Ici recommence la traduction textuelle
Après avoir capturé en mai 1694 deux vaisseaux de 26 canons ' à l'île du Prince dans le golfe de Guinée, Àvery se rendit
1. Phillips, Voyage du navire « Hannibal », in ChurchUïs Coll. Voyages.
maritimes, était plutôt une cause d'infériorité qu'un avantage, et il donna le signal du combat, se ruant à l'attaque avec un courage indomptable, comme s'il avait prévu que le fruit de sa victoire serait la femme la plus charmante et les objets les plus précieux de tout l'Orient. Les Anglais n'eurent par le fait à tirer qu'une ou deux bordées pour que les Indiens amenassent les voiles et se rendissent.
La cargaison de ce navire avait une telle valeur qu'elle pouvait assouvir la cupidité des marins les plus insatiables. Car on y trouva plus d'un million [sterling] en argent monnayé et des étoffes du plus haut prix, sans compter une très belle femme. A peine le capitaine eut-il aperçu cette jeune dame toute éplorée qu'il en eut pitié et oublia la résolution inhumaine qu'il avait prise à son départ d'Angleterre. Malgré la conduite si vile de sa femme, comme il a été dit plus haut, il devint amoureux. 11 aurait pu prendre la princesse de force, ce dont quelques auteurs du reste l'ont accusé, mais il lui témoigna au contraire le profond respect qu'elle méritait à cause de sa haute naissance. Après s'être emparé de toute la riche cargaison du navire qu'il avait capturé, il prit à son bord cette princesse et sa suite et laissa le reste de l'équipage aller où bon lui semblait. Ces trésors qui étaient la dot de la princesse étaient destinés au roi de Perse, qui n'eut pas la bonne fortune d'entrer en possession de cette précieuse cargaison, ni, du reste, de sa fiancée à laquelle Avery, avec son consentement, ravit quelque chose de plus précieux que tous ses joyaux. Celui-ci, qui était sous le charme de cetU aimable créature, ne se fit en effet aucun scrupule de se marier en dehors des usages de l'église anglaise et l'épousa suivant les rites orientaux.
Les autres marins tirèrent au sort les femmes ou servantes qui accompagnaient la princesse et, suivant l'exemple de leur chef, ils les épousèrent bénis par le même prêtre. Puis, ils firent voile pour Madagascar, tout chargés de richesses; mais, lorsqu'ils arrivèrent en vue de cette ile [dans la baie d'Antongil] ', leur amour pour leurs femmes était déjà très refroidi.
Quand le Grand Mogol connut cet enlèvement, il envoya par représailles 300 hommes contre les Établissements anglais; la Compagnie anglo-indienne s'empressa de calmer son courroux à l'aide de présents et prévint le Conseil des directeurs en Angleterre de l'état critique des choses. Ceux-ci cherchèrent à décider le Dr D...nt à se rendre comme leur ambassadeur à la cour du Mogol, lui offrant un magnifique uniforme, mais le docteur avait trop peur de risquer sa vie dans une aussi périlleuse mission et du reste il sollicitait une place honorable en Angleterre même, de sorte qu'il refusa. Ce fut sir William Norrisqui, n'hésitant pas à accepter cette fonction, partit pour les Indes avec le courage inhérent à sa noble race.
Le Grand Mogol non seulement l'écouta favorablement, mais, en le congédiant, il le combla de riches cadeaux, que Norris ne put transmettre lui-même à sa famille, ayant eu le malheur de mourir pendant le voyage de retour. Il ressort de là qu'un prince cupide regarde plus à l'argent qu'aux liens du sang, confirmant la règle que les rois ne connaissent pas de parents lorsqu'il s'agit d'accroître leurs états ou leurs trésors.
Mais revenons à Madagascar [à la baie d'Antongil] où nous avons laissé notre héros victorieux et amoureux. Dès que le navire fut en vue de l'Ile, les indigènes vinrent en masse sur le rivage. En voyant une telle foule, Avery eut quelque hésitation, mais, lorsque quelques-uns des flibustiers qui y étaient autrefois
1. Voir plus loin, p. 519, où il parle do l'Ile [Mangabé ou Marosy] par 15* 30' do lat. Sud.
peu après à Madagascar, sur la côte Nord-Est, où se trouvaient deux sloops à l'ancre, dont les matelots, qui les avaient volés en
venus lui eurent donné de la fertilité de l'Ile et du caractère de ses habitants une description rassurante, il se décida à envoyer quelques-uns de ses gens avec l'étendard de la paix et des cadeaux pour les chefs. Dès que ces envoyés eurent mis le pied sur le rivage, les indigènes manifestèrent une grande joie et les conduisirent devant leur roi, dont la résidence était à environ 3 milles de la côte, entourée de nombreuses huttes comme chez tous les peuples de l'Orient.
Près de mille hommes armés formaient un demi-cercle, au centre. duquel étaient assis sur une natte, les jambes croisées, trois personnages qu'à leurs vêlements et à leur aspect il était facile de reconnaître comme les grands du pays. Celui qui était au milieu était fe grand chef et les deux autres, qui étaient assis à ses côtés à une certaine dislance, étaient son frère et son premier ministre.
Dès que parurent les Européens, les soldats poussèrent un grand cri et se mirent à brandir leurs sagaïes, ce qui ne laissait pas que d'être effrayant, quoiqu'en réalité, comme ils le surent plus tard par l'interprète, c'était un souhait de bienvenue.
11 se fit ensuite un grand silence et deux ou trois des chefs se détachant des groupes vinrent au-devant des flibustiers pour les conduire au roi auquel ils présentèrent leurs hommages respectueux a la manière des Européens; ils lui dirent que leur seul but en venant dans son pays était d'accroître sa prospérité et sa puissance, que leur chef était un grand et puissant seigneur qui, ayant à se plaindre des rois d'Europe, cherchait un lieu convenable d'où il pût porter coup à leur commerce, ce qui les toucherait fort et leur serait très préjudiciable, et que son établissement dans ce pays ferait de lui un prince si puissant qu'on briguerait de tous côtés son alliance et qu'on s'empresserait de venir demeurer auprès de lui, sous sa protection.
Lorsque ces paroles lui eurent été rapportées, le roi exprima le vif désir de faire alliance avec un aussi grand chef et il fit dire à Avery que, dès que les préparatifs pour une réception solennelle seraient terminés, il serait heureux de le recevoir à sa Cour en grande pompe. 11 donna ensuite des ordres pour qu'on servit à ces envoyés un bon repas et il leur exprima de nouveau le plaisir qu'il ressentait de les avoir auprès de lui, s'excusant de ne les pouvoir mieux traiter, après quoi, comme il est d'usage en Orienl, il se leva et se retira chez ses femmes.
Au fond de la baie [d'Antongil], il y a une lie de 10 milles de tour environ *, qui est montagneuse et toute boisée, ce qui fait que les navires qui y jettent l'ancre tout près de terre y sont à l'abri des vents. Aussi le capitaine Avery décida-t-il d'y attendre le retour de ses envoyés, et, pendant ce temps, il fit faire des sondages dans la rade qui est sur la côte orientale de cette lie, par 15*30' de latitude Sud, et qui est spacieuse et abritée des vents les plus violents.
Un ou deux jours après, comme il l'avait promis, le roi vint avec une belle suite inviter le capitaine à descendre à terre. A son arrivée, Avery fit tirer en son honneur plusieurs salves d'artillerie et lui témoigna toute la considération que méritait sa haute situation. 11 lui offrit à lui et à sa suite un grand repas où il fit servir tout ce qu'il avait à bord de son navire, dont les grandes dimensions remplissaient les indigènes d'étonnement; il accepta sans hésiter l'invitation du roi de venir à terre où eut lieu une réception telle qu'on en voit peu dans les pays sauvages, ce qui lui donna à penser qu'il n'était pas le seul et le premier Européen ayant atterri dans ce port.
Ces deux potentats, car, après cette entrevue, il faut reconnaître que tous deux curent leur part de domination sur cette partie du monde, conclurent une
1. L'île [Nosy Mangabé en Nosy Marosy], qui est au fond delà baie d'Antongil, a sa pointe Nord par 15»*28'35" lat. Sud et sa pointe Sud par 15*31'. Sa circonférence est de 8 milles.
Amérique, filèrent les câbles, en l'apercevant, et mirent leurs bateaux à la plage, puis se cachèrent dans les bois, pen-
alliance permanente; ils s'accablèrent réciproquement de cadeaux et se promirent aide et assistance en toute occasion. Le capitaine retourna à son navire avec l'intention de s'établir dans l'Ile (Nosy Mangabé) dont nous avons parlé et qu'il avait choisie pour y résider; il y débarqua avec ses gens, ne laissant abord que les hommes absolument nécessaires au service du navire.
Tout d'abord, il fit transporter à terre tout le butin et prit soin que le partage fût fait le mieux du monde, conformément au droit et à la coutume des pirates; car, quoique ce soit leur métier de piller et de voler tous ceux qui leur tombent sous la main, ils n'en observent pas moins entre eux les règles de l'équité de la façon la plus stricte.
Dès que le partage eut été fait, à la satisfaction générale, et que les malades furent rétablis, le navire ayant été dûment calfaté, il reprit la mer, laissant une partie de ses gens à terre avec leurs femmes. Dans l'espoir de faire quelque bonne prise, il croisa tout autour des lies voisines, dont l'abord de quelquesunes est dangereux, tandis que, dans les autres, il y a de bons ports; mais toutes, en général, ont en abondance ce qui est utile à la vie des hommes, et, s'il y manque certaines choses, ce sont celles dont on peut parfaitement se passer, car on y trouve tout ce qui peut être utile et agréable à l'existence d'hommes sages.
Pendant cette croisière, où il captura deux navires arabes et un navire anglais de la Compagnie des Indes à destination de l'Europe, tous avec une riche cargaison, il eut le loisir de se livrer à un sérieux examen de conscience et, repassant dans son esprit les divers événements de sa vie, de se consulter sur la conduite a tenir pour être en sûreté.
Il était fort perplexe à ce sujet. Retourner en Angleterre où il avait tant d'ennemis, eût été hasardeux et dangereux; car, s'il échappait à la fureur des flots, il avait toute raison de croire qu'il serait mis à mort dès son arrivée à terre, il se décida donc a fixer sa résidence permanente dans le lieu où il avait laissé sa femme et son butin; aucun lieu en effet ne pouvait mieux lui convenir que ces lies autour desquelles il croisait, Iles qui sont situées entre les Indes orientales et occidentales et qui offrent de nombreuses ressources pour le commerce. Leur voisinage de plusieurs des Iles des Épices, l'honnêteté de leurs habitants, leur éloignementde l'Europe, ainsi que l'abondance des vivres de toutes sortes qu'on y trouve, l'incitèrent à prendre la résolution d'y créer une Colonie, où il était assuré de jouir d'une sécurité absolue, même dans le cas où l'Univers aurait voulu l'en empêcher. Une fois sa décision prise, après avoir entre temps capturé un navire français, qui comme lui se livrait à la course, -le capitaine Avery exposa ses projets non seulement a ses gens, mais aussi aux prisonniers qu'il avait faits dans ses diverses prises et qui étaient les uns Anglais, les autres Français, leur déclarant que ceux qui n'avaient pas envie de rester à Madagascar, pourraient s'en aller où bon leur semblerait à bord d'un navire qu'il leur donnerait dans ce but.
La générosité d'Avery était si connue que presque tout le monde consentit à le suivre, a l'exception des officiers et de quelques matelots du navire de la Compagnie anglaise des Indes, qui demandèrent À retourner en Europe. Quant aux Français qui se savaient en son pouvoir, ils jugèrent prudent de s'attacher à sa fortune, pensant qu'il valait mieux partager le butin avec lui que de le lui abandonner en totalité, et ils prirent la place des Anglais qui voulaient regagner leur pays. D'ailleurs, avant de partir, ces Anglais, ainsi que leur commandant, aidèrent à débarquer les matériaux nécessaires à la construction d'un fort. Ce fort fut terminé en peu de temps et ils l'armèrent de quelques gros canons et des 48 pièces prises sur le navire de la Compagnie des Indes orientales, de sorte qu'ils pouvaient y résider et y déposer, leurs biens en toute sécurité; ils l'appelèrent du nom de leur chef Fort-Avery.
sant que c'était un navire de guerre chargé de les poursuivre. Avery, se doutant de la chose, envoya quelques-uns de ses
Les remparts et les canons ne suffisent pas à eux seuls & donner a une société, fût-elle de forbans, la tranquillité et la paix indispensables pour le bien de tous; ils établirent donc, du consentement général, les lois qu'ils jugèrent utiles au bon fonctionnement du nouvel État. Avery fut élu chef de la communauté avec un grand cérémonial et il fut investi de pouvoirs analogues à ceux que possèdent à présent les Doges de Venise ou de Gènes.
Lorsque l'organisation de cette République de pirates fut complète conformément au désir d'Avery, ceux qui avaient demandé à regagner leur pays eurent la permission de s'embarquer sur l'un des navires arabes pour aller aux Iles de l'Ouest. Avery et une partie de ses nouveaux sujets restèrent à Madagascar; les autres partirent en course sous le commandement de M. De Sale, le plus haut gradé des officiers après le nouveau Duc, qui, pendant ce temps, tout comme ceux de ses compagnons qui étaient mariés, (liait le parfait amour avec sa princesse.
Le temps calme les chagrins les plus vifs. Aussi la princesse ne pensa bientôt plus aux plaisirs dont elle jouissait autrefois à la cour de son grand-père le Mogol; du reste, celle qu'elle avait à Madagascar pouvait, dans une certaine mesure, la remplacer. Elle donna naissance a un fils, peu après que son mari eut été investi de sa nouvelle dignité. Les femmes qui faisaient autrefois partie de sa suite eurent également des enfants. Mais, si Avery et quelques-uns de ses compagnons avaient le bonheur d'être mariés, il n'en était pas de même des autres qui n'avaient pas la possibilité de se marier, faute de femmes, et qui cependant en éprouvaient naturellement le plus vif désir. C'est pourquoi l'avis général fut que, pour le bien du nouvel État, et afin que sa population se développât, il fallait aller chercher des femmes.
On organisa le plus vite possible dans ce but une expédition, que la fortune favorisa, car le navire revint bientôt avec un plein chargement de femmes. Ce n'étaient pas, il est vrai, des beautés et leur teint laissait à désirer, mais,, dans le besoin, on prend ce qu'on trouve. Us se consolaient du reste en pensant que le jour où ils en auraient assez, il ne leur serait pas difficile d'en avoir d'autres au même prix. Car, dans ces lies comme sur le continent africain qui en est tout voisin, on troque les femmes contre des marchandises, tout comme le bétail ; on y peut acheter de ses parents une fille non mariée aussi facile* ment qu'une dent d'éléphant, avec cette différence toutefois qu'une fille vaut moins cher qu'une défense d'éléphant; ce sont du reste ces deux articles qui forment le fond du commerce dans ces régions.
Tous les sujets d'Avery, se trouvant dès lors pourvus de tout ce qui leur était nécessaire et de ce qu'ils pouvaient désirer, furent d'avis qu'il fallait établir leur résidence permanente dans l'Ilot [de la baie d'Antongil] et amener de force ou par la ruse quelques Européens à se joindre a eux, afin d'accroître la population et par conséquent la puissance de la nouvelle République. Ce désir ne tarda pas à recevoir satisfaction; car la renommée de cette colonie se répandit promplement dans le monde des flibustiers de toutes les nations et un grand nombre d'entre eux vint se mettre sous la protection d'Avery qui se vil bientôt à la tête d'un État beaucoup plus considérable que les débuts ne pouvaient le faire prévoir. Cette augmentation de puissance et de force fut cause que non seulement il donna à son domaine une grande extension, mais que tous les chefs de l'île qui étaient dans ses environs durent lui payer tribut. De toutes parts, il se forma des communautés qui construisirent des villes, et on bâtit des forts et on établit des retranchements qui rendirent ce lieu inexpugnable aussi bien du côté de la mer que du côté de la terre. Quand le Commodore Warren vint avec son escadre pour les chasser, il eut l'humiliation de ne pouvoir accomplir la mission qui lui était confiée, ayant reconnu qu'elle
compagnons leur dire qu'ils étaient des amis et qu'il leur demandait de se joindre à lui afin de s'entr'aider et de pourvoir
était inexécutable; il dut rentrer en Angleterre sans avoir fait rien d'autre que de proclamer un « Pardon » qui ne fut accepté que par quelques rares pirates, leur chef en étant exclus. Dans toute communauté ou agglomération d'individus, il y a toujours entre ses membres des différences de goût et d'opinions; les uns, par ambition, d'autres par hostilité pour leur chef, songent à le renverser pour prendre le gouvernement en mains, s'imaginant qu'ils en sont plus capables que lui et qu'ils sont les victimes de ceux sous les ordres desquels ils sont placés. C'est ainsi que De Sale, mécontent d'être le second dans l'État et non, comme il s'en jugeait digne, le premier, perdit tout espoir avec la vie en cherchant à supplanter Avery. Ce De Sale était certainement un brave et vaillant officier, mais il se montra ingrat et perfide envers Avery qui cependant avait été bon pour lui, lui laissant la vie quand il le fit prisonnier et l'élevant à la dignité de • vice-roi -, ce qui lui donnait le second rang dans l'État. Mais la femme qui lui était échue en partage n'était pas belle comme celle d'Avery, ni d'une haute naissance, et la vue de la princesse la lui faisait prendre en aversion. Il s'évertua de toutes les manières pour tâcher de faire partager à la femme d'Avery sa passion, mais en vain, car elle ne prêta pas l'oreille à ses suggestions; était-ce par orgueil qu'elle ne céda pas aux sollicitations de l'ami et subordonné de son mari ou avait-elle trop peu d'expérience des affaires d'amour pour comprendre les insinuations de De Sale sans une déclaration en règle; en un mot. fut-ce par manque d'intelligence ou par ruse, c'est ce que nous ne saurions dire et ce qu'il n'est pas utile de rechercher, mais, ce qui est certain, c'est que plus elle semblait inexpérimentée à son amoureux, plus celui-ci lui trouvait de charmes, et il prit la ferme résolution de la posséder, résolution qui eut pour lui un effet aussi dangereux et nuisible que son amour était honteux et blâmable. Profitant d'une absence d'Avery que ses fonctions retenaient momentanément loin de sa demeure, le misérable fut plus assidu auprès de la princesse; il multiplia ses visites de sorte qu'il était facile de se rendre compte qu'il n'était heureux qu'en sa présence, et il se décida à profiter de l'occasion. La violence de son amour lui donnait du courage et de l'intrépidité et, comme il désespérait d'arriver à son but par la douceur, il chercha de quelle manière, fût-elle infâme, il pourrait assouvir ses désirs, peu importe ce qui en adviendrait.
Il sonda d'abord l'opinion de ses compatriotes français auxquels il exposa que la tyrannie dos Anglais devenait chaque jour plus insupportable et qu'en conséquence il était nécessaire de s'en affranchir le plus lot possible, car la puissance d'Avery allait croissant chaque jour à leur détriment; il était facile en efTet, leur dit-il, en comparant sa conduite actuelle avec celle d'autrefois, de voir qu'il aspirait à exercer un pouvoir absolu et arbitraire, ce qui était de tout point contraire aux véritables intérêts de la communauté, et il ajouta que tous les hommes de bon sens, surtout ceux de nationalité française, qui étaient d'ancienne date habitués à vaincre, devaient se préoccuper des moyens de secouer ce joug, ce qui serait certainement plus facile pendant l'absence d'Avery. C'était précisément leur tour de relever les sentinelles et de monter la garde au château fort; l'occasion était donc très favorable pour s'affranchir de l'esclavage qui les menaçait; ils pourraient ensuite obtenir de leurs souverains légitimes l'amnistie pour les graves offenses qu'ils avaient commises en violant le droit des gens, contraints qu'ils étaient par suite des circonstances d'exercer la piraterie, métier illicite, et il leur serait en outre loisible de s'emparer des immenses richesses d'Avery qui étaient renfermées dans le château, sans compter d'autres trésors qu'ils recevraient certainement des mains du Grand Mogol, lorsqu'ils lui ramèneraient, après une habile convention, la princesse sa petite-fille affranchie de sa triste captivité. En terminant, il les adjura, pour
à leur sûreté. Les hommes du sloop étaient bien armés et avaient posté des sentinelles sur la lisière du bois pour sur-
l'honneur de leur patrie et par respect pour lui qui avait été si longtemps leur chef et avait navigué avec eux pendant des milliers et des milliers de lieues, de se montrer vaillants afin de gagner une aussi glorieuse récompense. Quant à lui, il se mettrait à leur tête et serait le premier à affronter les dangers, et, au moment de partir pour regagner leur pays, après avoir mené à bien leur légitime et glorieuse entreprise, il se rendrait à bord le dernier, promettant de ne laisser personne en arrière.
L'amour du butin, l'espoir d'obtenir l'amnistie des gouvernements d'Europe et de revoir leur patrie, étaient d'excellents arguments, bien propres à faire une profonde impression sur l'esprit de ces hommes habitués aux entreprises les plus barbares, de sorte qu'ils se laissèrent facilement convaincre par De Sale auquel ils jurèrent tous, sans exception, de vivre et de mourir avec lui.
Il fut convenu entre eux que dès que la cloche de la relève sonnerait et qu'ils auraient la garde des portes du château fort, ils se mettraient à la besogne et pilleraient tout ce qu'ils rencontreraient sur leur chemin, n'épargnant ni hommes, ni femmes, ni enfants, à la seule exception de la princesse et de ses serviteurs.
Mais le bon Renie d'Avery, qui l'avait jadis protégé à la Jamaïque, vint de nouveau à son aide en celle circonstance, peut-être avec l'intention de lui réserver dans la suite de plus grands malheurs au cas où il ne changerait pas de genre de vie.
Un certain Piccard, que De Sale avait à plusieurs reprises malmené pendant qu'il était sous ses ordres sur mer et qu'il avait souvent mis aux arrêts, qui, d'autre part, ne pouvait espérer rentrer en France, même eut- il été amnistié pour le crime de piraterie, à cause de nombreux autres crimes dont il s'y était rendu coupable, tels que meurtre et inceste, guettait depuis longtemps une occasion de se venger de De Sale et l'occasion qui se présentait de mettre son ennemi à mal le remplit de joie. Aussi courut-il de suite chez le capitaine de la garde descendante, un nommé Richardson, originaire du pays de Cornouailles, qui avait été jadis le lieutenant d'Avery, et il lui dévoila toute la conspiration, ajoutant que, s'il ne prenait pas d'urgence les mesures nécessaires pour prévenir ce malheur, avant qu'il se fût seulement écoulé deux heures, il éclaterait une révolution qui entraînerait la perte de la colonie.
Richardson était un homme sensé qui réfléchit mûrement à ce que Piccard venait de lui conter et qui comprit que son maître Avery courait un grand danger. 11 s'empressa donc de lui dépêcher à toute vitesse un message pour le mettre au courant de ce qui se tramait contre lui et le prier de revenir en toute haie, l'avisant qu'il allait, en attendant, s'assurer de la personne de De Sale, le dangereux chef de la conspiration, et empêcher par la force ses complices de relever la garde du château fort, ce qui fut exécuté de la façon suivante. Lorsque, une heure avant la relève de la garde, De Sale arriva, suivant son habitude pour faire sa cour à la princesse, il fut, à sa grande surprise, mis en arrestation, mais il ne suffisait pas de s'assurer de sa personne et Richardson prit des dispositions pour arrêter aussi ses complices.
11 venait d'entrer sur rade un navire chargé de butin, dont les marins s'étaient de suite rendus au château fort. Il les groupa avec les gens de la garde descendante et leur ordonna d'envelopper la garde montante dès qu'elle serait à la parade et de la faire prisonnière ou de lui couper en tout cas la retraite. Comme les hommes vils ne sont jamais très opiniâtres dans l'exécution de leurs détestables projets et qu'ils manquent le plus souvent de cœur au moment d'agir, ces misérables, se voyant entourés et sommés de mettre bas les armes, sous peine qu'il ne leur serait point fait de quartier, se laissèrent arrêter sans faire la moindre résistance. Ils furent conduits en prison, où ils demeurèrent
veiller les nouveaux venus et voir s'ils se mettraient & leur poursuite; quand ils virent deux à trois individus venir à
jusqu'au retour d'Avery qui, de concert avec ses conseillers, devait leur infliger le châtiment que méritait leur acte criminel.
A la nouvelle de ce coup d'État qui se répandit de suite dans toute Plie, les Français se cachèrent, car ils craignaient d'être victimes de la haine des Anglais et, en effet, sans la proclamation adressée & ses compagnons par le capitaine Avery dès son arrivée et par laquelle il prohibait toutes représailles cruelles et irréfléchies, ces Français auraient été tous massacrés. 11 est réellement curieux de voir ces pirates, dont toute la vie n'était qu'un tissu d'iniquités et de violences, se conformer de bon gré aux règles de la justice.
On fit le procès de De Sale et de ses complices qui furent déclarés coupables et condamnés à être empalés, et leurs biens furent confisqués au profit de l'État. Cette sentence impitoyable fut exécutée de suite, sans que les condamnés montrassent le moindre repentir, témoignant seulement le regret de n'avoir pas réussi dans leur projet criminel, pendant que leur cruel châtiment terrifiait les spectateurs. Les complots qui ne réussissent pas contribuent à fortifier et à consolider les gouvernements qu'ils avaient pour but de renverser; c'est ce qui s'est produit pour Avery, qui est non seulement entré en possession d'immenses richesses après l'insuccès de De Sale et de ses complices, mais à qui le grand Conseil de l'ile octroya, par une délibération solennelle, un pouvoir souverain pareil à celui des plus grands potentats du monde.
Dès lors, ce fut un crime de haute trahison non seulement de comploter contre sa personne, mais même de se permettre la moindre critique de ses actes. Le pouvoir absolu dont il fut investi par ses sujets était tel que pouvait le souhaiter un despote dévoré par une ambition insatiable.
La pensée que la vie est courte trouble la jouissance des biens d'ici-bas et le penchant qui porte au vice tant d'individus n'est pas si profondément enraciné dans leur cœur que de temps en temps ils n'aient des velléités de revenir à la vertu. C'est ainsi qu'A ver y regrettait fort son pays où il avait le désir violent de retourner pour finir sa vie là où il était né. liante par le souvenir de tous ses crimes, qu'il s'avouait pour la première fois, et réfléchissant que, s'il s'était placé pour le moment au-dessus des lois d'ici-bas, un jour cependant viendrait où il lui faudrait répondre de tous ses faits et gestes devant Dieu, il en vint a songer aux moyens d'obtenir l'amnistie de la Compagnie anglaise des Indes Orientales. Ses gens ayant capturé un navire de cette Compagnie et le lui ayant amené, il le relâcha avec toutes sortes d'excuses et lui remit la lettre suivante pour ie capitaine Pilts, gouverneur du fort Saint-Georges [à Madras] : - Monsieur, la personne à qui je confie cette lettre pour vous la remettre, portera témoignage que je professe le plus profond respect pour votre Compagnie. Je ne parlerai point ici de ma conduite envers les autres nations, mais soyez assuré de mon affection inébranlable pour mes concitoyens. Rien ne m'est plus pénible que de penser que j'ai jadis donné aux sujets de Sa Majesté le Roi d'Angleterre l'occasion de se plaindre de moi. Comme je le puis, grâce à mon immense fortune, j'offre de réparer tous les dommages que je leur ai portés, de la manière qu'on jugera la meilleure, pourvu que l'on m'accorde la permission de rentrer avec mes biens dans mon pays sans y être inquiété. Étant donné les dépenses de guerre que la Couronne est obligée de faire en ce moment, il me semble qu'une offre de quelques millions n'est pas à rejeter. 11 n'est pas douteux que je puis me défendre dans ma résidence, quelque considérables que soient les forces qui viendraient m'atlaquer, mais l'horreur que j'ai aujourd'hui pour toutes les injustices et iniquités et le désir de servir utilement ma patrie et d'y terminer mes jours me hantent tellement que je vous supplie de me prêter dans cette affaire votre généreux concours, et je termine en disant que je suis, Monsieur, avec tout le respect qui vous est dû, votre très obéissant serviteur. Jean Avery. •
eux, seuls, sans armes, ils les attendirent et, après leur avoir parlé, ils les menèrent à leurs compagnons qui, en recevant le
Selon son désir, celte lettre fut envoyée en Angleterre, mais je ne puis dire si la Compagnie des Indes Orientales Ta remise entre les mains du gouvernement ou si elle a jugé qu'il était absolument impossible de se commettre avec un flibustier, rebelle contre les lois de son pays et violateur du droit des gens, car il ne reçut aucune réponse; il prit les mesures qui lui parurent le mieux convenir aux circonstances dans lesquelles il se trouvait et qui ne pouvaient d'aucune façon lui attirer le mépris des honnêtes gens.
Mais ne nous arrêtons pas plus longtemps à ces projets d'entente avec l'Angleterre et revenons à Madagascar. Le dangereux complot auquel Avery avait échappé miraculeusement fut cause qu'on fit non seulement une loi bannissant à toujours les Français de File, mais qu'il décida d'accord avec son Conseil qu'on leur ferait partout une guerre à mort. En conséquence, il arma une flotte dans le but de ruiner leur commerce et de dévaster la colonie qu'ils possédaient sur la côte Nord de l'Ile; ce qui fut exécuté avec tant de rapidité et de vigueur que tous leurs efforts pour résister à cette attaque ne servirent à rien. Us pillèrent Port-Sainte-Marie [dans l'Ile Sainte-Marie], qui était le cheflieu des possessions de la Compagnie française des Indes Orientales depuis 1664 *, et ils en rapportèrent plus de deux millions en argent, des pierres précieuses et d'autres objets de valeur, dont le quart, conformément à leur pacte, revint à Avery qui ainsi, chaque jour, croissait en puissance et en richesses, car il ne se passait guère de semaines sans qu'il y eût quelque prise. S'il avait pu obtenir l'amnistie à prix d'argent et retourner dans son pays, il avait une telle fortune qu'il avait les moyens d'acheter la France entière, toute riche qu'elle est.
Sa toute-puissance, qui égalait celle des plus grands rois et que rien ne limitait, et ses exploits extraordinaires dont la renommée s'était répandue au loin, attiraient dans ses États toutes sortes de gens qui voulaient vivre sous sa haute garde. 11 faisait battre monnaie à son effigie et il édictait ses ordonnances et ses lois, à l'instar des princes souverains. Après avoir chassé les Français de l'ile, afin de satisfaire son ambition et de n'avoir ni rival ni égal, il fit la guerre au roi du pays qui, à son arrivée l'avait accueilli fort cordialement et qu'il vainquit et soumit à son autorité. Comme nous l'avons dit plus haut, aucun état basé sur la violence et le brigandage ne peut jouir de sécurité; les prétendus amis d'Avery lui avaient en vain, il est vrai, tendu des pièges, mais il avait les raisons les plus sérieuses de craindre ses ennemis connus et inconnus et de songer aux moyens de se défendre contre leurs embûches.
Quoique loin de l'Europe, il était suffisamment au courant de ce qui s'y passait pour prévoir que, le jour où la paix y serait rétablie, on tenterait par tous les moyens possibles de le chasser de l'Ile de Madagascar. En conséquence il divisa son armée qui comptait 15 000 hommes en régiments et s'occupa activement de la bien armer et de l'exercer. 11 fit pour ses forces de mer ce qu'il faisait pour les forces de terre. 11 possédait plus de 40 vaisseaux de guerre, armés chacun de 36 à 70 canons, qui, s'il était nécessaire, pouvaient se réfugier dans une baie protégée par une jetée sur laquelle étaient alignées 100 pièces d'artillerie. Quoique les divers forts fussent en parfait état, il y ajouta des fossés et des ouvrages avancés, de sorte qu'il pouvait opposer la force à la force et défier toutes les entreprises ennemies.
La vérité nous force à confesser que, la personne qui a communiqué à l'auteur ces mémoires ayant quitté Avery au moment où il demandait l'amnistie,
1. Cest une erreur. Le chef-lieu de la France Orientale, comme on nomma Madagascar dans le sceau royal octroyé en 1665 à la nouvelle Compagnie fondée en 1664 par Colbcrt sous la dénomination de Compagnie Orientale, était le Fort-Dauphin. Il est vrai toutefois que, dès 1643, Pronis avait pris possession de l'île Sainte-Marie (comme do la baie d'Antongil) au nom du Roi de Franco et do la Société de f Orient.
message d'Avery, crurent tout d'abord que c'était un piège qu'on leur tendait pour les amener à bord du Duke; mais, lors-
nous sommes obligés d'arrêter ici notre récit, sous peine d'en imposer à nos lecteurs. Nous allons donc terminer en donnant une description véridique du pays dont il est aujourd'hui le maître.
L'Ile de Madagascar a été nommée île de Saint-Laurent parce qu'elle a été découverte le jour de la Tête de ce Saint ou, suivant d'autres, parce que c'est un Portugais du nom de Laurent qui l'a vue le premier en 4506. Du temps de Henri IV, les Français l'ont appelée lie Dauphine. On suppose que c'est la Menuthias dont parle Ptolomée et la Cerné que Pline mentionne en Ethiopie.
Elle est située dans la mer d'Afrique et s'étend du côté de l'Ouest vers la côte du Zanguebar et de la Cafrerie. Elle a 50 lieues de long et de 80 à 100 de large et est située dans la zone torride, sous le tropique du Capricorne. Ses côtes présentent beaucoup de promontoires, dont la plupart sont couverts de citronniers, d'orangers, d'ébéniers et d'autres arbres dont le bois est moucheté ; ils sont en beau marbre blanc, d'où jaillit l'eau la meilleure et la plus claire du monde.
Le pays est divisé en un grand nombre de provinces, dont celles du Nord ne sont pas connues des Européens. Les villages des indigènes sont composés de maisons en planches portatives, que quatre hommes suffisent à transporter d'un lieu à un autre; ils les entourent de palissades et d'un fossé large de 6 à 7 pieds.
L'air y est fort chaud et il n'y a jamais de neige ni de glace. En divers lieux, on trouve des mines de fer et de bon acier. Ils ont aussi des mines d'or, mais d'un or très pâle. Dans les cours d'eau, on ramasse des pierres précieuses de diverses sortes. Le miel y abonde, miel qui est excellent et semblable à du sucre, beaucoup plus dur que le nôtre; les Malgaches fabriquent avec ce miel l'hydromel, sorte de vin sucré ou de cidre dont ils font un grand usage. Us extraient de l'huile de divers plantes, fruits, noix et graines; on y rencontre une espèce de terre qui est aussi utile en médecine que la Terre sigillée de Lemnos >. Le poivre blanc y abonde ainsi que toutes sortes de bois odorants des couleurs les plus variées. 11 y a aussi de grandes quantités de • bamboches • [bambous] ronds, très hauts et très gros, avec lesquels ils fabriquent des pots, des bouteilles, des violons et des harpes [Valiha] 2, de petits canots qui peuvent porter deux personnes et des chaises, ayant soin de donner aux tiges des bambous, lorsqu'elles sont encore jeunes, la courbure et la forme utiles pour l'usage auquel ils les destinent. H y a de ces bambous [cannes à sucre] qui ont une moelle sucrée, que les Indiens, les Arabes et les Persans apprécient fort et qu'on appelle « sucre de Bambas ou de Bamboches [Bambou] ». Le tabac y est très bon et il y a une certaine espèce de chanvre avec lequel ils font non seulement des tissus, mais dont ils mâchent aussi les feuilles afin de se procurer un sommeil agréable et de doux rêves, mais ceux qui n'y sont pas habitués deviennent comme fous pendant trois ou quatre jours.
Les Malgaches ont souvent à souffrir des sauterelles qui dévastent leurs rizières et leurs plantations; ils les recueillent et les mangent. Il n'y a dans celte Ue aucun animal nuisible, à l'exception des crocodiles et de grands serpents qui ne sont pas cependant venimeux.
Les habitants de Madagascar appartiennent à deux races différentes; les uns sont blancs et les autres noirs. A en juger par leurs noms et par leurs mœurs, les premiers semblent être des descendants de Juifs 3. Tous vont nus, sauf
1. La Terre de Lemnos est de l'argile ocrouso rouge dont on formait des pastilles sur les* quelles était imprimé le sceau du Grand Soigneur ot qu'on employait comme astringentes.
2. La Valiha est un instrument fort harmonieux qui se compose d'un tronçon de bambou» dont on soulève à l'aide do chovalets un certain nombre do fibres, que l'on pince avec les deux mains, comme une lyre.
3. Dans la traduction allemande de 1718, il est dit que les Malgaches blancs sont non pas d'origine juive, mais d'origine indienne (p. 66).
qu'ils surent que le capitaine se proposait de venir à terre sans armes pour s'entendre avec eux, n'amenant avec lui que le
qu'ils cachent leurs parties honteuses. Cependant les femmes de la haute classe portent de singuliers vêtements, très légers. Les hommes achètent leurs femmes et ils en prennent autant qu'ils en peuvent entretenir. Ils sont courageux et ne craignent pas la mort; leurs armes sont la lance, Tare et les flèches. Les femmes sont honnêtes et vertueuses.
Leur langue tient de l'arabe, ainsi que leur écriture; ils se servent d'un papier de couleur jaune, fin et uni, qu'ils fabriquent avec le liber de certains arbres appelés Avo1, et leur encre est faite avec une certaine gomme produite par l'Arandranto*; leurs plumes sont des lamelles de bambou3.
Les Malgaches croient à un Dieu créateur du ciel et de la terre, qui récompense les bons et punit les méchants. Ils rappellent Zankarre [Zanahary, litt. : le Créateur], et ils lui font des sacrifices, mais ils ne lui élèvent pas de temples. 1U croient aussi qu'il y a de bons et de mauvais anges, et ils ont une peur extraordinaire du diable; aussi, dans tous leurs sacrifices, lui jettent-ils le premier morceau, pensant ainsi le contenter4. Leurs prêtres sont des sorciers qui leur donnent des charmes et des amulettes pour les préserver des maléfices du Diable. Ils vivent en « hordes -, comme les Tarlares, sous les ordres d'un chef qu'ils appellent Tschich [Cheik]*, et qui est d'ordinaire l'individu le plus puissant de la communauté. Les dernières nouvelles que nous ayons eues de cette ile disent que les diverses provinces sont gouvernées par de petits princes ou des seigneurs et que le peuple est divisé en plusieurs classes. Depuis qu'Avery a conquis l'ite, tous ces princes dépendent de lui.
Quand de nobles seigneurs se font visite, l'hôte cède la plus belle de ses femmes à son visiteur, et les gens du peuple, lorsqu'ils reçoivent des amis, agissent de même à leur égard.
Les grands seigneurs prennent un grand plaisir aux diverses sortes de spectacles. Leurs acteurs s'appellent Secalses [Sekatsa*]; ils ne portent pas de barbe et, sur la scène [!], s'habillent en femmes; ils ne jouent pas trop mal.
Madagascar est aux antipodes de la partie méridionale de la Californie; l'air y est tempéré et extrêmement sain. Le sol y est très fertile et, en beaucoup d'endroits, produit en abondance tout ce qui est nécessaire à la vie des hommes.
Le jour le plus long dans la région Nord de cette ile est de treize heures 1/2 7 et le jour le plus court dans la région Sud est de neuf heures 3/4; les nuits sont naturellement en raison inverse des jours.
1. « I^rO papier [dos habitants do la côto Sud-Est] se fait avec la moyenne écorce d'an arbre qui se nomme Avo, laquelle est fort douce > (Flacourt, Hist. de Madagascar, 1658. p. 180). — L'Aro ou mieux Avoha est un arbre dont l'écorcc, très fibreuse, sert aussi à faire des cordages et des vêtements.
•2. • L'encre [îles habitants de la côte Sud-Est1, se fait avec la décoction du bois nommée A randranto, qu'on laisse tarir jusqu'à ce qu'elle soit bien épaisse «(Flacourt, Hiêt. de Madag. f 165$, p. 186). — L'Arandranto ou Aramy est un arbre qui donne une excellente résine, la gomme élémi.
3. « I,os plumes [des habitants de la côte Sud-Est] sont faites do cannes nommées Yoio et dans les Indes Bambou. Us coupent un morceau de ces cannes do la longueur de la main et large comme une plume; ils taillent le bout et le fendent » (Flacourt, Hist. de Madag., 1658. p. 181).
•i. « Tous croient qu'il y a un Dieu, qui a tout créé... Us croient qu'il y a un Diable... Us lui font dos offrandes et parmi leurs sacrifices, comme pour l'apaiser, ils lui présentent le premier morceau... Ils divisent les esprits en sept sortes, tant bons (anges) que mauvais (démons) • [Flacourt, Hist. de Madag., 16Ô8, p. M'.
&. A Madagascar, il n'y a pas do chofs s'appolant « cheiks », excepté on quelques lieux do la côte Nord-Ouest où il y a de petites colonies d'Arabes.
6. Les Malgaches nomment Sekatsa ou Saikatsa des individus qui so travestissent, qui sont efféminés.
7. Dans la traduction allomande, il est mis seulement treize heures (p. 68).
nombre d'hommes qu'ils fixeraient, ils n'eurent plus de craintes et se réjouirent d'avoir de semblables alliés, car leurs bateaux
Les principaux produits de l'Ile Boni le riz, les peaux, la cire, les gommes, le cristal de roche, le cuivre, l'ébène et des bois de toutes sortes.
H y a sur la côte orientale de Madagascar une vallée très attrayante et fertile, appelée A m bouse [Ambolo1], qui contient des mines de fer et d'acier fort riches, et qui produit une grande quantité de cette huile qu'on appelle • Scjanum ■ [sésame]. Il existe, auprès de cette vallée, des sources d'eaux chaudes souveraines contre les rhumatismes, et, non loin, il y a une haute montagne au sommet de laquelle on trouve une source d'eau très salée, quoiqu'elle soit à plus de 30 lieues de la mer. Plus au Sud, il y a toutes sortes d'eaux minérales, très différentes de couleur, de goût et de vertus, et l'on rencontre en quelques endroits des lacs ou puits de bitume. On cite aussi une rivière dont le sable du lit est si chaud qu'on n'y peut pas marcher pieds nus, et cependant l'eau elle* même est extrêmement froide.
11 me faut encore parler de deux coutumes singulières. Si une femme meurt en accouchant, l'enfant est brûlé tout vivant avec le cadavre de sa mère, parce que, disent-ils, il vaut mieux qu'il meure, puisqu'il n'a plus de mère pour le soigner, et, si un enfant naît un jour néfaste ou sous un astre malheureux, ce dont les avertissent leurs prêtres, ils l'exposent aux bêtes fauves. Us considèrent comme néfastes à peu près la moitié des jours de l'année; c'est la cause que l'ile est si peu peuplée.
Les Malgaches parlent une langue barbare, et, quoique chaque province ait pour ainsi dire sa prononciation particulière, elle ne dilTère cependant pas assez d'un endroit à un autre pour que tous les habitants de l'ile ne puissent pas se comprendre, de sorte qu'on peut en somme dire qu'on parle dans toute l'ile une seule et même langue.
De ce que nous venons de dire, on peut juger combien il serait avantageux pour l'Angleterre qu'on trouvât le moyen de prendre possession de celle lie magnifique, soit en anéantissant par les armes ce nid de pirates, soit en s'ente ridant avec leur chef suprême qui désire obtenir l'amnistie de son passé et en acceptant ses propositions si avantageuses.
La conquête d'une lie aussi grande, aussi belle et aussi riche en produits de toutes sortes, apporterait à l'Angleterre un accroissement de prestige et de puissance considérable et serait aussi glorieuse pour notre réputation en Afrique que nos dernières victoires l'ont été récemment en Europe (The Life and A aventures of Captain John Avery (raised fron a Cabbin-boy to a King)> nova in possession of Madagascar : being a succincl account of his birth, parenlage, éducation, mis fortunes and successes, viz. : His serving the government on board Ihe m Resolution » and « Nonsuch » men of war. The reasons why he quitted that service foi" that of the merchants. His putting to sea in a Mer chant Ship, where he drew in the crew to turn Pirates with him. His sailing to Jamaica, where he disposed of the Ship*s cargo, His taking a large ship, worth above a million sterling 9 belonging to the Great Mogul, with his g r and -d au g hier on board (who wasgoing tobemarried to the King of Persia), attended hy a great retenue of Lad i es. His Marriage with the said Princess and his men with her Retenue. The methods he took tQjstablish himself. His wealth, strength and acquisitions by sea and by land. Hit characler. The eeveral overtures he has made to relurn his obédience. A description of the counlry with its cusloms, manners, etc. — Writtcn by a Person [Adrian van Broke, a Dutch Supercargo] who made his escape from thence, nnd faithfully extracled from his journal. London, printed and sold by J. Baker at the Black-Boy in Pater- Noster Row, 1709, priée Gd, pp. vm-Ôi, et traduction allemande : Adrian van Broke, eines hollanders, Allerneueste Sachricht Von Madagascar unddem Leben,
1. La vallée d' Ambolo ost située dans lo Sud-Est de l'ilo, nou loin do Fort- Dauphin.
étaient trop petits pour qu'ils pussent songer à attaquer quelque gros vaisseau et, seuls, ils étaient incapables de faire des prises
des jekirjen Beherrschert dieser Insul, aus dem Englischen ûbersezt, Zweile Auflage — Frank fort und Leipzig, 4748, vi-71 pages [Les Nouvelles les plus récentes de Madagascar et de la vie du souverain actuel de cette ile, par Adrien van Broke, Hollandais, traduit de l'anglais, 2* édition, Francfort et Leipzig. 1748] >).
1. 1/ illustre auteur de Bobimon Crusoé, Daniel Defoe. a écrit en 1799 sous la forme d'une autobiographie un roman, The Ring of Pirates • [Le Roi des Pirates], dont le héros est le célèbre pirate Avery. Au début du roman qui comprend deux lettres soi-disant écrites par Avery lui-même, il lui fait dire : « Vous pouvez être sûr que c'est avec un réel déplaisir que j'ai appris qu'une brochure fort ridicule, intitulée La vie et le» aventurée a" Avery, a été publiée en Angleterre, et je n'ai pas besoin de la lire pour savoir qu'elle est fausse d'un bout à l'autre, car, quoique mon extravagante histoire puisse très bien être la base d'un roman, cependant personne, autre que moi, n'est capable de le faire ».
Après l'avoir fait croiser d'abord dans l'Océan Atlantique, puis dans l'Océan Paciflquo le long des côtes d'Amérique ot relâcher à l'île de Juan Fernande*, il lui fait doubler le cap Horn, se ravitailler au cap Saint-Julien (près de l'embouchure du Rio Santa-Cruz en Patagonie) et partir de là lo 10 décembre 1692 pour Madagascar où il arriva, dit-il, lo 7 avril 1693. Après s'être ravitaillé dans la baie de Saint- Augustin, Avery se dirigea vers le Nord en quête d'un endroit sûr et commode où il pût se créer un refuge. Pendant qu'il longeait la côte, un horrible ouragan mit son navire sur un écucil ; il réussit toutefois a sauver les canons, les munitions, de nombreux objets et le trésor qui étaient à bord. N'ayant plus à sa disposition qu'un petit sloop avec lequel il no pouvait songer à faire des prises sérieuses, il s'établit sur un ilôt près de terre ot y construisit une petite ville, qu'il fortifia en l'entourant de fossés et de trois palissades concentriques armées de canons et où il demeura huit mois. Au bout de ce laps de temps, ennuyé de son inactivité forcée, il proposa à ses compagnons de désigner quelques-uns d'entre eux pour aller courir avec lui à bord du sloop la chance de quelque heureuse prise, mais avec l'engagement do revenir coûte que coûte à Madagascar et y laissant, comme garantie de ce retour, leur part d'argent. Quoique cette proposition parût leur agréer, aucun ne manifesta le désir do partir, car ils n'avaient nulle envie de se séparer de leur argent. Avery profita de cet état d'esprit pour dire que dans l'intérêt public il s'embarquerait volontiers à bord du sloop et qu'il s'étonnait que l'amour de leur argent empêchât ses compagnons d'en fairo autant, vu que cet argent était ici on toute sécurité. Personne ne s'opposa à co qu'il prit lo commandement du sloop et il fut autorisé à choisir les hommes qui devraient le suivre.
Avery fit de suite les préparatifs de départ, approvisionna convenablement le sloop et mit à la voile pour le Cap de Bonne- Espérance lo 3 janvier 1691, laissant honnêtement son argent à la garde do ceux qui restaient à terre: il alla d'abord à l'île Tobago (Petites Antilles), puis en Angleterre, où. après beaucoup de pas et do démarches, il finit par obtenir la place do second a bord d'un beau et fort navire, où il lit embarquer sept de ses anciens compagnons. Sur la côte d'Espagne, ils prirent les amies et, s'étant emparés du capitaine et du reste de l'équipage, ils mirent à terre ceux, au nombro de dix, qui ne voulurent pas se livrer à la piraterie. Aux Canaries, puis à Sainte-Hélène, ils se ravitaillèrent et finirent par atterrir à Madagascar devant leur ancienne résidence où ils retrouvèrent avec joie leurs camarades après une traversée do trois mois et dix-huit jours et une absence do près do trois années. Le nombre des pirates habitant cette ville s'était accru par suite du naufrage dans ces parages d'un navire corsai ro dont l'équipage, composé do sept Hollandais, trois Portugais et cinq Anglais, s'était joint à eux. Lo trésor était parfaitement en ordre et chaque homme eut la part à laquelle il avait droit.
Apres un coup semblable, Avery no pouvait songer à retourner en Angleterre comme lo désiraient beaucoup de ses compagnons et, ne voulant pas, malgré ses richesses, mener une vie oisive et ennuyeuse au milieu dos Malgaches, il décida quatre-vingt-cinq do ses hommes à partir avec lui en quête d'aventures à bord de son navire. Au moment où il se disposait à mettre à la voile, il aperçut un bateau qu'il héla et qui était monté par des pirates de sa connaissance: il les accueillit avec joie, puis, après une quinzaine de jours passés en fêtes, il prit la mer et se dirigea vers lo golfe Pcrsique ; sur sa route, il rencontra deux boutres
a. Le titre complet e*t : l'he Kin<jof Pirate*, hting an atrountofthe famnu» enter/triset of Captain Arery, hr mi>< k kin'j of Mnd-vin\>n,\ ivith hi* vnmlilri and /nraries, whercin ail the shnm anount* furmerly publuhed of him art dttuted. In tuo letters front himsclf, ont dnrino, hi% *tay in Madaoasrar, ami ont $inre hiir.*f<i/n- from th>-ncr, 1720. — lli-foe a encore parle1 d'Avcry dans ton Vaptain Singleton et dans A new voyage round the World.
sérieuses. Maintenant ils allaient avoir beau jeu! Quant à Avery, il était également fort satisfait, car leur aide pouvait lui être utile pour tenter une grande entreprise, et, quoique la part du butin de chacun en dût être naturellement un peu diminuée, il n'eut pas à souffrir de cette diminution comme on le verra plus loin. Après avoir tenu conseil, ils firent tous voile pour la côte d'Arabie, après avoir renfloué les deux sloops. Près de la
persans chargés do riz dont il envoya l'un d'eux avec quelques uns de ses gens à Madagascar où il fut lo bienvenu, car on y manquait do grains; ce boutre servit à faire deux ou trois voyages en Perse pour y acheter du riz.
Avery, ayant appris que la petite-fille du Grand Mogol devait traverser la baie du Bengale pour aller se marier avec le roi do Pégou et emportait avec elle une masse de bijoux et d'argent, se mit en mesure de profiter de cette occasion unique. En effet, il attaqua au passage les trois navires à bord desquels était cette princesse et sa suite et, s'en étant emparé, il fit main basse sur tous les bijoux et tout l'or qu'ils contenaient et dont la valeur était inappréciable ; il raconte tout au long qu'il respecta la princesse et la fit respecter, laissant toutefois ses gens assouvir leurs passions à leur gré sur ses doux cents suivantes.
11 reprit alors le chemin do Madagascar, chargé de richesses incalculables. Sur sa route il captura un petit boutre qui était chargé de riz et d'arack ou rhum, et tout l'équipage se mit à boire et pendant une quinzaine ne dessoûla pas : sept à huit hommes furent tués dans des disputes, deux tombèrent par-dessus bord et plusieurs eurent le delirium tremens. Enfin, après sept mois d'absence, il se retrouva dans son établissement, où il vécut avec ses gens en pleine abondance et sécurité.
« On a raconté à Londres et on Franco, dit Avery. toutes sortes d'histoires terrifiantes à mon sujet; n'a-t-on pas dit que j'avais avec moi 5 000 hommes, que j'avais une flotte de vingt navires, que j'avais bâti une forteresse suivant toutes les règles do l'art, que j'avais offert au roi d'Angleterre dos millions do livres sterling pour avoir mon pardon? etc. Rien de tout cela n'est vrai. Si l'on nous avait offert notre pardon moyennant une amende, si forte fùt-elle, nous l'eussions accepté, car nous étions plus riches que bien des gouvernements et nous ne savions que faire do nos richesses. Mais on ne nous fit aucune offre de ce gonro et c'est en vain que je m'évertuai à trouver un moyen de regagner mon pays, car j'étais trop connu pour espérer y rentrer incognito. Je restai donc encore trois années à Madagascar, recevant do temps en temps la visite de navires pirates: au début, j'avais avec moi huit cents hommes, tous braves et bons marins, mais peu à peu ce nombre diminua, car il y en eut qui s'embarquèrent pour l'Kurope, d'autres partirent en course, enfin quelques-uns s'en allèrent en d'autres parties do l'Ile, tous emportant leur part de trésor. Trois autres années passèrent encore sans que je trouvasse le moyen de retourner en Kurope ». Cependant, un beau jour, Avery, sans prévenir ses compagnons, partit avec quelques amis fidèles à bord d'un simple canot, longea la rote Ouest de Madagascar et arriva a la baie de Saint-Augustin où mouillent souvent des navires d'Europe pour s'y ravitailler. 11 était 1A depuis deux jours quand arrivèrent cinq gros vaisseaux, trois anglais et deux hollandais. S'étant mis en embuscado avec ses treize compagnons sur la route que devaient suivre les matelots do ces navires pour aller faire de l'eau, ils en appréhendèrent cinq, qu'ils emmenèrent prisonniers à leur campement et auxquels, après leur avoir dit qu'ils appartenaient à la flotte d'Avcry, sans dire que c'était Avery lui-même qui leur parlait, ils firent raconter ce qu'on disait d'eux en Kurope. Ils apprirent ainsi les histoires extravagantes qui avaient cours sur eux; ils se gardèrent bien de les démentir, ils renchérirent au contraire de leur mieux, disant qu'ils étaient extrêmement forts et no craignaient personne, que leur général 'avait plus de six mille hommes sous ses ordres, qu'il avait une flotte de douze vaisseaux, armés les uns de f30, les autres de 40 à 50 canons, et deux villes, toutes deux très bien fortifiées avec plusieurs batteries, que ses richesses, tant en or qu'en pierreries et en bijoux, étaient incalculables, et qu'enfin il était résolu à peupler toute l'île de Madagascar d'Européens et à faire venir des femmes de la Jamaïque et des Petites Antilles, et qu'il serait sous peu le roi do tout Madagascar. Toutefois, ils protestèrent contre les accusations qu'on portait en Angleterre contre Avery et contre ses gens qu'on accusait d'avoir violé la princesso et ses suivantes, puis «le les avoir massacrées et jetéos & la mer; ni Avery, ni ses gons, dirent-ils, n'ont commis aucune des cruautés qu'où leur reproche; ils ont pillé le trésor de
bouche de l'Indus, la vigie leur signala un vaisseau auquel ils donnèrent de suite la chasse, pensant avoir affaire à quelque navire de la Compagnie hollandaise des Indes, mais c'était mieux que cela, car, au premier coup de canon, ce vaisseau hissa le drapeau du Grand Mogol et se mit sur la défensive. Avery continua à canonner de loin, si bien que quelques-uns de ses hommes commencèrent à se demander s'il était bien le héros qu'ils croyaient. Les sloops abordèrent le vaisseau,
la pctito-fille du Grand Mogol, mais ils l'ont respectée ainsi que ses dames de compagnie, et, s'il n'en a pas été do mémo pour ses suivantes, c'est qu'elles l'ont bien voulu; ils ajoutèrent qu'ils donneraient volontiers uno somme énorme pour obtenir du roi d'Angleterre leur pardon. Après quoi, ils renvoyèrent à bord de leurs navires leurs cinq prisonniers, qui ne se tirent pas faute do raconter tout ce qui leur avait été dit et colportèrent ces nouvelles dans los Indes Orientales, puis en Europe, si bien que, pendant un assez long temps, aucun navire anglais ou hollandais n'osa plus s'aventurer dans les parages de Madagascar, de crainte d'y rencontrer Avery, qui cependant à cotte époque avait a peine une centaine d'hommes avec lui.
Après le départ des cinq vaisseaux, Avery, quittant la baie de Saint- Augustin, doubla le Cap Sainte-Marie, longea la côte Est, indécis sur ce qu'il devait faire, puis il revint dans le Sud et regagna son établissement du Nord.
Dans la soi-disant « Seconde lettre » (écrite de Constantinople), Avery dit qu'il est resté & Madagascar jusqu'à co que, ses gens l'ayant presque tous abandonné, il ait craint qu'en Europo on connût par eux le triste état auquel il était finalement réduit et qu'on ne vint le prendre, peut-être conduit par quelqu'un d'entre eux désireux de gagner ainsi sa grâce. Il prit alors la résolution de quitter l'îlo définitivement, mais il ne communiqua cette résolution qu'à huit amis fidèles, disant au contraire aux autres qu'il était décidé à y vivre et à y mourir. Afin de donner plus do poids à ses paroles et, d'autre part, d'avoir uno plus grande liberté, il construisit dans l'intérieur du pays, à 16 milles du fort, uno sorte do palais où il s'installa avec ses huit fidèles et où il transporta en secret tout son or et tous ses bijoux, et il planta tout autour des arbres et des fleurs. Puis, un beau jour, vingt-quatre des gens restés en ville, qui étaient dans la confidence, sous le prétexte d'aller acheter du vin sur la côte de Malabar et, si cela se pouvait, un navire plus grand que le seul sloop qu'ils possédaient, embarquèrent à bord do co sloop leur part d'argent ainsi que les 64 barils de piastres appartenant à Avery, que celui-ci n'avait pas osé transporter dans sa demeure de pour d'éveiller l'attention de ses autres compagnons, et ils vinront attendre leur chef en un lieu fixé d'avance, abandonnant définitivement Madagascar et le reste des pirates dont depuis ils n'eurent plus aucunes nouvelles.
Ils firent voile vers Bassora, dans Io golfe Pcrsique, sans chercher à attaquer les divers navires qu'ils rencontrèrent, car ils en avaient fini pour toujours avec la piraterie, mais, surpris par un cyclone, ils durent fuir devant la tempête et se retrouvèrent sur la côte orientale de Madagascar, où ils furent heureux de se mettre à l'abri d'un promontoire ; ils y demeurèrent vingt jours; sept des hommes de l'équipage, en ayant assez, se séparèrent d'eux en co lieu et, pendant ces trois semaines, le charpentior du bord leur construisit un bateau avec lequel ils se proposaient de retourner à leur ancienne résidence du Nord de l'île, où ils avaient laissé une certaine sommo d'argent, mais ils no réussirent pas dans leur tentative et ils furent recueillis dans les parages du Cap par un capitaine portugais qui les dépouilla en partie de leur avoir. Quant a Avery et à ses autres compagnons, ils allèrent à Bassora, où quelques-uns d'entre eux achèteront un navire qu'ils so proposaient de ramener chargé île riz à rétablissement do Madagascar. Avery descendit à terre avec ses donze fidèles et remonta le Tigre jusqu'à Bagdad, où tous se vêtirent en marchands arméniens, puis, après avoir troqué leur or et leur argent contre diverses marchandises, ils se séparèrent et s'en allèrent chacun do leur coté. Avery fit route pour Ispahan, puis gagna Constantinople, d'où il est censé avoir écrit sa secmido lettre, se proposant de se rendre de là à Marseille et do se fixer dans une des villes du centre do la France, où il comptait vivro incognito.
chacun d'un côté et leurs matelots sautèrent à bord; aussitôt l'équipage amena le drapeau et se rendit. C'était un vaisseau du Grand Mogol, qui transportait plusieurs hauts personnages delà Cour, notamment, dit-on, une de ses filles, à la Mekke où les Musulmans se croient obligés d'aller en pèlerinage une fois dans leur vie. Les Orientaux aiment à voyager avec une grande magnificence, de sorte que tous ces hauts personnages étaient accompagnés d'une foule de serviteurs et d'esclaves et avaient emporté leurs vêtements les plus riches, tous leurs bijoux, des vases d'or et d'argent, sans compter les énormes sommes d'argent nécessaires pour payer les frais du voyage par terre et les magnifiques offrandes destinées à la Kaaba. Aussi est-il difficile de s'imaginer les richesses que cette prise donna aux pirates.
Après avoir enlevé tous les trésors et pris tout ce dont ils pouvaient avoir besoin ou qui leur plaisait, les pirates anglais laissèrent aller le vaisseau qui, n'étant plus en état de continuer son voyage, s'en retourna dans l'Inde. Quand le Grand Mogol eut connaissance de ce pillage, il entra dans une violente colère et parla d'envoyer une puissante armée pour chasser tous les Anglais de leurs établissements sur la côte de l'Inde, ce dont la Compagnie anglaise fut fort alarmée, mais elle arriva peu à peu à le calmer en lui promettant de faire tous ses efforts pour s'emparer de ces pirates1. Cet événement eut un très grand retentissement en Europe, comme dans l'Inde, et a été l'origine de toutes les histoires romanesques qu'on a colportées un pou partout sur la grandeur d'Avery [et qui sont racontées tout au long dans les romans mis ici-même en note].
Aussitôt leur coup fait, les pirates se dirigèrent vers Mada-
i. Voir la notule i, pp. 453-455.
gascar où ils projetaient de déposer leurs richesses et de construire un petit fort dans lequel ils laisseraient une garnison pour veiller sur elles. Avery rendit ce projet inutile.
En effet, tandis qu'ils voguaient de concert vers le Sud-Ouest, il convoqua les capitaines des sloops à son bord et il leur dit qu'il avait réfléchi qu'un accident pouvait leur arriver, qu'une tempête pouvait les séparer les uns des autres et que leurs sloops, s'ils étaient rencontrés par quelque grand vaisseau, étaient incapables de se défendre, qu'au contraire son navire, étant bien armé et ayant un fort équipage, n'avait rien de pareil à craindre et que, étant du reste un fin voilier et portant bien la toile, il pourrait toujours échapper à toute poursuite quelle qu'elle fût; qu'il leur demandait par conséquent s'ils ne croyaient pas qu'il serait plus sûr de déposer à son bord tout le butin, qu'on renfermerait dans des caisses scellées par chacun d'eux de son cachet particulier. Cette proposition parut si sensée et si raisonnable qu'ils s'y rallièrent, et il fut fait comme le demandait Avery, on transporta à bord du Duke tout le trésor et on scella les caisses. Ils continuèrent à naviguer de concert le lendemain et le surlendemain, la mer étant belle. Pendant ce temps, Avery endoctrina ses compagnons, leur disant qu'ils étaient maintenant assez riches pour vivre à leur aise et que rien ne s'opposait à ce qu'ils se retirassent dans quelque coin isolé du monde où, étant inconnus, ils jouiraient en paix à terre de leurs richesses. Ils comprirent parfaitement ce qu'il voulait dire et tous s'accordèrent pour frustrer leurs alliés de leur part de butin; aucun ne s'éleva contre une semblable trahison. Donc, profitant de la nuit qui était très sombre, ils prirent une autre route et, quand le matin, les hommes des sloops ne les virent plus, ne pouvant à cause du beau temps douter qu'ils leur eussent faussé volontairement compagnie, ils
se lamentèrent et n'eurent pas de mots assez durs pour qualifier une action semblable.
Averv et sa bande se rendirent d'abord à l'île de la Providence, Tune des Bermudes et le principal lieu de réunion des pirates * ; il y vendit son navire qui aurait pu le trahir et acheta
i. Guet, dans Les Origines de Vile Bourbon, 1888, p. 202-204, dit : « Dans le courant de novembre 1695, un forban anglais [Avery] toucha à Saint- Denis et y débarqua 70 flibustiers, français et danois, dont il voulait s»* débarrasser; les uns et les autres paraissaient du reste fort empressés d* se séparer (a). C'étaient en grande partie des compatriotes, qu'on reçut d'autant mieux qu'ils étaient cousus d'or et d'argent; ils possédaient de 3 à 4000 écus chacun et ils ont assuré que, sans l'injustice commise à leur égard par les Anglais, il devait leur en revenir bien davantage pour avoir aidé à piller entre les bancs de Surate un vaisseau du Grand Moçol venant de la nier Rouge. Ce vaisseau, armé de 70 canons et ayant un équipage de 700 hommes, avait été pris sous pavillon anglais par un forban de cette nation [Avery] dont l'équipage comprenait une trentaine de Français enrôlés malgré eux. Le Mogoi avait été furieux et, sans l'arrivée dans l'Inde d'une escadre française, c'en était fait du commerce européen dans ses États. Cette escadre, commandée par M. de Serquignv, était composée de cinq vaisseaux, armés ensemble de 256 canons et montés par 1266 hommes; Louis XIV l'avait envoyée aux Indes pour \ soutenir notre commerce menacé dans ces parages par les Hollandais Partie de Port-Louis (Morbihan) le 31 mare 1695, elle passa par le canal de Mozambique, relâcha le 12 septembre à Mohély, toucha à Anjouan »*t fut le 20 décembre à Surate, où M. de Serquigny apprit le pillage du navire du Mogol, sans pouvoir iixer à qui incombait la responsabilité de cette action. Sa mission se trouva entravée par cette affaire aussi fâcheux pour le Mogol que pour notre nation soupçonnée d'y avoir pris part. L'escadre quitta l'Inde en février 1696 et livra le 6 mars, à l'entrèV du golfe d'Oman, un combat à plusieurs vaisseaux hollandais qu'elle mit t»u fuite; elle continua victorieusement sa route et, après avoir pass«'» le 1er juillet à Maurice, mouilla le lendemain en rade de Saint-I)eni<... L'arrivée de cette flotte fut comme un coup de foudre à Bourbon, »t beaucoup d'habitants s'enfuirent dans les bois. L'amiral les fit reeliereli* i et arrêter. Voici les détails curieux qu'il donne dans son Journal de campagne et dans son Rapport au ministre sur les flibustiers laissés à Suint- Denis par le forban anglais 'L Avery] : « Nous avons trouvé à Bourl«»:i environ 70 flibustiers qu'un vaisseau anglais y avait amenés et laissés, «♦' qui étaient en train d'y bâtir une frégate d'environ 80 tonneaux. Nou>
a. Quand ces flibustiers débarquèrent à Bourbon, il y en avait déjà H qj. étaient établis dans cette île [sur une population totale de 300 à 400 àiu< ? (Archives coloniales, et Guet, Les Origines de Bourbon, 1888, p. 217).
un sloop avec lequel il visita, en toute sécurité, divers ports de l'Amérique. Quelques-uns de ses compagnons descendirent, çà et là, à terre, emportant la part de butin qu'il voulait bien leur donner, car il avait caché la plus grande partie des diamants, auxquels ses hommes, qui n'en connaissaient pas le prix, n'avaient lors de la prise fait aucune attention.
Après avoir eu l'intention de se fixer à Boston, il se décida à aller en Irlande avec les quelques derniers compagnons qui lui restaient; il y vendit son sloop, mais, n'osant s'y défaire de ses diamants dans la crainte qu'on en reconnût la provenance, il se
étant assemblés, nous jugeâmes à propos de la faire brûler, ce que nous fîmes exécuter le 23 août 1696. Parmi ces flibustiers, il y avait bien 2."» Français, que les Anglais avaient pris par force; tout le reste était Anglais ou Danois. Ces flibustiers étant dépourvus de toutes choses, l'escadre a beaucoup profité de cette indigence et l'on a pu dire avec raison que cette île était Vile d'argent, puisque Ton y avait mis au jeu sur une seule carte jusqu'à 10 200 écus, vendu un baril d'eau-de-vie 600 livres et le reste à proportion. Les plus gueux y ont rempli leur bourse et les malades se sont bien remis parce que l'air y est excellent. Une partie de ces flibustiers s'est embarquée sur nos vaisseaux; d'autres se sont mariés et établis dans l'île. J'ai bien recommandé au sieur Bastide 'tle gouverneur de File Bourbon] de ne pas souffrir qu'on fournisse des vivres aux vaisseaux corsaires, ni de permettre qu'on bâtisse aucun navire. Le 20 juillet 1696, l'escadre partit pour la rade de Saint-Paul où elle mouilla le 22, la rade y étant meilleure ; elle en partit le 4 septembre pour la France (a) ».
a. Lorsque le forban anglais arriva à Saint-Denis, il y avait trois ans que la colonie était sans gouverneur; c'étaient le P. Hyacinthe, l'aumônier de Bourbon, et Firelin, garde-magasin de la Compagnie, qui en avaient assumé l'administration. M. de Vau boulon, qui en avait été nommé gouverneur en 1689, était un despote dont les abus de pouvoir rendirent la vie insupportable aux colons et qui se livrait à de vrais accès de fureur. Le P. Hyacinthe qu'il menaçait à tout instant de - faire pourrir en prison -, déclara que les habitants de Bourbon et lui-même étaient en état de légitime défense et qu'il fallait lui ôter la possibilité de continuer ses méfaits. Les conjurés l'arrêtèrent et l'emprisonnèrent en novembre 1690. Du fond de son cachot, il tenta de fomenter une conspiration en sa faveur, mais son valet Laciterne, qui s'était chargé des négociations, fut vite dénoncé et passé par les armes. Vauboulon, miné par sa longue captivité et parle chagrin, mourut un mois après, le 18 août 1692. Ce ne fut qu'en juillet 1696 que le commandant de Serquigny vint à Saint-Denis pour traiter celle grave aiïaire; il ramena en France les inculpés, notamment le P. Hyacinthe et Firelin qui furent condamnés à Rennes avec quelques autres à perpétuité, mais ils n'accomplirent pas leur peine. Sous Vauboulon, comme sous le P. Hyacinthe, les forbans étaient les bienvenus à Bourbon.
rendit en Angleterre, entra en pourparlers avec des intermédiaires qui se chargèrent de les négocier et qui lui remirent en échange une toute petite somme d'argent. Jamais il ne put rien obtenir d'autre, les marchands le menaçant de le dénoncer s'il adressait une plainte contre eux, et il mourut peu après de misère.
Revenons maintenant aux deux sloops. Malgré leur colère, les hommes de ces sloops n'en continuèrent pas moins leur route vers Madagascar, quelques-uns d'entre eux se leurrant encore de l'espoir qu'ils y retrouveraient Avery. Mais quand ils y furent arrivés, il leur fallut se rendre à la triste évidence. Us s'occupèrent donc de ce qu'ils allaient faire, car leurs provisions étaient presque entièrement épuisées; on pouvait bien se procurer à terre du riz, des volailles et du poisson, mais encore était-il nécessaire de les saler pour pouvoir les conserver abord, et ils n'avaient pas de sel. Ne pouvant pirater, ils se résignèrent à s'établir à terre; ils enlevèrent tout ce qu'il y avait à bord des deux sloops, notamment beaucoup de munitions et de petites armes, et avec les voiles ils firent des tentes qu'ils dressèrent au bord de la mer.
Ils s'y rencontrèrent avec plusieurs de leurs compatriotes, venus en ce lieu sous les ordres de Thomas Tew de la manière suivante. Le gouverneur des Bermudes avait délivré aux capitaines George Dew et Thomas Tew une commission pour aller s'emparer de la factorerie française de Gorée (voir note 2, p. 497). Dew ayant eu son navire démâté par un ouragan retourna aux Bermudes, mais Tew, au lieu d'exécuter sa mission, doubla le Gap de Bonne-Espérance, alla à l'entrée de la mer Rouge où il eut l'audace d'attaquer et le bonheur de prendre un gros vaisseau qui se rendait de l'Inde en Arabie. Il voulait aussi s'en prendre à plusieurs autres qui suivaient, mais il en fut empêché par le quartier-maître, ce qui amena de la mésintelli-
gence entre eux; ils se décidèrent dès lors à abandonner la piraterie, et ils firent voile pour Madagascar où ils pouvaient s'établir tout à leur aise et vivre heureux avec ce qu'ils possédaient. Peu après, Tew retourna à New-York où il rentra en grâce.
Il y a lieu de faire remarquer que les Malgaches sont des espèces de nègres qui diffèrent de ceux de Guinée par leur chevelure, qui est longue, et par leur teint, qui n'est pas aussi noir. Il y a à Madagascar une foule de petits princes, qui se font continuellement la guerre les uns aux autres; les prisonniers sont réduits à l'esclavage et leurs maîtres ont aussi bien le droit de les vendre que de les tuer. Quand les pirates s'établirent au milieu d'eux, leur alliance fut vivement recherchée par ces princes; ils se joignirent tantôt à l'un, tantôt à l'autre, mais, de quelque côté qu'ils se missent, ils étaient sûrs d'être vainqueurs; car ici les Malgaches n'ont pas d'armes à feu, ils n'en ont même aucune idée, de sorte que les pirates leur inspiraient une telle terreur qu'il suffisait de la présence de deux ou trois d'entre eux dans l'une des armées pour que l'autre se sauvât sans tenter la moindre résistance.
Du reste, les pirates ne furent pas seulement craints, ils devinrent puissants; de leurs nombreux prisonniers de guerre, ils firent des esclaves qu'ils employèrent aux travaux des rizières, à chasser, à pécher, etc., et ils épousèrent les plus jolies femmes du pays, non pas seulement une ou deux, mais autant qu'il leur plut; chacun d'eux eut un aussi grand harem que le sultan de Constantinople. Ils avaient en outre une masse d'indigènes qui vivaient sous leur protection, leur rendant des hommages volontaires afin d'être grâce à eux à l'abri des attaques de quelque puissant voisin. Ils ne tardèrent pas à vivre à l'écart les uns des autres, comme autant de petits princes indépendants, avec leurs femmes, leurs esclaves et leurs clients; car la discorde, engen-
drée par le pouvoir et la richesse, se mit parmi eux; ils se querellèrent, en vinrent à s attaquer à la tête de leurs petites armées, et beaucoup d'entre eux ont trouvé la mort dans ces combats. Mais il survint un accident qui les força à faire la paix et à s'unir dans un but de sûreté commune.
En effet, ces grands seigneurs improvisés usaient de leur pou* voir en vrais tyrans et faisaient trop souvent montre d'une incroyable cruauté. Rien n était plus commun que de les voir, à la suite du plus léger mécontentement ou pour le plus petit grief, faire attacher à un arbre un de leurs clients et le tuer à coups de fusil; c'était la punition qu'ils infligeaient à tout individu qu'ils jugeaient coupable, peu importait que la faute fût grande ou petite. Les Malgaches, que révoltaient ces atrocités, s'entendirent pour se débarrasser de ces maîtres barbares, en les tuant tous une même nuit. La chose était facile, puisqu'ils avaient chacun leur demeure, éloignée les unes des autres, mais une femme qui avait été la concubine de l'un d'eux fit près de vingt milles en trois heures pour lui révéler ce complot. L'alarme une fois donnée, les pirates se réunirent le plus vite possible et les Malgaches, les trouvant en armes, se retirèrent sans mettre leur projet à exécution.
Cette alerte les rendit très prudents pour l'avenir, et voici les moyens qu'ils mirent en œuvre pour assurer leur sécurité. Comprenant que la crainte qu'ils inspiraient ne pouvait les préserver de toute attaque et que l'homme le plus brave est susceptible d'être tué pendant son sommeil par un individu qui lui est très inférieur en force et en courage, ils s'appliquèrent à fomenter la guerre entre les diverses peuplades malgaches voisines, restant eux-mêmes neutres; comme les vaincus accouraient se mettre sous leur protection, afin d'éviter d'être tués ou réduits en esclavage, ils fortifiaient ainsi leur parti.
Lorsqu'il n'y avait pas de guerre, ils s'efforçaient de susciter des querelles entre les diverses familles, et ils les poussaient ensuite à se venger des affronts et des injustices qu'ils leur faisaient faire sous main. Ils leur apprenaient à surprendre et à attaquer leurs adversaires et ils leur prêtaient des pistolets et d'autres armes à feu tout chargés afin qu'ils tuassent leurs ennemis; la conséquence était que, pour sauver sa vie et celle des siens, le meurtrier était obligé de se réfugier auprès d'eux avec ses femmes, ses enfants et ses parents, et c'étaient là des amis sur la fidélité desquels ils pouvaient compter, puisque leur vie dépendait de leurs protecteurs.
Par ces procédés, les pirates groupèrent autour d'eux une population qui devint considérable en l'espace de quelques années, et ils commencèrent alors à établir leurs résidences à une plus grande distance les unes des autres pour pouvoir jouir d'une plus vaste étendue de terrain, chacun ayant ses femmes et ses enfants qui étaient fort nombreux et traînant après lui son cortège de clients et de serviteurs qui formaient en somme autant de petites tribus. Si c'est le pouvoir et le commandement qui distinguent les rois des autres hommes, ces bandits avaient toutes les prérogatives de la royauté; ils avaient même les frayeurs qui sont l'apanage des tyrans, comme le prouvent les grandes précautions qu'ils prenaient pour fortifier leurs demeures.
Leurs habitations étaient en effet plutôt des forteresses que des maisons; elles étaient toutes bâties sur le même plan. Ils choisissaient au milieu de la forêt un emplacement situé auprès d'un cours d'eau, et, tout autour, ils élevaient un mur ou rempart si haut qu'il était impossible d'y grimper, surtout pour des gens qui ne connaissent pas les échelles; une porte ménagée à travers ce mur donnait entrée dans l'enceinte, au centre de
laquelle, dans la partie la plus à l'abri des surprises, était bâtie la maison ou plutôt la hutte qu'habitait le Prince au milieu d'un tel fourré qu'on ne pouvait la voir qu'en étant tout à côté; le sentier qui y conduisait et qui était si étroit qu'on n'y pouvait aller qu'à la file, un i un, était habilement tracé, serpentant d'une telle façon et entrecoupé de tant de chemins de traverse qu'il formait un véritable labyrinthe et qu'une personne ne connaissant pas bien la route à suivre pouvait marcher des heures et des heures sans arriver à trouver la hutte. En outre, tout le long de ces étroits sentiers étaient semées de grandes épines qui poussent sur le tronc d'un des arbres de ce pays et qui, si quelqu'un eût voulu y pénétrer la nuit, l'eussent certainement gravement blessé!
Ils vivaient en somme comme de vrais tyrans qu'ils étaient, craints de tous, mais craignant eux-mêmes tout le monde. Quand le capitaine Woodes Rogers vint à Madagascar dans le Delicia, navire armé de 40 canons, afin d'y acheter des esclaves qu'il comptait aller vendre aux Hollandais, soit à Batavia, soit à la Nouvelle-Hollande, il atterrit en un port auquel n'avait touché aucun navire depuis sept ou huit ans, où il trouva onze de ces pirates, qui étaient dans l'île depuis plus de vingt-cinq ans, et tout un peuple d'enfants et de petits-enfants métis qui descendaient soit d'eux, qui n'étaient plus à cette époque, comme nous venons de le dire, qu'au nombre de onze, soit de tous ceux qui étaient morts.
En voyant un navire aussi grand et aussi fort, les anciens pirates supposèrent tout d'abord que c'était un navire de guerre venu pour les prendre, et ils se cachèrent au fond de leurs retraites; mais, quand ils virent des marins descendre à terre sans faire montre d'hostilité et commercer avec les indigènes, ils sortirent de leurs retraites en gala.
Il y avait si longtemps qu'ils étaient à Madagascar que leurs habits étaient depuis longtemps usés; on ne peut pas toutefois dire qu'ils étaient en guenilles, puisqu'ils n'avaient pas de vêtements; ils se couvraient le corps tant bien que mal avec quelques peaux de bète non tannées, toutes velues; ils n'avaient ni bas, ni souliers, et leurs barbes et les poils de leurs corps étaient si longs qu'ils avaient l'aspect de vrais sauvages [!]. Mais ils ne tardèrent pas à être bien équipés, car ils vendirent un grand nombre de leurs esclaves pour se procurer des étoffes, des couteaux, des scies, de la poudre, des balles et beaucoup d'autres objets. Us se lièrent vite avec les marins du Delicia qu'ils allèrent plusieurs fois visiter à leur bord et qu'ils invitèrent à venir à leur tour les voir à terre. Ils n'avaient pas manqué d'examiner avec soin ce navire, car ils avaient conçu le projet de s'en emparer, pensant que ce ne leur serait pas difficile, mais le capitaine, qui se méfiait de quelque trahison, fit bonne garde et ils durent renoncer à leur projet. Toutefois, quelquesuns des matelots étant venus à terre, ils cherchèrent à les débaucher et à les amener à consentir, lorsqu'ils seraient de garde, à s'emparer du capitaine et à maintenir le reste de l'équipage en respect l'arme au bras, jusqu'à ce qu'ils fussent venus à bord se joindre à eux, après quoi ils pirateraient et feraient certainement des prises magnifiques. Le capitaine, voyant cette grande intimité entre les pirates et ses gens, se douta qu'elle ne cachait rien de bon et défendit à l'avenir qu'ils eussent des relations ensemble; les officiers continuèrent h descendre à terre pour faire la traite, mais les matelots eurent l'ordre de ne plus quitter le canot.
Les pirates, voyant qu'il n'y avait rien à faire, ne firent pas du reste de difficultés pour avouer qu'ils avaient eu le projet de s'emparer du Delicia. Après le départ de ce navire, ils retour-
nèrent à l'état de sauvagerie dans lequel ils vivaient auparavant, mais avec moins de sujets, car ils en avaient vendu un bon nombre.
Si l'ambition est la passion maîtresse des hommes, ils doivent avoir été heureux! L'un de ces grands princes, qui était un ancien batelier de la Tamise, avait quitté Londres à la suite d'un meurtre et aucun des autres ne savait lire ni écrire; leurs ministres n'étaient pas plus instruits qu'eux! C'est tout ce que nous savons de ces rois de Madagascar dont quelques-uns régnent probablement encore aujourd'hui sur cette île [en 1724] (Capt. Johnson, The History of Pyrates, t. I, 1724, p. 47-63).
2° Àvery a été le premier pirate qui ait montré aux autres la route de la mer Rouge, où, en courant peu de dangers, ils ont fait de riches prises. Il y alla dès 1694 et, en 1695, il captura un navire nommé Gunsway, qui appartenait au Grand Mogol et qui était chargé de 2600000 roupies [environ 8 millions de francs]1. Ils s'établirent et se fortifièrent sur l'île Péri m afin de garder le détroit de Bab-el-Mandeb, mais ils ne tardèrent pas à l'abandonner à cause du manque d'eau douce qu'ils ne purent réussir à s'y procurer, même en creusant dans le roc un puits profond dé 15 brasses. Ils se transportèrent alors à l'île Sainte-Marie de Madagascar, où ils se marièrent avec les filles des chefs du pays (Alexander Hamilton, À new Account of the East-Indies, t. I, 1727, p. 42, 146 et 233).
i. On raconte qu'à bord de ce navire se trouvait une jeune dame mogolc qui allait, accompagnée de plusieurs servantes, en pèlerinage à la Mekke. Avery, dit-on, l'emmena à Madagascar, où il vécut quelque temps avec elle.