattre un bœuf et on festoie; les nouveaux mariés doivent chacun manger, en signe d'accordailles, un morceau du foie de l'animal; chez les gens du commun, on procède autrement, car ils doivent auparavant avoir le consentement de leurs supérieurs. Les engagements matrimoniaux sont du reste facilement rompus.
t Leurs maisons sont très basses et pauvres, en planchettes minces, couvertes en feuilles de lataniers sauvages tressées. Ils n'ont pas d'autres ustensiles de ménage que quelques pots en terre pour cuire leurs aliments et quelques calebasses dans
lesquelles ils boivent; mais le Portugais prétend qu'ils se sont emparés de beaucoup d'objets provenant de son navire et qu'ils les ont cachés ou enterrés à notre arrivée.
« Le costume des hommes consiste en une petite bande d'étoffe de coton, avec laquelle ils cachent uniquement les parties honteuses; les femmes des chefs s'enveloppent tout le corps; mais les femmes du commun et les esclaves ne couvrent que le ventre. Leur principal bijou est le corail, surtout le corail rouge ; hommes et femmes en portent sur la tète, au cou et aux jambes; les femmes des chefs en attachent tout autour de leur vêtement, s'en parant à leur goût. Ce corail provient en grande partie du navire portugais qui a sombré sur cette côte et dont nous avons parlé plus haut. Ni l'or, ni l'argent, ni l'étain ne sont estimés par les gens de Saint-Augustin; le Portugais raconte même qu'ils n'ont fait aucune attention aux rixdalers [pièces de monnaie en argent (écus impériaux)], dont il y avait une grande quantité sur le navire. Us portent autour des bras des anneaux de fils de cuivre. Nous avons constaté que le fil de cuivre ou le corail rouge étaient dans la baie de Saint-Augustin * les meilleures marchandises. Leurs cheveux sont partagés en longues tresses par derrière la tête et en boucles sur le devant ; ils les graissent comme les Hottentots.
« Leur nourriture consiste principalement en viande de bœuf, qu'ils ne tuent cependant que rarement, en riz, en haricots, en ' lait, en pisangs [bananes] et en certains fruits [lokoko, fruits du Satrana (Hyphene coriacea)] que mangent assez fréquemment les gens du commun et les esclaves et qui, assez semblables à une petite poire, sont de couleur rouge et ont le goût du sagou d'Amboine. Ils pèchent beaucoup de poisson.
€ Au point de vue physique, les indigènes n'ont pas de distinction; hommes et femmes ont les membres gros et forts.
Us ne donnent aucune instruction à leurs enfants, qui font comme leurs parents, comme les vieux. Us travaillent peu, ils semblent du reste être assez intelligents. Nous n'avons pas appris qu'il y eût ici des enfants issus d'Européens.
« La succession se fait de frère à frère et non de père à fils dans les familles des quatre chefs de la baie de Saint-Augustin ; ainsi c'est Misara, le plus âgé des frères putnés de Manallus [Manely], qui doit lui succéder, quoique celui-ci ait deux fils dont l'aîné jouit d'une grande considération auprès des sujets de son père à cause de sa bravoure dans la guerre et de son intelligence, et, comme les Malgaches tiennent beaucoup à ce que leurs chefs soient des vaillants, le jour où Manallus [Manely] mourra, il est très possible que son fils et son frère se disputent le pouvoir. Ces chefs peuvent réunir deux mille hommes, non compris les jeunes garçons; mais un certain roi, qui habite au Sud [le roi des Mahafaly], appelé Adriaen Furros [Andriamporosy?j, pourrait, en cas de grande nécessité, en fournir quatre mille. Les deux mille hommes de la baie de Saint- Augustin ont bien de sept à huit mille femmes, car, comme il est dit plus haut, chaque homme a plusieurs femmes et on en enlève le plus qu'on peut i l'ennemi comme étant de bonne prise.
« Les habitants de la baie de Saint-Augustin sont quelque peu barbares, mais dans leurs relations avec les étrangers ils semblent animés de sentiments amicaux; toutefois ils n'ont aucune loyauté.
« Il ne s'est fait aucun commerce à Saint- Augustin avant l'arrivée du Waterhoen ; il y était bien venu des navires anglais pour y prendre des provisions, mais il s'agit de savoir quels sont les articles qui y sont les plus appréciés. Ce que nous avons constaté jusqu'à présent, c'est que le cuivre est la meilleure marchandise; il en faut vingt petits morceaux (en hollandais
« staeffiens »), qui ne font pas une demi-aune, pour acheter un bœuf. Le riz et les fèves [ou haricots] s'achètent par mesures avec des grains de corail. Les prix ne sont pas uniformes, car il y a des vendeurs qui sont plus exigeants les uns que lés autres. Les esclaves se paient de six à sept livres de cuivre ; il y en a un assez grand nombre, quoique nous n'en ayons acheté que sept.
< En fait de bateaux, ils n'ont que des pirogues, et on ne peut pas dans ce pays se procurer des matériaux propres aux constructions navales.
« Les fruits que produisent naturellement les arbres ici sont les limons et les oranges, le tamarin, les pisangs [bananes] et quelques cannes à sucre. On y cultive du riz, des fèves [ou haricots], des cadjang [cajans ou pois d'Angola], des jamuysen [jambos ou fruits de Malacca], des melons d'eau [pastèques] et autres espèces, des sortes de poires appelées dans leur langue Sala [lokoko ou fruits du latanier nain Satrana (Hyphene coriacea)] dont nous avons déjà parlé, mais jusqu'ici nous n'avons pas vu de terrain convenant à la culture des fruits d'Europe.
« Il y a beaucoup de bœufs et de vaches, et il semble qu'on y peut faire de la viande salée; mais les moutons sont en petit nombre, ainsi que les chèvres. Le bétail est généralement assez gras, ce qui est étonnant dans un pays où les pâturages sont si maigres. En revanche, il n'y a ni chevaux, ni mulets, ni chemins où puissent circuler des voitures ou des charrettes; tout se porte à dos d'homme, parce qu'on veut ménager le bétail.
« Ils ont du miel qui vient de l'intérieur du pays. Us ne savent préparer ni le tamarin, ni la canne à sucre; les chefs seuls savent faire une certaine boisson avec le miel, boisson où se trouvent, toutes les saletés possibles. Leurs maisons sont en