‹ Collection des ouvrages anciens concernant Madagascar (volume 5)Chapitre 58 sur 108 · GOUVERNEUR FRANÇAIS DE MADAGASCAR · texte numérisé non relu

GOUVERNEUR FRANÇAIS DE MADAGASCAR

TOUCHE AU GAP DE BONNE-ESPÉRANCE en 1671 [a).

Le 8 mars 1671, le Mary Yacht [La Marie] arriva de l'île de Madagascar au Gap de Bonne Espérance, ayant à bord le Marquis de Mondeverguin [de Mondevergue], gouverneur français de Madagascar [rappelé en France pour se disculper de diverses accusations]. Il fit dire au commandant en chef du Cap, M. Hakkins, qu'il serait aise de mettre pied à terre, pourvu qu'il fût assuré d'avoir une réception conforme à sa qualité. Toutefois il mit soudain à la voile sans attendre la réponse,

chapitres V à X (pp. 18 à 36) de la Nouvelle Relation d'un Voyage fait, aux Indes Orientales pav Dellon, docteur en médecine (6), qui, parti du Havre le 20 mars 1668 à bord du vaisseau de la Compagnie royale des Indes « La Force », en compagnie de « l'Aigle d'or », eut vue de Madagascar le 7 août et atterrit à l'île Bourbon le l""" septembre. Ayant mis à la voile le 22 de ce mois, il mouilla le 30 dans la rade de Fort-Dauphin, où était déjà à l'ancre depuis quinze jours « l'Aigle d'or », prêt à emmener M. de Faye, directeur de la Compagnie française des Indes, à Surate, où il est mort. Il n'y a donc pas lieu de donner ici cette description, puisqu'elle viendra à sa place dans l'un des volumes suivants où seront réimprimés les ouvrages français concernant Madagascar {Beschyving van eenige voorname Kusten in Ost-en West-Indien... te Leuwnvden,!! t6 [Description de quelques côtes importantes dans les Indes orientale et occidentale, telles que celle de Surinam, de la Nouvelle-Hollande, de la Floride, de file de Cuba, du Brésil, de Surate, de Madagascar, de Batavia, du Pérou et du Mexique, et de leur situation, de la nature et des coutumes de leurs habitans^ de leur commerce, de leur religion et de diversjs aventures curieuses, faite par divers amateurs. — A Leeuwarden,chez Meindert Injema, imprimeur et marchand de livres en la rue Saint-Jacques, près du Waags-piep, 1716, chap. IX, p. 105-115]).

[a] Voir l'Histoire des Indes Orientales de Souchu de Rennefort, 1688, pp. 517- 518 et 53o-o36. Mondevergue s'est embarqué le 15 avril 1670 sur » La Marie » pour aller en France, mais, le mauvais temps l'ayant obligé à retourner à Madagascar, il n'en est reparti qu'en février 1671.

(6) Cette relation de Dellon, qui contient la description des îles de Bourbon et de Madagascar, de Surate, de la côte de Malabar, de Calicut, etc., avec l'histoire des plantes et des animaux qu'on y trouve et un traité des maladies particulières aux pays orientaux [notamment des Coliques de Madagascar (pp. 291- 293) et de la Maladie vénérienne en Vile Dauphine (pp. 293-294)], a été imprimée et éditée à Amsterdam en 1699. C'est un petit volume in-i2 de 319 pages.

3ii OUVRAGES ANCIENS

peut-être parce que le bruit courait que la guerre était déclarée entre la France et la Hollande (John NieuhoiY's Voyages and Travels in the East-Indies, in : ChurchiWs A Collection of Voyages and Travels, t. II, 1732, p. 322.)

RELÂCHE DU R. P. NAVARRETTE '

À L'ÎLE MASCAREIGNE [BOURBON]

ET À MADAGASCAR [FORT-DAUPHIN], en 1671.

Des îles Mascareignes À Madagascau. — 13" Le 15 mars [1671], vers huit heures du soir [venant de Surate], la barre de notre gouvernail se brisa; nous en fabriquâmes une autre en quatre heures, sans difficulté, car le vent était calme. Quelques années auparavant, quatre navires ont sombré à peu près à cette même place, trois qui s'y sont perdus entièrement corps et biens et un hollandais, dont trois matelots seulement ont échappé à la mort et se sont sauvés à Maurice en canot. On est du reste toujours en butte aux tempêtes dans ces parages; nous en avons nousmêmes subi une très violente.

14" Le 17, vers huit heures du matin, nous avons aperçu l'île Mascarenhas [Mascareigne], que les Français appellent île Bourbon ; si elle avait un port, ce serait le plus beau pays de la terre, car le climat y est tempéré, l'eau y est bonne et abondante et on peut s'y procurer en quantité du poisson et des volailles, qui y sont en tel nombre qu'on les tue à coups de bâton. Le riz, le blé, les légumes et les arbres fruitiers que les Français y ont semés et plantés, y ont admirablement réussi.

1. Domingo Fernandes Navarette, de l'ordre des Prêcheurs, a été professeur de théologie au Collège et à l'Université de Saint-Thomas à Manille, puis missionnaire en Chine et supérieur de cette mission et enfin procureur général à la cour de Madrid pour la province de Rosario des Philippines. On lui doit une Histoire politique, morale et religieuse de la Chine [en espagnol), traduite en anglais dans ChurchiWs Coll. of Voyages, t. I, 1732, p. 1-380.

15° Peu après, le vent se leva du Sud-Est avec tant de violence qu'en une seule rafale il emporta trois voiles; il souffla toute la nuit; la mer, très agitée, battait furieusement notre navire où chaque jour s'ouvraient de nouvelles voies d'eau ; le grand màt finit par tomber. Il n'était que trop facile de prévoir ce que nous allions avoir à souffrir.

16" Le 4 avril au matin, il y eut un orage épouvantable avec coups de tonnerre, éclairs, vent et pluie, contre lequel nous luttâmes pendant cinq heures, sans un morceau de toile aux mâts; la mer battit notre pauvre navire avec tant de violence qu'il semblait que toutes les planches du bordage allaient céder et l'eau s'y introduisait avec rage; nous nous serrions les uns contre les autres, en implorant la miséricorde divine, et je lançai dans la mer en priant des objets bénis. Ce danger passa, et nous nous préparâmes à en affronter d'autres, car nous nous approchions du Gap de Bonne-Espérance où l'hiver commençait.

Après de nombreuses et graves péripéties, le 29 avril, il fut

décidé que nous ferions route pour Madagascar; nous étions en mer depuis le 22 janvier, sans avoir relâché. C'était une grande déception, mais nous étions heureux d'être enfin délivrés de ces vents et de ces vagues terribles, et cependant nous avions tort, car si nous avions persévéré trois jours de plus, nous aurions certainement réussi à aller de l'avant comme nous nous en sommes rendu compte plus tard. Mais il y avait un mois que nous louvoyons dans les parages du Cap, toujours contrariés par des vents contraires; parfois, nous avions quelques heures de calme et immédiatement des baleines apparaissaient de tous côtés, prenant leurs ébats autour de notre navire, à notre grand efTroi, car c'était à nos yeux le présage certain de la tempête, comme l'expérience nous l'avait montré.

iT Nous n'avions à bord personne ayant la pratique de ces

mers, ce qui nous fut très préjudiciable. Pour gagner Madagascar, il ne nous fallait pas de vents du Nord ni du Nord- Ouest, qui, au contraire, étaient les meilleurs du monde pour doubler le Cap, et ce sont précisément ces vents que nous eûmes le 14 mai. Ce jour-là, à la chute du jour, le vent soufflant avec fureur, nous vîmes sur la grand'hune ainsi que sur la hune de misène des feux de Saint-Elme, très grands et très brillants, qu'on pouvait comparer à la flamme des cierges. Ce phénomène dura dans tout son éclat pendant six heures, quoique la brise fût violente et, nous prenant de flanc, secouât notre navire d'une terrible façon. Des quelques marins qui en avaient déjà vu, les uns disaient que c'était un présage de beau temps, d'autres au contraire qu'il fallait nous attendre à un orage, d'autres enfin que leur apparition au haut des mâts était un bon signe, tandis qu'il en eût été autrement si les feux s'étaient montrés sur le pont. Pendant que tout le monde donnait son opinion, je jugeai que le mieux était de nous adresser à Dieu et nous chantâmes les litanies de Notre-Dame pour implorer son assistance. La conséquence fut que le lendemain, vers le soir, le vent du Nord tomba tout à coup et qu'il se leva un vent d'Est, le plus violent que nous ayions jamais eu. Pendant trois jours, nous naviguâmes avec la voile de misaine carguée; nos vergues et nos mâts de hune furent brisés; la mer qui battait la poupe avec fureur, nous terrifiait, et les vagues étaient si énormes que je n'osais pas les regarder. Je ne puis décrire ce que j'ai souffert pendant cette tempête et combien de nuits j'ai passées, tristement appuyé sur un canon ou assis auprès de l'habitacle; Dieu et moi seuls le savons!

Nous arrivâmes enfin à Madagascar ou île de Saint-Laurent, que les Français appellent aujourd'hui île Dauphine, après une détestable traversée et au milieu de disputes entre le capitaine,

le passager ^M. Dandron] et le pilote. Dans la baie [de Taolankarana ou de Fort-Dauphin ■, car ce n'est point à proprement parler un port, nous avons trouvé la flotte du Roi ' et un bâtiment de la Compagnie française des Indes.

Les Français ont parfois médit de l'inquisition espagnole, qu'ils ne connaissent que par des rapports faux et mensongers émanant de méchantes gens; j'ai dévoilé toute la vérité à M. Dandron-, qui a été enchanté de mes explications et m'a confié qu'il serait heureux que l'inquisition existât aussi en France. Je lui ai fait connaître ce que le R. P. Rogemont, un jésuite flamand, m'avait dit en Chine, à savoir : que ses compatriotes se faisaient une idée monstrueuse de ce tribunal, parce qu'ils ajoutaient foi à toutes les absurdités qu'on colporte à son sujet, mais que, bien renseignés, ils n'y auraient pas fait d'opposition.

18" Nous n'avons jamais manqué de faire, matin et soir, les prières à bord des navires; on ne les a omises sous aucun prétexte. Les dimanches et fêtes, nous avons chanté les vêpres et les litanies, et pendant la matinée les psaumes et les hymnes correspondant à la fête du jour. Tous les hommes de l'équipage assistaient ponctuellement à la messe, que je célébrais toutes

1. D'après Souchu de Rennefort {Hisl. des Indes, 1688, p. 543), la (lotte de l'amiral de la Haye, après avoir visité l'île Mascareigne de la fin d'avril au 22 juin 1671, est revenue à Fort-Dauphin d"où elle est repartie le 11 août pour les Comores et Surate. Voir aussi Le Journal du voijaye des Grandes Indes, pp. 67, 76 et 80.

2. M. Dandron était un protestant français qui s'était embarqué à Surate sur le même navire que le R. P. Navarette. Capitaine des gardes de Mondevergue, il était inculpé avec lui (Voir lettres de Colbert à Hotman, maître des requêtes en mission, du 30 juillet 1671, et à l'amiral de la Haye du 30 juin 1672, in : Lettres de Colbert, t. III, 2^^ partie, pp. 524 et o44. Voir aussi Archives de la Marine : Ordres du Roi pour la C'" des Indes, 1671, fol. 67, et 1672, fol. 74, et le Journal du voyage des Grandes Indes, p. 80, où il est dit que l'amiral de la Haye remet à Dandron ses lettres pour la Cour).

les fois que le temps le permettait; en outre, il y avait toujours quelques hommes qui se confessaient et communiaient. Je fus vraiment très édifié de la conduite de l'équipage, surtout de ce qu'on n'entendait pas de jurons, contrairement à ce qui a lieu d'ordinaire à bord de nos navires; il était rare qu'un homme proférât un blasphème. Dandron prétendait que l'habitude de ses compatriotes de prier en latin était préférable à notre usage continuel du chapelet, mais je lui fis comprendre que le chapelet offre plus d'avantages pour les gens ignorants qui n'entendent pas le latin et qui ont la satisfaction de comprendre les prières qu'ils récitent en le disant.

19" Quelques autres graves et difficiles questions ont été discutées à bord. Nous avons jeté l'ancre à Madagascar le 29 mai [1671] ; le temps était mauvais et il pleuvait. Un capucin français ' vint à bord, ce qui fut pour moi une grande consolation; il m'emmena sur son navire, puis sur un autre, où l'on me fit mille prévenances. Il en fut de même partout dans la suite; tous les navires furent gracieusement mis à ma disposition et on me traita avec une grande considération. J'allai à terre et j'y reçus la bénédiction d'un évêque français qui avait été missionnaire au Tonkin et en Chine et qui revenait de Rome; j'eus par lui des nouvelles d'Italie et d'Espagne. Je songeai alors que j'étais à plus de 3 000 lieues de l'Europe et, à cause de cette énorme distance, il me sembla que je n'y arriverais jamais.

Séjour a Madagascar. — 1" Je restai quelque temps à bord, n'ayant [las de logement à terre. J'avais du reste prévu ce que j'aurais à souffrir en ce lieu. J'ai eu sur le navire un entretien avec le capucin français au sujet des évoques français et espagnols. « Le roi d'Espagne, m'a-t-il dit, est plus attaché à la religion que notre souverain. Il en est de môme de ses sujets qui

1. Le R. P. Ambroise de Preusty (Journ. Voy. Grandes Indes, j). 07).

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l'envisagent autrement que mes compatriotes; et, quoiqu'il y ait en France un assez grand nombre de religieux pleins de piété et de science, il y a beaucoup d'évêchés qui sont conférés à des hommes dont le seul titre est d'être de grande maison ».

2° A bord des navires français, on avait demandé à Tévèque l'autorisation de manger de la viande tous les jours, ce qui ne me plut pas, car il était facile de se procurer du poisson. Les Français et les Portugais tournent en ridicule les Espagnols, qui, le samedi, mangent des viandes de rebut; ils ne réÛéchissent pas que, sous d'autres rapports, ils se conduisent eux-mêmes beaucoup plus mal. Les Français blâment fort leur roi de vendre les charges et les fonctions, ce qu'ils considèrent comme très fâcheux au point de vue gouvernemental, quoiqu'on ait employé diverses méthodes pour remédier aux inconvénients d'une semblable manière de faire.

3° Ce sont les Portugais qui ont découvert l'île de Madagascar; mais ils l'ont abandonnée. Les Hollandais s'en sont ensuite emparé et ils en sont aussi partis. En dernier lieu, les Français en ont pris possession, mais ils disent qu'ils vont la quitter, parce qu'on n'en peut tirer aucun profit.

La baie [de Fort-Dauphin] se trouve située par environ 26 degrés de latitude Sud \ L'air y est malsain et l'eau y est mauvaise. Les Français ne possèdent, dans ces parages, que cette baie où ils ont construit quelques maisons couvertes en chaume, entourées d'un mur en terre, en attendant qu'ils aient édifié un fort, comme c'est leur projet.

Madagascar est la plus grande de toutes les îles connues. L'intérieur est très peuplé; ses habitants sont noirs et sont sous l'autorité de beaucoup de petits rois et de petits princes. Ils sont

1. Le mât de pavillon de Fort-Dauphin est par 2S»1'2" lat. S.

dans un état de complète barbarie; les frères et les sœurs se marient entre eux; les pères ont des rapports avec leurs filles et les fils avec leurs mères. Ils sont belliqueux et manient leurs sagaies adroitement, comme je l'ai constaté pendant mon séjour.

Le pays produit, en iirande quantité, de très gros bœufs dont la chair est excellente et qui ont sur les épaules une grosse bosse semblable à celle du chameau; j'en ai pesé une dont le poids était de 36 livres ; elles sont uniquement formées de graisse, assez semblable à du beurre, que traversent quelques filets de chair; on a un plat excellent en les coupant par tranches et les faisant griller. Il y a des masses de chèvres, diverses sortes de fruits et une très grande abondance de riz.

Cette île a deux grands ports, dont l'un, situé sur la côte Orientale, a pris le nom d'un explorateur portugais, Anton Gil [baie d'Antongil], et où la flotte a acheté une grande quantité de riz avec des perles de verre. L'autre, qui est, dit-on, extraordinaire, s'appelle la baie de Saint-Augustin. Malheureusement, ils sont tous deux très malsains.

4° Les Malgaches, d'après ce qu'ont appris les missionnaires, reconnaissent un Dieu du bien et un Dieu du mal. Ils adorent peu le Dieu du bien et beaucoup, au contraire, le Dieu du mal, car, disent-ils, ils n'ont rien à craindre du bon Dieu à cause de sa bonté, de sorte qu'ils n'ont pas besoin de se mettre en peine à son sujet, mais il faut qu'ils se concilient les bonnes grâces du Dieu méchant pour éviter qu'il ne leur fasse du mal, et ils lui olTrent souvent des sacrifices.

Ils ont d'étranges superstitions et se livrent à toutes sortes de sortilèges pour échapper aux crocodiles, à la maladie et aux mille calamités qui les menacent. Ainsi, ils font porter à leurs enfants, autour du cou, leur cordon ombilical après qu'il a été coupé, pensant ainsi attirer le bonheur sur eux. C'est ce que j'ai

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VU et ce que les indigènes eux-mêmes m'ont dit. Gliacun a autant de femmes qu'il lui convient et ils sont libres de demeurer célibataires tant que cela leur plaît.

î)" Je fis en sorte de m'installer le plus tôt possible à terre, car notre navire n'était pas un endroit favorable pour prier, lire ou étudier. Les repas et les visites s'y succédaient sans trêve ni repos, et le bruit y était tel que je n'y avais pas un seul moment de tranquillité; de plus, les vents du Nord-Est sont toujours si violents dans ces parages qu'aucun navire n'est en sûreté sur cette rade, de sorte que je me décidai à quitter le bord, bien que je fusse astreint à y revenir célébrer la messe chaque jour. Il ne m'était pas cependant facile de trouver à me loger à terre, car les missionnaires avaient dans leur maison l'évêque et sa suite, si bien qu'il n'y avait pas le moindre coin de libre. Je dus m'installer dans une petite cabane, basse et couverte en chaume, et d'ordinaire je dînais avec le gentilhomme français [M. Dandron], qui eut toujours pour moi de grands égards. L'église était loin de ma demeure, <le sorte que je perdais beaucoup de temps à m'y rendre et à en revenir et, si j'avais dû la visiter fréquemment, c'eût été très fatigant pour moi.

Je vécus ainsi pendant plus d'un mois; mais quelques personnes eurent pitié de moi et ne se gênèrent pas pour exprimer franchement leur opinion sur la conduite de l'évêque à mon égard; un jour même, à mon insu, M. Dandron alla le trouver et lui dit : « Monseigneur, nous sommes tous scandalisés de voir que vous tous, qui êtes des missionnaires et qui prêchez aux autres la charité, vous n'en montrez pourtant aucune envers ce pauvre vieillard qui est tout comme vous un missionnaire et qui est en outre banni pour la cause de Dieu ». Quand j'eus connaissance de cette démarche, j'en fus fâché, car on pouvait croire que j'en étais l'inspirateur; mais cette vie m'était si

pénible, étant donné qu'elle devait durer encore cinq mois, que je finis par perdre patience et me décidai à retourner dans l'Inde par la même flotte. Je communiquai cette décision à mon ami le capucin, qui en informa l'évêque en le mettant au courant, entre autres choses, des services que j'avais rendus aux missionnaires du Tonkin et de la Gochinchine. Le capucin fut d'autant plus porté à agir ainsi qu'il apprit par un des papiers que je lui remis, que j'étais le supérieur de mon Ordre. Si j'avais su ce qui devait en résulter, je le lui aurais bien dit moi-même; mais cela ne me vint pas à l'idée, car il me semble qu'il importe peu de savoir quel titre a un religieux auquel on veut rendre service. 6" Enfin, le 11 juillet, on me donna une cellule auprès de l'église et une belle collection de livres, ce qui me causa une vraie joie. Un mois après, la flotte mit à la voile, emmenant l'évêque et sa suite à Surate *. Quant à moi, je restai [à Fort- Dauphin] avec les missionnaires aflectés à Madagascar, qui étaient au nombre de trois et qui avaient, avec eux, deux frères lais d'un nouvel ordre religieux récemment fondé en France. C'étaient des hommes d'une haute piété, pleins de charité envers leurs prochains. Le matin, à quatre heures précises, ils se réunissaient pour faire la prière dans leur habitation; leur nourriture était peu abondante et de qualité médiocre. Les vendredis et jours d'abstinence, ils mangeaient des légumes provenant de leur petit jardin et rarement dans le menu figuraient des œufs. Pendant que l'évêque était encore là, un vendredi où nous étions sept à table, il n'y avait que de la soupe, et deux œufs pour Sa Seigneurie; j'étais à côté de lui et il fut assez bon pour me donner un de ces œufs et nous n'eûmes rien de plus. J'ai vu combien était faux ce qui m'avait été dit au sujet de l'usage de

1. D'après le Journal du Vot/age des Grandes Indes (p. 80), l'amiral de la Haye a quitté Fort-Dauphin pour les Comores et Surate le 11 août 1671.

la viande les jours d'abstinence, car, pendant tout le temps que je suis resté avec les missionnaires, bien que leur table fut très peu garnie, jamais ils n'ont mangé de viande les jours défendus.

7" En ce qui concerne l'état du christianisme à Madagascar, les missionnaires me dirent qu'il y avait plus d'un millier d'individus baptisés, mais qu'il n'y en avait pas plus de cinquante qui vivaient chrétiennement. M. Dandron avait avec lui un petit Malgache qu'il avait emmené à Surate et à Masulipatam, où il avait demeuré trois ans ; quoique ce Malgache fût à présent bien civilisé, bien vêtu à l'européenne, bien traité, et qu'il parlât français et portugais, pourtant l'amour de son pays l'emporta et il s'enfuit.

Tant qu'on ne les aura pas complètement soumis à nos lois, ce qui n'est pas facile, les indigènes ne s'amenderont jamais, ni au point de vue spirituel, ni même au point de vue temporel.

L'amiral français [de la Haye], étant allé dans l'intérieur avec cinq cents soldats dans le but de semer la terreur parmi ses ennemis, ne voulut pas écouter les avis du gouverneur [de Champmargou] ' et revint après en avoir perdu quatre cents; on raconte que quinze noirs [Malgaches] ont fait à eux seuls ce carnage, en se jouant-.

8" Le gouverneur [de Fort-Dauphin] était un petit homme, malingre et infirme, ayant un bras et une jambe comme paralysés, mais un vrai saint; les Malgaches le redoutaient plus que

1. M. de Champmargou, qui a été gouverneur de Fort-Dauphin en 1665, n'était plus depuis 1669 que lieutenant du Roi cà Madagascar, sous le gouvernement du comte de Mondevergue et de l'amiral de la Haye.

2. Voir dans le Journal du Voyage des Grandes Indes (p. 54;, et dans Y Histoire des Indes Orientales (pp. 540-342), qui seront du reste insérés dans un des volumes suivants, le récit de Tinsuccès qu'a eu l'amiral de la Haye dans son expédition contre Ramosa, l'un des chefs indigènes, malgré les 700 Français et 600 Malgaches qu'il avait emmenés avec lui. Le désastre n'a point cependant atteint les proportions que lui attribue le P. Navarrete.

s'il eût été un géant; il a fait de grandes choses et remporté avec une poignée dhommes des victoires signalées sur ces noirs. Après la perte dont nous avons parlé, l'amiral partit [à la fin d'avril 1671] pour l'île Bourbon, en laissant au gouverneur l'ordre de ne pas faire la guerre aux Malgaches, quand même ils la provoqueraient. On a prétendu que cet ordre était dicté par la crainte que celui-ci fût vainqueur avec la poignée d'hommes dont il disposait, ce qui aurait rendu l'échec de l'amiral encore plus honteux. Tous les matelots et soldats qui étaient sous les ordres de l'amiral étaient partis pour l'Inde avec regret et mécontents de leur chef. D'après les informations que j'avais eues sur son compte, j'avais conclu qu'il ne ferait rien de bon à Madagascar; j'ai été bon prophète, comme les événements l'ont prouvé.

9° Lorsque l'amiral revint (le 25 juin) de l'île Mascarenhas [île Bourbon], j'eus un entretien avec lui et n'eiis qu'à me louer de sa courtoisie. Sur ces entrefaites, il arriva que le major de l'île [le sieur La Case] mourut; il était marié avec la fille d'un grand chef malgache dont il avait eu trois filles. John Lambertegi [le sieur Jean de la Bretesche]', qui était capitaine d'une compagnie et qui, m'a-t-il dit, avait servi en Espagne avec le même grade, demanda immédiatement la main de l'aînée de ces filles, et le mariage eut lieu avec la plus grande pompe possible à bord du vaisseau-amiral. Tous les bâtiments, qui étaient au nombre de treize, tirèrent plusieurs salves de coups de canon. Le capitaine d'une autre compagnie [Tomassin], un fort bel homme, épousa la veuve, mais la cérémonie eut lieu au petit matin et dans la plus stricte intimité"; ce fait me choqua, car nos Espagnols ont sous ce rapport plus de délicatesse. 11 y avait à

1. Voir le Journal du Voyage r/es Grandes Indes de l'amh'al de la Haye, 1097, p. 78. — 2. Voir le même Journal du Voyage des Grandes Indes, p. 79.

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Fort-Dauphin plusieurs Français mariés avec des femmes noires [Malg-aches^, et d'autres étaient établis dans l'intérieur du pays où ils vivaient nus comme les indigènes; j'en ai vu plusieurs en cet état et en ai éprouvé une grande honte.

iO" J'ai vu à Madagascar de beaux paons' fpintades?\ Dans l'île de Mascarenhas [\\e Bourbon^ il y a, assure-t-on, de beaux oiseaux et d'autres animaux, mais on n'y a encore jamais vu ni un crapaud, ni un serpent, ni une souris, ni une vermine quelconque, ce qui ne laisse pas que d'être fort étrange. Comment y sont venus les animaux qu'on y trouve? L'explication est facile pour certains oiseaux, mais non pour tous; les pigeons ont un vol puissant, mais les tourterelles, les rossignols et d'autres ne peuvent pas facilement franchir d'aussi grands espaces. L'oiseau « Rue », que j'ai mentionné dans le premier livre, est une chimère ^

Le pays de Mozambique est situé à l'Ouest de Madagascar. Les Arabes y ont fait en l'an 1670 de grands dégâts. On y trouve en abondance de l'or et des éléphants, et on prétend qu'il y a des licornes. Dans l'intérieur, se trouve l'Empire de Monomotapa; un fils du défunt Empereur, le frère aîné de l'Empereur actuel, a été, il y a quelques années, baptisé par des religieux de notre Ordre dont il a pris l'habit; c'est un bon chrétien. Il était à Goa en même temps que moi. Ses compatriotes lui ont demandé de revenir parmi eux, mais, sachant ou soupçonnant qu'ils voulaient le mettre sur le trône et craignant de s'exposer à ce danger, il ne répondit pas à leur appel.

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