‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 5)Chapitre 3 sur 108 · C'est précisément le contraire de ce qui est · texte numérisé non relu

C'est précisément le contraire de ce qui est

Terra bona, gens mala, trouve son ap])lication. Ses habitants sont en effet indolents et paresseux; ils ne se donnent la peine ni de semer, ni de planter, et pourtant ils vivent dans l'abondance des produits de leur sol qui est fertile et qui leur fournit, quoiqu'il ne soit ni cultivé ni amendé, toutes les choses nécessaires à la vie, même jusqu'au superflu.

Là-bas, la nature n'a besoin ni d'être forcée, ni d'être améliorée artificiellement. Les produits que dans nos pays du Nord nos cultivateurs cherchent à obtenir à grand'peine, en labourant le sol, en l'amendant, en plantant, transplantant et greffant, viennent à Madagascar tout naturellement. Les forêts y fournissent en abondance d'excellents bois de charpente, ainsi que des arbres d'essences qui nous sont inconnues, sauf les tamariniers dont nous avons converti en planches quelques-uns qui avaient de 3 à 4 pieds de diamètre. Il y a une autre sorte d'arbre auquel, en raison de son caractère et de son emploi, nous avons donné le nom de buis et qui mérite d'être signalé. Tous ces arbres portent des fruits qui servent à ralimentation des indigènes; les orangers et les citronniers y sont abondants, ainsi qu'une espèce de palmier noir appelé par les Portugais Coro di Mau, qui croît en grand nombre dans les terrains bas, surtout dans le voisinage de la mer, et qui a, dit-on, des vertus admirables [!] ; les habitants du pays se nourrissent de ses fruits en guise de pain [!]. Quant aux arbres qui produisent des gommes excellentes, il y en a en quantité; l'un d'eux donne une résine qui, par sa couleur et sa consistance, ressemble au sang-de-dragon; quand on la jette sur des charbons ardents, elle dégage une odeur semblable à celle du benjoin.

J'aurais difficilement cru tout cela si je ne l'avais vu; et, aujourd'hui que je le raconte, je pourrais craindre qu'on ne s'imaginât que j'use du privilège des voyageurs, s'il n'y avait

heureusement en Angleterre maintes personnes encore vivantes qui peuvent confirmer mon récit. On trouve à Madagascar un arbre que nous avons appelé V arbre-chair : quand on le coupe pendant sa croissance, il en sort une sève ou liqueur qui est semblable à du sang; la partie intérieure du tronc est molle et tendre, tout à fait comme la chair dont sont formés nos muscles (voir la note 1, p. 51).

Dans les plaines, il y a d'excellents pâturages, ainsi qu'on peut en inférer de la grosseur du bétail. Les rivières sont abondamment pourvues de poissons et sont couvertes d'oiseaux de toutes sortes.

Le bétail est si abondant à Madagascar que ses habitants semblent tous être des éleveurs; c'est en efîet leur principale occupation. Leurs bœufs sont aussi gros que les nôtres d'Angleterre; ils ont entre les épaules une volumineuse bosse de chair qui pèse de 20 à 30 livres. Les indigènes les vendent volontiers pour un prix minime; mais quant aux vaches, excepté celles qui sont vieilles et stériles, ils ne s'en séparent pas facilement, les conservant pour l'élevage ; le lait est le principal article de leur alimentation. Ils possèdent aussi de grands troupeaux de moutons, très gros, qui ont de longues oreilles pendantes semblables à celles des limiers, et dont les queues sont longues et grasses; au point de vue de l'excellence de la viande, ils peuvent, dans une certaine mesure, soutenir la comparaison avec nos moutons anglais [!], mais ils n'ont point comme ceux-ci une belle toison fournissantde la laine qui est un des principaux articles de notre commerce; ils sont en effet couverts de poils qui ressemblent à ceux du daim [!] et qui ne peuvent être utilisés pour faire des vêtements. Il y a également beaucoup do chèvres et des bœufs sauvages qip, amenés dans les villages et nourris à la main, s'apprivoisent facilement et perdent promptement leur

caractère farouche.. Dans les bois, les sangliers abondent; nous en avons tué quelques-uns. Quant aux fauves, tels que lions, tigres, loups, etc., nous n'en avons pas vu et je ne crois pas qu'il y en existe, car le bétail paît conlinuellement dans les plaines, sans qu'il lui arrive d'accident. Le seul ennemi à redouter est le crocodile, qui habite en grand nombre les rivières, mais que l'on pourrait facilement détruire, si les indigènes avaient la volonté ou l'habileté nécessaires.

Quand on étudie les habitants de Madagascar, on est à juste titre étonné de trouver chez eux une certaine civilisation mélangée à leur barbarie. Contrairement à notre attente, ils se sont montrés à notre égard affables, courtois et justes. Nous avons demeuré au milieu d'eux pendant environ quatre mois, et ils nous ont traités avec une grande familiarité et nous ont témoigné beaucoup d'amitié, comme si nous étions leurs frères et comme si leur pays était le nôtre. Lors de notre premier débarquement à terre, quand ils nous virent monter nos tentes et installer pour la sécurité de nos hommes un couple de fauconneaux [petites pièces d'artillerie], ils s'imaginèrent que nous venions nous fixer parmi eux pour toujours, et leur roi ou gouverneur, nommé le capitaine Andicapela [Andriampela], vint aussitôt faire visite à notre capitaine Weddall avec une suite d'une centaine d'individus. Tous ces gens lui offrirent leurs services et leur pays, le priant humblement de les prendre, eux, leurs femmes et leurs enfants, ainsi que leur bétail, sous sa protection, et lui promettant de le servir et de lui obéir comme à leur roi [!]. Ils lui demandèrent surtout de vouloir bien les défendre contre leurs ennemis mortels, les Massagoces [Masikoro (gens de l'intérieur)] *, avec lesquels ils ont des guerres implacables.

1. rJans rOuest de Madagascar, les Sakalava se divisent en Vezo (gens des côtes ou du bord de la mer) et Masikoro (ou gens de l'intérieur).

Leur costume diffère peu de celui d'Adam dans le paradis terrestre. En effet, hommes et femmes vont nus, mais ce qui montre qu'ils ont la conscience de la difformité que leur a apportée le péché, c'est qu'ils cachent leurs parties honteuses avec un lambeau d'étoffe de coton qu'ils fabriquent eux-mêmes; on a de la peine à distinguer les sexes, surtout les jeunes gens des femmes, qu'on ne peut reconnaître qu'à la manière dont elles tressent leurs cheveux.

Les indigènes n'ont pas à proprement parler de gouvernement; cependant, comme les hommes sont naturellement sociables, ils vivent par petites tribus ou familles. Nous n'avons jamais vu plus de 200 à 300 individus réunis en un même endroit. Ils mettent tout ce qu'ils possèdent en commun, sauf leurs femmes dont ils sont très jaloux. Ils choisissent l'un d'entre eux auquel ils obéissent, comme étant leur Pater familias ou maître suprême, et qui dispose de tous les biens de la communauté, c'est-à-dire de leur bétail; personne n'ose vendre un animal sans sa permission. C'est aussi ce chef, comme je l'ai souvent remarqué, qui, quand on tue une bête, la partage entre ses sujets, proportionnellement au nombre des membres de chacune des familles; c'est encore ce chef qui fixe l'emplacement du village et ordonne aux indigènes de transporter leur résidence d'un lieu à un autre, sans que ceux-ci discutent jamais l'opportunité de la décision.

Les différentes tribus se font la guerre entre elles, généralement au sujet des pâturages et des abreuvoirs de leurs bestiaux. Les prisonniers qu'ils font dans les guerres sont vendus à bas prix, en tout cas à meilleur compte que le bétail, aux Portugais qui viennent une fois par an à Madagascar dans ce but.

Les indigènes nous ont parlé d'un grand roi qui habite à l'intérieur du pays, dans les montagnes, mais ils n'ont pu donner

que peu de détails à son sujet, car ils n'osent pas s'aventurer aussi loin

Leurs armes se composent de dards et de lances qu'ils manient avec une grande adresse; les arcs et les flèches leur sont inconnus, et, pour ce qui est des armes à feu, la détonation d'un mousquet suffit à mettre une centaine d'individus en fuite. Leur méthode de combat est la suivante, comme nous en avons pu juger en voyant le simulacre de bataille qu'ils ont organisé pour nous divertir : les deux troupes se mettent à une certaine distance l'une de l'autre, puis, moitié courant, moitié sautant, les combattants franchissent le grand intervalle qui les sépare en faisant un vacarme terrible et en se jetant leurs dards du mieux qu'ils peuvent; puis ils retournent rapidement en arrière, tout en ramassant les lances et les dards jetés par l'ennemi, contre lequel ils les renvoient à l'assaut suivant. Etait-ce parce qu'ils convoitaient nos prétendus bijoux ou parce qu'ils avaient confiance en notre amitié, je l'ignore; mais toujours est-il que, lors de notre première visite, nous avons avec quelques perles acheté la plupart de leurs sagaies et de leurs dards et qu'ainsi nous les avons complètement désarmés. Les hommes n'ont d'autre industrie que de fabriquer des sagaies, mais, faute d'outils appropriés, ils ne parviennent pas à en achever une en dix jours, de sorte que durant l'espace d'un mois, nous n'avons pas compté entre tous ceux que nous avons eu occasion de voir plus de vingt lances.

Leurs richesses et leurs ornements consistent en bracelets ou en babioles qu'ils s'attachent autour du corps; ils considèrent toutes autres choses comme gênantes. Ils dédaignent l'or et l'argent, comme trop encombrant et comme moins utile que le fer; j'en ai vu cependant quelques-uns qui portaient autour des bras de petits anneaux, les uns en or, les autres en cuivre, ce qui

montre qu'ils ont de l'or dans leur pays. Ils ont certainement du poivre, des clous de girofle et des muscades, car, quand nous leur en avons montré des échantillons, ils nous ont fait signe qu'ils connaissaient ces graines et qu'il en poussait dans leur île, mais au loin, là où ils n'osaient aller. Un de nos hommes avait par hasard un citron desséché qu'il leur fit voir; le lendemain ils nous en apportèrent beaucoup de très gros et de très beaux.

Pendant notre séjour, nous avons longé la côte de la baie de Saint-Augustin vers le Nord pendant environ dix lieues, et nous avons pénétré dans une vaste rivière [le Fiherenana] ', aussi large qu'est la Tamise à Gravesend. En cet endroit, les habitants exprimèrent, par leurs gestes et par leur attitude, une grande joie de nous voir et nous invitèrent à descendre à terre, A peine, eûmes-nous débarqué qu'au moins cent d'enlre eux vinrent nous souhaiter la bienvenue, nous appelant amis et frères, et ils nous emmenèrent dans leur ville. Il nous fallut traverser un grand bois de tamariniers et de palmiers nains ISatrana ou Hyphœne coriacea^, au delà duquel nous entrâmes dans une très belle plaine où les herbages elles pâturages étaient aussi plantureux que tous ceux que j'ai vus ailleurs dans le monde. A l'angle du bois s'élevait la ville, composée de huttes en branchages construites sous les arbres afin d'être abritées du soleil. Les indigènes nous divertirent avec leurs chants et leurs danses et nous offrirent du lait. Les femmes nous apportèrent leurs enfants, nous les donnant à caresser et à bercer. Nous nous sommes arrêtés en cet endroit jusqu'à la nuit, puis nous sommes

1. La (liiïtTonce do latitude entre l'embouchure de l'Onilaliy ou Saint- Augustin et le Fiherenana n'est que de 13', soit 24 kilomètres, mais, en suivant la côte qui est fortement concave en cet endroit, la distance est d'environ 3't kilomètres.

retournés à notre bateau, accompagnés par un grand nombre d'entre eux.

A cette occasion, nous avons constaté l'astuce d'Andrapela [Andriampela], qui ne tolérait pas que quelqu'un d'autre que lui nous vendit du bétail; lorsque des gens de l'intérieur venaient trafiquer avec nous et nous amenaient de grands troupeaux de bœufs, il cherchait adroitement à nous dissuader de conclure un marché avec eux, nous expliquant par signes que c'étaient ses ennemis et les nôtres, qu'ils étaient anthropophages, etc. Mais, quand il vit que nous étions résolus à franchir la rivière pour nous rendre chez ses voisins, qui n'osaient point venir à nous sans sa permission, il fixa lui-même les prix dont il s'attribua la meilleure part, ne leur donnant que ce que bon lui sembla. Nous avons acheté des bœufs très gras pour cinq ou six perles d'agate [cornaline], qui ne coûtent guère plus de 12 pence [1 fr. 25] dans l'Inde; on nous apportait chaque jour de telles quantités de provisions que nous aurions pu acheter jusqu'à cent têtes de bétail par vingt-quatre heures.

Les indigènes ont une certaine religion, et nous avons constaté qu'ils observaient quelques pratiques du mahométisme, qui ont dû pénétrer chez eux par suite du voisinage des Arabes; ils ont en effet, comme ceux-ci, la circoncision et ils ne mangent pas de viande de porc. Toutefois, sur d'autres points, ce sont de misérables idolâtres; car, dans chacune de leurs villes, nous avons remarqué des images grossièrement sculptées et toutes barbouillées de sang et de graisse et nous avons jugé que, quand ils tuaient un animal, ils en offraient une part à ces idoles. Leurs prêtres, la première fois que nous sommes descendus à terre, sont venus nous faire visite; l'un d'eux tenait dans sa main un livre formé de morceaux de peaux de mouton, assez semblables à notre parchemin, et il nous en lut de longs pas-

sages auxquels nous n'avons rien compris, puis il nous l'a mis entre les mains; chaque lettre ou caractère avait l'aspect d'un objet commun dans le pays, comme un arc, un mouton, un oiseau, etc., rappelant les hiéroglyphes égyptiens. En retour, nous leur montrâmes un des nôtres; quand ils l'eurent bien regardé et tourné dans tous les sens, ils nous le rendirent pour que nous leur en fissions la lecture, qu'ils écoutèrent fort attentivement bien qu'il leur fut impossible d'y rien comprendre. En ce qui concerne les produits et les richesses de Madagascar, sur lesquels tout le monde sera heureux d'avoir des renseignements, je puis affirmer en toute sincérité qu'il ne se trouve pas dans tout le monde une seule île qui lui soit supérieure au point de vue des productions naturelles. Il n'y a pas de doute que le pays est abondamment pourvu d'or, d'argent, de perles et de pierres précieuses; en outre, le fer y existe en grande quantité, et les nécessités de la vie ont appris aux indigènes le moyen de l'extraire des roches et de le fondre, afin de se forger des armes contre leurs ennemis et de fabriquer quelques autres objets moins nécessaires. Il n'y a non plus nul doute que toutes les denrées de l'Inde y croissent naturellement ou y peuvent être cultivées. Que l'on songe aux quantités d'argent qui sont chaque année transportées de l'Europe dans l'Inde uniquement pour s'y procurer certaines feuilles et certaines fleurs d'arbre, c'est-àdire de l'indigo et du coton. L'indigo, autant que je sache, se trouve déjà à Madagascar ou, en tout cas, il y peut être facilement acclimaté; quant au coton, il y croît sans culture. Pour ceux qui préfèrent un bénéfice immédiat aux avantages à venir, j'affirme, car j'en ai l'expérience, que, pourvu que l'on en trouve le débit, on peut récolter dans l'île, et en un très court espace de temps, de grandes quantités d'aloès, qui est le meilleur du monde; ce qui le prouve, c'est que quelques-uns de nos

hommes ont, sur mon ordre, recueilli le suc de cette plante, et, après l'avoir fait sécher au soleil sans aucun art, au hout de trois ou quatre jours, ils en avaient plus de 50 livres qu'ils ont vendues à Londres à un prix plus élevé que l'aloès de Socotora, auquel les droguistes préfèrent celui de Madagascar.

Ces prémisses une fois posées, que l'on songe combien il serait facile de coloniser Madagascar, et combien cette entreprise serait honorable pour notre nation et utile pour toute la chrétienté. Il n'y a que deux obstacles auxquels on pourrait se heurter : les indigènes et le voyage. Or les indigènes sont des gens avec lesquels nous trafiquons depuis trente à quarante ans, qui par conséquent connaissent nos mœurs civilisées et nos manières pacifiques et qui, ayant appris à nous apprécier, sont tout disposés à se mettre sous notre protection. Quant à la traversée, qui en somme constitue la principale difficulté, elle s'accomplit d'ordinaire en quatre mois par une mer calme et tranquille, pourvu que Ton choisisse la saison favorable. C'est ce que nous savons par l'expérience quont acquise nos marins au cours de leurs voyages annuels dans ces parages. Que l'on songe surtout à l'honneur qui reviendrait à notre nation si elle fondait une colonie à Madagascar, car il faudrait peu de temps pour détourner vers cette île le commerce de l'Extrême Orient et particulièrement celui de l'indigo qui, s'il n'y croît point naturellement, pourra y être introduit et cultivé avec l'aide d'ouvriers amenés de l'Inde qui instruiront nos gens dans l'art de préparer la pâte.

Arrêtons-nous un instant à considérer quelle est actuellement la situation délicate de notre commerce avec les Magullans [Mongols], quels dangers courent la vie et la fortune de nos négociants et de nos compatriotes qui vivent au milieu d'eux, combien de fois ils ont emprisonné et enchaîné nos nationaux,

saisissant leurs marchandises, mettant leurs maisons au pillage, les menaçant, en toute occasion, de leurs terribles chabucks [tchouboûq (bâtons)] ou fouets, dont j'ai moi-même fait la triste expérience, et nous ferons plus de cas de l'île de Madagascar.

Cette île serait d'une grande commodité pour tous nos navires allant aux Indes, qui en retireraient de notables avantages, car ils auraient la possibilité de s'y ravitailler en viande, en suif, en beurre, en fromage et autres denrées; la viande des bœufs de Madagascar, lorsqu'elle est salée et préparée convenablement, peut se conserver pendant six mois bonne et succulente, comme l'attestent ceux qui en ont fait l'expérience. En outre, on pourra aussi y faire provision de douves de tonneaux, de planches d'emballage, de bois de charpente, etc. Enfin, il n'y a aucun prince chrétien qui puisse faire valoir des droits ou formuler quelque revendication sur cette île. Le roi de Portugal, à ce que disent les Portugais eux-mêmes, s'y serait installé depuis longtemps, s'il avait pu le faire sans affaiblir la puissance de ses possessions dans l'Inde, et, d'autre part, le roi d'Espagne a trop d'occupations ailleurs pour y faire opposition, de sorte qu'il nous est facile de tirer un grand profit des premiers fruits d'une récolte qui sera certainement meilleure que tout ce qu'on peut glaner en Amérique.

Paradoxe montrant que les habitants de l'île de Madagascar ou Saint-Laurent sont, au point de vue des biens temporels, le peuple le plus heureux du monde. — J'avoue, honorable lecteur, que j'aborde un sujet qui, à la première vue, semblera à beaucoup de personnes futile et impertinent, bien que je puisse dire, pour m'excuser, que, si je suis futile, c'est que je n'ai pas voulu demeurer oisif. On pourra m'objecter qu'il est bien osé de mettre ce peuple pauvre, nu, simple, ignorant, au-dessus des habitants de l'Europe qui sont si riches, si élégants et si intel-

ligents? Certes ces indigènes sont nus, et nous sommes vêtus, certes ils sont pauvres et misérables, et nous sommes riches et opulents, certes ce sont des innocents, et nous avons la connaissance et l'expérience de maintes belles et bonnes choses qu'ils ignorent. Tout cela est vrai, je l'avoue. Cependant, examinons les défauts qu'on leur reproche, leur nudité, leur pauvreté et leur grande simplicité.

En ce qui concerne leur nudité, je les considère comme heureux de vivre nus, car ils se rapprochent davantage de la perfection, puisque, au temps de son innocence, Adam était nu. Le péché et le vêtement sont entrés de concert dans le monde, et si Adam a cousu des feuilles de figuier, c'est qu'il s'imaginait dans sa vanité voiler sa laideur et ses difformités et les cacher à Dieu.

Le peintre qui a dessiné un tableau remarquable ou le sculpteur qui a fait une belle statue, prennent un grand plaisir à regarder l'œuvre qui sort de leurs mains. Mais que quelque accident vienne à la gâter et à la détériorer, l'artiste ne se plaira plus à la contempler, et, chaque fois que ses yeux se porteront sur elle, il en aura honte; aussi la reléguera-t-il en un lieu secret où personne ne la pourra voir. De même, lorsque cette créature admirable, ce chef-d'œuvre parfait de la nature, ce résumé du monde, cette image de Dieu, l'homme en un mot, a été souillé et taché par le péché, le Tout-Puissant, dans sa douleur de voir son image ainsi défigurée, a donné à l'homme des vêtements en quelque sorte pour ne plus le voir.

On peut, en effet, dire que le costume n'estpas autre chose qu'un assemblage d'emplâtres destinés à cacher nos plaies et nos difformités, un masque sous lequel nous agissons non pas comme nous sommes, mais comme nous voudrions être. Nous nous laissons tromper par les dehors qui, grâce à un tour d'adresse, nous font regarder comme un être accompli ce qui n'est

en somme qu'un simple amas de chiffons, produit de l'industrie des tailleurs. Affublez d'un habit sordide un petit-maître élégant, que devient-il? un pauvre hère, misérable aux yeux du monde qui juge et apprécie les hommes d'après les apparences extérieures. Et cependant c'est le même homme! Prenez maintenant un coquin en haillons, un drôle dépenaillé, et donnez-lui l'accoutrement dun petit-maître, rasez-le, parez-le, mettez-lui son manteau de telle sorte que l'on aperçoive son pourpoint de damas et sa chemise brodée, accrochez à sa ceinture une épée, adaptez à ses talons des éperons et ornez son chapeau d'une belle plume, tout le monde sera prêt à l'adorer, comme Nabuchodonosor adorait sa propre image. Lorsque nous disons à quelqu'un : Je suis aux ordres de Votre Excellence, ou bien : J'irai voir Votre Excellence, si elle désire me parler, ou bien encore : C'est comme le pense Votre Excellence, nous rendons tout simplement hommage par ces formules à un costume que dédaignent avec raison les heureux indigènes de Madagascar, heureux précisément parce qu'ils n'en ont pas; pour eux, le vêtement est un obstacle, un ennui, un fardeau pesant, dont ils n'ont nul souci et qu'ils considèrent comme un bagage inutile, capable seulement de les abêtir, de les alourdir et de les efféminer. A tous nos oripeaux prétentieux, ils préfèrent la vue d'un corps vigoureux, tel que la nature le leur a donné, et de beaux membres bien proportionnés. Nous nous étonnons de ce qu'ils puissent aller nus; eux, ils s'étonnent encore davantage de ce que nous puissions marcher empaquetés dans des lambeaux de toile cousus ensemble. Nos vêtements nous emprisonnent et concentrent notre sueur, ce qui engendre de mauvaises odeurs, tandis qu'ils sont libres de toute entrave, qu'ils ne sont pas incommodés par leurs exhalaisons et que leur corps nu est insensible au froid, comme le sont nos figures. Ce sont nos mœurs déplorables qui

nous ont amenés à nous vêtir; c'est l'innocence et la liberté qui les font rester nus.

Comme exemple de ce que je viens de dire, je rappellerai la conduite du Rassee [Fiasy'!] ou chef Andrapela [Andriampela], lorsqu'il fut invité avec sa suite par le capitaine Weddell à bord du navire le Charles qui était à l'ancre dans la baie de Saint- Augustin. Notre capitaine, le voyant tout nu, crut que cette absence de vêtements était due à sa pauvreté et non pas volontaire. Il lui fit donc donner un de ses costumes; mais, quand on voulut le lui mettre et qu'on lui expliqua que ces vêtem'^-nts le protégeraient contre le froid, il répondit qu'il n'en sentait nullement le besoin et qu'il n'avait qu'en faire, puisque sa lance les transperçait; c'est à grand'peine qu'on l'habilla, et, quand il fut vêtu, il manifesta de continuelles appréhensions et parut tourmenté comme si les diverses parties du costume étaient autant de chaînes et de menottes. Il semblait honteux et voulut retourner de suite à terre, montrant, par son attitude, tout le chagrin et le mécontentement que lui causait le traitement discourtois dont il se figurait avoir été l'objet. Je suis allé à terre dans notre canot avec ce chef pour voir comment il allait se comporter. Il n'eut pas plutôt mis le pied sur la plage qu'il se dépouilla immédiatement de son costume, jetant le pourpoint d'un côté, le pantalon de l'autre, et arrachant la chemise comme si c'eût été la tunique du centaure Nessus; il lit ensuite deux ou trois gambades en témoignage de la joie qu'il éprouvait d'être libéré de ces entraves et de cet emprisonnement.

Nous au contraire, nous sommes si pauvres et si misérables qu'il nous faut, pour confectionner nos vêtements, nous servir des dépouilles d'animaux, auxquels nous prenons aux uns leur peau, aux autres leur laine ou leurs poils. Bien plus, nous mettons aussi à contribution les vers, ces bêtes si répugnantes,

recueillant leurs excréments pour nous vêtir, tandis que tous ces animaux ne nous demandent rien. Est-ce que la nature aurait été une marâtre pour nous et une mère pour eux? Non, mère affectionnée et aimante, elle a suffisamment pourvu à nos besoins; c'est par suite de notre mollesse et de notre caractère efféminé que nous avons perdu notre simplicité naturelle et que nous avons revêtu les haillons de la dissimulation. Les plantes, les fleurs, les fruits, dont on admire avec raison les beautés naturelles, n'ont pas de vêtements artificiels, et pourtant ils sont supérieurs à l'homme en magnificence, surtout le lis, qui, dit l'Écriture, est vêtu plus richement que ne l'était Salomon luimême dans tout l'éclat de sa royauté.

Le premier et le plus grand monarque du Monde, Adam, ne se revêtait que de peaux de bêtes mortes, ce qui, suivant les théologiens, était destiné à lui rappeler qu'il devait mourir. Mais aujourd'hui on a tellement perfectionné les costumes qu'on ne se contente plus de peaux d'animaux, et les produits que l'on tire des terres d'une vaste seigneurie suffisent à peine à nous fournir nos vêtements. Euclide eût pu s'épargner ses pénibles recherches de géométrie, car le tailleur est aujourd'hui le meilleur des arpenteurs, puisque, avec son aune, il peut mesurer toutes nos terres. Or, que résulte-t-il de ce luxe extravagant auquel nous pousse un orgueil monstrueux? La ruine de beaucoup de nobles familles, plus d'hospitalité, et, à l'ordre du jour, l'oppression, la corruption, l'extorsion, l'escroquerie, le vol, le meurtre, le mensonge et enfin l'indigence ou, ce qui est pire encore, une mort ignominieuse.

Les indigènes ont le bonheur d'ignorer ce que c'est que l'orgueil; parmi eux, il ne vient à personne l'idée de respecter son prochain en raison de la beauté de ses vêtements, et on ne prend en considération que ses mérites et ses talents. Les Malgaches,

pourvu qu'ils aient un chiffon quelconque capable de couvrir leurs parties honteuses, se considèrent comme suffisamment vêtus.

La pauvreté des Malgaches ne leur pèse nulleaient. — Être |)auvre, c'est, je l'avoue, être misérable et malheureux, c'est être l'opprobre de ses parents et de ses amis. Mais qu'est-ce en somme que la pauvreté, si ce n'est manquer des choses utiles à la vie; or, si je prouve que les indigènes de Madagascar ont tout ce qui est nécessaire à leur existence, j'aime à penser que personne ne trouvera qu'ils sont pauvres, et qu'au contraire on jugera que c'est nous qui le sommes, nous qui ne cessons de nous plaindre de manquer d'une chose ou d'une autre, tandis que l'on doit regarder comme riches ceux qui, au milieu de leur prétendue pauvreté, sont satisfaits de leur sort.

Sans doute, les Malgaches n'ont pas autant d'objets superflus que nous, mais c'est précisément ce qui fait leur bonheur. Diogène, en traversant un marché oii étaient exposés une foule d'habits et d'oripeaux, n'a-t-il pas dit : « Que je suis heureux de n'avoir besoin d'aucune de ces choses! » et une autre fois, pour montrer combien il dédaignait les objets inutiles, n"a-t-il pas jeté loin de lui son verre, après avoir vu un homme boire dans le creux de sa main.

Pour en revenir aux habitants de Madagascar, ils savent que la nature se contente de peu et qu'on ne doit pas juger des personnes par les dehors; ils savent que l'amour immodéré des richesses est la source de tous les maux et rend un homme semblable à une bête féroce affamée que rien ne peut jamais rassasier, à un tonneau sans fond qui ne peut se remplir, à une hydropisie qui force le malade à boire sans cesse et fait éclater ses entrailles avant que sa soif soit étanchée; ils savent que les richesses ne s'acquièrent qu'au prix d'un labeur effréné et de ni. 2

soucis continuels, qu'on les conserve au milieu des appréhensions, des suspicions et des veilles, et que leur perte provoque un chagrin extrême et engendre le désespoir.

Quant à l'or, cette âme du monde, comme on peut appeler ce métal qui donne au monde la vie, le mouvement et l'énergie, les indigènes ne le connaissent pas ou, s'ils le connaissent, ils ne le recherchent point; en tout cas, je sais qu'ils ne lui attribuent aucune valeur. Heureux peuple chez lequel l'amour de l'or n'a pas encore pénétré! On m'objectera peut-être que, tout en n'adorant pas l'or, ils sont pourtant avides de perles' rouges [de cornalines]. Il n'est pas douteux qu'ils recherchent les cornalines, mais comme de simples ornements qui, en réalité, ne leur causent pas d'embarras, car, tandis que nous vivons, pour ainsi dire, attachés par des chaînes d'or, ils ornent leurs personnes de ces perles comme de bijoux. La seule différence est qu'ils aiment les pierres rouges [cornalines] et que nous, nous convoitons un métal qui a presque la même couleur! Nous les considérons comme des fous, parce qu'ils nous donnent un bœuf pour quelques perles de cornaline, mais ils nous tiennent, eux, pour des fous encore plus grands, parce que nous cédons de pareils bijoux en échange d'un animal qui, à leurs yeux, est de peu de prix. C'est qu'en effet les objets ont une valeur plus ou moins grande en raison non pas de ce qu'ils valent réellement, mais bien de l'idée qu'on s'en fait.

Pourquoi n'évalueraient-ils pas à six livres sterling [150 fr.] ces perles rouges [cornalines] que nous estimons six pence [0 fr. 60]? Supposons qu'ils nous voient payer, avec l'argent provenant de la vente de vingt bœufs, une pierre blanche [un diamant] de la même grosseur que leurs perles rouges, ne riraientils pas de notre extrême folie? Et, en échange de cette pierre que nous aurions achetée à un aussi haut prix, ils ne nous don-

neraient pas une simple calebasse de lait. J'en ai fait moi-même l'expérience : un jour, en effet, je leur ai offert le choix entre un diamant et une perle de verre ; ils n'ont pas hésité et ont pris de suite la perle. Il faut ajouter que les propriétés nocives du diamant le rendent notoirement inférieur à la cornaline, car sa poudre est un poison presque mortel, qui corrode l'estomac, comme l'ont observé de savants médecins qui n'accuseraient jamais la cornaline, si peu estimée cependant, d'être aussi dangereuse.

L'âge d'or, que les écrivains de l'antiquité ont tant célébré, ne tirait point son nom de l'estime ou du pouvoir que les hommes accordaient à ce métal, car l'un d'entre eux a spirituellement écrit :

Aurea Saturni redierunt sœcula nam mine. . Auro venit honos, conciliatur Amor.

On peut vraiment appeler cet âge rage d'or, Car l'or achète Ica honneurs, l'amour et l'atnitié.

Jadis, lorsque l'or était méprisé, l'amour et la paix fleurissaient et le vol, la rapine, les extorsions, la tyrannie étaient inconnus; les Malgaches jouissent encore à présent de cet âge heureux. Mais lorsque les hommes, comme s'ils voulaient descendre jusque dans l'enfer, ont fouillé les entrailles de la terre et sont allés arracher l'or aux demeures des démons et des lutins, ils en ont ramené avec ce métal la discorde, la trahison, le mensonge, le parjure, le vol, le meurtre et tous les sept péchés capitaux, comme l'orgueil, la cupidité, la colère, la gourmandise et le reste, si bien qu'il eût été plus heureux pour nous, il faut l'avouer, qu'on n'eût jamais connu l'or.

En effet, pour obtenir cet or, nous nous soumettons aux travaux les plus pénibles, nous nous exposons aux plus vifs chagrins, nous courons les plus grands dangers et, pourtant, à

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peine y a-t-il un indiviilu sur mille qui atteigne au but de ses efforts. Pour cet or, nous nous exilons volontairement de notre pays natal, nous nous résignons à être emprisonnés dans un bateau nauséabond et à exposer notre vie à la fureur des flots, nous risquons notre vie dans des combats acharnés; pour cet or, nous n'hésitons pas à partir à bord d'un navire où nous souffrons la chaleur, le froid, la faim, la soif et toutes sortes de privations, où nous sommes mal logés et mal nourris, où nous respirons un air empoisonné et où à chaque instant nous exposons notre vie et parfois la perdons.

Si Ton échappe à tous ces périls et qu'on rapporte des richesses chèrement achetées, pour les conserver, on aura encore plus de soucis et d'ennuis que pour les acquérir. Car, à cause de cet or, nos amis nous trompent, nos ennemis nous trahissent et les voleurs sont perpétuellement aux aguets pour nous en dépouiller. Et, lors même que nous échappons à tous ces dangers, nous avons à craindre nos vices, nos passions, nos désirs effrénés qui peuvent amener notre ruine.

Ce sont toutes ces considérations qui ont amené la reine Catherine, veuve du Roi Henri YIII, qui a connu tour à tour la fortune et l'infortune, à dire que si elle avait à choisir entre la prospérité et l'adversité, elle choisirait l'adversité, car la prospérité n'est jamais sans dangers, tandis que l'adversité a ses consolations.

Les habitants de Madagascar sont des gens simples. — Après avoir parlé de la pauvreté des indigènes de Madagascar, nous allons nous occuper maintenant de leur caractère moral. Ce sont des gens simples, et, de même que les corps simples, sans mélange, sont les plus purs, de même ils ont échappé à la corruption, ou du moins la corruption qui règne parmi nous n'exerce pas sur eux un pouvoir aussi tyrannique, et l'état dans

lequel ils vivent est le plus heureux que puissent désirer des hommes. Il n'y a pas de doute que, si nos premiers parents s'étaient contentés de la vie simple pour laquelle ils avaient été créés, et que, s'ils n'avaient pas été entraînés par la curiosité à chercher à connaître des mystères défendus, ils n'auraient point attiré sur eux et sur leur postérité la colère de Dieu.

Mais voyons en quoi consistent l'ignorance et la simplicité de ces indigènes. Ils ne savent pas comme nous utiliser les animaux et ils ignorent les nombreux arts dans lesquels nous sommes si experts, mais ils sont sans déguisement et sans malice dans toutes leurs actions. Leurs maisons sont de simples huttes construites avec quelques branches d'arbre, et nos demeures sont de magnifiques palais en comparaison de ces modestes paillottes. Les vivres dont ils se nourrissent sont grossiers et mal cuits et ils mangent la viande à demi crue, mal préparée, tandis que nos tables sont abondamment pourvues de mets variés et apprêtés avec soin suivant tous les principes de l'art culinaire. Ils n'ont pour toute boisson, comme leurs bœufs, que de l'eau, tandis que nous avons toutes sortes de \[ns agréables et de breuvages aromatiques.

Leur simplicité apparaît dans leur ignorance des nombreux arts qui assurent la prospérité d'une nation, comme, par exemple, l'art de la navigation grâce auquel nous visitons les pays les plus lointains, y portant nos marchandises et en tirant les produits utiles à notre bien-être. Les indigènes ignorent également l'art de la guerre, ainsi que l'usage de la poudre et des armes à feu. En somme, ils n'ont aucune notion des arts ni des sciences.

Que résulte-t-il de tout cela, et quelle est en somme l'œuvre de notre civilisation? Elle ressemble aux décors ou aux bateaux de la procession du Lord-Maire : enlevez les toiles peintes et vous ne trouverez que quelques poteaux informes et des

barques bonnes tout au plus à transporter des immondices, que l'on a ornés pour la cérémonie. Si nous raisonnons un peu, nous conviendrons que l'ignorance des Malgaches est toute en faveur de leur bonheur, tandis que notre science est la cause de nos misères et de nos maux.

Habitations des Malgaches. — Les habitations des Malgaches conviennent parfaitement à leur état et à leur condition de vie. Ce sont des abris temporaires qu'ils abandonnent pour d'autres, lorsque la saison et le sol les y convient. Ils ont la sagesse des hirondelles et des cigognes.

Ils n'ont pas à craindre les vexations d'un propriétaire avide, ni les dangers résultant d'une mauvaise construction. Le souci du paiement des loyers et du renouvellement des baux ne trouble pas leur sommeil, et la crainte des voleurs ne les hante pas, puisqu'ils n'ont rien à perdre. Ils ne redoutent pas de coups de main de leurs ennemis, car, lorsqu'ils ne sont pas assez forts pour soutenir l'attaque, ils se retirent immédiatement dans un endroit plus sûr.

J'ai visité une ville composée de plus d'une centaine de familles, dont tous les membres vaquaient à leurs différentes occupations, les uns soignant le bétail, d'autres fabriquant des lances et des dards, d'autres encore tissant des étoffes de coton pour la confection de leurs vêtements. Tout à coup, ces familles, nous voyant venir et croyant que nous étions des ennemis, ont transporté leurs habitations sur un autre point en une demi-heure; les femmes ont emporté leurs ustensiles de cuisine et leurs nourrissons, les enfants ont poussé devant eux le bétail et les hommes se sont mis, armés de leurs dards et de leurs lances, en mesure de protéger leur exode, les uns formant l'avant-garde, les autres se tenant soit sur les côtés, soit en arrière do la petite troupe. Cette fuite avait été provoquée par la

venue de l'un de nous qui, armé d'un fusil, chassait tles oiseaux. Dès que nous nous fûmes rendu compte du motif de leur frayeur, nous leur avons fait comprendre qu'ils n'avaient rien à craindre de nous; rebroussant chemin, ils se sont réinstallés dans leurs habitations, et chacun s'est tranquillement remis à sa besog^ne, sans bruit et sans vacarme. Tout cela n'a pas pris plus d'une heure.

Quant à nous, comme dé vraies bêtes sauvages, nous ne nous décidons à quitter nos demeures que contraints et forcés par la famine, par l'épée ou par le feu. Et alors quelles lamentatations, quelles exclamations, quelle désolation!

Cependant, que sont nos maisons, sinon des prisons dans lesquelles les habitants sont retenus pour cause de leurs nombreuses dettes que je m'abstiendrai de détailler? Ils s'aventurent parfois au dehors, mais ils traînent leurs fers après eux et ils ne peuvent pas sortir des limites qui leur sont tracées. Il leur faut subir les inconvénients et l'insalubrité du lieu et des voisinages fâcheux, que les indigènes, plus heureux que nous, peuvent éviter à leur gré, sans peine ni récriminations. Qu'une de nos maisons prenne feu, par accident ou autrement, la colère s'empare de suite de nous et nous nous écrions : « Quel malheur! Me voici ruiné pour toujours! des papiers si précieux, des bijoux d'une si grande valeur perdus! Que vais-je devenir? » et nous sommes tellement hors de nous-mêmes, notre rage est si grande que, comme s'il n'y avait pas beaucoup d'autres moyens de mourir, nous nous suicidons parfois, en nous exposant à la damnation éternelle pour échapper à un malheur purement temporel.

Les Malgaches, au contraire, si leur maison vient à brûler, n'en sont pas le moins du monde émus; ils restent tranquillement à côté et se chauffent, en disant : « Quel feu bon et

agréable! c'est un dernier service que me rend ma maison. » Ils sont, sous ce rapport, pins heureux que nous.

Nourriture des Malgaches. — On peut m'objecter que la nourriture des Malgaches est grossière et sans saveur; je répondrai qu'elle n'en est que plus saine et qu'étant toute naturelle et toute simple, elle n'en est que plus agréable. On dira peut-être qu'elle est apprêtée sans soin, malpropre, nauséabonde et en somme dégoûtante, mais qu'en savoïis-nous? De ce que nous ne l'aimons pas, faut-il conclure qu'elle est malsaine? Un homme n'aime pas le poisson, un autre a horreur du fromage ou de la viande, ces aliments ne leur paraissent pas seulement répugnants, mais font sur eux l'efTet d'un poison; en concluons-nous que le poisson, le fromage ou la viande sont des poisons? De quel droit donc mépriserions-nous la nourriture des Malgaches, puisqu'en somme elle convient à leur tempérament et qu'elle leur donne la santé, la force et la vigueur. Ils ne mangent, eux, que par nécessité, sans autre sauce que celle des Lacédémoniens, c'est-à-dire la faim, uniquement pour conserver leur vie et non pas pour se régaler. Nous autres, au contraire, nous aimons tant la bonne chère que, comme dit le proverbe français, nous creusons notre tombe avec nos dents; la terre entière nous suffit à peine pour contenter les appétits insatiables de notre ventre dont nous faisons notre Dieu; nous mettons à sac la France, l'Espagne, l'Italie, les Indes, voire même les Moluques, pour faire les sauces qui doivent assaisonner nos viandes, et nous appauvrissons la terre, l'air et l'eau pour approvisionner nos tables. Nous vivons comme si nous n'étions au monde que pour contrarier la nature par notre gloutonnerie et notre appétit désordonné, pour alourdir notre esprit, pour affaildir nos facultés et amasser en nous une quantité innombrable de maladies. C'est une maxime courante parmi les

CONCEHNAXT MADAGASCAR 2&

médecins que la g-loutonnerie a tué plus d'hommes que la guerre. La sobriété des indigènes de Madagascar est telle que, parmi eux, il n'y a, pour ainsi dire, ni malade, ni infirme.

Quant au vin que nous considérons comme réjouissant le cœur, chassant les soucis et les chagrins, apportant la gaîté, donnant de l'audace et du courage, les Malgaches ne le connaissent pas, et, quoique puissent penser nos épicuriens, je les considère comme très heureux de ne pas le connaître. En effet, lorsque je songe aux dangereux effets de ce liquide qui trouble la raison, émeut les sens, afTaiblit l'intelligence, détruit la mémoire, déprave le jugement et transforme souvent les hommes en bêtes, je ne sais si je dois déplorer notre condition qui est en somme si misérable ou applaudir au bonheur de ces indigènes.

Autrefois, dans notre pays d'Angleterre, les vins étrangers ne se vendaient que dans les boutiques des apothicaires pour le soulagement des malades ou des gens débiles et âgés, et les médecins allaient alors à pied porter secours à leurs clients. Mais, lorsqu'on a vendu publiquement ces vins dans les tavernes, ces mêmes médecins ont circulé à cheval tout comme des princes, car les excès de boisson leur apportent le plus net de leurs revenus; de ces excès, en effet, viennent les fièvres, les convulsions, les épilepsies, les vertiges, les léthargies, la goutte et toutes sortes de maladies exotiques, qui étaient inconnues de nos ancêtres.

En outre, que d'actions horribles et exécrables le vin n'a-t-il pas engendrées! Que de sacrilèges, de rapts, de meurtres, les excès de vin n'ont-ils pas fait commettre! Les exemples de ce genre sont à l'infini, et c'est cette considération qui a amené quelques rois et princes, l'empereur des Turcs et les princes d'Orient par exemple, à proscrire le vin et à frapper de fortes amendes et de peines sévères ceux qui en font usage, même avec

modération, par la raison que ce liquide pousse les hommes à commettre toutes sortes de mauvaises actions et qu'il les abrutit.

L'eau ne produit aucun de ces tristes effets; elle calme la soif, rafraîchit l'esprit, apaise la colère, affermit les sens et humecte utilement les parties intérieures du corps. Si l'intempérance de nos ancêtres, notre mauvaise éducation et notre corruption naturelle n'avaient point prévalu pour notre malheur, nous jouirions d'une félicité semblable à celle que les indigènes de Madagascar ont en partage.

En ce qui concerne leur ignorance dans l'art de la navigation, ne peut-on pas à bon droit la considérer comme un bonheur? Car, grâce à cette ignorance, ils ne sont pas contaminés par les vices et les mauvaises mœurs des étrangers. Nous, au contraire, en trafiquant avec les nations étrangères, nous acquérons, en même temps que leurs marchandises et denrées, leurs vices et leurs habitudes fâcheuses; n'avons-nous pas pris aux Allemands notre ivrognerie et notre rudesse de manières, aux Français nos modes et nos cabales, aux Espagnols notre insolence, aux Italiens notre machiavélisme, aux Grecs notre légèreté et notre inconstance, aux Juifs nos habitudes d'usure et de concussion, aux Turcs et aux Maures notre athéisme et notre impiété, aux Persans et aux Indiens notre vie voluptueuse. On pourrait à la rigueur ne pas récriminer contre ces mœurs nouvelles, si l'on n'avait en même temps été infesté par des maladies épouvantables comme la variole qui nous est venue d'Amérique.

Du reste, que nous apportent nos navires? des vétilles et des objets sans valeur dont nous pourrions fort bien nous passer et qui jouent uniquement le rôle de fomenta luxuriosa, c'est-à-dire qu'ils excitent l'orgueil et développent les idées de luxure et de libertinage. C'est pour cette cause, que certaines

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nations, comme les Chinois par exemple, interdisent tout commerce ou trafic avec les étrangers, afin de ne pas être contaminées par leurs vices et par leurs mauvaises habitudes.

D'ailleurs, ces heureux Malgaches n'ont nul besoin de marchandises étrangères, la nature les ayant suffisamment approvisionnés de tout ce dont ils peuvent avoir besoin et dont ils se contentent. Nous, au contraire, nous vivons de privations et, comme des loups affamés, nous courons le monde en quête de nourriture, au péril de nos vies et de notre salut éternel; car, dans ces voyages, nos corps sont exposés aux maladies et nos âmes à la corruption des mœurs des pays étrangers.

Armes des indigènes de Madagascar. — Les habitants de Madagascar ignorent les principes les plus élémentaires de l'art militaire et ils ne sont pas initiés au maniement des armes nouvellement inventées en Europe; ils conservent l'usage de celles qui existent chez eux de temps immémorial, c'est-à-dire de la lance et du dard, mais ils ont atteint, dans l'emploi de ces armes, une perfection qu'aucun autre peuple du monde, je crois, n'égale et qui, j'en suis certain, ne peut en tout cas être dépassée. Mais, me dira-t-on, ces indigènes manquent d'armes défensives, de places fortes et de lieux de retraite; il est vrai qu'ils ont pour toute armure leur valeur, pour toutes forteresses leur intrépidité et leur courage, et que, comme les Parthes, ils combattent en fuyant; mais leur retraite est pour leurs ennemis aussi dangereuse que leur attaque.

Leur ignorance de l'usage de la poudre et des armes à feu, ainsi que du maniement des grosses pièces d'artillerie, est pour eux un bonheur. Les armes à feu sont l'une des plus abominables inventions qui soient jamais sorties de l'enfer. Ni le courage, ni la force ne peuvent prévaloir contre ces engins; si Hercule, que les poètes représentent à tort comme le plus fort

des hommes, et si Samson, qui a été véritablement l'homme le plus fort (le tous, vivaient aujourd'hui, un enfant les tuerait d'un coup de pistolet.

Voyons qui a inventé ces pernicieux et cruels engins et quels perfectionnements on leur a apportés.

Tous les écrivains sont d'accord pour dire que c'est un moine allemand qui a été le premier inventeur des armes à feu, aidé en cela, croit-on, par le diable qui a manifesté de cette manière sa haine du genre humain. Le premier engin était tout simple et grossier, mais le temps et la malice des hommes l'ont vite amélioré; on l'a même placé sur des roues, afin de pouvoir le transporter plus facilement et l'envoyer plus vite ruiner l'humanité. Telle est l'origine de ces monstrueuses armes à feu, si meurtrières, qu'on appelle canons, doubles canons, couleuvrines, basilics, fauconneaux et sacrets. Les inventeurs savaient bien ce qu'ils faisaient en donnant à ces engins des noms de reptiles, de serpents ou d'oiseaux de proie, car ces noms eux-mêmes sont terribles et propres à nous faire prendre en horreur et en haine les objets qu'on désigne de cette manière. Je m'abstiens de parler des armes moins grandes, et peut-être plus dangereuses, telles que la dague et le pistolet, qui peuvent se dissimuler aisément dans la poche et qui ont déjà causé traîtreusement la mort de beaucoup d'individus. De la même source, sont sortis les mines, les contre-mines, les pots à feu, les piques à feu, les oranges, les grenades, les hérissons, les pétards, etc., toutes inventions maudites dont l'homme dans sa méchanceté se sert contre son prochain, qu'il devrait aimer comme un frère; celui qui trouve le moyen le plus méchant, le plus cruel, le plus exécrable de détruire ses semblables, passe pour l'homme le plus digne de respect, d'honneurs et de récompenses. C'est le cas, aujourd'hui ou jamais, de dire, et cela sans craindre de se

tromper : Homo homini Démon, l'homme est un démon pour son prochain.

Toutes les inventions qui cherchent à imiter la nature, sont d'ordinaire inférieures à leur modèle, mais celles-ci l'ont dépassée. Le tonnerre et les éclairs que ces « Salmoniens » voudraient imiter, sont sans doute plus violents et plus furieux, mais le tonnerre, qui est un phénomène naturel et accidentel, frappe parfois un arbre, parfois une montagne ou une tour, rarement un homme, tandis que nos machines infernales, dirigées par la malice de l'homme, visent uniquement nos semblables pour la destruction desquels elles sont faites. Quelques pays, en raison de leur climat froid, comme la Russie, la Tartarie et le Groenland, échappent à certaines saisons de l'année aux effets du tonnerre, par exemple dans le cœur de l'hiver et au milieu de l'été; mais aucun climat, aucune saison ne peut nous mettre à l'abri de la fureur des engins maudits que nous-mêmes avons imaginés. Le tonnerre, parle bruit que la foudre produit dans l'air, prévient en quelque sorte les hommes du danger qui va suivre, de sorte qu'ils le peuvent éviter dans une certaine mesure ; mais l'arme à feu tonne en frappant et frappe en tonnant, nous envoyant le boulet mortel dans le corps en même temps que le son dans nos oreilles. C'est pourquoi nous avons d'excellents motifs de détester l'auteur d'une invention aussi pernicieuse et aussi condamnable.

Mais je m'arrête, n'osant prendre sur moi de donner aux rois et aux princes des conseils au sujet de l'emploi des armes à feu, car tout ceci n'est qu'un paradoxe, et je sais que ces armes servent aussi bien à la défense qu'à l'attaque; je terminerai en chantant les louanges de Dieu miséricordieux qui a fait les Malgaches plus heureux avec leur simplicité que nous avec toute notre science si chèrement acquise.

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