‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 5)Chapitre 102 sur 108 · ROUTIER RÉDIGÉ PAR LE PERE JESUITE LUIS MARIANO · texte numérisé non relu

ROUTIER RÉDIGÉ PAR LE PERE JESUITE LUIS MARIANO

Les différents routiers de l'île de Saint-Laurent que nous possédions jusqu'ici ont été établis, pour la plupart, d'après les récits des Maures qui naviguent dans ces parages ou d'après des observations faites en passant; ils sont, par suite, confus et obscurs. Je me suis donc décidé à composer le présent Routier, avec l'aide de Dieu, et je me suis efforcé d'être aussi bref, aussi clair et aussi exact que possible en décrivant ce que j'ai vu et trouvé dans ma navigation à ])ord de la caravelle « Nossa- Senhora da Esperança ». Je dois, tout d'abord, prévenir les navigateurs que je n'ai pas la prétention de tracer des règles ni d'indiquer les meilleures routes générales ou particulières, car, pour cela, il faudrait avoir une expérience (jue je n'ai pas et avoir fait sur mer de plus grands et de plus nombreux voyages. Je me propose donc simplement d'indiquer ici la route qu'a suivie notre caravelle, d'exposer les péripéties de notre voyage et de décrire les pays que nous avons visités.

Dans ce but, je commencerai par m'occuper de la côte Nord- Ouest, celle qui regarde le pays de Mozambique, qui est la plus connue de toutes et avec laquelle nous avons les rapports les plus fréquents.

642 OLVRA(iKS AXCIKXS

ClIAP. I. Du CAP NORD AU [PAYS DU KOl] TINGUIMAUO [iTONGO-

MARo]. — La pointe Nord ou de Saint-Ignace est formée par une côte longue de 15 à 46 lieues S que limitent deux caps : celui de l'Est, qui est par 12" de latitude Sud environ, porte sur les cartes le nom de cap Natal [Noël] , et nous avons appelé celui de l'Ouest, qui est par 12"30', Cap de Saint- Alexis [de Saint-Sébastien]-, Le Cap Natal est une langue de terre plate, très étroite, ayant au Nord-Ouest un peu moins de deux lieues de large. La côte qui lui fait suite du côté de l'Est a, sur un assez long- parcours, une direction presque Nord-Sud; dans les cinq premières lieues, il y a deux grandes baies [baies de Mabajeby et de Diego?], qui, vues de loin, nous ont semblé très profondes et avoir des eaux très claires, pouvant par suite fournir un excellent abri. Sur cette même côte, par 13" environ, se trouve le port de « Bimàrô » [Vohémar].

Quant à la côte du côté de l'Ouest, elle a d'abord une direction Sud-Sud -Ouest, pendant à peu près deux lieues [!], puis elle forme une grande rade oîi il y a des fonds de quatre brasses [baies d'iVntsantsa, d'Amponkarana?], très bonne pour les petits navires; elle est orientée 0. 1/4 S. S. 0. pendant sept ou huit lieues [!] et est très large. A une lieue de cette rade, on en rencontre une autre plus petite [baie du Courrier ou peut-être d'Ambararata?], qui est à l'abri de presque tous les vents et a un fond de vase, par cinq brasses; on l'appelle la « Rade du Pilote ». Au delà, il y a une troisième rade [baie de Befotaka], plus vaste que les deux précédentes, dont la direction est Sud et

1. La lieue marino valant 5 îi'i" mètres et la distance entre les caps d'Ambre et de Saint-Sébastien étant d'environ 82 kilomètres, il y a en eflet entre eux à peu près ■['■> liouos marines.

2. En réalité, le Cap Natal ou Cap d'Ambre est par II":37'I7" et le Cap de Sainl-Alexis ou de Saint-Sébastien (Orontany) est par 12''2()'40", soit en latitude une distance de 2'J'2:J" au lieu de 30'00" qu'indique le P. Mariano.

GONCKHNAXT MADAGASCAR 643

qui entre dans les terres sur une longueur de deux grandes lieues; son entrée a aussi deux lieues et est semée d'écueils très dangereux. Sur le bord Est, on voit un récif qui s'avance dans la mer pendant une demi-lieue et qui a, à son centre, un banc de sable; sur le bord Ouest, il y en a un autre à près d'une lieue de la plage, qui est très dangereux, parce que la mer n'y brise qu'à certains moments. Dans l'intérieur de cette rade, sur le bord Est, il y a un îlot [Nosy Mahanotsa?] entouré du côté du Nord comme du côté du Sud d'écueils dangereux, dont il faut se méfier. Du reste, le fond de la rade est excellent; on y trouve 10, d8, 20 brasses d'eau et même plus, et il y a deux bons chenaux, l'un à l'Est et l'autre à l'Ouest du banc de sable. Toute la rade est environnée de coteaux verdoyants d'où coulent en grand nombre des ruisseaux et des sources d'eau douce. Il y a aussi de nombreux villages. Cette rade n'est exposée qu'aux vents du Nord-Est, du Nord et du Nord-Ouest. La côte, longue de trois lieues, qui la sépare du Cap de Saint-Alexis [Saint- Sébastien] est orientée du Nord-Ouest au Sud-Est [O.N.O.- E.S.E.]. Le pays est couvert de montagnes élevées qui s'abaissent tout près du cap, où il y a une dépression située vis-à-vis d'une petite rade [baie d'Andranonaomby ?] au fond de laquelle se trouve, tout près de la plage, une aiguade excellente et abondante.

Tout le long de cette côte, à une distance d'une lieue et demie, le fond est de vase et il y a de 10 à 20 et même 25 brasses d'eau, mais à une plus grande distance de la terre, à cinq ou six lieues, il est au contraire dangereux à cause des récifs et écueils qui s'étendent, pour ainsi dire, d'un cap à l'autre. A partir du Cap Natal [Cap d'Ambre], pendant les quatre premières lieues, on rencontre alternativement des bancs de sable et des rochers ou des îlots à fleur d'eau et des hauts-fonds;

644 OLVHAOES ANCIKNS

viennent ensuite un grand nombre de petites îles et même d'îlots peu élevés, mais très accidentés et taillés à pic, ressemblant de loin à des forteresses bien construites. La plus iirande de ces îles [Nosy Hara], qui est la plus proche de la cote dont elle est distante tout au plus de deux lieues, est située en face de la « Rade du Pilote » [baie du Courrier]; les autres sont Ouest- Nord-Ouest. Un peu plus loin, j'ai vu un écueil plus dangereux encore, formé par six ou sept pointes de rochers, sur lesquelles il n'y a pas plus d'une brasse ou d'une demi-brasse d'eau ; l'un d'eux, parles temps calmes, est presque à fleur d'eau; ils sont situés à peu près dans le Nord de la grande rade. Tout autour de ces écueils, il y a, sur une étendue de trois lieues au moins, un fond rocheux que recouvrent de 3 à 6 brasses d'eau et qui s'élargit de tous les côtés, surtout du côté de l'Est où s'élèvent des îles escarpées. Cependant, on trouve la trace de l'existence d'un chenal entre ces îles et d'autres que nous n'avons pas visitées. Ces mêmes écueils se }»ro]ongent vers le Nord-Ouest. Dans la direction que nous avons suivie, à une distance de trois à (juatre lieues, il y a un autre écueil contre lequel la mer brise violemment et qui a une bonne lieue de longueur; il est à cinq lieues à l'Est du Cap de Saint-Alexis [Saint-Sébastien], dans la même direction Sud-Sud-Ouest. Trois lieues plus loin, à l'Ouest de ce cap, il y a une petite île peu élevée, entourée d'une plage de sable et pleine de moninjas (?), qui est presque dans le Sud-Sud-Est du cap de Saint-Alexis [Saint-Sébastien]; entre elle et le cap, il y a des écueils; à une lieue au Nord, on trouve plus de dix brasses d'eau. L'eau y semble libre et profonde, mais on n'y peut pas jeter la sonde. Entre tous ces écueils, il doit certainement y avoir de nombreux chenaux suffisamment profonds et larges; mais, comme ils sont plutôt d'un aspect effrayant et qu'on n'y a pas jeté la sonde, je ne crois

CONCERNANT MADAfiASCAR 643

pas devoir les mentionner. A ce propos, il ine semble bon de remarquer qu'il serait téméraire de se risquer, entre la côte et ces écueils avec un navire plus grand qu'une caravelle ou une galiote. Quoique le fond y puisse sembler suffisant, il faut noter qu'il est partout composé de vase liquide et que la grande quantité des écueils y constitue un grand danger.

Les signes qui permettent de reconnaître cette presqu'île [de Saint-Sébastien] sont : du côté de l'Est, un pic très élevé; au milieu, une montagne très haute [Ambohipotsy, ait. 319 m.]; du côté de l'Ouest, une quantité de petites îles [Nosy Valiha, Nosy Tanga, Nosy Fisaka, Nosy Mananono, Nosy Antolo, etc.], très proches les unes des autres, et, enfin, le cap de Saint-Alexis [Saint-Sébastien].

Les vents ordinaires, pendant la mousson du Sud-Ouest, d'avril à octobre, sont Sud-Sud-Est, Sud-Est et Est-Sud-Est; ils soufflent avec une grande violence ; il arrive quelquefois cependant qu'ils tombent et qu'il survient des coups de vent du Nord, du Nord-Ouest ou de l'Ouest, si variables et si inconstants que souvent un navire, au moment même où il marche vent en poupe, reçoit tout à coup une poussée contraire. Souvent aussi un navire est retenu en rade au mouillage, tandis que, à une petite distance, on voit la mer agitée par un vent contraire. De novembre à mars souftle la mousson du Nord-Est, qui donne, sur cette côte Nord-Ouest de Madagascar, des vents Nord-Nord- Ouest et Nord-Est, accompagnés de pluies d'après le dire des indigènes. En outre de l'abondance d'eau douce que l'on rencontre partout dans cette presqu'île et que les indigènes indiquent volontiers, on y trouve beaucoup de bœufs, de chèvres, de bananes, d'ignames, de riz et un peu de mil, qu'on se procure en échange de draps, surtout de draps ayant des couleurs vives, de chaînes d'argent, de bracelets en étain fin, de verroterie

646 ÛL^'RAOES ANCIENS

grosse et fine, surtout de perles de verre bleues. Les indigènes ne possèdent que de petites pirogues qui ne portent guère chacune plus de deux paniers. Tous les habitants, dont le nombre est assez considérable, sont les sujets du Roi de Sadà [d'Ampasindava et d'Anorontsanga], Tinguimaro [Itongomaro]. Ils n'ont pour toutes armes de guerre que des sagaies et des boucliers.

Après le Cap de Saint-Alexis [Saint-Sébastien] , qui est entouré d'un récif s'étendant en mer jusqu'à une bonne demi-lieue, la côte a une direction Sud-Est pendant environ deux lieues, puis elle s'infléchit pendant deux autres lieues vers le Sud-Sud-Est, direction qu'elle conserve à peu près jusqu'à la baie de Tinguimaro [Itongomaro]. Sur cette côte, jusqu'au 13" degré de latitude environ, on rencontre onze ou douze îles, grandes et petites, divisées en deux groupes. Le premier en comprend six toutes petites et inhabitées, qui sont disposées comme il suit : la première [Nosy Yaliha] se trouve à la distance d'une bonne lieue à l'Ouest du Cap de Saint-Alexis [Saint-Sébastien], laissant entre elle et le cap un bon chenal; les deux suivantes [Nosy Fisaka et Nosy Mananono] sont vis-à-vis de la côte, dans le Sud-Ouest, et les trois dernières, situées au Nord- Ouest et au Sud-Est [Nosy Tanga, Nosy Tsiankazo et Nosy MandazonaJ, sont près de la côte et décrivent une sorte d'arc qui forme un port d'une lieue et demie de diamètre avec 15 brasses ou plus d'eau et un fond de sable dur et uni; il y a entre elles des chenaux très larges, aux eaux limpides. L'autre groupe, qui est à une distance de quatre [de six] lieues du premier, se compose de deux grandes îles [Nosy Mitsio|, de trois petites et de plusieurs rochers arides [Nosy lava, Nosy Mangiho, Nosy Tsarabajina, Nosy Anlaly, Nosy Tsitampery, Nosy Toloho, etc.], situés au Sud de la plus grande de ces îles, qui

CONCKHNANT MADAdASCAli 647

est par 13°'. Tout le long- de cet archipel, il y a de 25 à 30 brasses d'eau sur fond de sable. Quant à la côte elle-même, je n'en saurais rien dire, car nous ne l'avons vue que de très loin.

ClIAP. II. De la liAlE DE TINGULMARO [^DU ROI ITOXGOMARO

(baic d'ampasindava actuelle)-]. — Cette grande baie a deux entrées, qu'on reconnaît à un grand rocher, haut comme le màt d'un vaisseau de guerre, qui ressemble à une tour ou à une très grande meule, et qui est par 14" 1/4 de latitude Sud. Comme il est en dedans de la baie, à 2 lieues du bord Est et à une demilieue du bord Ouest de l'entrée, on le voit très bien du dehors et de loin. A une demi-lieue au Nord-Est de ce rocher, il y a un îlot plus bas, boisé, et, dans la même direction, une île plus grande [Nosy-bé], orientée du Nord-Nord-Ouest au Sud-Sud-Est et pouvant mesurer trois lieues de long, à la pointe Sud de laquelle il y a une montagne rocheuse haute et couverte d'arbres ^Mont Lokobé]. Entre ces deux îlots, le grand et le petit, il y a une passe de o à 6 lieues; la baie a une direction d'abord Sud-Est, puis Sud-Sud-Est et Sud pendant 9 ou 10 lieues, toujours avec

1. Xosy Mitsio, qui est de beaucoup la plus grande de ces îles, a sa pointe Sud par 12"o6'.

2. I. a description de cette baie de Tinguimaro [Itongomaro^ n'est guère compréhensible. Que peut bien être ce rociier, haut comme le màt d'un navire, qui est séparé d'une grande île [Nosy bé?j par un chenal de '.'> à (> lieues et qui est par 14" 1/4 de latitude, tandis que dans le chapitre suivant la baie de Sada, qui est, dit Mariano, à G ou 7 lieues plus au Sud, est par 14°? Après avoir étudié et retourné de toutes les manières possibles le texte de ce chapitre n, nous ne voyons la possibilité de l'expliquer qu'en admettant une confusion de notes, car le P. Mariano est généralement très exact dans ses écrits. S'il n'y avait pas au chapitre m la description de la rade et des îles de Sada qui sont incontestablement notre baie actuelle de Radama ou Anorontsanga, nous aurions certainement plutôt identifié la baie de Tinguimaro avec cette baie de Radama qu'avec celle d'Ampasindava, ce que nous avons du reste fait à maintes reprises, à tort, dans le tome II.

648 OLVRAGKS ANCIENS

de grands fonds de 10 à 20 et même 25 brasses jusqu'au mouillage. On parviendra plus facilement à ce mouillage par la seconde passe, qui est entre le rocher et l'îlot boisé au long même dudit rocher, en suivant un chenal d'une demi-lieue où les moindres fonds mesurent sept brasses et sont de roche. L'îlot et le rocher sont à peu de distance l'un de l'autre.

Allant de l'avant, la côte que nous avons suivie à une demilieue ou deux tiers de lieue, est haute et très boisée et elle s'incurve peu à peu, ayant successivement une direction Est, Est- Sud-Est, Sud-Est et Sud. En pénétrant dans l'intérieur de la baie, on ne tarde pas à apercevoir du côté de l'Est, dans le Sud de la grande île, une autre île toute ronde, très haute, ressemblant à une énorme meule de paille [Nosy Komba?]. Si l'on va plus avant, de manière à bien découvrir tout le fond de la baie, cette île ronde reste à l'Est-Nord-Est; la côte qu'on longe est très élevée, abrupte et couverte d'arbres, et elle forme une sorte de rade si abrupte qu'à une portée de fusil de terre il y a de 16 à 17 brasses d'eau.

De là, gouvernant au S.-E. 1/4 E., on traverse la baie par de grands fonds, bien nets, sans aucuns dangers. En outre des nombreuses montagnes rocheuses qu'il y a dans l'intérieur des terres, lorsqu'on est auprès de la côte opposée, on voit, sur le bord de la mer, beaucoup de collines très boisées et, un peu plus loin en mer, une montagne à pic qui ressemble à un beau et grand Calvaire et qui est une île [NosyMamoko?j, où les Maures de la côte de Malindi viennent traflquer chaque année avec cinq ou six boutres et où il y a une petite ville nommée Tafia-Saba ', nom qui est également celui de la rade. A une portée de mousquet de cette montagne, il y a i à 5 brasses, sol de vase; un peu plus

Page 1