‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 4)Chapitre 91 sur 102 · I. Ony olika, litt. : la rivière qui serpente · texte numérisé non relu

I. Ony olika, litt. : la rivière qui serpente

aucun mauvais dessein à leur égard, leur raconta toutes ses guerres et stigmatisa durement la conduite de son frère, ajoutant que, s'ils lui donnaient quelques blancs pour l'aider dans ses expéditions, il remettrait entre leurs mains comme otages ses femmes et ses plus proches parentes.

Cette proposition fut acceptée, et Chimenatto [Tsimanatona\ après avoir fourni aux deux navires tous les vivres dont ils avaient besoin, partit en guerre accompagné de vingt blancs; avec leur aide, il s'empara d'une grande ville où il fît de nombreux prisonniers parmi lesquels les capitaines eurent l'autorisation de prendre ceux qu'ils voulurent, sans rien payer, mais à la condition que leurs hommes l'accompagneraient dans une seconde expédition, ce qui fut fait. Il en revint avec plusieurs milliers d'esclaves et de grands troupeaux de bœufs. Les capitaines des deux navires choisirent environ six mille esclaves, qui, avec tout plein de vivres pour leur traversée, ne leur coûtèrent que deux à trois barils de poudre et quelques fusils.

Le roi leur proposa de lui laisser ces vingt hommes, promettant de leur fournir pour rien à leur prochain voyage toute une nouvelle cargaison d'esclaves. Ces hommes ne demandant pas mieux que de rester à terre, les navires les y laissèrent et partirent. Quand ils revinrent l'année suivante, ils reçurent leur pleine cargaison, conformément à la convention, et ils emmenèrent ceux de leurs compatriotes qui désiraient être rapatriés, en laissant quelques-uns qui s'y trouvaient bien et qui aidèrent Chimenatto [Tsimanatona] à soumettre complètement à son autorité les Antylouts [Antalaotra] et les Vaujimbo* [Vazimba], de sorte qu'il devint le roi de tout le pays de Methelage [de la baie de Boina à la baie de Mahajamba]. En effet, à Madagascar, le chef qui a un blanc avec lui est sûr de la victoire, la seule vue d'un blanc dans l'armée ennemie jetant le décou-

ragement parmi les combattants et les faisant fuir avant tout engagement '.

1. Nous donnons ici en note le récit d'un capitaine français [le sieur de La Merveille], qui a visité le roi Tsimanatona en 1708 : - Le 7 août 1108, nous aperçûmes les basses de la Juive... [la flotte comprenait 3 ou 4 navires]. Le lendemain, nous délibérâmes sur la maladie de nos équipages qui étaient fort affligés du scorbut et nous résolûmes, contre notre premier projet qui était d'aller à Anjouan, de relâcher à Massali [baie de Bombétoke], port commode de l'Ile de Saint-Laurent ou Madagascar, déterminés à prendre ce parti par un officier anglais embarqué sur le Diligent, qui avait été à Madagascar et qui s'offrait de nous conduire sûrement dans ce port.

« Nous fîmes donc route et, après avoir traversé le long banc de Madagascar, nous trouvâmes la mer tranquille et une espèce de frai ou graisse de poisson à la surface de l'eau, que nos anciens marins appellent • Sperme de baleine •. Le troisième jour, nous vîmes la terre et, ayant mis toutes nos voiles, nous entrâmes en peu de temps dans la plus belle baie que Ton puisse voir et où il y a une rivière, ne doutant pas que ce fût celle de Massali [baie de Bombétoke].

• Nous mouillâmes à rentrée par 8 ou 9 brasses sur un bon fond ; nous vîmes en même temps une pirogue à la voile qui sortait, rangeant la pointe qui est «lu côté du Nord; il y avait bien trente hommes noirs dedans; on dépécha tout aussitôt nos canots pour aller prendre langue d'eux, mais, ayant doublé cette pointe, on trouva que les noirs épouvantés avaient déjà mis pied à terre et qu'ils emportaient sur leurs épaules la pirogue dans les bois qui sont en abondance sur tout ce rivage-là.

• Tout ce que purent faire nos gens, ce fut d'apprendre par notre interprète arabe, de quelques autres noirs qu'ils rencontrèrent et à qui on fit boire de l'eau-de-vie, qu'un roi du pays ne demeurait qu'à 18 ou 20 lieues de là et qu'en ce lieu était un port où nous trouverions tout ce que nous pouvions souhaiter, après quoi ils gagnèrent aussi les bois. Pour nous, après avoir fait pécher force poissons, qui sont excellents en cette baie, jugeant bien que ce n'était pas celle que nous cherchions et que notre Anglais s'était trompé, nous mimes à la voile le 11 de bon matin, faisant route pour le port de Massali [baie de Bombétoke], qui était justement celui que les noirs venaient de nous indiquer.

• Nous rangeâmes la côte à trois quarts de lieue de distance; il y a de ce côté-là une habitation d'Arabes qui trafiquent avec Mascate et qui construisent des vaisseaux qu'ils chargent d'esclaves et d'autres marchandises de Madagascar. Deux petits bâtiments de ces Arabes nous ayant aperçus, l'épouvante les saisit tellement que l'un prit le large et l'autre alla s'échouer.

• Le lendemain 12, nous mouillâmes dans le port de Massali [baie de Bombétoke]. M. de Champloret, qui était entré le premier, envoya notre officier anglais demander au roi du pays, dont la demeure n'est éloignée que de six lieues de ce port, des rafraîchissements pour nos équipages et la permission de débarquer. Ce prince accorda l'un et l'autre, ce qui m'obligea daller l'en remercier.

- Deux noirs, auxquels deux autres succédaient en se relayant, me portèrent dans un hamac, machine faite d'une grosse toile de coton, plissée par les deux bouts, et suspendue à une longue perche qu'on fait traverser et que les noirs, l'un devant, l'autre derrière, portent sur l'épaule.

- Je me fis entendre au roi par quelques Anglais établis dans ce pays-là et qui en savent la langue, et j'en fus très bien reçu. 11 me présenta la main, marque d'une considération extraordinaire, les plus grands de son royaume ne l'approchant que pour lui baiser la cuisse. Je ne ferai point ici la description du Palais et de la cour de ce roi, où tout nous parut assez simple et assez sauvage, si on en excepte la couronne d'or que ce prince avait sur la tête, dont le haut finissant en pointe était orné de perles, ayant assez de rapport à celles que le

Mais revenons-en à Cornélius, qui envoya au roi, en échange de son cadeau de bœufs et de cent sacs de riz, deux barils de poudre, lui faisant dire qu'il lui en donnerait volontiers davao-

commun des peintres donne aux Mages, et deux beaux diamants qu'il portai: aux doigts. Nous lui fîmes quelques présents; le plus estimé fut l'eau-de-u< dont il goûta, et il fuma avec nos pipes. 11 reçut aussi fort agréablement un? paire de pigeons, deux poulets dinde, un gros et jeune dogue d'Angleterre qin nous demanda et une chienne danoise, comme autant de raretés en son piw

« Je ne parle point non plus d'une espèce de bal fort bizarre dont il nou> régala et du repas qu'il prit en notre présence avec sa famille et les grands i? sa cour, qui ne consistait qu'en pièces de bœuf rôties sur du charbon, mang*-* sans en avoir ôté la peau et sans pain.

« Ce prince est de haute stature et de bonne mine, quoique presque noir, e' de grosse corpulence, Agé d'environ quarante ans. Son siège royal est un; espèce de fauteuil d'ébène, garni et ouvragé d'ivoire. Il avait sur ses épiu'.r. d'un côté, une gaze de soie fort claire et mise en écharpe et, de l'autre, un? chaîne d'argent passée de même et artistement travaillée, d'où pendait un pi. poisson d'argent. Une boite ou petit coffret d'argent était aussi attaché à ceti' chaîne, rempli, nous dit-on, de caractères et de figures magiques, eslime> «x souverains préservatifs contre toutes sortes d'accidents. Le reste de l'hat»' était une espèce de jupe d'étoffe de soie à grains, ornée de perles et de coru. ayant les jambes et les pieds nus avec des sandales près de son siège.

« Pendant l'audience que ce prince me donna, assis sur des nattes et pUfr vis-à-vis de lui, je vis passer deux de ses femmes, qui étaient fort grasse* n telles qu'on dit qu'il les aime, car on a soin de les engraisser, dès que kc embonpoint diminue; elles sont au nombre de dix-huit.

Nous fîmes camper nos équipages sous des tentes et des baraques dan* us lieu propre, entouré et fermé d'une bonne haie, avec des corps de garde qu>* posait le soir après avoir battu la retraite. Cette précaution était nécessaire surtout depuis que le roi nous eut envoyé plus de 200 femmes, avec touie» sortes de rafraîchissements et de denrées du pays, lesquelles établirent au^ une espèce de camp & un demi-quart de lieue du notre. Elles venaient trouer nos gens pendant le jour avec beaucoup de familiarité. D'ailleurs les HolUtdais malades n'étaient pas plus tôt rétablis qu'ils songeaient à se sauver; plu* de 80 se sauvèrent effectivement, et il courut même un bruit qu'ils devaient y joindre aux gens du pays pour nous surprendre et pour enlever nos vaisseiuL ce qui nous fit tenir sur nos gardes tant à bord qu'à terre.

« En général, on ne peut rien trouver de meilleur que toutes les denrée* ■! ce pays-là, quoique fort chaud et avec de très mauvaises eaux. Selon le in: que nous avions fait avec le roi, on nous donnait un bœuf pesant mille -douze cents livres pour un fusil et soixante livres pesant de riz pour une me>»-" de poudre de 28 onces [850 grammes]. Je ne dis rien du gibier, du poisson el «;»• tortues de terre et de mer, tout cela s'y trouvant parfaitement bon et en quotité. Gomme nous étions près de notre départ, les femmes dont j'ai parlé >V sèrent de nous apporter des œufs de crocodiles, qui sont presque semblable • ceux des oies, avec la coque fort blanche et un peu raboteuse. Les Anglais r ••.» avertirent qu'il fallait les casser pour les reconnaître et que ces œufs, si oa o mangeait, ont la funeste vertu de troubler l'esprit; ils ne sont remplis que >blanc avec une petite barre de sang dans le milieu.

• Les malades étant presque tous rétablis et nos provisions faites, nou* - ' times du port de Massali [baie de Bombé loke] le 23 septembre [1708], fais" route pour Anjouan • (Récit d'un capitaine, directeur d'une Compagnie négociants à Saint-Malo [le sieur de la Merveille], dans le Voyage deCA"'-- Heureuse en 1708-1710, publié par La Hoque en 1715, p. 7-15).

tage, s'il le désirait, mais le roi lui fit répondre qu'il ne voulait rien de plus et que du reste il n'avait besoin de rien, que, si Cornélius manquait de munitions, il se ferait un plaisir de lui donner dix barils de poudre, car il les considérait, lui et ses compagnons, comme ses parents, qu'il l'engageait donc à continuer son voyage et que, si à son retour il était riche, il accepterait avec joie les cadeaux qu'il lui ferait, mais que, comme maintenant il était pauvre, il ne voulait rien de lui.

Cornélius perdit en ce lieu soixante-dix de ses hommes qui, ayant été privés de vivres frais pendant longtemps, mangèrent avec excès, burent sans mesure du toke [toaka], sorte d'hydromel, et menèrent la vie la plus licencieuse possible, ce qui leur occasionna des fièvres violentes qui les emportèrent.

Cornélius, ayant appris par les indigènes que le navire le Speaker avait quitté Methelage [baie de Bombétoke] environ trois mois auparavant pour aller aux Indes, prit, après avoir fait ses provisions, la même route dans l'espoir qu'il le rejoindrait et pourrait s'unir à lui, mais le Speaker croisait dans la mer Rouge, tandis que le Morning Star alla dans le golfe Persique, de sorte qu'ils ne se rencontrèrent point. Cornélius remonta assez haut dans ce golfe et s'embusqua derrière l'île aux Antilopes, sur laquelle il plaça une vigie et d'où il réussit à faire plusieurs prises. Y ayant mis un jour son navire en carène après avoir débarqué une grande partie des marchandises et des tonneaux à eau, il fut avisé par la vigie de la venue de deux grands navires, dont l'un portait un drapeau à son mut d'avant; fort inquiet, il fit immédiatement rembarquer le plus de marchandises et de provisions qu'il put jusqu'au moment où, les navires, qui étaient portugais et dont l'un avait 70 canons et l'autre 26, étant tout près, il mit à la voile et combattit tout en prenant le large; il réussit à leur échapper. La nuit, il revint à

sa station que les ennemis avaient visitée, mais qu'ils avaient abandonnée après avoir défoncé les barriques.

Cornélius, qui n'avait pas trouvé d'argent dans les divers navires qu'il avait capturés et pour qui les balles de tissus n'avaient que peu de valeur, partit alors pour l'île d'Anjou» où il se proposait de débarquer les nègres qui formaient la majeure partie de l'équipage et qui avaient été dressés par les Anglais. Joseph Williams, qui craignait que, une fois les nègres à terre, les Français et les Hollandais ne se débarrassassent aussi des Anglais qui formaient' à peine le tiers de l'équipage blanc, avisa les nègres du projet formé contre eux et, les aidant avec ses compatriotes à s'emparer de toutes les armes, il se lit nommer capitaine et mit sous bonne garde les Français et les Hollandais. Il alla à Methelage [baie de Bombétoke], où il abandonna au roi le navire qui était tout rongé aux vers et impropre à tenir la mer, et tous les pirates vécurent sous l'égide du roi Chimave [Tsimavo], fils d'Andian- Chimenatto [Andriantsimanatona] qui était mort pendant leur croisière.

Cinq mois après, Cornélius mourut et fut enterré avec les cérémonies habituelles1 (Ch. Johnson, The History of Pyrattt. t. II, 1724, p. 262-267) \

1. Cette Histoire des Pirates de Madagascar a été résumée par l'un <> nous dans L'origine des Malgaches, 1901, pp. 165-180 (note des éditeurs

2. De 1705 à 1720, les pirates continuèrent à habiter Madagascar, mai> leurs expéditions maritimes furent moins fréquentes et surtout eurt-nt moins de retentissement. Du reste, ils étaient poursuivis avec plus d'ardeur qu'auparavant et ils étaient très affaiblis; le commodore Wood»*» Hogers dit que, ayant eu au Cap en 1710 quelques entretiens avec uo Anglais et un Irlandais qui avaient demeuré plusieurs années avec U* pirates de Madagascar et qui, après avoir obtenu leur pardon, étaient venus vivre au Gap, il apprit d'eux que ces misérables, qui avaient fait tant de bruit dans le monde, se trouvaient réduits au nombre de 00 à X dont la plupart étaient devenus fort pauvres et étaient méprisés à Madagascar quoiqu'ils s'y fussent mariés. Ils ajoutèrent qu'il ne leur resM'.

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