Voir plus haut la note, p
de l'Equateur, c est-à-dire très près du cap Gomorin, qui est le point le plus méridional de l'Inde ; il en résulte que la plupart des contrées de l'Inde, de l'Asie et de l'Afrique se trouvent à proximité de Madagascar et que beaucoup des marchandises que produit cette île peuvent être facilement transportées dans les pays voisins sus-mentionnés. Peu de temps après que nous aurons établi une colonie à Madagascar, tous les peuples de l'Asie et de l'Inde, aussi bien que les Portugais et beaucoup d'autres, y viendront faire du commerce avec nous.
L'homme qui a voyagé connaît beaucoup de choses, et celui qui a acquis une grande expérience aura de la sagesse.
Celui qui na jkis d'expérience, possède peu de savoir, rjiais celui qui a voyagé est plein de prudence.
En voyageant, fai vu beaucoup de choses, et fen comprends plus que Je nen puis exprimer {Ecclésiastique, 34: 9, iO, il et i'2).
Quai-je donc fait? N'avais-je pas une raison? (I, Samuel 17, 19.)
Il y a encore, à mon avis, un autre moyen de faire une grande fortune et d'acquérir des richesses, — moyen que devraient envisager, il me semble, nos riches usuriers et trafiquants d'argent. Ce moyen consiste à installer une banque dans l'Inde et à réunir des fonds que l'on placerait à intérêt au taux usuel du pays, c'est-à-dire à une livre [25 fr.] ou une livre et cinq shillings [31 fr. 25] ou même plus par cent livres et par mois de vingthuit jours, car on compte en Orient par mois lunaires et il y en a treize dans l'année. On obtient ainsi 13 livres sterling p. 100 d'intérêt annuel au taux le plus bas et 16 livres 5 shillings p. 100 au taux le plus élevé, soit le double du tarif légal dans les pays chrétiens. L'offense envers Dieu serait moindre si on faisait fructifier ainsi son argent au détriment des païens et des gens idolâtres. Les risques de perte ne sont pas grands et même très
inférieurs à ceux qu'on court en Angleterre; car dans l'Inde, il est plus infamant qu'en Europe de faire banqueroute et il y existe des lois plus sévères pour forcer les hommes à exécuter rigoureusement leurs conventions.
Les usuriers ou les banquiers peuvent aussi faire des gains considérables et aug'menter leur avoir en fournissant aux marins qui vont en Perse, à Bantam, à Moco [Moka], etc., soit de l'argent, soit des marchandises à un prix majoré (pourvu que ce soit dans la bonne saison); ils réaliseront ainsi au retour des navires, en six mois et même moins, de 20 à 25 ou plutôt de 30 à 40 p. 400 de bénéfice, puisque le prix des marchandises aura été augmenté de 10 à 20 p. 100; le gain atteindra même 60 p. 100, indépendamment de la majoration du prix des marchandises, dans le cas d'un voyage à Atchin, qui dure, il est vrai, environ une année.
Ces usuriers pourront faire leurs rentrées de numéraire en Angleterre en gagnant oO p. 100 sur le change anglais et plus sur le change hollandais ou portugais; le gain serait encore plus considérable si par hasard l'envoi pouvait se faire de Perse à Constantinople, car le taux usuel du change de l'Inde sur Ispahan, en Perse, lorsque je me trouvais en Orient, laissait un bénéfice de 60 p. 100; et, d'Ispahan sur Constantinople, on obtiendra certainement aussi un bénéfice qui s'augmentera encore de celui qu'on retirera entre Constantinople et Londres; toutes ces opérations seront à l'avantage des banquiers. Dans les temps de trouble que nous traversons, qui sont pleins de dangers et où les pillages sont à craindre, il vaudrait mieux placer à l'étranger une partie de son avoir, dont on retirerait un meilleur revenu et qui y serait plus en sûreté que sous terre où tant de gens actuellement cachent leurs trésors en Angleterre. Cet argent enfoui sous terre est quelquefois perdu
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pour la famille de son propriétaire qui est souvent tenue dans rignorance du lieu où se trouve la cachette, mais, en tout cas, le commerce n'eii profite pas, tandis que si on l'employait pour les transactions entre l'Angleterre et l'Inde, qui sont très lucratives, il rapporterait, comme je l'ai exposé, de 300 à 500 p. 100 et plus.
Les marchandises qu'on peut exporter de l'Inde sont innombrables et d'espèces très diverses, et toutes avantageuses. Cependant la Compagnie des Indes ne s'occupe que des principales : calicots et baffetas (blanches et teintes), basins, necains [sorte d'étoffe], châles et autres sortes de tissus ou de cotonnades, fils de coton, coton cardé, épices de toutes sortes, telles que poivre, clous de girofle, macis, cannelle, gingembre, sucre, semencontra, rhubarbe et racines de Chine [confitures de gingembre], et autres drogues, telles que salpêtre, indigo, gomme-laque, musc, civette, ambre, perles, diamants, etc. De ces diverses marchandises, il en est dont la Compagnie ne s'occupe pas, mais elle permet à ses traitants et à ses marins d'en faire le trafic, se réservant surtout les toiles, les épices et l'indigo, ainsi que quelques autres articles particulièrement réputés pour les bénéfices qu'ils donnent.
Mais l'Inde produit beaucoup d'autres denrées dont tireraient profit des commerçants industrieux et intelligents, si le commerce était libre et même s'il était fermé, pourvu qu'ils eussent la liberté et la possibilité de se rendre en Orient. A mon avis, il y a, si j'en crois l'expérience que j'ai acquise pendant mon court séjour dans l'Inde, une foule d'articles qu'il serait avantageux d'importer en Angleterre, et que j'aurais essayé d'importer pour mon plus grand bénéfice et pour celui de mon pays si j'avais eu la liberté de me rendre en Orient avec une cargaison importante, ce qui m'a été refusé par pure méchanceté,
CONCEHNANT MADAGASCAR 155
tout membre de la Compagnie que je suis, tandis qu'on en a donné gratuitement l'autorisation à des étrangers qui sont nos ennemis au double point de vue religieux et commercial. Ces articles sont, en outre de ceux que j'ai déjà mentionnés et que néglige la Compagnie des Indes, les suivants qui, pour la plupart, n'ont pas encore été essayés et dont le trafic ne peut être en aucune façon préjudiciable à ladite Compagnie : poudre à canon; savon, à un penny [0 fr. 10] la livre, meilleur que notre « Castle Soap » ; matières tinctoriales, avec les ingrédients qui servent dans l'Inde à si bien fixer les couleurs; indiennes dont nos teinturiers anglais seraient, m'a-t-on dit, si heureux de connaître le mode de fabrication; laque, qui est si recherchée en Europe, avec la manière de s'en servir pour décorer les objets; poils de chameau pour les chapeliers et les feutriers. Les poils de chameau bruts et sans être triés se vendent en Turquie 18 shillings [22 fr. 50] environ la livre; on l'aurait à meilleur compte dans l'Inde et en Perse qu'en Turquie. Si on faisait faire le triage dans l'Inde, il reviendrait à environ un penny [Ofr. 10] la livre, tandis qu'en Angleterre les chapeliers la paient 9 pence [1 fr. 80]. Je dois ajouter que non seulement cette opération diminue le poids de près de moitié, mais que le poil de chameau de l'Inde revient à 4 shillings [5 fr.] la livre, qu'il est moins grossier et meilleur que celui qu'on achète en Turquie, et qu'il se prête mieux au transport. C'est ce qui ressort de ce que m'a dit le chapelier de Londres Rogers, à qui j'ai montré un feutre fabriqué en Perse, qu'il a évalué à 30 shillings [37 fr. 50], tandis qu'il m'avait coûté cinq shillings [6 fr. 25]. Il serait donc possible, m'a dit ce chapelier, de faire venir de Perse des feutres prêts à être mis en forme pour une mode quelconque à bien meilleur compte que ceux préparés en Angleterre.
Par ces temps de trouble, d'homicides et de guerre, les peaux
de buffle préparées dans l'Inde constitueraient un excellent article de vente, très lucratif, car elles sont beaucoup plus solides que celles qu'on fabrique ici et bien moins chères.
11 faut encore noter les peaux de moutons de Perse, qui constituent une bonne fourrure, fine et chaude, dont les princes en Europe se servent comme vêtements et qu'on utilise aussi comme couvre-pieds des lits des grands personnages; leur laine est soyeuse, finement bouclée et d'une couleur grisâtre. Autant que je sache, je suis le seul à avoir essaye d'en faire le commerce et j'ai revendu avec un grand bénéfice celles que j'ai rapportées; j'en aurais pu tirer davantage si je ne les avais vendues à un ami.
Si j'avais eu ma liberté d'action, j'aurais essayé d'introduire en Angleterre de nombreuses marchandises que notre pays ne fournit pas encore, telles que futaines, basins,. bougrans noirs et de couleurs, soit fins, soit grossiers, toutes sortes de rubans faits en calicot, fins ou grossiers, larges ou étroits, cuir tanné et non tanné, peaux de chèvre teintes, parchemins et papiers ayant les dimensions en usage en Angleterre, cuir doré pour tentures, beaux lits, chaises et fauteuils, peints ou dorés, tables rondes incrustées de nacre, d'agates et de cornalines, courtespointes, couvertures et tentures en soie, indiennes; et belles, calottes piquées ou brodées, gilets, caleçons pour hommes, d'excellente qualité et à bon marché, et quelques-uns pour femmes, soit élégants, soit communs, couvertures pour livres de toutes dimensions, plumes d'autruche excellentes et à bon marché, éventails en cuir et en papier, curieusement ouvragés; et dorés, chapelets, boucles d'oreilles, bagues ornées de diverses pierres, cristal de roche, agatesy cornalines, jaspe, héliotrojtes, elc, tasses en agate et plats de différentes sortes, écaille de tortue,, boîtes et colTrets, soit en ivoire^ soit en ébène^ avec
incrustations de matières diverses, soies de toutes sortes, velours, satins, taffetas, damas de Chine, de Perse et de l'Inde, mellicks [sorte d'étoffe] de Perse, tissés en fils d'or, cotonnades indiennes, pierres de différentes sortes pour tombes, pour pendules et pour pavag-es dans les cours ou revêtements des grandes salles et g-aleries des palais, pierres dures que les Indiens coupent et taillent à bon marché suivant les modèles qu'on leur donne et dont les personnes de qualité et de goût feront certainement grand cas en Angleterre comme ailleurs.
En résumé, la variété des marchandises est si grande en Orient et les quantités que l'on peut s'y procurer sont si considérables que, sacrifierais-je beaucoup de temps et beaucoup de papier pour les énumérer, je n'arriverais pas à en donner la liste complète, car, lorsque le commerce sera libre, on en trouvera chaque jour de nouvelles.
Toutes ces transactions seraient non seulement profitables à la colonie de Saint-Laurent ou Madagascar, mais elles occuperaient un très grand nombre de navires et d'hommes qui deviendraient de bons soldats et des marins habiles et actifs, supérieurs à ceux que le commerce a fournis jusqu'à ce jour.
Si j'avais fait un autre voyage dans l'Inde, j'aurais cherché à y emmener avec moi des préparateurs de malt, des brasseurs de bière et de vin, des distillaleurs de liqueurs et des fabricants sachant bien préparer le tabac, qui est si mauvais dans l'Inde, où cependant il serait facile de l'obtenir aussi bon que \eVerinas [sorte de tabac! et d'autres qui sont beaucoup plus estimés en Perse, et qui donne néanmoins, comme je l'ai dit plus haut, un bénéfice de 400 p. 100. J'aurais aussi amené des jardiniers, des peintres et de bons portraitistes, des horlogers, etc., ainsi que des faucheurs avec leurs outils afin d'enseigner aux Indiens la manière de faire le foin; en effet, pendant la saison sèche, qui
:i58 OUVRAGES ANCIENS
dure d'ordinaire de six à sept mois chaque année, leur bétail souffre de la faim au point de périr. Tout cela n'eût pas été sans avantages pour mes compatriotes. En outre, j'y aurais introduit le lin et le chanvre dont j'aurais apporté des graines et, si elles eussent réussi comme dans notre pays, la toile aurait pu y être tissée à un prix si bas qu'on l'aurait vendue dans toute l'Europe à bien meilleur compte qu'aujourd'hui, sans compter que ces toiles de lin ou de chanvre auraient été plus recherchées dans tout l'Orient que leurs calicots et autres tissus de fabrication païenne.
Tous les articles que j'ai mentionnés dans ce factum auront leur utilité pour la colonie de Madagascar ou de Saint-Laurent, soit qu'on les y introduise tout fabriqués, soit qu'on les y fabrique. En ce qui concerne le bas prix de la main-d'œuvre des hommes, des femmes et des enfants dans l'Inde, il faut remarquer qu'un penny ou deux pence [0 fr. 10 ou 0 fr. 20] par jour suffisent à un Inilien pour se nourrir, lui et sa famille; or, à Madagascar, la nourriture coûte encore bien moins cher et l'on peut s'y procurer toutes sortes d'aliments d'excellente qualité. De plus, on achète les esclaves pour une bagatelle, tant à Madagascar que dans l'Inde et dans d'autres régions de l'Extrême-Orient. Il faut noter que, une fois la colonie établie, de nombreux artisans y afflueront de l'Inde et d'ailleurs pour vivre sous la protection des chrétiens, au milieu desquels ils seront mieux à l'abri de l'injustice, des abus et de la tyrannie que dans n'importe quel royaume d'Asie.
Je n'ai pas encore parlé des précautions à prendre contre les ennemis, soit étrangers, soit indigènes. En ce qui touche les ennemis étrangers, la question exige des connaissances plus étendues que les miennes et je laisse aux militaires la tâche de s'occuper des fortifications offensives et défensives qu'il sera
nécessaire d'y construire. Mais la défensive aussi bien que l'offensive contre les sauvages indig-ènes est plus facile à Madagascar que dans tout autre lieu où les Anglais se sont établis.
En effet, d'après mes informations, les sauvages des autres pays n'ont pas seulement des dards, mais des arcs et des flèches, qui portent plus loin et sont plus dangereuses, et aussi des massues. A Madagascar, les indigènes n'ont d'autres armes que des dards, et encore en petit nombre et d'un maniement difficile. Voici, à mon avis, ce qu'il faudrait faire pour se défendre contre eux : on prendra dans l'Inde des peaux de buffle, qu'on y trouve en grandes quantités et à bon marché, on en disposera une par-dessus sa chemise et son caleçon et on la recouvrira avec le gilet et la culotte, puis, si on le veut, on pourra chausser des brodequins pour protéger les jambes, et il n'y aura alors aucun danger d'être blessé par leurs dards. Cette sorte de casaque de cuir est plus légère et plus facile à porter que des armures de fer.
Pour l'offensive, de légers mousquets et des carabines seront utiles; les fusils de chasse rendront aussi de bons services. A ces armes, on pourra ajouter des épées minces et courtes, ainsi que des boucliers légers tels que ceux dont on se sert en Orient. On trouve encore à très bon compte dans l'Inde de petits arcs avec des flèches à pointe large ou fourchue dont on pourra tirer un bon parti. Les Indiens, en outre de leurs fusils, de leurs épées et de leurs boucliers, portent ordinairement ces arcs sur le dos, avec leurs flèches renfermées dans un léger carquois. Ainsi armés, des enfants de dix à douze ans suffiraient pour harceler et combattre les sauvages de Madagascar, surtout en ayant soin de se tenir à une distance plus grande que celle que peuvent franchir leurs dards, et pourraient leur causer de fortes pertes.
Si le gouvernement de l'île établit quelques droits légers sur le commerce d'importation et d'exportation avec l'Inde et les autres pays d'Orient, ainsi que sur le commerce de cabotage le long des côtes, le commerce de la colonie, qui n'en éprouvera aucun dommage, deviendra très lucratif et tout à fait avantageux.
En outre, un appel adressé au public, notamment aux trafiquants, pour obtenir des souscriptions volontaires aura certainement du succès. En 1628, à bord des deux navires anglais, le Jonas, de 7 à 800 tonneaux, et YExpédition, d'environ 200 tonneaux, le capitaine Swanley prit l'initiative d'une quête pour subvenir à l'entretien d'un hôpital à Black Wall, destiné à secourir les marins infirmes ou blessés venant des Indes ; l'amiral et les équipages versèrent une somme de 250 livres sterling [6 250 fr.]. 11 avait été stipulé que le Comité de direction de la Compagnie des Indes placerait, dans ledit hôpital, en un endroit convenable, une plaque où seraient inscrits en gros caractères les noms des bienfaiteurs avec le montant de la somme versée, afin d'encourager d'autres personnes à coopérer à une œuvre aussi charitable, à laquelle plusieurs marins s'étaient au début montrés hostiles parce que, ayant autrefois contribué à la création d'écoles et d'églises en Virginie et à la construction de l'église de Wapping, ils avaient eu le regret de voir d'autres s'en attribuer tout le mérite. C'a été une honte pour les Directeurs do la Compagnie des Indes de refuser cette subvention volontaire prise sur les gages des marins; si elle n'avait pas dédaigné et repoussé cet acte de charité tout spontané, il aurait été certainement imité, comme on l'espérait et comme l'avaient promis tous les trafiquants et marins, et on aurait actuellement réalisé une somme considérable qui assurerait à cet hôpital un revenu annuel de plusieurs centaines, peut-être
CONCERNANT MADAUASCAH 161
même de plusieurs milliers de livres sterling. Mais la condilion que les noms des bienfaiteurs seraient inscrits dans l'hôpital a empêché que cette initiative, si louable cependant, réussît, car les Directeurs et les Administrateurc de la Compag-nie des Indes, dont l'esprit est étroit, ont craint que la construction d'un hôjtital fait à l'aide des souscriptions de leurs pauvres serviteurs ne nuisît à leur renommée. Un appel de fonds pour être mis gratuitement à la disposition de la colonie de Madagascar, auquel répondraient certainement les marchands et les marins qui connaissent toute la valeur de cette île, aurait le plus heureux effet pour mener à bien cette affaire dans un temps court.
Le Roi pourrait en outre daigner conférer des titres ou des dignités aux hommes de bonne volonté qui transporteront et installeront à Madagascar, à leurs frais, un certain nombre de colons, honneurs qui seraient conférés, soit de suite en Angleterre par le Roi lui-même, soit à Madagascar par un représentant de Sa Majesté. Ces honneurs, auxquels tant d'individus aspirent, décideraient probablement les capitalistes opulents, les gentilshommes, les cadets de famille, etc., à apporter plus de hardiesse dans l'accomplissement et la réussite de cette importante entreprise.
Voici environ treize ans que je suis revenu de l'Inde et, depuis que j'ai quitté Madagascar, j'ai toujours pensé à cette île, dans l'idée de rendre service à mon Roi et à mon pays et en même temps de m'avantager moi-même. J'ai donné à ce sujet aux Directeurs de la Compagnie des Indes, qui les ont du reste dédaignés, quelques informations et avis. Pendant neuf années, j'ai été en butte à leur envie, à leur méchanceté et à leur vengeance et j'ai été cruellement opprimé sans pouvoir obtenir la réparation des torts considérables que m'ont faits la Compagnie et ses agents ; depuis lors, la maladie m'a empêché pendant six année.<i d'enui. 11
lC-2 OUVRAGES ANCIENS
treprendre un nouveau voyage en Orient, comme je désirais le faire à bord d'un navire hollandais ou portugais, puisque l'on me refusait méchamment mon passage sur les bâtiments anglais. Étant aujourd'hui tellement affaibli par la maladie que je ne puis ni marcher ni monter à cheval, n'étant plus du reste en état d'entreprendre aucun voyage à cause de mon âge, car je n'ai pas moins de soixante ans, et cependant ayant à cœur que les Anglais colonisent Madagascar qui est un pays si plein d'espérances et d'avantages, surtout en ces temps de troubles et de révolutions qui font que de nombreuses personnes respectables sont obligées de quitter leur pays natal, j'ai cru de mon devoir de publier cette étude, toute grossière qu'elle est, mais véridique , qui, j'espère, recevra un bon accueil du public et atteindra le résultat que je me propose. Je ne doute pas que les nombreux marins et marchands qui connaissent l'Orient, témoigneront de l'exactitude de mon récit, notamment le noble et digne capitaine Richard Swanley, auquel la très honorable haute cour du Parlement a adressé des éloges, les marchands Gregory Clément et John Cartwright, le ca])itaine William Swanley, le capitaine John Proud, le chirurgien Walter Hammond, Georges Gosnell, l'aide-commissaire du Charles, le capitaine John Weddall, devenu depuis amiral et aujourd'hui décédé, les citoyens de Londres John Hamerton et Thomas White, ainsi que nombre d'autres marins dont j'ai oublié les noms ou qui sont morts, tels que M. Richard Wilde et M. Georges Page, quoique ces derniers, qui ne m'ont pas seulement menacés méchamment de me ruiner, mais qui se sont plus à consommer ma ruine aient été mes ennemis mortels ; nous avons résidé ensemble à Madagascar pendant trois mois. J'en appelle aussi au témoignage de M. William Methold, qui est actuellement sous gouverneur de la Compagnie des Indes, et de M. Thomas Kir-
ridge, qui est membre du comité de cette même Compagnie, ainsi qu'à celui des nombreux traitants des mers du Sud que je ne connais pas. J'espère que quelques-uns d'entre eux, qui me sont supérieurs en jugement et en capacités, voudront, pour la gloire de Dieu comme pour le bien du Roi et du pays, joindre leurs conseils oraux ou écrits aux miens afin de faire réussir cette honorable et utile entreprise. De mon côté, je prierai Dieu de persuader aux bons chrétiens de s'y intéresser et je demanderai dans mes prières que leur œuvre prospère pour la gloire du Très-Haut, pour l'honneur du Roi Charles et de ses descendants, et pour la prospérité et le bien-être de mon pays bienaimé. Ma plume inhabile a tracé la route; elle a pour ainsi dire brisé la glace, afin de permettre à ceux qui me suivront de pousser plus loin l'attaque et de ne pas se trouver arrêté par trop d'obstacles.
Il me serait particulièrement agréable de savoir que la haute Cour du Parlement considère cette œuvre si excellente et si pieuse comme une affaire d'une haute importance pour l'Etat, et que des nobles, des chevaliers, des gentilshommes et même de simples bourgeois ont commencé à agir. Je regrette bien de n'avoir ni les ressources pécuniaires, ni la force physique nécessaires pour pouvoir lui apporter un appui sérieux; certes, je n'y épargnerais point mes efforts, quand bien même j'aurais la certitude que je n'en tirerais aucun avantage personnel et que j'y perdrais la vie.
Chap. XIV. — • On peut faire un commerce avantageux dans le
PORT DE SwALLOW [dANS LA BAIE DE Ca3IBAYe], QUE FRÉQUENTENT LES NAVIRES CHRÉTIENS ET AUTRES. II SERAIT BON d'aTTIRER À
Madagascar les jeunes traitants ou les personnes ruinées qui ont néanmoins une bonne réputation et ceux qui ne craignent pas
d'aventurer dans des ENTREPRISES LOINTAINES LEUR PERSONNE ET LEUR
FORTUNE. — J'ai oublié de dire, je me le rappelle maintenant, qu'en outre de tous les autres avantages commerciaux, il y a de grands bénéfices à tirer de la rade de Swallow pour la colonie de Madagascar aussi bien que pour les marchands d'Angleterre. C'est dans cette rade que mouillent les navires à destination de Surate et, pendant le séjour des navires anglais qui y demeurent parfois un, deux et même trois mois, il se tient au bord de la mer, ainsi que dans la campagne environnante, une foire ou bazar, où les Anglais ont trois tentes, l'une pour leur Président, l'autre pour les marchands et les employés delà Compagnie dont les fonctions consistent à charger et à décharger les navires et la troisième pour le commissaire anglais et son aide, qui sont les agents-comptables chargés de l'achat des vivres frais pour les navires et de diverses autres opérations. La Compagnie hollandaise des Indes a une installation semblable à un quart de mille environ de la nôtre. Quant au bazar où l'on trouve à acheter les vivres et les articles nécessaires à la navigation et où les marins composent leurs cargaisons, il est placé à côté du camp anglais et comprend une foule de tentes qui sont alignées le long d'une ou deux rues; elles sont abondamment approvisionnées de marchandises de toutes sortes, que les Banians vendent aux Anglais, aux Hollandais, aux Portugais et à d'autres, mais surtout aux Anglais qui sont plus généreux; d'autre part, ces Banians achètent les marchandises qu'on apporte d'Angleterre ou d'autres parties de l'Inde et, dans ce trafic, ils réalisent de grandes fortunes. Les Anglais pourraient facilement s'en approprier le bénéfice.
Si j'avais pu faire un second voyage dans l'Inde, soit pour le comjtte de la Compagnie, soit pour le mien, je me serais occupé de cette affaire et j'ai la conviction que j'en aurais retiré de grands avantages. Quelques Banians m'ont engagé à tenter
une opération et ils m'ont promis de m'aider et de m'indiqiier la manière de réaliser des gains considérables. Ils m'ont proposé d'acheter pour mon compte, pendant les cinq ou six mois de la saison des pluies, toutes sortes de marchandises qu'à l'arrivée des navires j'aurais revendues aux marins au comptant avec 20 ou 30 p. 100 de bénéfice; ils s'offraient à m'avancer de l'argent à un taux modéré et à l'employer au mieux de mes intérêts. J'ai constaté à cette occasion combien ces Indiens m'affectionnaient tout particulièrement et combien ils m'étaient fidèles, quoique je fusse retenu en prison.
Pendant que j'étais à Surate, le Jonas y arriva, venant de Bantam avec une cargaison d'épices, surtout de clous de girofle. Cet article, qui ne donnait lieu à aucune transaction lorsque ce navire avait quitté Surate, six mois auparavant, atteignit alors tout d'un coup un cours élevé, presque le double du prix d'achat à Bantam. Les courtiers banians, ayant pitié de l'injustice dont j'étais victime, vinrent me rendre visite et me donnèrent une preuve d'amitié à laquelle j'étais loin de m'attendre. En effet, ils me conseillèrent d'acheter immédiatement toute la cargaison de clous de girofle qui se trouvait à bord du Jonas, c'est-à-dire plusieurs milliers de livres, m'offrant de la revendre à mon compte avec un bénéfice de 40 à 60 p. 100; je les ai remerciés chaleureusement de leur avis amical, mais je leur ai fait connaître l'impossibilité dans laquelle je me trouvais de le suivre, d'abord parce qu'il me manquait l'argent nécessaire pour faire cette acquisition, car il fallait payer comptant, et ensuite parce qu'étant prisonnier je ne pouvais vaquer librement à cette affaire ; ils me proposèrent alors de l'argent en aussi grande quantité qu'il me serait nécessaire et me conseillèrent d'informer immédiatement par écrit le capitaine Richard Swanley, le commandant du Jonas, avec lequel ils savaient que j'entretenais
des relations amicales, de la captivité où l'on me retenait si injustement. Je suivis leur conseil et écrivis au capitaine Swanley pour le prier d'intervenir en ma faveur, et je mis à sa disposition l'argent nécessaire à l'achat de sa cargaison de clous de g-irofle, offrant de lui abandonner la moitié du bénéfice que produirait cette affaire. Mais, intimidé par le Président qui exerçait un pouvoir tyrannique et auprès duquel il était luimême en disgrâce, il n'osa pas accepter ma proposition et tenter cette opération qui nous aurait rapporté plusieurs milliers de livres, et dont profitèrent nos adversaires, Richard Wilde, le Président, et Georges Page, un des membres du Comité.
J'ai cru devoir exposer ce qui précède d'abord pour montrer quel bénéfice on peut réaliser par un simple commerce de cabotage au long des côtes sans s'aventurer au loin en mer. Si j'avais pu obtenir l'autorisation de retourner dans l'Inde à mes frais, — autorisation qui m'a été très malhonnêtement refusée, tandis qu'on l'a accordée gratuitement à des étrangers, — j'aurais surtout placé mes fonds dans ce genre de commerce, qui n'aurait porté aucun préjudice à la Compagnie des Indes, et j'aurais réalisé, proportionnellement à mes peines et à mes faibles ressources, une plus grande ou au moins une aussi grande fortune que la Compagnie des Indes avec ses immenses cargaisons et son énorme crédit. C'est peut-être là la cause de la jalousie de cette Compagnie à mon égard; elle aura craint que mes actes ne tournassent à sa confusion.
Un autre motif qui m'a fait écrire ce mémoire est que je désire encourager à entreprendre ce commerce tous les négociants honnêtes et industrieux qui n'ont pas réussi à faire fortune dans leur pays, ainsi que mes confrères les traitants anglais auxquels je porte le plus vif intérêt et qui sont les gens le plus aptes à trafiquer dans l'Inde; car ils connaissent mieux que qui que ce
soit les marchandises et les articles européens qui conviennent pour les échanges clans les pays d'Orient. Ces négociants sont assurés de trouver auprès des Banians tout le crédit dont ils peuvent avoir besoin, à la condition toutefois que leur vie ait toujours été honorable dans leur pays comme à l'étranger, car les Banians de l'Inde font à cet égard une enquête minutieuse, et aussi à la condition qu'ils aient une bonne conduite dans l'Inde et qu'ils ne se livrent pas aux orgies et aux débauches si préjudiciables à la bourse, au corps et à l'àme; il faut naturellement qu'ils soient affables et courtois avec eux, qui jamais n'offensent ni n'insultent personne et qui supportent patiemment tous les affronts, ne résistant ni en paroles, ni en action, mais dissimulant leur haine jusqu'à ce qu'ils trouvent l'occasion de se venger.
J'ajouterai encore quelques mots sur la manière d'encourager les Anglais à aller à Madagascar. Si l'on adopte la méthode qui a été suivie en Virginie ou une meilleure que pourront trouver des hommes plus éclairés que moi, il sera peut-être, à mon humble avis, opportun d'allouer à chaque colon une superficie de 100 acres de terrain [40 hectares] par 12 livres sterling et demie [312 fr. 50], qui auront été versées et inscrites sur un registre spécial; on pourrait même fixer une somme moindre et concéder des terrains d'une étendue proportionnelle aux sommes souscrites, en n'admettant pas toutefois de souscriptions inférieures à 20 shillings [23 fr.]. Je crois qu'on réunira ainsi une somme considérable, qui permettra de mener promptement à bien l'entreprise. Je conseille de ne pas recourir au système de la loterie, comme on l'a fait dernièrement pour la Virginie, car la loterie est dispendieuse et ruine les pauvres gens, à moins que le gouvernement n'exerce une surveillance très sévère.
11 serait bon d'allouer 100 acres, libres de toutes charges, aux travailleurs ou artisans qui iront à leurs frais dans la colonie pour s'y établir, et aussi une certaine étendue de terrain aux femmes pour les encourager à entreprendre ce voyage lointain. On devrait également, à l'expiration d'une période de sept années, accorder aux apprentis des deux sexes, qui auront fait le vovage aux frais de leur maître, un avoir de 100 acres environ, selon du reste ce que jugeront des hommes de bon sens.
Comme la colonisation de Madagascar augmentera la gloire de Dieu par la conversion au Christianisme d'àmes ignorantes, qu'elle ajoutera à l'honneur et à la renommée de notre Roi en augmentant l'étendue de ses états, qu'elle assurera la prospérité de notre pays, qu'elle sera utile à nos pauvres frères chrétiens qui se trouvent déjà dans l'île en les enrichissant et procurant à leur postérité de grandes richesses et des dignités, je crois qu'on devra demander aux ministres du culte des diverses paroisses de pousser leurs paroissiens à s'y intéresser et aux juges des comtés ainsi qu'aux diverses municipalités d'Angleterre d'ouvrir des registres de souscription ; si les juges et les officiers des municipalités donnaient l'exemple en souscrivant eux-mêmes, la très fameuse colonie projetée deviendrait vite florissante. Enfin, il serait bon d'accorder pour un certain temps la franchise de douane, comme on le fait en ce moment au profit des colons de la Trinidad, ce qui serait un grand encouragement pour les promoteurs de cette œuvre noble et digne qui consiste à coloniser l'île de Saint-Laurent.
CiiAP. XV. — Les Anglais ont réussi à soumettre à leurs lois
LES SAUVAGES DE LA VuiGINU-] ET DE LA NoUVELLE-AnGLETERRE, ET
LES Espagnols et les Portugais se sont emparés du Brésil dont
LES habitants SONT CEPENDANT UNE NATION PUISSANTE ET BELLIQUEUSE. Les AUTRES nations s'étonnent que nous n'ayons PAS DE COLONIES
EN QUELQUE ENDROIT DES MERS DES InDES POUR LA PROTECTION DE NOTRE
commerce et notre défense, ce qui devrait nous inciter à coloniser Madagascar. — Une nation pieuse et chrétienne, qui introduira pour
LA GLOIRE ET l'hONNEUR DE DiEU LA VRAIE RELIGION CHEZ CES IDOLATRES, EN RECUEILLERA CERTAINEMENT PROFIT ET HONNEUR. CrUAUTÉS EXER- CÉES PAR LES Hollandais À Batavia, et leur tyrannie à Amhoine a l'égard des Anglais qui étaient dans l'impossibilité de leur résister À cause de leur trop grande force. — Si quelqu'un objecte qu'il sera difficile de fonder une colonie solide dans cet excellent pays de Madagascar à cause de la grande étendue de l'île et du nombre considérable de ses habitants, je lui répéterai ce que Moïse a dit aux enfants d'Israël, qui, dans la crainte de n'en pouvoir venir à bout, hésitaient à attaquer leurs ennemis qui étaient beaucoup plus nombreux qu'eux : « Ne les craignez point! Rappelez-vous ce que votre Dieu a fait au Pharaon et à toute l'Egypte, car votre Dieu est avec vous, et il est tout-puissant et terrible. » Si nous autres, g-ens d'Angleterre, nous prenons en mains cette œuvre pour la plus grande gloire de Dieu, comme le firent les Israélites, puisque nous ne voulons pas chasser les Malgaches, mais les convertir, notre Dieu nous viendra en aide, comme il est venu jadis en aide au peuple d'Israël, dans notre lutte avec le peuple que nous craignons et que nous soumettrons et convertirons. Je ferai du reste remarquer que les Malgaches, nus et sans armes à feu, sont incapables de lutter contre des troupes expérimentées et bien exercées. Rappelons-nous aussi la valeur et les exploits de nos soldats et les entreprises plus difficiles et plus hasardées qu'ils ont menées cependant à bien en Virginie et dans la Nouvelle-Angleterre et qui ne peuvent être comparées à celle-ci au point de vue de l'utilité et des bénéfices. Nous savons du reste que, grâce à leur vaillance, les Espagnols ont conquis leur opulent et vaste Empire des Indes Occidentales
avec une simple poignée d'hommes, qui est cependant venue à bout de ses nombreux habitants. Si mes souvenirs sont exacts, car il y a bien des années que j'ai lu cette histoire, trois cents Espagnols à cheval, ayant pénétré dans la grande ville de Mexico, ont fait prisonnier l'Empereur qui était cependant accompagné d'une foule énorme de gens et que deux esclaves portaient sur un trône d'apparat. N'oublions pas non plus que les Espagnols et les Portugais ont conquis facilement le Brésil, pays très populeux, et que les Portugais ont réussi à imposer leur commerce dans les Indes Orientales et se sont installés sur les points les plus avantageux des côtes de l'Inde, tels que Goa, Dua [Diuj Daman, Dabul, Mascate, Mallaco, Galicut, etc., oii ils ont construit des forteresses malgré l'opposition d'un puissant et belliqueux Empereur, le grand Mogol. Ils se sont aussi emparés d'Ormouz, malgré les Persans dont le courage est cependant si réputé de tout temps; l'île où ils se sont étaldis est située à trois lieues de la terre ferme et n'offre pas la moindre ressource aux colons, car on n'y trouve ni bois de construction ou de chauffage, ni bétail, ni céréales pour la nourriture de l'homme, ni herbe pour l'alimentation du bétail, ni eau douce pour étancher sa soif, sauf celle que laisse la rosée du matin, et pourtant les Portugais y ont demeuré, apportant avec eux leurs vivres ou allant les prendre de vive force sur les côtes voisines de Perse ou d'Arabie, et ils ont fait une œuvre réellement admirable et parfaite en y construisant autour d'un beau château fort une cité riche et puissante qui surpasse en opulence les principales villes du monde. Aussi Ormouz était-elle comparée avec raison à un beau diamant enchâssé dans une bague comme étant la ville la plus grande et la plus riche de la ceinture terrestre, jusqu'au moment où les Anglais, pour se venger du tort que leur avaient souvent faits les Portugais, s'en sont emparés et
les en ont chassés avec l'aide des Persans qui opéraient sur terre. Malheureusement les Anglais commirent l'imprudence d'abandonner cette ville au roi de Perse, qui cependant nous en eût volontiers laissé la possession; mais, aujourd'hui qu'il en connaît la valeur, plusieurs centaines de milliers de livres ne la lui feraient point vendre, quoiqu'elle ait perdu son ancienne suprématie.
Je ne dois pas non plus passer sous silence la vaillance des Hollandais qui de nos jours, malgré le puissant Empereur de Java, se sont construits dans son pays une ville forte et fameuse qui s'appelait Jacatra, mais qui depuis est connue sous le nom de Batavia, qui est, dit-on, l'ancien nom de la Hollande. L'Empereur de Java a été, de ce fait, si irrité contre les Hollandais qu'en 1629, lorsque j'étais dans l'Inde, on m'assura qu'il avait juré par ses dieux païens de raser la ville hollandaise et d'en expulser les habitants, quand même cela devrait lui coûter la vie de plusieurs centaines de mille de ses sujets. Les Javanais sont très téméraires, et ils n'hésitent pas à s'engager dans les aventures les plus désespérées, tout en sachant qu'ils y trouveront certainement la mort; c'est ce dont on a pu se rendre compte à plusieurs reprises dans ces derniers temps. Ainsi, une fois, un Javanais a eu la témérité de monter à bord d'un navire anglais dans l'intention de massacrer tous les hommes de l'équipage ou de périr; il en tua cinq ou six ou même plus, avant que les autres l'aient mis à mort. L'Empereur a exécuté sa menace de chercher à escalader les murs de la ville hollandaise sur des monceaux de cadavres de ses sujets, tandis qu'une autre armée était chargée de couper la retraite aux assiégés par derrière; il n'a pu cependant en avoir raison.
En présence de ces faits, pourquoi la nation anglaise, qui est si réputée pour sa vaillance dans le monde entier, redou-
terait-elle d'entreprendre la colonisation de Madagascar, la plus noble et la plus utile entreprise qu'on ait jamais conseillée? Pourquoi hésiterait-elle à conquérir un peuple aussi faible et aussi impuissant, lorsque nos colons en font en ce moment même tout autant, sinon plus, à ïrinidad en Amérique, où ils s'attaquent, à ce que je crois, à une place forte défendue par les Espagnols, qui combattront nos compatriotes avec toutes leurs ressources et toute leur adresse, comme si nous étions leurs ennemis mortels, quoique, pour le moment, ils feignent d'être nos amis?
Nos compatriotes, surtout les marins et les marchands qui sont au fait de la situation, comprennent bien la nécessité qu'il y a de fonder cette colonie à cause du commerce que nous faisons dans l'Inde; il y a lieu aussi de remarquer que les autres nations chrétiennes se moquent de nous parce que nous n'avons pas encore établi de port de refuge dans les Indes, quoique nous fréquentions ces parages depuis trente ans, tandis que plusieurs d'entre elles dans un laps de temps plus court se sont mieux organisées; il serait en effet nécessaire d'avoir un point de relâche oii nos compatriotes qui habitent au milieu des musulmans, toujours si jaloux et si tyranniques, pourraient se soustraire à leurs injustes vexations et où ils pourraient se réfugier en cas de dangers ou en temps de guerres. Car les Maures terrifient nos gens, les menaçant du fouet ou de la bastonnade pour le motif le plus futile, leur imposant souvent de fortes amendes et les emprisonnant cruellement jusqu'à entier paiement de la somme injustement exigée.
La colonie de Madagascar nous serait encore utile pour empêcher la piraterie à laquelle tant de nos nationaux et d'étrangers se livrent dans ces mers au plus grand préjudice de nos intérêts, sans compter que, grâce au commerce que nous y ferons, elle donnera un plus grand essor à notre crédit et accroîtra notre repu-
talion et notre force dans l'Est comme dans l'Ouest du monde.
Si nous tardons à agir, les Hollandais ou les Portugais et peut-être même ces deux nations prendront possession de cette île avant nous et nous chasseront de l'Océan Indien, portant ainsi une grave atteinte à notre commerce pour leur plus grand avantage et nous infligeant de ce fait une perte irréparable.
Quel honneur et quel avantage pour une nation protestante, pieuse et chrétienne, que ne souillent pas l'idolâtrie, l'athéisme, le papisme, l'anabaptisme, le brownisme, l'antinomianisme ou toute autre hérésie, de posséder une colonie sûre, calme et opulente dans une île aussi excellente, aussi agréable et aussi fertile, qui forme un petit monde à part et dont l'étendue est considérable relativement à celle de l'Angleterre, car on estime qu'elle est triple! De plus, sa défense est facile à assurer puisqu'elle est située à plusieurs centaines de lieues, d'une part, des païens, des idolâtres et, d'autre part, des peuples chrétiens superstitieux et malpensants, qui ne pourront venir inquiéter et attaquer nos colons une fois qu'ils s'y seront établis, sans être obligés de faire, tant sur terre que sur mer, des frais considérables et sans courir beaucoup de dangers.
Et (combien il sera agréable à Dieu que nous convertissions au christianisme tant de centaines de mille d'individus braves, bien faits et affables, dont les pauvres âmes ignorent la vérité! Il ne faut pas que nous laissions les Espagnols, qui se vantent de leurs succès dans la catholicisation des indigènes de l'Amérique, être les seuls à s'occuper de la conversion des infidèles. Mais à Dieu ne plaise que nous convertissions les peuplades sauvages, nous ou toute autre nation chrétienne, en faisant couler leur sang, que nous les baptisions, comme l'ont fait, diton, les Espagnols dans les pays qu'ils ont conquis dans les Indes Occidentales, massacrant tout ou partie des habitants
avec une cruauté inouïe, attachant ensemble en effet un grand nombre d'indigènes et pariant à qui d'un seul coup de rapière en tuerait le plus, n'épargnant ni les femmes, ni les enfants. Ce serait un grand bonheur pour moi, quoique je désespère d'avoir cette joie tout comme Moïse désespérait de visiter la terre de Chanaan, de voir les Anglais, les Ecossais et les Hollandais, qui appartiennent tous à la même religion, s'entendre pour prêcher d'un commun accord le christianisme aux pauvres indigènes de ces régions lointaines; ce serait une action très honorable et assez importante pour occuper nos trois nations réunies; tous les athées, païens et chrétiens idolâtres en éprouveraient une grande terreur.
D'autre part, il y a lieu de regretter et de s'affliger que des chrétiens se conduisent les uns envers les autres avec la perfidie et la déloyauté qu'ont montrées les commandants hollandais à l'égard des Anglais, à Amboine'. Ces faits regrettables ont
l. Un des soldats japonais au service des Hollandais, ayant été surpris le 11 février 1622 dans l'intérieur du fort d'Amboine, fut accusé d'espionnage et soumis avec quelques-uns de ses compatriotes à la torture. Il avoua tout ce que voulurent ses bourreaux, c'est-à-dire que les Anglais comspiraient avec eux pour s'emparer du pays. Il y avait, à ce momentlà, en prison un certain Abel Price, chirurgien anglais qui, étant ivre, avait voulu mettre le feu à la maison d'un Hollandais; on lui dit que les Japonais avaient confessé que lui et ses compatriotes complotaient ensemble contre les Hollandais et qu'il eût à donner des détails sur cette conspiration. Torturé le VS février 1622, il fit tous les aveux qu'on lui demanda. Le gouverneur d'Amboine fit alors comparaître devant lui le capitaine Towerson et les huit autres Anglais qui étaient en ville et, après leur avoir fait part de l'accusation qui pesait sur eux, il les fit mettre en prison; puis, il fit piller les magasins de la Compagnie anglaise et fit saisir dans les autres comptoirs les douze autres Anglais qui étaient dans les Moluques. Tous furent mis à la torture et, pour échapper aux souffrances qu'on leur fit subir, se reconnurent coupables des actes criminels qu'on leur imputait et que cependant ils n'avaient point commis. Cette enquête dura liuit Jours, du l'i au 23 février. Le jugement eut lieu le 2Ij; le 26, tous les prisonniers furent amenés dans la grande salle du Conseil et la sentence leur fut signifiée : dix Anglais, un Portugais et onze
CONCKRNANT MADA(iASCAl{ 17b
été par deux fois divulgués au monde, et pourtant les préjudices considérables qu'ont subis les sujets de Sa Majesté n'ont encore été l'objet d'aucune réparation; il n'a été donné aucune indemnité aux parents de nos compatriotes qui ont péri dans cette affaire ni aux marchands, comme moi, qui en ont éprouvé de grandes pertes. Aussi je prie Dieu de faire que nous n'entendions plus jamais parler d'actes aussi cruels que ceux qu'ont commis à notre égard les Hollandais et qui peuvent être très préjudiciables et même désastreux pour les deux nations, tandis qu'il importe beaucoup qu'étant si voisines l'une de l'autre, elles vivent en paix et bonne amitié. Que Dieu leur accorde celte grâce pour sa gloire et pour leur prospérité !
Chap. XVI. — Projet du sqlire Colrteen de coloniser Madagascar. — Partialité, injustice et ingratitude du Comité de la Compagnie des Indes envers ses fidèles et loyaux serviteurs et faveurs indues accordées à ceux qui ne sont uue de vils flatteurs, DES débauchés et d'indignes mercenaires. — Il Y A À Madagascar UN produit de grande valeur qui procurera d'importants rénéfices aux personnes assez heureuses pour le recueillir. — Grand désir qu'a eu le prince Rupert de fonder une colonie prospère a Madagascar et intention du comte d'Arundel de le remplacer lorsqu'il eut abandonné son projet. — Depuis que j'ai commencé à écrire ce factuni, j'ai appris <jue le noble squire Courteen a armé, au cours de ce printemps de 1644, trois navires bien pourvus d'hommes et chargés des munitions et provisions nécessaires à l'alimentation, à la défense et à l'ins-
Japonais, déclarés coupables, furent condamnés à mort et exécutés le lendemain 27 février 1622. Les autres accusés furent remis en liberté (An authcntick copy of the confession and sentence aijainst M. Ton-crson and Complices concerning the hloudy conspiracy against the castle of Amboyna, Londres, 1032, in-4, 38 p., et Harris, Navigantium atqiie Itinerantiitm Bibliothcca, AComplete Collection of Voyages, t. I, 1744, p. 877-898).
lallation d'un groupe de colons à Madagascar (voir plus loin, pp. 184-187). Que cette très noble entreprise soit bénie de Dieu! Puisse-t-elle prospérer et être une source de contentement et de richesses pour celui qui en est l'initiateur et pour les siens et un exemple pour ceux qui voudront l'imiter! Puisse le Dieu de grâces et de miséricorde rendre efficace le moyen qu'il veut, dit-on, employer pour faire le commerce avec les indigènes! Il a fait en effet fabriquer des perles en verre ayant la forme et la couleur des haranga ou olives en cornaline qui sont si appréciées des Malgaches ; espérons qu'elles ne seront pas dédaignées par eux et que les colons pourront les utiliser pour l'achat de leurs provisions et pour leur trafic, jusqu'à ce qu'ils puissent en faire venir de l'Inde. Toutefois j'ai des doutes à ce sujet, sachant par expérience avec quelle habileté et quel soin les indigènes choisissent les véritables cornalines et quelle différence de valeur ils leur attribuent suivant leur couleur, leur beauté, leur éclat et l'absence de taches et de défauts.
Je ne puis qu'adresser tous mes éloges au digne et noble squire Gourteen et encourager d'autres personnes à se joindre à lui pour mener à bien sa digne et noble entreprise, et je lui donne ces éloges quoique je lui sois tout à fait étranger et que je n'attende rien de lui. Je m'en réjouis d'autant plus volontiers qu'il n'a pas été élevé pour être marchand, mais qu'il a fait ses études au collège des avocats, qu'il a été membre du tribunal royal et que par conséquent il pourra, avec le concours de quelques compagnons intelligents et dignes de confiance, diriger notre commerce dans l'Océan Indien avec plus de succès que la Compagnie des Indes Orientales. Les directeurs, les délégués et les membres des vingt-quatre ou vingt-six comités de cette Compagnie ont tous reçu une éducation commerciale et sont des négociants estimés, mais leurs officiers et leurs agents,
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CONCERNANT iMADAGASCAR nT
qui sont si nombreux, ont créé une foule de difficultés et provoqué, par leur manque de jugement, par leur partialité dans l'administration de la justice et par leurs mesures d'oppression ^-^ouvernementale, un mécontentement et un découragement général. Les emplois dans l'Inde sont tenus par des gens malhonnêtes, par des imposteurs, par des débauchés perdus de réputation et par des mercenaires méchants et rancuniers; tous ces gens dédaignent et oppriment cruellement ceux de leurs collègues qui sont honnêtes et loyaux, et ils les persécutent et les calomnient auprès du Comité de la Compagnie, et les directeurs laissent commettre ces injustices, quoiqu'ils en aient connaissance et que leur conscience certainement les leur reproche, quoiqu'ils aient promis de réparer les torts causés injustement à autrui et que les tribunaux leur en aient donné l'ordre. Telle est la récompense que reçoivent leurs bons serviteurs. Plus tard, me déciderai-je peut-être à exposer en détail les faits dont j'ai eu à me plaindre, si Dieu m'en donne l'intelligence et la force, car actuellement je suis très faible. Il est de mon devoir, en effet, de sauvegarder ma réputation et mon crédit et de renseigner les marchands honnêtes qui se proposent d'entrer au service de la Compagnie, afin qu'ils soient prudents dans leurs conventions avec des personnes aussi injustes et aussi ingrates. S'il ne s'agissait que de moi, puisque voilà treize ans que j'attends, je pourrais, par charité, accepter sans récriminations les affronts qui m'ont été infligés et les oublier, mais la situation précaire dans laquelle se trouve ma famille me forcera certainement à adresser à la très honorable Haute Cour du Parlement un humble appel et une. très respectueuse pétition afin d'obtenir la réparation des torts que j'ai subis.
C'est une démarche que je ferai avec un réel chagrin, car je considère comme fâcheux et regrettable d'être obligé d'apporter m. 12
une perturbation, même minime, dans l'administration des affaires si considérables et si importantes de l'Etat, en sollicitant une réparation pour les grands dommages et pour les vexations dont, moi et ma famille, nous avons été les innocentes victimes; mais j'ai été cruellement ruiné par ceux qui auraient dû me rendre pleine justice; le gouverneur actuel de l'Inde, parlant selon sa conscience, a lui-même reconnu mes droits en plein tribunal, et, d'autre part, le délégué actuel qui a rempli dans l'Inde après mon départ les fonctions de Président, et qui a été à même d'apprécier là-bas les torts que j'ai éprouvés, m'a adressé une lettre de condoléances fort gracieuse au sujet des maux que j'ai endurés sous l'administration de son prédécesseur, dont la méchanceté était sans égale.
Depuis qu'il est revenu en Angleterre, où il remplit les fonctions de gouverneur délégué, ce personnage m'a écrit pour m'exprimer tous ses regrets que le tribunal ait commis à mon égard un semblable déni de justice, m'expliquant qu'il n'était pas en son pouvoir d'y remédier, et cependant, pour des motifs personnels, sans raison et en opposition avec le bien public, il vient tout récemment de rejeter mon humble pétition et de me refuser, à moi, un loyal membre de l'honorable corporation, la précieuse autorisation qui a été libéralement et gratuitement accordée à des Hollandais et à des Portugais, qui sont nos ennemis mortels et de redoutables rivaux du commerce anglais dans l'Inde. Une sentence émanant de la pieuse, juste et très honorable Haute Cour du Parlement me sera plus agréable que la bienveillance, si grande fût-elle, et que toutes les gratifications et restitutions d'argent provenant d'un tribunal aussi corrompu que celui de la Compagnie des Indes.
Aujourd'hui, après treize ou quatorze années de délais et d'ajournements pendant lesquelles on m'a opprimé et mis dans
l'impossibilité d'intenter des procès à mes adversaires toutpuissants et dénués de scrupules, dont quelques-uns m'ont empêché de trouver le moyen d'exercer mon métier légitime et de gagner ma vie, ainsi que celle de ma femme et de mes cinq enfants qui sont de ce fait ruinés, je n'en prie ])as moins Dieu de pardonner à mes persécuteurs leur conduite injuste et peu charitable; ils en sont du reste eux-mêmes honteux, ([uoique leur amour-propre les empêche de rapporter leurs premiers jugements si iniques, et, comme saint Etienne priant pour ceux qui le lapidaient, je dis : Seigneur, ne mettez pas ce péché à leur charge.
J'ai omis de donner le renseignement suivant, non par oubli ou par indifférence pour le bien d'autrui, mais dans l'espoir d'en retirer un avantage particulier pour moi, vu que j'espérais et désirais retourner dans l'Inde. Voici ce que c'est : Lors de mon dernier séjour à Madagascar, j'ai observé dans la mer, tout près de notre débarcadère, par trois pieds d'eau tout au plus, une sorte de gelée semblable au frai de grenouilles [sorte de méduse] qui nageait à la surface et qui avait à peu près le volume d'un peck [seau ou mesure d'une contenance de 9 litres]. Tout d'un coup, le centre de cette masse devint noir, tandis que les côtés et les parties minces étaient d'une magnifique couleur bleue ou pourpre. Désireux de me rendre compte de ce que ce pouvait être, avant d'avoir bien réfléchi, je fis mettre à l'eau deux marins afin qu'ils saisissent ce corps étrange, mais, quand ils voulurent le prendre, il se brisa et une partie coula à fond, tandis que l'autre se désagrégea. J'en fus grandement étonné et j'ai pensé (|u'il s'agissait d'un objet précieux, car la masse restée flottante teignit une grande étendue de la mer d'une très belle couleur pourpre, ce qui m'amena à supposer que c'était la vraie pourpre marine, qui,
si je ne me trompe, est, suivant ce que j'ai lu ou entendu dire, aussi précieuse qu'un bijou de grand prix.
Aujourd'hui que, vieillard infirme et décrépit, je ne pourrai probablement plus, malgré tout mon désir, revoir ces contrées lointaines, je ne crois pas devoir plus longtemps cacher à mes compatriotes la connaissance de ce fait. Je désire que des hommes industrieux prennent la peine de rechercher cet animal, qui se trouve le long des côtes de l'île de Madagascar. Je crois que, lorsque, d'après cette courte description, on découvrira ce coq)s flottant à la surface de la mer, trois ou quatre hommes au moins devront chercher à passer en dessous de lui une large toile ou drap et le soulever doucement de tous les côtés à la fois, de manière qu'il ne puisse pas glisser et perdre l'eau qu'il contient; pour le conserver, on le mettra immédiatement dans un vase, puis, au fur et à mesure qu'on en aura l'occasion, on en fera sécher au soleil une petite quantité que l'on enfermera dans des boîtes. A mon humble avis, il s'agit là d'une denrée précieuse qui peut valoir son poids d'or. Aussi, avant de mourir, serais-je heureux d'apprendre qu'on a trouvé de grandes quantités de cette matière et que l'on a fait, sur elle, des expériences concluantes. Il serait bon que la Compagnie des Indes donnât aux commandants de ses navires l'ordre de faire chercher ce corps le long du rivage, tout en étudiant les côtes de l'île. J'ai encore à dire un mot, d'après M. Lloyd, sur un projet antérieur de colonisation dans l'île de Madagascar. Quand le Conseil des Ministres eut décidé que le prince Rupert ' devait partir comme vice-roi de Madagascar, on convint de mettre à sa disposition douze navires de guerre de Sa Majesté le Roi Charles et trente navires marchands chargés de l'escorter et de lui apporter chaque année des provisions d'Angleterre; en outre, 1. Voir t. II de la Coll. Oitvr. anc. Madagascar, p. 442-440.
ordre fut enjoint au gouverneur de l'honorable Compag-nie des Indes, Sir Maurice Abbot, à Sir Henry Garway et à d'autres membres du Comité de lui donner, lorsqu'il serait dans l'Océan Indien, tout leur concours et tout leur appui pour qu'il pût mener à bien son projet; j'étais présent lorsque le Conseil des Ministres émit cet ordre et donna les instructions correspondantes aux membres de la Compagnie des Indes Orientales. Mais, le prince Rupert s'étant sur ces entrefaites rendu en France et en Allemagne où l'appelaient d'importantes affaires, on jugea opportun de décider que le comte d'Arundel, comte maréchal d'Angleterre, se rendrait à sa place comme gouverneur à Madagascar, qui est le pays le meilleur du monde pour l'établissement d'un entrepôt commercial.
Le noble comte a écrit à ce sujet ' un livre et il était si bien résolu et prêt à partir qu'il a recruté plusieurs marins ayant l'expérience des pays d'Orient et de Madagascar, auxquels il a donné une solde hebdomadaire; des affiches imprimées, annonçant son projet, ont été collées sur les piliers delà Bourse royale ainsi que dans diverses parties de la Cité; mais la réunion du Parlement a empêché la réalisation de ce dessein.
Chap. XVII. — L'artillerie, les armes a feu et l'imprimerie
ÉTAIENT EN USAGE EN CuiNE BIEN AVANT QUE LES CHRÉTIENS LES CON- NUSSENT. — Il faut s'adresser à Dieu pour réussir dans la colonisation DE Madagascar comme du reste pour toute entreprise ici-bas. — Il y a des événements, fâcheux à deux points de vue différents, qui frappent notre nation. D'une part, le revenu des douanes en Angleterre subit une très grande perte, perte qui atteint certainement plusieurs milliers de livres sterling par an, du fait de la privation de tous les droits que le commerce avec les
1. Malgré tous nos recherches, il nous a été impossible de trouver trace de ce livre. Voir t. II de la Coll. Uuvr. anc. Madag., p. 462-463.
Indes Orientales aurait produits et de l'aug'mentation du trafic qui en serait résulté si la Compagnie des Indes Orientales avait obtenu réparation des dommages que lui ont causés les Hollandais. D'autre part, comme les Hollandais pèchent sur nos côtes, nous perdons ce qu'ils y gagnent; car il en résulte pour eux une notable augmentation du nombre de leurs navires et de leurs marins et une plus grande extension de leur commerce, qui les enrichit à notre détriment.
Les Indiens n'ont pas si grand tort de se glorifier de leur intelligence et de considérer le reste du monde comme aveugle par rapport à eux; ils appellent les Européens « les gens à un œil ». Dans son histoire des Indes, MafTei remarque en effet que, dans leur orgueil sans bornes, ils attribuent aux Chinois deux yeux et aux Européens un seul et qu'ils disent que le reste du monde est aveugle. Je les trouve perspicaces, car, quoiqu'ils soient placés aux antipodes des chrétiens et qu'ils soient aussi éloignés que possible de l'Europe, ils trouvent cependant le moyen de jeter des regards indiscrets dans les mines et les trésors du monde chrétien.
Les Chinois sont le peuple le plus remarquable du monde. Ils faisaient usage de l'imprimerie, de la poudre et de l'artillerie cinq cents ans avant qu'aucun chrétien les connût, et ils possèdent l'Ancien Testament; je les ai, en effet, vus dans l'Inde jouer des pièces de comédie qui en sont certainement tirées. Leurs livres font remonter la création du monde à six mille ans avant la date qu'indiquent les nôtres et ceux des autres nations. Ce que j'avance est absolument vrai. Aussi est-il grand temps que le Parlement s'occupe de notre commerce (jui est si mal organisé, car sa décadence est grande et il en résulte une perte considérable pour notre nation '.
1. Ce chapitre est écrit d'après les renseignements fournis par M. Lloyd.
Pour en finir avec cet écrit qui est lourd et mal composé, mais véridique, veuillez, Lecteurs, au cas oii il plairait à Dieu, dans sa miséricorde et sa bonté, d'accorder à notre nation par ces temps de troubles la très grande grâce de nous permettre d'établir une colonie à Madagascar, et, au cas où ce mémoire déciderait de bons chrétiens à y aller chercher un refuge pour leurs personnes et des ressources pour leur existence, ainsi que la liberté de bien servir Dieu suivant les préceptes de l'Evangile, veuillez, dis-je, accepter le bon conseil que Moïse donnait aux enfants d'Israël : « Lorsque vous aurez mangé et que vous serez rassasiés, vous bénirez le Seigneur votre Dieu à cause du beau pays qu'il vous aura donné » ; et dans la dernière partie du chapitre vin du Deutéronome, il est dit : « Gardez-vous de dire dans votre cœur : c'est à ma puissance et à la force de ma main que je dois l'abondance dans laquelle je suis », Ces bons conseils sont en harmonie avec ceux que le fameux Du Bartas a donnés en français et qu'a traduits le digne Josuah Silvester :
Ne va disant : « Ma main a faict cet œuvre. Ou ma vertu ce bel œuvre a parfaict » ; Mais dis ainsi : (( Dieu par moy l'œuvre a faict, Dieu est l'autheur du peu de bien que j'œuvre ».
(A brief Discovery or Description of the mort famous island of Madagascar or Saint-Lawrence, in Asia, near unto the East- Indies and proposai for an english plantation there, by Richard Boothby, merchant, 1644, Londres, in-4", 16 i6, et Harleian Collection ofTravels,t II, 1745, pp. 623-663). — Powle Waldegrave a publié en 1649 en réponse à ce factum de Boothby un pamphlet oii il réfute ses attaques contre la Compagnie des Indes et ses assertions sur la fertilité incomparable et la grande richesse de Madagascar, pamphlet dont nous publions la traduction pp. 221-258.
TENTATIVE DE COLONISATION ANGLAISE À MADAGASCAR PAR COURTEEN, en 10i4-i645i.
Le squire [écuyer] Courteen a armé, au printemps de 1G44, trois navires pourvus de toutes les provisions et munitions nécessaires pour l'établissement d'une colonie à Madagascar. Il a fait fabriquer en verre des perles de la forme et de la couleur de ces fuseaux ou olives en cornaline que les Malgaches tirent de l'Inde et appellent haranga et qu'ils prisent fort (Boothby, A
1. Les Anglais avaient une telle frayenr des Hollandais à cause des atrocités que ceux-ci commettaient sur leurs compatriotes dans la mer des Indes (a), qu'ils n'avaient plus le courage de lutter contre eux, ni l'envie d'établir de colonies dans ces régions, de sorte que leur commerce allait diminuant et menaçait d'être anéanti, ce que désiraient les Hollandais et ce à quoi ils s'efforçaient d'arriver, si quelques-uns d'entre eux n'avaient lutté contre ce découragement. Le Roi d'Angleterre, désireux de remédier à ce mal et de protéger le commerce anglais dans ces régions, écouta avec bienveillance les propositions de Sir William Courteen (6) et de quelques autres riches négociants de Londres, qui projetaient d'envoyer une flotte en Orient pour y fonder une colonie et y faire le commerce, s'engageant à ne pas porter préjudice à la Compagnie orientale des Indes. Par une charte signée par le Roi en date du 12 décembre 1635, les personnes ci-dessus nommées eurent la permission d'envoyer aux Indes un certain nombre de navires, et, en conséquence, ils en envoyèrent six d'un gros tonnage. Sir William Courteen hasarda dans cette aflaire une somme de 120 000 livres sterling [3 millions de francs]. Ses marins réussirent dans ces régions lointaines, mais il eût fallu qu'ils pussent rapporter leurs richesses en Angleterre; or les Hollandais étaient trop rusés pour ne pas leur créer des obstacles, car, craignant que les Anglais n'arrivassent à commercer librement avec les Indiens, ils dressèrent dès le début un guel-apens au Dragon et à la Catherine, deux des plus grands navires de la flotte de Courteen, qui sombrèrent corps et biens dans les parages du Cap de Bonne-Espérance; leur cargaison, dont la valeur était de 150 000 livres sterling [3 750 000 francs], fut complètement perdue.
Ce ne fut pas la seule tentative des Anglais, car en 1641 les mêmes propriétaires, sauf sir William Courteen qui était mort, armèrent sept nouveaux navires qui firent voile pour les Indes Orientales et qui furent de nouveau attaqut's par les Hollandais; en janvier 1643, le Henry Bona-
(a). Voir Boolhby, p. \li (note) et p. 171 bis et 176 bis.
(b). C'est ce inèine sir William Courteen qui, le premier, prit, en février 1627, possession de la Uarbade (l'une des Antilles).
brief Discovery of Madagascar, Harleian Collection 0/ Travels, t. II, n45, p. 660).
C'est le 49 août 1644 que ces navires, sous le commandement du capitaine John Smart, partirent des Downs [rade célèbre située au Sud de l'estuaire de la Tamise] avec 140 personnes à bord ; ils atterrirent dans la baie de Saint-Augustin le 3 mars 1645. Les passagers venus pour s'établir à Madagascar construisirent un camp fortifié dans une plaine voisine de la mer, où ils demeurèrent treize mois. Ils eurent beaucoup à se plaindre des indigènes de cette baie qui non seulement assassinèrent traîtreusement à diverses reprises cinq de leurs hommes et refusèrent souvent de leur vendre du bétail, mais empêchèrent les Masikoro ou habitants de l'intérieur de leur en amener; quand ils réussissaient à leur en acheter à 60 ou 100 milles de la côte, malgré toute leur vigilance; on les leur volait'. Sur les 140 personnes
vcnlure se. \eidi k la côte à l'île Maurice avec une cargaison de poivre et d'autres denrées de l'Inde, et tomba entre les mains des Hollandais qui, sous le prétexte d'aider les Anglais au sauvetage de leurs marchandises, s'emparèrent du navire et de son armement. Adrien Vanderstel [Adrian van der StelJ, le gouverneur de Maurice, renvoya le capitaine et les matelots anglais sans argent, ni secours d'aucun genre, ayant tout pris, munitions, marchandises et provisions, au détriment de M. Courteen et des autres intéressés qui perdirent là une somme de 10 000 livres sterling [•230 000 francs]. Au mois de juin 1643, un autre navire de la même compagnie, la Bona Speranza, allant de fioa h Macao, fut attaqué et saisi dans le détroit de Malacca par deux navires de guerre hollandais qui tuèrent et blessèrent un certain nombre de matelots; ce fut encore une perte sèche pour M. Courteen et ses associés d'environ 75 000 livres sterling [1 875 000 francs]. Après ce désastre, M. Courteen ne put plus paraître à \ Exchange [h la Bourse]; ses traites furent protestées en Angleterre, en Hollande et en Zélande, et, en 1644 et 164o, il fut déclaré insolvable et hors la loi, avec sir Edward Litlleton, pour une somme de 50 000 livres sterling [1 250 000 francs].
1. Comme on le verra plus loin, pp. 314-315 [Description de Madagascar par Joachim Blank en 1663), c'est à Salara, sur la côte Sud de la baie de Saint-Augustin, un peu à l'Ouest du rocher d'Andriamihaly (le Tent rock des marins anglais), que ce fort était construit.
venues à bord des navires, il n'en revint pas 12 en Angleterre*.
Powle Waldegrave, qui a écrit en 1649 un factum en réponse
à celui de Boothby, était de ce voyage ^ Il a fait une excursion
1. Voir t. I Coll. Ouv. anc. Madag., pp. 471-472, où a été inséré par erreur le passage où Flacourt parle de cette tentative de colonisation : « Environ l'an 1644, un navire anglais mit à terre dans la baie de Saint- Augustin quelques 400 Anglais; ils y trouvèrent un fort de terrasse qui avait été bâti, il y avait longtemps, par les compagnons de François Pyrard. Après trois ou quatre années de temps à Fort-Dauphin, 22 Français s'étant débauchés y allèrent en espérance d'y trouver un navire anglais pour repasser en Europe; mais ils n'y trouvèrent personne, sinon ce fort et un cimetière où il y avait eu plus de 300 hommes enterrés, et apprirent par un Grand nommé Dian Maye [Andriamay], qui allait ordinairement traiter du bétail pour la fourniture des navires anglais, que le capitaine était mort de maladie avec la plupart de ses gens et qu'un navire était venu qui avait enlevé le reste des Anglais. Les gens du pays ne voulaient rien vendre aux hommes pendant qu'ils y demeuraient, à cause qu'ils étaient si lâches qu'ils ne voulaient pas aller à la guerre pour eux contre leurs ennemis; ce sont leurs femmes, qu'ils avaient amenées avec eux, qu'ils envoyaient acheter les vivres » (Flacourt, Histoire de Madagascar, 1658, pp. 42-43). « En 1649, les sieurs Le Roy et Des Cots, ajoute-t-il plus loin, ont vu dans la baie de Saint-Augustin, sur le bord de la mer, un petit fort où plusieurs Anglais avaient demeuré deux à trois ans et qu'ils avaient quitté parce que le pays était trop malsain et que les vivres y étaient trop rares, car les indigènes les haïssaient tant qu'ils ne voulaient rien leur vendre. Après avoir longtemps langui et perdu plus de 300 hommes de maladies, le reste s'est embarqué sur un navire allant aux grandes Indes. La haine que les indigènes portaient aux Anglais venait de ce que, ceux-ci n'ayant pas voulu aider le roi du pays dans une guerre contre ses ennemis, ils attribuèrent ce refus à une grande poltronnerie et les méprisèrent tant qu'ils se refusèrent à leur vendre vivres et bétail. Les Anglais, n'osant plus aller eux-mêmes faire les achats, y envoyèrent leurs femmes qui réussirent à acheter divers objets, mais à des prix élevés. Les fosses fraîchement creusées dans le cimetière faisaient connaître combien de personnes étaient mortes en ce lieu » (Flacourt, Histoire de Madagascar, 1658, pp. 249-250).
2. Le gouverneur général des Indes hollandaises, Van der Lijn, dil dans une lettre de la lin de 1645 qu'il a appris que les Anglais ont bâti à Saint-Augustin un petit fort en palissades et qu'ils y ont débarqué dix familles et un certain nombre d'hommes, formant un total de cent personnes, qui se proposaient de tuer et saler des bœufs et de planter de l'indigo, et qui voulaient surveiller les Français établis dans la baie de Sainte-Luce [Manafiafy] (a) (Lettre aux XVII Seigneurs du 17 dé-
(a) On sait que Pronis a établi un poste dans la l)aie de Sainte-Luce en 1644.
GONCEHNANT MADAGASCAR 187
(Fune trentaine de jours dans l'intérieur du pays et a été, pendant ce temps, gravement malade de la dysenterie. Il a mouillé, dit-il, à la bouche du Demoka, sur la côte Ouest de Madaiiascar', pour y faire de l'eau douce, probablement en se rendant aux Indes avec les survivants de cette malheureuse expédition, et il a été rapatrié en juillet 1648 '.
Powle Waldegrave a été, comme tous ses compagnons et comme le chef de l'entreprise lui-même, M. Courteen, ruiné dans cette néfaste entreprise. Il constate avec raison que la région du Sud-Ouest de Madagascar est aride et que ses habitants font les plus belles promesses du monde aux étrangers qui viennent dans leurs pays, mais sont en réalité aussi fourbes et aussi traîtres que possible (Powle Waldegrave, AnAnsioer to M. Boothbijs Book of the Description of Madagascar, 1649^).
cemhre 164o, liijks Archief de la Haye, fonds Maiirithis). — Van der Meersch, gouverneur de l'île Maurice, a écrit au gouverneur général des Indes hollandaises en 1646 que les Français, ayant poussé jusqu'à la baie de Saint-Augustin, y avaient trouvé les Anglais en guerre avec les indigènes, que ces Anglais ne pouvaient sortir de leurs retranchements qu'en troupe nombreuse et que, de part et d'autre, on ne se faisait nul quartier, que les Anglais souffraient beaucoup de cet état de choses et couraient le risque de mourir de faim, car, M. William Courteen, le chef de cette colonie, ayant fait faillite, il y avait peu de chances qu'on vînt à leur secours (Lettre de Van der Meersch, 1646-1647, au gouverneur général des Indes hollandaises, apportée par le Grey-hound, qui avait mouillé à Maurice du 10 octobre 1G46 au 10 avril 1647, Rijks Archief de la Haye, fonds Mauritius).