ET AUX COMORES, EN
Misson était un cadet d'une riche et noble famille de Provence, dont le nom ne nous est pas connu. Il reçut une excellente éducation et s embarqua sur le vaisseau la Victoire que commandait un de ses parents, M. Fourbin [deForbin]; il visita les principaux ports de la Méditerranée. Étant allé de Naples à Rome, il y fit connaissance d'un prêtre sans foi ni loi, Carraccioli, qui était aussi ambitieux qu'irréligieux et qu'il emmena à bord. 11 déploya un grand courage dans un combat que son navire livra devant Livourne à deux vaisseaux turcs. Revenue à Marseille, la Victoire alla se radouber à la Rochelle et partit pour la mer des Antilles, où, dans les parages de la Martinique, elle livra combat à un navire de guerre anglais, le Winchelsea, qui sauta et se perdit corps et biens, mais non sans s'être brillamment défendu et avoir auparavant décimé l'équipage ennemi et tué tous les officiers. Misson, avec l'assentiment de ses compagnons, prit alors le commandement de la Victoire et fit de Caraccioli son lieutenant, et ils se livrèrent à la piraterie. Ils commencèrent par s'emparer d'un sloop de la Jamaïque, qu'ils relâchèrent parce qu'il n'y avait rien à prendre à bord, mais après avoir fait jurer à l'équipage qu'il ne parle-
1. Il y a dans ce volume une erreur de pagination ; en effet les numéros vont de 268 à 272, puis les pages immédiatement suivantes portent 257 à 264; le passage qui est traduit ici comprend donc en réalité 13 pages.
2. Les aventures de ces deux pirates ont été racontées par le capitaine Charles Johnson d'après un manuscrit dû à Misson lui-même. Il y a tout lieu de croire que ce Misson n'a pas été très véridique dans son récit.
rait pas de cette prise ayant six mois, puis ils attaquèrent deux navires hollandais dont l'un coula à fond pendant le combat, mais dont ils capturèrent l'autre avec sa riche cargaison de soies brochées, de dentelles d'or et d'argent, etc. Prenant l'un le nom du feu capitaine Fourbin (de Forbin) et l'autre celui du feu premier lieutenant d'Aubigny, ils s'en allèrent à Carthagène vendre sous ces faux noms le produit de leurs rapines. Partis de nouveau en quête d'aventures, ils surprirent deux navires hollandais, l'un sur la côte de Guinée, le Ne w s lad t, qui portait des esclaves et de la poudre d'or, et l'autre sur la côte d'Angola, qui était chargé d'étoffes et qu'ils coulèrent après Tavoir pillé; ils avaient à leur bord 90 prisonniers, qu'ils débarquèrent sur la côte occidentale d'Afrique, à l'exception de onze d'entre eux. Ils relâchèrent au Cap de Bonne-Espérance, dans la baie de Saldanha, mais, ayant aperçu un navire anglais, ils se mirent à sa poursuite et ils s'en emparèrent, quoiqu'il fût de construction récente et armé de 32 canons; ils y trouvèrent de nombreuses balles d'étoffes et environ 1 500 000 francs en numéraire. Dans ce combat, le capitaine anglais et quatorze de ses hommes furent tués et Misson ne perdit pas moins de douze des siens; il fit enterrer le capitaine sur la plage et fit graver sur la pierre tombale : « Cy gît un brave Anglais ». Quant aux prisonniers, qu'il traita fort bien, ils demandèrent à servir sous ses ordres. Misson donna alors un équipage au navire qu'il venait de prendre et dont Caraccioli devint le capitaine.
Ayant doublé le Cap, les deux vaisseaux firent route pour la pointe Sud de Madagascar; mais, ayant appris par un des Anglais que les navires européens h destination de Surate relâchaient à Anjouan, Misson convint avec Caraccioli de faire voile pour cette ile. Ils longèrent la côte Ouest de Madagascar et passèrent au large de la baie de Diego [!]; à peu près à mi-chemin entre m. 31
cette haie et l'île d'Anjouan, ils rencontrèrent un navire de guerre anglais venant de l'Inde, qui était en perdition et faisait des signaux de détresse. Misson s'en approcha et recueillit à son bord l'équipage qu'il porta à Ânjouanpour y attendre le passage d'un navire hollandais ou anglais. Ils y furent tous bien reçus par la reine régente et par son frère, autant à cause des Anglais qu'ils y amenaient qu'à cause de leur force contre laquelle le frère de la reine qui dirigeait les affaires de ce royaume ne pouvait songer à lutter, et aussi parce que celui-ci espérait avoir leur appui contre le sultan de Mohély qui se préparait i faire une descente dans son île.
Caraccioli conseilla à Misson de fomenter la discorde entre les deux sultans, et, en donnant son aide aux habitants d'Anjouan, de se rendre maître de ces deux petits pays, car les uns le béniraient comme leur sauveur et les autres chercheraient i se concilier son amitié, et ainsi il tiendrait la balance entre eux. Il suivit ce conseil et offrit son appui et son amitié à la reine qui les accepta avec reconnaissance.
Beaucoup d'Anjouanais parlent anglais et ils dirent aux Anglais qui étaient à bord ainsi qu'aux interprètes que, quoique Misson ne fût pas Anglais et qu'ils estiment les Anglais plus que toute autre nation, il n'en était pas moins leur ami et leur allié, leur frère.
La reine fournit à ses hôtes tout ce qui leur était nécessaire ; Misson épousa sa sœur et Caraccioli se maria avec la fille de son frère, dont il enrichit de trente fusils et d'autant de pistolets l'arsenal, qui jusque-là ne comprenait que trois pistolets et deux escopettes rouilles; il lui donna en outre deux barils de poudre et quatre barils de balles. Plusieurs hommes de l'équipage prirent aussi femme, et dix d'entre eux décidèrent de s'établir dans cette lie et réclamèrent leur part de prise, qu'on leur
remit; leur départ fut plus que compensé par l'enrôlement d'une trentaine de matelots du navire naufragé qui demandèrent à suivre Misson.
Pendant qu'ils se livraient à toutes sortes de plaisirs, chassant, festoyant, parcourant File, le sultan de Mohély fit une descente qui jeta l'alarme dans tout le pays. Misson conseilla au frère de la reine de ne pas lui opposer de résistance et de le laisser pénétrer avec toute sa bande jusqu'au centre de l'île, l'assurant qu'il se chargeait de lui couper la retraite ; mais le prince lui fit remarquer qu'il était absolument nécessaire de l'arrêter de suite, parce qu'autrement il leur causerait à tous des dommages irréparables en détruisant leurs plantations de cocotiers. Misson demanda aux Anglais qui n'étaient point sous ses ordres s'ils voulaient bien se joindre à lui pour repousser les ennemis de leur hôte commun, ce à quoi ils consentirent; il leur donna des armes et les incorpora dans la troupe de Caraccioli avec un nombre égal d'Anjouanais sous les ordres du frère de la reine. Cette troupe se porta par terre à la rencontre des Mohéliens qu'elle mit facilement en déroute ; quant à lui, il arma ses bateaux et alla de suite sur la côte Ouest où avait eu lieu leur débarquement, de sorte qu'il leur coupa la retraite ; les Anjouanais, qui avaient beaucoup i se plaindre d'eux, ne leur firent point de quartier et, si Misson et Caraccioli ne s'étaient pas entremis, aucun des trois cents soldats venus de Mohély n'eût échappé; cent treize furent faits prisonniers par les Français et conduits à bord de leurs navires, d'où Misson les renvoya sains et saufs chez eux avec un message pour leur Sultan, qu'il engageait à faire la paix avec son ami et allié le Sultan d'Anjouan; mais celui-ci, peu touché de la générosité avec laquelle on lui avait renvoyé ses sujets, lui fit dire qu'il n'avait d'ordres à recevoir de personne et qu'il savait très bien faire la paix ou faire la
les punissent comme le méritait leur acte criminel. Les Anjouanais qui servaient d'interprètes, après avoir rendu compte de ce message, ajoutèrent que ces deux hommes étaient envoyés comme boucs émissaires, mais qu'il n'y avait pas à ajouter foi aux paroles du sultan de Mohély, car il n'y avait nul doute que c'était lui qui avait donné Tordre d'assassiner les Européens et que ce qu'il y avait de mieux à faire était de tuer les Mohéliens venus dans les pirogues ainsi que les deux prisonniers, puis de retourner prendre un plus grand nombre d'Anjouanais et de ne faire aucun quartier à de semblables traîtres. Misson ne fut pas d'avis de prendre des mesures aussi violentes, car toute cruauté lui répugnait et il pensait qu'une vengeance sanglante, à moins d'une absolue nécessité, témoignait d'une âme basse et timide. Il renvoya donc les piroguiers à terre, les chargeant de dire au sultan que, s'il lui remettait les otages avant le soir, il accepterait ses excuses, mais que, dans le cas contraire, il le tiendrait pour l'auteur du vil guet-apens dont il avait été la victime.
Les pirogues s'en furent à terre, mais ne revinrent pas donner de réponse, de sorte que Misson fit prévenir par les Anjouanais les deux prisonniers qu'on les conduirait à terre le lendemain matin et qu'ils auraient à dire de sa part au sultan qu'il n'était pas un bourreau et n'avait pas à mettre à mort des individus parce qu'il lui avait plu de les condamner, mais qu'il saurait bien tout de même trouver le moyen de se venger de sa trahison. Les prisonniers se jetèrent à ses pieds, le suppliant de ne pas les renvoyer à terre où ils seraient sûrement mis à mort, car leur crime était d'avoir cherché à dissuader le sultan de commettre l'acte criminel dont au contraire on les accusait.
Le lendemain, les deux navires mirent à terre deux cents hommes sous la protection de leur artillerie; la précaution
qu'avaient prise les commandants de s'approcher de la côte le plus près possible fut du reste inutile, car pas un être vivant ne se montra. La petite armée s'était avancée de deux lieues dans l'intérieur de l'île, lorsqu'ils aperçurent derrière des buissons un groupe d'indigènes; Caraccioli qui commandait l'aile droite les chargea avec cinquante hommes, mais il se trouva au milieu de trappes dans lesquelles tombèrent plusieurs de ses gens, de sorte qu'il s'arrêta, craignant quelque embûche, et, s'en retournant avec ses hommes par le même chemin qu'ils avaient suivi en venant, il rentra à bord avec l'intention de revenir à la rescousse avec du renfort et de faire des descentes simultanées en divers points de l'île. 11 prit des informations sur la nature du pays auprès des deux prisonniers qui l'avisèrent que, du côté Nord, le sol était tout marécageux et qu'il y courrait de grands dangers, car c'était l'endroit où les indigènes ont l'habitude de se réfugier en cas d'attaque.
Les navires retournèrent à Anjouan où les deux commandants et les autres blessés furent entourés des soins les plus empressés; ils ne voulurent pas quitter le bord et furent plus de dix semaines avant de quitter leur lit et de pouvoir se promener sur le pont. Leurs femmes anjouanaises leur témoignèrent une affection dont on n'eût pu les croire capables; celle de l'un d'entre eux qui vint à mourir resta un assez long temps auprès de son cadavre, immobile comme une statue, puis, l'embrassant sans verser de pleurs, elle demanda la permission de l'emmener à terre pour le laver et l'ensevelir, priant les amis de son mari, par l'aide d'un interprète et en y ajoutant quelques mots de notre langue qu'elle connaissait, de venir le lendemain lui rendre les derniers devoirs.
Un certain nombre de marins alla en effet à terre, apportant la part qui revenait au défunt dans les prises effectuées et
490 OUVHAGES ANCIENS
qui, sur Tordre de Misson, fut remise à sa veuve. Quand elle eut entre les mains cet argent et qu'on l'eut assurée qu'il était bien à elle, elle sourit en disant : « Que tout cet argent me plairait, s'il pouvait me servir à racheter la vie de mon mari et l'arracher à la mort et que je l'accepterais alors avec reconnaissance ! mais, comme il n'est point capable de le faire revivre, je n'en ai que faire et vous pouvez le garder » . Puis elle les pria d'accomplir les cérémonies funèbres suivant l'usage de leur pays, de peur qu'il ne fût fâché s'il en était autrement, et elle les avisa qu'elle n'y assisterait pas, ayant hâte de se remarier. Cette fin de discours, qui s'accordait si peu avec le commencement, surprit fort les Européens qui néanmoins se laissèrent guider par elle jusqu'à une plantation de bananiers où ils trouvèrent une multitude d'hommes et de femmes assis autour du corps qui était déposé sur le sol même et recouvert de fleurs. Après les avoir tous embrassés les uns après les autres, sans oublier les Européens, elle s'assit et lança des imprécations contre les Mohéliens qui avaient tué en trahison celui qui était l'objet de son premier amour et à qui elle avait donné tout son cœur et sa virginité, et qui maintenant était insensible à ses caresses; puis elle fit son éloge, l'appelant le « Bonheur des Enfants », le « Bien-Aimé des Vierges », « l'Étonnement des jeunes gens » et célébrant sa force, sa beauté, sa bravoure, le comparant à un taureau pour son audace, à un agneau pour sa douceur, à une tortue pour son affection. Une fois ce discours terminé, elle se coucha à côté de son mari et l'embrassa, puis, se relevant, elle se fit une blessure profonde sous le sein gauche avec une baïonnette et tomba morte à ses côtés.
Les Européens furent étonnés de l'amour profond que cette jeune fille, qui était d'après ce qu'on leur dit tout au plus âgée de dix-sept ans, témoigna ainsi pour leur compagnon, et ils
admirèrent son courage, regrettant de l'avoir mal jugée et de
Tavoir méprisée lorsqu'elle leur avait annoncé qu'elle avait hâte
de se remarier, propos qu'ils n'avaient pas tout d'abord compris.
Après avoir assisté aux funérailles des deux époux, les marins
retournèrent à bord et racontèrent ce qui s'était passé. Les
femmes des capitaines l n'en parurent nullement surprises et
celle de Caraccioli dit simplement qu'elle était certainement de
haute noblesse, car les femmes nobles doivent suivre leur mari
dans l'autre monde, sous peine d'être jetées à la mer et de
devenir la proie des poissons, or elles savaient que leur âme
n'aurait aucun repos tant que tous les poissons qui auraient
mangé de leur chair ne seraient pas morts. Misson leur ayant
demandé si elles auraient agi de même au cas où leurs maris
fussent morts, sa femme répondit au nom de toutes que, sous
aucun prétexte, elles ne voudraient être l'opprobre de leur
famille et que du reste leur amour pour leur mari ne le cédait
point à celui de la veuve qu'il admirait tant.
Une fois rétablis, Misson et Caraccioli décidèrent de croiser le long de la côte du Zanguebar et, ayant pris congé de la reine d'Anjouan et de son frère, ils voulurent débarquer leurs femmes, mais celles-ci ne consentirent pas à se séparer d'eux ; ils eurent beau leur dire que leur croisière serait courte et qu'ils ne tarde* raient pas à revenir; elles ne voulurent rien entendre et elles les avertirent que, s'ils les déposaient à terre, ils étaient sûrs de ne plus jamais les revoir. Ils furent donc contraints de leur céder, mais ils leur firent comprendre que, si les femmes des autres marins restaient aussi à bord, leur navire ne pourrait livrer aucun combat ni même se défendre; elles promirent
i. Misson était avec la sienne à bord du Bijou, le navire qu'ils avaient capturé et auquel ils avaient donné ce nom à cause de sa forme élégante et des dorures qui l'ornaient.
que la reine s'y opposerait, ce qui eut lieu en effet. Partis pour la baie de Mozambique, dix jours après, ils capturèrent un navire portugais, armé de soixante canons, qui avait à bord plus de six millions de poudre d'or. Le combat fut chaud ; le capitaine et une soixantaine de Portugais furent tués; quant aux pirates, ils perdirent trente des leurs, dont vingt étaient Anglais, et Caraccioli y laissa sa jambe gauche. Les deux femmes se tinrent tout le temps sur le pont, sans manifester aucune frayeur, si ce n est pour la vie de leurs maris.
La grave blessure de Caraccioli les fit retourner à Anjouan, où les soins empressés dont il fut entouré le sauvèrent ainsi que vingt-sept blessés. Caraccioli resta deux mois au lit. Quand Misson le vit en pleine convalescence, il préleva sur l'équipage du Bijou tous les hommes qu'il put, ne laissant à son bord que le nombre de matelots nécessaire pour le défendre, et il fit voile pour Madagascar, après avoir accru de 10 canons portugais son artillerie, qui fut ainsi portée à 40 bouches à feu.
Il longea la côte de cette tle jusqu'à la pointe extrême Nord, puis, revenant en arrière, il entra dans une baie au Nord de Diego Suares [!], où il pénétra jusqu'à dix lieues dans l'intérieur; y ayant trouvé à bâbord (à gauche) un port large, sûr et abondamment pourvu d'eau douce, il y jeta l'ancre et y débarqua. Ayant constaté que le sol y était fertile, l'air sain et le pays environnant plat, il jugea que cet endroit était excellent pour y établir un lieu de refuge, et il prévint ses hommes qu'il projetait d'y bâtir des maisons et des hangars pour y abriter leurs prises et qu'il fortifierait cette ville de sorte qu'ils y pussent y vivre en paix et jouir tranquillement du fruit de leur travail, lorsque l'âge ou les blessures les auraient rendus incapables de naviguer, toutefois qu'il ne prendrait aucune résolution définitive avant d'avoir consulté tous ses compagnons et et que, lors même
que tous seraient de cet avis, ce dont il ne doutait pas puisqu'il agissait pour le bien de tous, il n'était pas d'avis de commencer de suite cet établissement, de peur qu'en leur absence les indigènes ne le détruisissent, que néanmoins, si tel était leur avis, ils pouvaient, puisqu'ils n'avaient rien à faire, abattre dès maintenant du bois et l'équarrir afin d'avoir, lorsqu'ils reviendraient avec leurs compagnons, les matériaux tout prêts pour construire immédiatement un fortin.
Cette motion fut approuvée de tous et, pendant les dix jours qu'ils séjournèrent en ce lieu, ils abattirent et équarrirent grossièrement cent cinquante gros arbres sans avoir vu un seul indigène. Ils avaient eu soin de choisir pour les abattre ceux qui étaient au bord même de la rivière afin de n'avoir pas de peine pour les charrier. Ils retournèrent ensuite auprès de leurs compagnons auxquels ils rendirent compte de ce qu'ils avaient vu et fait et de la résolution prise par le capitaine, qui fut approuvée par tous sans exception.
Le capitaine Misson demanda à la reine d'Anjouan de lui fournir trois cents de ses sujets pour l'aider à bâtir une ville sur la côte de Madagascar, lui disant qu'il ne doutait pas qu'elle y consentît à cause des services qu'il lui avait rendus dans sa guerre avec les Mohéliens et qu'il lui rendrait probablement encore dans l'avenir; elle ne voulut rien décider avant d'avoir pris conseil des grands de son royaume, qu'elle promit de convoquer de suite, ajoutant qu'elle ne doutait pas qu'ils ne lui accordassent sa demande, car ils lui étaient tous reconnaissants de ce qu'il avait fait pour leur pays.
En conséquence, le Conseil fut convoqué et la demande de Misson lui fut soumise. Un des anciens dit qu'il ne croyait pas bon de la lui accorder, mais que, d'autre part, il n'était pas prudent de la lui refuser, car, en l'aidant à construire sa ville, on
494 0UVRÀGE8 ANCIENS
favorisait l'éclosion d'une puissance qui pouvait, à cause de sa proximité, être un jour dangereuse pour eux, et que ces mêmes hommes qui les avaient protégés pouvaient, quand ce serait leur intérêt, les réduire à l'esclavage; d'autre part, si on leur refusait cette satisfaction, ils étaient capables de leur faire beaucoup de mal; il conclut en disant qu'il fallait choisir le moindre de ces maux, mais qu'il n'augurait rien de bon pour Anjouan de cet établissement si proche. Un autre émit l'avis que, beaucoup d'entre eux étant mariés à des femmes d1 Anjouan, il était peu probable qu'au début ils devinssent ennemis des Anjouanais, dont l'amitié pouvait au contraire leur être utile, et que, quant aux générations à venir, il n'y avait rien à craindre car leurs enfants seraient à moitié de leur sang, et que jusquelà, s'ils accédaient à la proposition de Misson, ils étaient sûrs d'avoir un allié et un protecteur contre le sultan de Mohély, qu'il était donc bon, à son avis, d'accorder à Misson ce qu'il demandait.
Le débat fut long ; on y pesa avec soin tous les inconvénients et tous les avantages qui pourraient résulter de la décision qu'ils allaient prendre et on finit par conclure qu'il était préférable de donner à Misson les hommes dont il avait besoin, mais à la condition qu'il ne les garderait pas plus de quatre mois et qu'il ferait alliance avec eux pour guerroyer contre les Mohéliens. Ces conventions arrêtées, Misson attendit que Caraccioli fût complètement rétabli, puis il mit à la voile, ayant embarqué les Anjouanais à bord du navire portugais avec quarante Français et Anglais et quinze Portugais pour le manœuvrer. Il arriva ainsi à l'endroit dont il avait fait choix pour s'y établir, endroit qu'il nomma Libertalia, le nom de Liberi devant désigner son peuple et remplacer les diverses appellations de Français, d'Anglais, de Hollandais, d'Africains, etc.
Les pirates commencèrent par construire deux forts, un de chaque côté de la baie, auxquels ils donnèrent une forme octogonale et qu'ils munirent de 40 canons pris au navire portugais, une des batteries d'angle comptant 10 pièces. Ils bâtirent ensuite, à l'abri de ces forts et de leurs bateaux, des maisons et des magasins, et ils désarmèrent le navire portugais dont ils mirent les voiles et les cordages en lieu sûr.
Pendant qu'ils bâtissaient leur ville, plusieurs d'entre eux, qui étaient souvent allés chasser jusqu'à quatre ou cinq lieues du camp, eurent la curiosité de pénétrer plus avant dans Tintérieur et, ayant construit quelques huttes à quatre lieues environ de ce campement, ils partirent ; après avoir marché vers l'Est-Sud- Est pendant environ cinq lieues, ils rencontrèrent un Malgache armé d'un arc et de flèches [!] et d'un javelot, avec lequel ils entrèrent en relations amicales; l'ayant engagé à ne pas avoir peur et à les accompagner, ils réussirent à l'amener au camp, où pendant trois jours ils le traitèrent de leur mieux, puis ils retournèrent avec lui à l'endroit où ils l'avaient rencontré et ils lui firent cadeau d'une pièce de toile rouge et d'une hache, dont il parut ravi. Il les quitta très satisfait.
Les chasseurs ne doutèrent pas qu'il y eût un village dans les environs. Ayant remarqué qu'après avoir regardé le soleil il s'en était allé vers le Sud, ils prirent la même route en se guidant avec la boussole, et, du sommet d'une colline, ils découvrirent un assez grand village vers lequel ils se dirigèrent. A leur vue, les habitants sortirent avec leurs armes, arcs, flèches [!] et javelots, mais, voyant que deux seulement des Européens s'avançaient vers eux, portant à la main des haches et des étoffes comme cadeaux, quatre d'entre eux vinrent à leur rencontre. Ils ne purent naturellement pas se comprendre, mais, comme ils levaient vers le Ciel un de leurs doigts montrant le
496 0UVRAGE8 ANCIENS
Soleil et qu'ils étaient circoncis, les Européens crurent comprendre qu'ils voulaient leur dire qu'il n'y avait qu'un seul Dieu, qui avait envoyé un prophète, et de ce qu'ils pratiquaient la circoncision, ils conclurent qu'ils étaient musulmans. Les cadeaux furent portés au chef qui parut en être satisfait et qui invita par signes les Blancs à entrer dans son village; mais ceux-ci, qui avaient présente à la mémoire la trahison des gens de Mohély, n'y voulurent point aller et firent signe qu'on leur apportât des vivres là où ils étaient (Capt. Johnson, The History of Pyrates, t. II, 1724, p. 1-3, 11-12, 33-48.)
Les Malgaches, en les voyant si défiants, leur apportèrent du riz bouilli et des volailles. Lorsqu'ils eurent mangé, ils leur firent comprendre par signes que c'étaient eux qui avaient amené à bord de leurs navires un de leurs compatriotes auquel ils avaient donné une hache et une pièce d'étoffe. Sur ces entrefaites, ledit Malgache revint de la chasse et parut enchanté de les revoir. Le chef du village leur fit alors signe qu'ils pouvaient s'en aller et que dix de ses gens, qui arrivaient chargés de volailles et de chevreaux, les accompagneraient jusqu'à leur bord avec ces présents. Ils se quittèrent bons amis et les Anglais conçurent dès lors l'espoir d'entretenir de bonnes relations avec les indigènes.
Toutes les maisons des Malgaches sont en planches assemblées avec soin, mais sans fondations, et elles sont faites de telle sorte qu'une demi-douzaine d'hommes suffisent à les soulever et à les transporter d'une place à une autre; on voit quelquefois un village tout entier se mouvoir ainsi. Les .chasseurs, revenus à bord avec tous ces présents, furent accueillis avec joie par leurs compagnons et les Malgaches furent non seulement bien traités, mais reçurent en cadeau de la toile, des marmites de fonte,, du rhum et un beau couteau pour le chef.
Ces Malgaches demeurèrent trois jours avec les pirates, examinant et admirant la ville et les forts, à la construction desquels tout le monde travaillait avec ardeur, y compris les prisonniers.
Comme il n'y avait aucun danger à craindre du côté de la terre et que le fort, quoique en bois, était une protection suffisante pour sa colonie naissante, Misson partit avec cent soixante hommes pour faire une seconde croisière sur la côte du Zanguebar. Au large de Kiloa, il donna la chasse à un grand navire portugais armé de 50 canons et portant trois cents hommes d'équipage; la lutte fut terrible et Misson, se voyant sur le point d'être pris, avec l'énergie du désespoir, entraîna ses hommes à l'abordage et parvint à s'emparer du navire ennemi à bord duquel il mit trente-cinq hommes, puis il reprit le chemin de Libertalia1. Cette prise lui coûta fort cher, car il ne perdit pas moins de cinquante-six hommes dans ce combat. La cargaison de ce navire était d'une très grande valeur; il y avait en effet non seulement 200 000 livres sterling en or [5 000 000 de francs], mais en outre toutes les marchandises d'un autre navire qui l'accompagnait et qui s'était mis à la côte.
Arrivé en vue de Madagascar, ils aperçurent un sloop qui les attendait et qui, quand ils furent à portée de canons, hissa le drapeau noir et tira un coup de canon au vent; Misson hissa aussi ses couleurs et tira un coup sous le vent, puis il fit mettre un canot à la mer. Le sloop l'attendit; le lieutenant de la Victoire alla à bord et fut reçu très civilement par le capitaine Tew*, à qui il raconta brièvement leurs aventures
1. Le capt. Johnson, qui écrit Libertalia, t. II, p. 47, met, p. 83, Libertatia, vraisemblablement par suite d'une erreur typographique.
2. Il y a lieu de donner ici quelques détails sur Tew : M. Ilichier, le gouverneur des Bermudes, avait équipé pour faire la course deux sloops, sous les ordres de George [Dew et de Thomas Tew qui avaient pour mis-
iii. 32
et parla de leur nouvelle installation, l'invitant très aimablement à venir faire visite au capitaine Misson. Tew ne voulut
sion d'aller à rentrée de la rivière de Gambie, en Afrique, et, après entente avec l'agent de la Compagnie royale africaine, de s'emparer de la factorerie française de Goorie [île de Gorée].
Les deux capitaines partirent ensemble des Bermudes, mais, une tempête les ayant séparés, Tew, se trouvant livré à lui-même, rassembla ses hommes et, après leur avoir exposé les difficultés et les dangers de l'entreprise qu'ils allaient tenter et en même temps le peu de profit qu'ils en tireraient, même s'ils réussissaient, il leur proposa d'agir à leur idée et pour leur propre compte. Cette proposition fut acceptée avec enthousiasme. Puis il leur demanda d'élire un quartier-maître, qui pût lui servii de conseiller. Cette détermination prise, Tew changea sa route et, doublant le Cap de Bonne-Espérance, il se dirigea vers la mer Rouge, où il rencontra un grand navire allant des Indes en Arabie, qui portait une riche cargaison et que suivaient cinq autres également chargés de richesses considérables. Quoique, dans un but de défense, il y eût à bord en outre de l'équipage trois cents soldats, Tew n'hésita pas à l'attaquer et il s'en empara sans éprouver de pertes. Le butin fut de 3000 livres [75 000 francs] par homme. Encouragé par ce succès, Tew voulut aller à la recherche des cinq autres navires dont il avait entendu parler à bord de la prise, mais le second s'y opposa et il dut abandonner son projet et se diriger vers Madagascar. Le second trouvant que cette île était riche en produits de toutes sortes, que l'air y était sain et le sol fertile et que la mer abondait en poissons, proposa de s'y établir [à l'île Sainte-Marie] (a); vingt-trois hommes seulement se rallièrent à sa proposition, les autres restèrent avec le capitaine Tew (b) qui, après avoir donné aux nouveaux colons leur part de butin, se prépara à retourner en Amérique, comme il le fit d'ailleurs plus tard, mais, ayant rencontré la Victoire et sa prise, il pensa qu'il y avait là une occasion d'acquérir de nouvelles richesses, et c'est dans ce but qu'il entra en pourparlers avec Misson, comme nous le racontons ci-dessus (Ch. Johnson, The History of Pyrates, t. II, 1724, p. 85-87).
a. Le capitaine Houssaye (Mémoire sur la navigation aux Indes Orientales, 1698) rapporte qu'à cette époque [en 1698] il y avait déjà des forbans établis à l'Ile Sainte-Marié, et une note de 1699 conservée aux Archives coloniales (Fonds de la Compagnie des Indes , C* 65, t° 29) dit que « les corsaires pirates établis à Sainte-Marie vont croiser au large d'Anjouan et sont dangereux pour la Compagnie française des Indes ».
b. Le Malatu Ratsimilahft, auquel on doit la fondation du royaume des Betsimisaraka, est le fils de ce Tom Tew, que les Malgaches nommaient Tamô, et d'une princesse malgache de la famille des Zaflndramisoa, Kahena. Né vers 1693, il réunit sous sadirection en 1712 tous les habitants delà côte entre Foulpointe et la baie d'Antongil et les mena à la guerre contre leurs voisins du Sud, qui avaient envahi la région entre Tamatave et Fénerive: il les soumit à son autorité et fut reconnu roi des Betsimisaraka sous le nom de Ramaromanompo. 11 est mort
point y aller sans avoir pris l'avis de ses hommes. Pendant ce temps, Misson vint en personne auprès du sloop et invita le capitaine à monter à son bord, offrant de laisser en otage son lieutenant s'ils n'avaient pas confiance en lui et ajoutant que du reste ils n'avaient pas de raison de ne pas se fier à lui, vu qu'étant beaucoup plus fort qu'eux il n'avait nul besoin de recourir à un stratagème quelconque. Cette raison détermina les hommes du sloop à laisser leur capitaine aller avec le lieutenant qu'ils ne voulurent môme pas garder afin de montrer une plus grande confiance à leurs nouveaux amis.
Le lecteur sera peut-être étonné de voir un sloop oser donner la chasse à deux navires de grande taille comme la Victoire et sa prise; mais son étonnement cessera lorsqu'il connaîtra la suite..
Le capitaine Tew revint à son bord très content du traitement magnifique qu'on lui avait fait à bord de la Victoire^ et il rendit compte à ses hommes de ce qu'il avait vu. Après avoir pris leur avis, il suivit Misson qui lui offrait de visiter son établissement et il fut, ainsi que ses compagnons, très surpris des fortifications qui défendaient cette colonie. En arrivant devant le premier fort, ils tirèrent une salve de neuf coups de canons, auxquels en répondirent neuf de terre. Tous les prisonniers, dès qu'on eut jeté l'ancre, furent autorisés à monter sur le pont, ce qui ne leur avait pas encore été accordé à cause du petit nombre d'hommes de l'équipage. Ceux qui étaient à terre ne se sentirent pas de joie en voyant une aussi belle prise, mais cette joie se changea en tristesse lorsqu'ils apprirent quel en avait été le prix; néanmoins, l'alliance avec le sloop apporta un dédommagement à leurs regrets.
▼ers 1734, à l'âge de soixante ans. C'est l'un de ses fils, Zanahary, dont la mère était une princesse sa ka lave, qui lui a succédé (Hist. de la fondation du royaume des Betsimisaraka, par G. Grandidier, Bull, du Comité de Madag., 1898, p. 275).
Tew fut reçu avec une grande courtoisie par Garaccioli et ses compagnons, qui admirèrent beaucoup le courage qu'il avait déployé non seulement en s'emparant du grand navire portugais, mais aussi en osant donner la chasse à Misson, et on l'invita à délibérer avec les officiers pour décider ce qu'on ferait des cent quatre-vingt-dix prisonniers qu'amenait Misson et qui étaient presque aussi nombreux que les pirates eux-mêmes, y compris les soixante-dix hommes de Tew. Il fut résolu qu'on les tiendrait à l'écart des Portugais et des Anglais qui avaient été pris auparavant, afin de pouvoir leur faire croire que les Pirates étaient grands amis d'un prince indigène très puissant et de leur proposer à leur choix, soit d'aider les colons dans leur travail, soit d'être envoyés prisonniers dans l'intérieur du pays au cas où ils ne voudraient pas se joindre à eux. Il y en eut soixante-trois qui refusèrent, mais les autres demandèrent à être employés dans la colonie à n'importe quel travail plutôt que d'être relégués dans l'intérieur ; cent dix-sept furent employés i la construction d'un dock situé à environ un demi-mille au Nord de l'entrée du port, et on fixa les limites que ne devaient pas dépasser les divers prisonniers sous peine de mort; on pouvait en effet craindre qu'ils se révoltassent, s'ils venaient à connaître leur force. On avait eu soin, à l'arrivée de la Victoire, de cacher le nombre des pirates morts et celui des prisonniers portugais qu'elle ramenait et on avait au contraire augmenté le nombre des nouvelles recrues. En outre, les Anjouanais étaient tous bien armés et disciplinés et le Bijou était chargé de surveiller le chantier où travaillaient les prisonniers nouveaux venus. Tout en prenant les précautions nécessaires à leur sécurité, les pirates ne négligeaient pas non plus ce qui était nécessaire à leur existence; ils avaient labouré et ensemencé un vaste champ avec du maïs et du blé [!] et d'autres grains qu'ils
avaient trouvés à bord de leurs prises. De son côté, Caraccioli, qui avait le don de la persuasion, réussit à amener beaucoup des prisonniers portugais, qui avaient perdu tout espoir de rentrer dans leur pays, à se joindre à eux.
Quanta Misson qui avait de la peine à se faire à une vie inactive, il serait volontiers reparti pour une nouvelle croisière, mais, craignant une révolte des prisonniers, il n'osait pas affaiblir sa colonie en lui enlevant le grand nombre d'hommes qu'il lui eût fallu emmener. En conséquence, il proposa d'abandonner leur dernière prise aux prisonniers et de les renvoyer. Caraccioli et Tew n'étaient pas de cet avis, craignant qu'on ne connût de cette façon leur retraite et que les Européens établis sur la côte d'Afrique ne vinssent par suite les attaquer avant qu'ils fussent en mesure de se défendre ; Misson répondit qu'il ne pouvait souffrir d'être toujours en désaccord avec ses compagnons et qu'après tout il valait mieux mourir une bonne fois que de vivre dans des transes continuelles, qu'en outre le moment de rapatrier les Anjouanais était venu et qu'on ne pouvait les transporter dans leur lie que sur un bateau bien équipé et qu'il était impossible d'en bien équiper un tant qu'il y aurait tant de prisonniers, que c'était donc une nécessité de les renvoyer ou de les passer tous au fil de l'épée ce qui eût été un acte barbare auquel il se refusait à souscrire même pour avoir sa sécurité. On convoqua en assemblée tous les pirates et ce furent les propositions de Misson qui furent agréées.
Misson avisa donc les prisonniers qu'il avait décidé de leur donner la liberté, qu'il savait bien qu'en les mettant en liberté il devait s'attendre à être attaqué dès qu'on connaîtrait le lieu de sa retraite et qu'il pouvait éviter cette fâcheuse- occurrence, en les faisant tous mettre. à mort, mais que son humanité ne lui permettait pas de s'arrêter un seul instant à une semblable idée,
ÎS02 OUVRAGES ANCIEN8
que du reste, grâce à ses alliances avec les chefs indigènes, il avait la certitude de repousser les attaques de ses ennemis; toutefois il demanda à chacun d'eux de prêter le serment de ne jamais prendre les armes contre lui. Il s'enquit ensuite de ce qu'ils avaient perdu, et il le leur fit rendre, prélevant ces objets sur sa propre part de prise. En les congédiant, il leur dit qu'il ne faisait pas la guerre aux opprimés, mais aux oppresseurs; les prisonniers, enchantés de cette conduite si généreuse, lui souhaitèrent d'avoir une bonne fortune analogue à celle qu'il leur avait octroyée. Dès qu'on eut enlevé du navire tous les canons et les munitions, ainsi que les voiles et les agrès supplémentaires, et qu'on l'eut approvisionné de manière à ce qu'il pût atteindre la côte du Zanguebar, ils partirent au nombre de cent trente-sept, louant hautement la conduite de leurs ennemis.
Pendant tout ce temps, les pirates n'avaient eu aucune nouvelle des indigènes, et les chasseurs n'en avaient rencontré aucun, ce qui fit craindre à Misson qu'effrayés du voisinage du fort, ils se fussent retirés dans l'intérieur; mais, au moment où les Anjouanais allaient partir, ii en vint une cinquantaine amenant une centaine de beaux bœufs et quarante-cinq esclaves, soit vingt hommes et vingt-cinq femmes, pour lesquels ils demandaient du rhum, des haches, de la toile et des perles de verre dont Misson avait rapporté quelques barils de la côte d'Angola. Les esclaves de Misson furent à cette occasion pourvus de femmes. On choya fort les indigènes et on fit comprendre par signes aux esclaves qu'ils étaient libres, on les habilla et on les plaça sous la direction d'un nombre égal de blancs, qui cherchèrent, de toutes les manières possibles, à leur prouver qu'ils étaient ennemis de l'esclavage. Les indigènes restèrent dix jours dans la colonie, ce qui retarda d'autant le départ des An joua-
nais, dont cent s'embarquèrent à bord du Bijou, sous les ordres du lieutenant de Garraccioli qui s'excusa auprès du sultan de l'île d'Anjouan de les avoir gardés un mois de plus qu'il n'était convenu et de ne pas les ramener tous à la fois, n'ayant plus que deux bateaux, car le navire portugais, qui était démâté, avait été transformé en ponton. Les dix pirates de Misson qui s'étaient établis à Anjouan, étant désireux de retrouver leurs compagnons, furent ramenés à Libertalia avec leurs femmes, ils en avaient chacun deux ou trois, et leurs enfants; le Bijou dut faire deux autres voyages pour rapatrier le reste des Anjouanais.
Misson arma le Bijou et, résolu à faire une croisière sur la côte de Guinée pour y capturer des bateaux négriers afin de peupler et de fortifier sa colonie, il en donna le commandement à Tew, tandis que lui et Garaccioli devaient presser le travail du dock; il lui donna deux cents hommes, soit trente-sept nègres, dont dix-sept étaient des matelots expérimentés, quarante Portugais, trente Anglais et le reste Français. Tew ne rencontra aucun navire sur sa route jusque dans les parages du Cap de Bonne-Espérance, où il tomba sur une galère de la Compagnie hollandaise des Indes Orientales, armée de 18 canons, qu'il prit après une faible résistance et en perdant seulement un homme; sur la côte d'Angola, il s'empara d'un navire anglais contenant deux cent quarante esclaves, tant hommes que femmes et petits garçons. Les nègres qui étaient à son bord et qui avaient aussi été pris autrefois sur cette côte, trouvèrent parmi ceux-ci beaucoup d'amis et même de parents à qui ils firent part de leur sort heureux et inespéré, car le Grand Capitaine, comme ils appelaient Misson, avait charitablement brisé leurs chatnes d'esclaves et avait fait d'eux des hommes libres qui partageaient sa fortune. Ils les félicitèrent de ce que le même bon-
heur les attendait, car ils étaient entre les mains d'un homme qui abhorrait môme le nom d'esclavage. Tew, connaissant la politique deMisson et exécutant ses ordres, leur fit enlever leurs chaînes et leurs menottes, ses matelots nègres l'ayant assuré qu'il n avait pas à craindre qu'ils se révoltassent et qu'au contraire ils étaient tout heureux d'être tombés entre ses mains.
Satisfait de ces prises, il prit le chemin le plus court pour rentrer à Libertalia, où il arriva sans accident. J'ai oublié de dire qu'il avait déposé ses prisonniers hollandais, à l'exception de neuf qui n'avaient pas voulu le quitter, dans la baie de Saldanha, à environ 30 milles au Nord du Cap de Bonne-Espérance, là môme où Misson avait fait enterrer le capitaine anglais dont il a été question plus haut.
Il avait trouvé à bord du vaisseau hollandais une grande quantité de couronnes anglaises [valant 6 fr. 25], qui furent déposées dans le trésor public, l'argent étant inutile là où tout était en commun et où aucun mur ne séparait les propriétés des uns et des autres. Les nègres qu'il avait libérés furent employés à achever le dock et traités en hommes libres ; ils n'étaient pas sans apprécier leur changement de condition et, en conséquence, ils étaient très laborieux et fidèles. Un blanc ou un des vieux esclaves était attaché à chaque groupe de quatre travailleurs et leur enseignait le français, en leur répétant plusieurs fois les mots dont leurs compatriotes leur donnaient le sens.
Misson fit construire dans une crique deux sloops de 80 tonnes chacun, qu'il arma de 8 canons provenant du navire hollandais et auxquels il donna les noms de Childhood et de Liberty. Ils furent achevés en peu de temps et se montrèrent bons marins. On mit à leur bord un équipage de cinquante blancs et de cinquante nègres, et leurs officiers furent nommés au scrutin;
comme leur première mission était d'explorer les côtes de Madagascar et d'en dresser la carte, de reconnaître les bancs de sable et les récifs et de procéder au sondage des rades et des ports, ce fut le maître d'école qui eut le commandement de l'un et Tew, qui en avait exprimé le désir, eut celui de l'autre. Cette circumnavigation autour de l'île dura près de quatre mois et eut en outre l'avantage d'apprendre aux nègres d'Angola nouvellement libérés à manœuvrer un bateau, car ils avaient le plus grand désir non seulement d'apprendre le français, mais aussi de se rendre utiles ; pendant ce temps, quelques indigènes vinrent souvent au camp des pirates, et se mirent à baragouiner un peu de français mélangé à quelques mots des autres langues européennes qu'ils entendaient prononcer par les gens de Misson ; il y eut même six familles qui se fixèrent dans la colonie même, ce qui à tous égards fut fort utile, car ils firent à leurs compatriotes un récit très élogieux de l'union qui régnait entre les pirates.
Au retour des sloops qui avaient fait la carte exacte de la côte de Madagascar [!], Caraccioli eut l'idée de faire une croisière dans les parages des tles voisines ; il s'en alla à Mascarenas [à l'Ile Bourbon], ayant dans son équipage autant de nègres que de blancs, et il y captura un navire hollandais qui était sur rade en train d'y fonder une colonie; cette prise fut très appréciée, parce qu'on y trouva beaucoup de marchandises et d'objets d'Europe qui étaient nécessaires aux pirates.
Les nègres étant devenus de bons matelots, Misson décida de s'en aller croiser du côté de l'Arabie. Il les répartit tous entre les deux navires dont il prit le commandement de l'un et dont il confia l'autre à Tew; les deux équipages ne comprenaient pas moins de 500 hommes. A l'entrée de la mer Rouge, ils surprirent un grand navire qui portait des pèlerins à la Mekke ; il
y avait 1 600 personnes à bord. Aussi, encombré de passagers et de marchandises, malgré ses 110 canons, fut-il d'une prise facile. Misson et Tew déposèrent les prisonniers à terre non loin d'Aden, à l'exception d'une centaine de jeunes filles de douze à dix-huit ans qu'ils gardèrent, les femmes manquant dans leur colonie, et, ayant mis sur ce navire deux cents de leurs hommes ils l'emmenèrent à Libertalia, où ils comptaient débarquer les
canons et les marchandises En arrivant à Madagascar, ils
trouvèrent i bord une quantité de diamants, de magnifiques soieries, de tapis, d'épices, etc., d'une valeur considérable; après les avoir débarqués ainsi que les canons, les agrès, les chaînes et les courbes de pont, ils le mirent en pièces. De chaque côté de la rade, ils élevèrent une batterie qu'ils garnirent avec ses canons, de sorte que leur repaire se trouva en état de résister à toute attaque du dehors, quel que pût être le nombre des navires envoyés contre eux.
Il y avait autour de la ville de vastes champs cultivés et de bons pâturages où paissaient plus de trois cents beaux bœufs achetés aux indigènes. Le dock étant terminé, la Victoire, qui, lors de la dernière expédition, avait été fortement endommagée par une tempête auprès du Cap Guardafui et qui, en somme, était en mauvais état, fut démolie et reconstruite sous le même nom; une fois prête et approvisionnée, elle s'apprêtait à partir pour la côte de Guinée dans le but d'y prendre des nègres, quand un des sloops, qui était en croisière plutôt pour exercer les matelots que pour faire une prise, rentra inopinément poursuivi par cinq navires qui semblaient être portugais et armés de cinquante canons, avec un nombreux équipage. Aussitôt l'alarme donnée, les hommes prirent les armes et se rendirent chacun à leur poste, qui dans les forts, qui aux batteries ; Misson prit le commandement de cent nègres qui étaient depuis long-
temps exercés par un sergent français et qu'il se proposait de conduire là où le besoin s'en ferait sentir; Tew eut sous ses ordres tous les Anglais. Ces arrangements étaient à peine terminés que les navires ennemis se présentèrent à l'entrée de la rade, arborant le pavillon portugais; ils furent chaudement accueillis par les deux forts, mais ils ne s'arrêtèrent pas, quoique l'un d eux donnât de la bande, et ils pénétrèrent dans la baie, croyant y être à l'abri; ils furent tristement surpris d'être salués de nouveau par les forts, par les batteries et par les sloops, qui en coulèrent deux, dont la plus grande partie de l'équipage fut noyée; quelques hommes seulement réussirent à gagner les autres navires. Les Portugais, qui ne croyaient pas le repaire des pirates aussi bien fortifié et qui avaient pensé, une fois les forts doublés, pouvoir débarquer leurs soldats sans difficultés, reconnurent leur erreur et, comme ils étaient entrés dans la rade à la fin de la marée montante, ils s'empressèrent de profiter du jusant pour en sortir, laissant deux de leurs navires sombres et beaucoup de marins noyés. Misson les poursuivit et leur livra combat à l'entrée même de la baie; les Portugais se défendirent avec une grande bravoure; l'un de leurs trois navires attaqué par les pirates les repoussa par deux fois, mais il finit par demander quartier après avoir perdu beaucoup de monde* les deux autres s'étaient sauvés dès le début, le laissant se tirer d'affaire comme il pourrait. A son bord, ils trouvèrent une grande quantité de poudre et de munitions dont ils s'emparèrent et ils traitèrent les vaincus avec humanité, les louant de leur courage; malheureusement il y avait parmi eux deux des prisonniers auxquels Misson avait rendu la liberté après leur avoir fait jurer de ne pas prendre les armes contre lui; condamnés à être pendus devant les forts, ils furent exécutés le lendemain matin après que les secours de la
religion leur eurent été donnés par le chapelain portugais. Ce combat a fait beaucoup de bruit à Lisbonne et les gazettes l'ont à tort attribué à Avery qui, d'après la légende ayant cours en Angleterre, avait pris le titre de roi et avait sous ses ordres une flotte de trente-deux navires.
Caraccioli fit une harangue pour expliquer les raisons qui l'avaient amené, ainsi que Misson et Tew, à agir dans cette circonstance contrairement à leurs principes bien connus de ne jamais répandre le sang volontairement ; mais ces deux hommes, qui leur devaient leur liberté et qui avaient violé leur serment, avaient commis un crime qui ne pouvait rester impuni.
Il surgit une querelle entre les Français de Misson et les Anglais de Tew. Celui-ci voulait qu'on la vidât le sabre en main, mais Caraccioli s'y opposa, disant avec raison que la mort des hommes qui succomberaient dans cette lutte fratricide affaiblirait la colonie, et il demanda à Tew de tâcher d'obtenir de ses gens qu'ils acceptassent un arrangement amiable, comme il le ferait de son côté avec Misson ; il ajouta qu'il ressortait de ce différend qu'il était nécessaire d'établir des lois et de constituer un gouvernement afin d'éviter le retour de semblables difficultés et de vivre en complète union, ce qui était indispensable pour des gens qui avaient le monde entier pour ennemi. Le lendemain, les trois chefs convoquèrent tous les colons et leur firent part de leurs projets, leur exposant que, là où il n'y a pas de lois, il n'y a point de justice, point d'union, et que les plus faibles sont opprimés ; ils leur proposèrent de se diviser en groupes de dix qui nommeraient chacun un délégué chargé d'élaborer les lois et d'établir une constitution, ajoutant qu'on répartirait également entre tous le trésor commun, ainsi que les marchandise^ et le bétail, et qu'à l'avenir chacun serait propriétaire, absolu des terres qu'il cultiverait et qu'il entourerait d'une palissade.
Cette proposition eut l'approbation générale et les colons se divisèrent de suite en groupes de dix, mais ils décidèrent que le congrès ne se réunirait que lorsqu'ils auraient construit une maison dans ce but, ce qui demanda une quinzaine de jours. Caraccioli ouvrit la session de ce petit parlement par un discours éloquent où il montra les avantages qui résulteraient d'une bonne organisation et insista sur la nécessité de confier le commandement suprême à un seul individu qui serait nommé pour trois années et qui serait chargé de récompenser la vertu et de punir le vice conformément aux lois établies. Tout fut approuvé à l'unanimité et il fut décidé que, pendant son triennat, le grand chef aurait droit au titre de « Sa Haute Excellence le Conservateur » et jouirait de toutes les prérogatives de la Royauté, que le Congrès se réunirait au moins une fois tous les ans et que rien d'important ne serait décidé sans avoir pris son avis. Ce fut Misson qui fut nommé « Conservateur ». La première session dura dix jours, pendant laquelle furent élaborées et édictées de nombreuses lois qu'on fit imprimer à l'usage des colons, car il y avait dans la colonie un imprimeur et tout ce qu'il fallait pour imprimer.
Tew fut fait grand amiral et Caraccioli secrétaire d'État. Un conseil composé des individus les plus capables de la colonie, sans acception de nationalité ni de couleur, fut. chargé de veiller à son administration et répartit entre tous le trésor et le bétail de la communauté. Chaque colon s'empressa de clore les terrains qu'il voulait cultiver.
Tew proposa de construire un arsenal et d'augmenter lé nombre des navires. Le conseil approuva là première proposition qu'il se chargea de soutenir devant le parlement, mais il trouva que la seconde n'avait pas de raison d'être, tant que le nombre des colons ne se serait pas accru; car il ne fallait pas détourner
les bras de l'agriculture. Le Conseil refusa aussi d'approuver la demande que lui fit Tew d'admettre dans la colonie les Anglais qui avaient suivi son quartier-maître, car c'étaient des mutins qui ne pouvaient que mettre le désordre partout, que cependant si, avisés de l'existence de la Colonie, ils demandaient i en faire partie et promettaient de se bien conduire, on pourrait peut-être leur en accorder la permission i titre gracieux.
L'amiral manifesta ensuite le désir de faire une croisière afin de capturer quelque navire de la Compagnie anglaise des Indes et de tâcher de ramener avec lui de nouveaux colons, car la Colonie avait plus besoin de bras que de toute autre chose.
La Victoire fut, en conséquence, mise en état de prendre la mer et, peu de jours après, Tew en prit le commandement et mit à la voile avec 300 hommes d'équipage; il alla jeter l'ancre devant le lieu où quelques-uns de ses anciens matelots avaient établi leur camp, mais il eut beau hisser son pavillon et tirer le canon, il ne vit rien venir. Il fit mettre alors le canot à la mer et alla à terre, où il en trouva deux auxquels il donna connaissance de la fondation de la Colonie de Misson; ils remmenèrent dans la forêt à leur établissement, afin qu'il parlât à leurs compagnons. Le gouverneur, qui était son ancien quartiermaître, lui fit un bon accueil, mais lui dit qu'il ne voyait aucun intérêt pour eux .à quitter ce lieu, que certainement leur venue à Libertalia accroîtrait beaucoup la force de la Colonie, mais qu'ici ils étaient libres et indépendants et avaient sous la main tout ce qui était nécessaire à leur existence et que ce serait une folie de leur part d'aller se soumettre à un gouvernement quelconque, si doux qu'il fût, qu'il était nommé par ses compagnons gouverneur pour trois mois et que son pouvoir consistait tout simplement à juger les petits différends qui surgissaient entre eux, qu'après ses trois mois il passerait la main à son successeur,
car il n'était point rééligible, chacun devant à son tour exercer le commandement suprême. Il ajouta que, si cependant quelqu'un commissionné par un gouvernement régulier venait s'établir au milieu d'eux avec des colons, il se soumettrait volontiers à son autorité, mais qu'il ne lui convenait pas d'accepter comme maîtres des individus plus coquins qu'eux-mêmes, et il remit entre les mains de Tew un manuscrit où il avait exposé ses idées à ce sujet.
Tew, voyant qu'il n'y avait rien à faire avec ces gens, s'en retourna à bord et lut le factum qui lui avait été remis et dont nous extrayons les passages suivants :
« L'ile de Madagascar produit tout ce qui est nécessaire à l'existence des hommes, et elle ne le cède à aucun autre pays sous le point de vue de l'excellence du climat et de la fertilité du sol. Le poisson abonde sur ses côtes; les forêts regorgent de gibier et la terre est riche en minerai de fer, comme on peut le voir d'après les armes des indigènes, et probablement aussi en minerais d'or et d'argent.
« Le sol y produira, quand on voudra, de la canne à sucre, du coton, de l'indigo et d'autres plantes tropicales i bien meilleur compte qu'en Amérique, comme le montre la comparaison des prix de l'établissement d'un moulin à vent, etc., aux Barbades, où tout est cher, matériaux et main-d'œuvre, et à Madagascar, où tout est à bon marché. En effet, un esclave coûte aux Barbades de 750 à 1 250 francs, tandis qu'a Madagascar, avec une douzaine de francs de marchandises, on peut en acheter tant qu'on voudra; nous y avons eu un beau gars pour un vieil habit. La nourriture en Amérique est chère; ici, elle ne coûte pour ainsi dire rien, de sorte qu'on y pourra nourrir beaucoup mieux les nègres qui, par conséquent, donneront un meilleur travail. Un moulin a bœufs est certainement moins dispendieux, mais la nourriture du bétail aux Barbades est chère.
« 11 y a, en outre, à Madagascar toutes sortes de plantes médicinales et tinctoriales, qui peuvent être exportées avec avantage en Europe, et les bois précieux y abondent. Il n'est pas douteux que, si les Anglais y fondaient une colonie, on y pourrait récolter la plupart des denrées que Ton va chercher aux Indes, telles que la soie, le coton, etc.
« Les indigènes sont d'un naturel doux et ils possèdent de grands troupeaux de beau bétail; nous avons acheté un bœuf pesant 800 livres pour une culotte.
« De plus, un établissement anglais sur la côte de Madagascar apporterait un frein à la piraterie et serait d'un grand secours pour les navires de la Compagnie des Indes, qui pourraient s'y ravitailler et par conséquent ne pas emporter une aussi grande quantité de provisions, ce qui serait beaucoup plus économique. »
Tew, qu'un vent contraire avait retenu sur cette rade, retourna à terre le lendemain et demanda au gouverneur comment il avait fait la connaissance des indigènes.
« Nous en avons un jour rencontré un en chassant, lui répondit-il, nous l'avons cajolé et amené à notre camp où nous l'avons bien traité; d'autres l'ont suivi et nous avons vécu en bons termes d'amitié avec eux. » Pendant que Tew causait avec le gouverneur et buvait avec lui du rhum qu'il lui avait apporté en cadeau, il s'éleva une tempête qui, avant qu'il eût pu regagner son bord, cassa les ancres de son navire, la Victoire, et le mit à la côte où périt tout l'équipage sous les yeux du capitaine.
Force lui fut donc de rester avec ses anciens compagnons, sans savoir comment il pourrait regagner la colonie de Misson. Au bout de trois mois, il aperçut à l'horizon un grand navire qu'il supposa être le Bijou, mais il eut beau allumer des feux, ce navire ne s'arrêta point; pensant qu'il ne ferait qu'une courte
croisière, il fit des feux toutes les nuits. Un mois après, en arrivant le matin sur la plage, il fut tout étonné de voir à l'ancre tout près de terre deux sloops, d'où partit bientôt un bateau avec six rameurs à bord duquel était le capitaine Misson.
Arrivé à terre, Misson embrassa Tew et lui dit que tous leurs • rêves de bonheur s'étaient envolés, car, sans provocation aucune, deux troupes considérables d'indigènes, profitant de l'absence de la Victoire et du Bijou qui étaient partis en croisière, étaient venus de nuit les surprendre et avaient fait un horrible carnage des colons, sans distinction d'âge ni de sexe, avant même qu'ils eussent pu se mettre en défense, de sorte qu'il avait dû se contenter de prendre la plus grande quantité possible de diamants et d'or et de se sauver à bord des deux sloops avec quarantecinq hommes seulement. Caraccioli avait péri dans ce combat.
Tew, de son côté, lui raconta ses malheurs et lui proposa d'aller en Amérique où, avec les richesses qu'il avait sauvées, on pourrait mener une vie agréable. Misson, qui avait le désir de revoir sa famille, ne voulut prendre aucun engagement, mais il lui donna un des sloops et permit à ceux qui le voudraient suivre d'aller à son bord ; en outre, il partagea avec lui ce qu'il avait sauvé du trésor commun. Trente hommes s'en allèrent avec Tew et quinze restèrent avec Misson.
Ils attendirent en vain pendant une semaine le retour du Bijou, puis ils firent voile pour la côte de Guinée. Surpris par un terrible ouragan dans le voisinage du Cap Infantes, le sloop du malheureux Misson sombra sans que Tew pût lui porter secours. Arrivé en Amérique, Tew remit à ses armateurs une somme quatorze fois supérieure à la valeur du sloop et vécut assez longtemps tranquille et ignoré à Rhode Island, mais, sollicité par quelques-uns de ses anciens compagnons qui avaient dissipé leur gain, il reprit la mer et trouva la mort en montant i m. 33
l'abordage d un navire du Grand Mogol. Quant aux Français qui l'avaient accompagné en Amérique, ils se dispersèrent; c'est dans les papiers de l'un d'eux, mort à La Rochelle, qu'a été trouvé le manuscrit de Misson dont ce récit est la copie (Ch. Johnson, The History of Pyrates, t. II, 1724, p. 81-84 et 87-109).