Voir la notule 1, pp. 453-4oîj
g-ascar où ils projetaient de déposer leurs richesses et de construire un petit fort dans lequel ils laisseraient une garnison pour veiller sur elles. Avery rendit ce projet inutile.
En effet, tandis qu'ils voguaient de concert vers le Sud-Ouest, il convoqua les capitaines des sloops à son bord et il leur dit qu'il avait réfléchi qu'un accident pouvait leur arriver, qu'une tempête pouvait les séparer les uns des autres et que leurs sloops, s'ils étaient rencontrés par quelque g-rand vaisseau, étaient incapables de se défendre, qu'au contraire son navire, étant bien armé et ayant un fort équipage, n'avait rien de pareil à craindre et que, étant du reste un fin voilier et portant bien la toile, il pourrait toujours échapper à toute poursuite quelle qu'elle fût; qu'il leur demandait par conséquent s'ils ne croyaient pas qu'il serait plus sûr de déposer à son bord tout le butin, qu'on renfermerait dans des caisses scellées par chacun d'eux de son cachet particulier. Cette proposition parut si sensée et si raisonnable qu'ils s'y rallièrent, et il fut fait comme le demandait Avery, on transporta à bord du Duke tout le trésor et on scella les caisses. Ils continuèrent à naviguer de concert le lendemain et le surlendemain, la mer étant belle. Pendant ce temps, Avery endoctrina ses compagnons, leur disant qu'ils étaient maintenant assez riches pour vivre à leur aise et que rien ne s'opposait à ce qu'ils se retirassent dans quelque coin isolé du monde où, étant inconnus, ils jouiraient en paix à terre de leurs richesses. Ils comprirent parfaitement ce qu'il voulait dire et tous s'accordèrent pour frustrer leurs alliés de leur part de butin; aucun ne s'éleva contre une semblable trahison. Donc, profitant de la nuit qui était très sombre, ils prirent une autre route et, quand le matin, les hommes des sloops ne les virent plus, ne pouvant à cause du beau temps douter qu'ils leur eussent faussé volontairement compagnie, ils
se lamentèrent et n'eurent pas de mots assez durs pour qualifier une action semblable.
Averv et sa bande se rendirent d'abord à l'île de la Providence, l'une des Bermudes et le principal lieu de réunion des pirates * ; il y vendit son navire qui aurait pu le trahir et acheta
1. Guet, dans Les Origines de Vile Bourbon, 1888, p. 202-204, dit : « Dans le courant de novembre 1695, un forban anglais [Avery] toucha à Saint- Denis et y débarqua 70 flibustiers, français et danois, dont il voulait se débarrasser; les uns et les autres paraissaient du reste fort empressés de se séparer (a). C'étaient en grande partie des compatriotes, qu'on reçut d'autant mieux qu'ils étaient cousus d'or et d'argent; ils possédaient de 3 à 4000 écus chacun et ils ont assuré que, sans l'injustice commise à leur égard par les Anglais, il devait leur en revenir bien davantage pour avoir aidé à piller entre les bancs de Surate un vaisseau du Grand Mogol venant de la mer Rouge. Ce vaisseau, armé de 70 canons et ayant un équipage de 700 hommes, avait été pris sous pavillon anglais par un forban de cette nation [Avery] dont l'équipage comprenait une trentaine de Français enrôlés malgré eux. Le Mogol avait été furieux et, sans l'arrivée dans l'Inde d'une escadre française, c'en était fait du commerce européen dans ses États. Cette escadre, commandée par M. de Serquigny, était composée de cinq vaisseaux, armés ensemble de 236 canons et montés par 1266 hommes; Louis XIV l'avait envoyée aux Indes pour y soutenir notre commerce menacé dans ces parages par les Hollandais. Partie de Port-Louis (Morbihan) le 31 mars 169o, elle passa par le canal de Mozambique, relâcha le 12 septembre à Mohély, toucha à Anjouan et fut le 20 décembre à Surate, où M. de Serquigny apprit le pillage du navire du Mogol, sans pouvoir fixer à qui incombait la responsabilité de cette action. Sa mission se trouva entravée par cette affaire aussi fâcheuse pour le Mogol que pour notre nation soupçonnée d'y avoir pris part. L'escadre quitta l'Inde en février 1696 et livra le 6 mars, à l'entrée du golfe d'Oman, un combat à plusieurs vaisseaux hollandais qu'elle mit en fuite; elle continua victorieusement sa route et, après avoir passé le 1"'" juillet à Maurice, mouilla le lendemain en rade de Saint-Denis... L'arrivée de cette flotte fut comme un coup de foudre à Bourbon, et beaucoup d'habitants s'enfuirent dans les bois. L'amiral les lit rechercher et arrêter. Voici les détails curieux qu'il donne dans son Journal de campagne et dans son Rapport au ministre sur les llibustiers laissés à Saint- Denis par le forban anglais [Avery] : « Nous avons trouvé à Bourbon environ 70 flibustiers (ju'un vaisseau anglais y avait amenés et laissés, et qui étaient en train d'y bâtir une frégate d'environ 80 tonneaux. Nous
a. Quand ces flibustiers débarquèrent ,i IJourbon, il y en avait déjà 11 qui étaient établis dans cette île [sur une population totale de aoo à iOO âmes] {Archives coloniales, et Guël, Lex Origines de Bourbon, 1888, \). 217).
un sloop avec lequel il visita, en toute sécurité, divers ports de FAmérique. Quelques-uns de ses compagnons descendirent, çà et là, à terre, emportant la part de butin qu'il voulait bien leur donner, car il avait caché la plus grande partie des diamants, auxquels ses hommes, qui n'en connaissaient pas le prix, n'avaient lors de la prise fait aucune attention.
Après avoir eu l'intention de se fixer à Boston, il se décida à aller en Irlande avec les quelques derniers compagnons qui lui restaient; il y vendit son sloop, mais, n'osant s'y défaire de ses diamants dans la crainte qu'on en reconnut la provenance, il se
étant assemblés, nous jugeâmes à propos de la faire brûler, ce que nous fîmes exécuter le 25 août 1696. Parmi ces flibustiers, il y avait bien 25 Français, que les Anglais avaient pris par force; tout le reste était Anglais ou Danois. Ces flibustiers étant dépourvus de toutes choses, l'escadre a beaucoup proiîté de cette indigence et l'on a pu dire avec raison que cette île était Vile dargent, puisque Ton y avait mis au jeu sur une seule carte jusqu'à 10 200 écus, vendu un baril d'eau-de-vie 600 livres et le reste à proportion. Les plus gueux y ont rempli leur bourse et les malades se sont bien remis parce que l'air y est excellent. Une partie de ces flibustiers s'est embarquée sur nos vaisseaux; d'autres se sont mariés et établis dans l'île. J'ai bien recommandé au sieur Bastide [le gouverneur de l'île Bourbon] de ne pas souffrir qu'on fournisse des vivres aux vaisseaux corsaires, ni de permettre qu'on bâtisse aucun navire. Le 20 juillet 1696, l'escadre partit pour la rade de Saint-Paul où elle mouilla le 22, la rade y étant meilleure ; elle en partit le 4 septembre pour la France [a] ».
a. Lorsque le forban anglais arriva à Saint-Denis, il y avait trois ans que la colonie était sans gouverneur; c'étaient le P. Hyacintlie, l'aumônier de Bourbon, et Firelin, garde-magasin de la Compagnie, qui en avaient assumé Tadministration. M. de Vauboulon. qui en avait été nommé gouverneur en 1689, était un despote dont les abus de pouvoir rendirent la vie insupportable aux colons et qui se livrait à de vrais accès de fureur. Le P. Hyacinthe qu'il menaçait à tout instant de •■ faire pourrir en prison >■, déclara que les habitants de Bourbon et lui-même étaient en état de légitime défense et qu'il fallait lui oter la possibilité de continuer ses méfaits. Les conjurés l'arrêtèrent et l'emprisonnèrent en novembre lti90. Du fond de son cachot, il tenta de fomenter une conspiration en sa faveur, mais son valet Laciterne, qui s'était chargé des négociations, fut vite dénoncé et passé par les armes. Vauboulon, miné par sa longue captivité et par le chagrin, mourut un mois après, le 18 août 1692. Ce ne fut qu'en juillet 1690 que le commandant de Serquigny vint à Saint-Denis pour traiter cette grave aifaire; il ramena en France les inculpés, notamment le P. Hyacinthe et Firelin qui furent condamnés à Rennes avec quelques autres à perpétuité, mais ils n'accomplirent pas leur peine. Sous Vauboulon. comme sous le P. Hyacinthe, les forbans étaient les bienvenus à Bourbon.
rendit en Angleterre, entra en pourparlers avec des intermédiaires qui se chargèrent de les négocier et qui lui remirent en échange une toute petite somme d'argent. Jamais il ne put rien obtenir d'autre, les marchands le menaçant de le dénoncer s'il adressait une plainte contre eux, et il mourut peu après de misère.
Revenons maintenant aux deux sloops. Malgré leur colère, les hommes de ces sloops n'en continuèrent pas moins leur route vers Madagascar, quelques-uns d'entre eux se leurrant encore de l'espoir qu'ils y retrouveraient Avery. Mais quand ils y furent arrivés, il leur fallut se rendre à la triste évidence. Ils s'occupèrent donc de ce qu'ils allaient faire, car leurs provisions étaient presque entièrement épuisées; on pouvait bien se procurer à terre du riz, des volailles et du poisson, mais encore était-il nécessaire de les saler pour pouvoir les conserver abord, et ils n'avaient pas de sel. Ne pouvant pirater, ils se résignèrent à s'établir à terre; ils enlevèrent tout ce qu'il y avait à bord des deux sloops, notamment beaucoup de munitions et de petites armes, et avec les voiles ils firent des tentes qu'ils dressèrent au bord de la mer.
Ils s'y rencontrèrent avec plusieurs de leurs compatriotes, venus en ce lieu sous les ordres de Thomas Tew de la manière suivante. Le gouverneur des Bermudes avait délivré aux capitaines George Dew et Thomas Tew une commission pour aller s'emparer de la factorerie française de Gorée (voir note 2, p. 497). Dew ayant eu son navire démâté par un ouragan retourna aux Bermudes, mais Tew, au lieu d'exécuter sa mission, doubla le Cap de Bonne-Espérance, alla à l'entrée de la mer Rouge où il eut l'audace d'attaquer et le bonheur de prendre un gros vaisseau qui se rendait de l'Inde en Arabie. Il voulait aussi s'en prendre à plusieurs autres qui suivaient, mais il en fut empêché par le quartier-maître, ce qui amena de la mésintelli-
CONCEnNxVNT MADAGASCAR 537
gence entre eux ; ils se décidèrent dès lors à abandonner la piraterie, et ils firent voile pour Madagascar où ils pouvaient s'établir tout à leur aise et vivre heureux avec ce qu'ils possédaient. Peu après, Tew retourna à New-York oiî il rentra en grâce.
Il y a lieu de faire remarquer que les Malgaches sont des espèces de nègres qui diffèrent de ceux de Guinée par leur chevelure, qui est longue, et par leur teint, qui n'est pas aussi noir. Il y a à Madagascar une foule de petits princes, qui se font continuellement la guerre les uns aux autres; les prisonniers sont réduits à l'esclavage et leurs maîtres ont aussi bien le droit de les vendre que de les tuer. Quand les pirates s'établirent au milieu d'eux, leur alliance fut vivement recherchée par ces princes; ils se joignirent tantôt à l'un, tantôt à l'autre, mais, de quelque côté qu'ils se missent, ils étaient sûrs d'être vainqueurs; car ici les Malgaches n'ont pas d'armes à feu, ils n'en ont même aucune idée, de sorte que les pirates leur inspiraient une telle terreur qu'il suffisait de la présence de deux ou trois d'entre eux dans l'une des armées pour que l'autre se sauvât sans tenter la moindre résistance.
Du reste, les pirates ne furent pas seulement craints, ils devinrent puissants ; de leurs nombreux prisonniers de guerre, ils firent des esclaves qu'ils employèrent aux travaux des rizières, à chasser, à pêcher, etc., et ils épousèrent les plus jolies femmes du pays, non pas seulement une ou deux, mais autant qu'il leur plut; chacun d'eux eut un aussi grand harem que le sultan de Constantinople. Ils avaient en outre une masse d'indigènes qui vivaient sous leur protection, leur rendant des hommages volontaires afin d'être grâce à eux à l'abri des attaques de quelque puissant voisin. Ils ne tardèrent pas à vivre à l'écart les uns des autres, comme autant de petits princes indépendants, avec leurs femmes, leurs esclaves et leurs clients; car la discorde, engen-
drée par le pouvoir et la richesse, se mit parmi eux; ils se querellèrent, en vinrent à s'attaquer à la tête de leurs petites armées, et beaucoup d'entre eux ont trouvé la mort dans ces combats. Mais il survint un accident qui les força à faire la paix et à s'unir dans un but de sûreté commune.
En effet, ces grands seigneurs improvisés usaient de leur pouvoir en vrais tyrans et faisaient trop souvent montre d'une incroyable cruauté. Rien n'étavt plus commun que de les voir, à la suite du plus léger mécontentement ou pour le plus petit grief, faire attacher à un arbre un de leurs clients et le tuer à coups de fusil; c'était la punition qu'ils infligeaient à tout individu qu'ils jugeaient coupable, peu importait que la faute fût grande ou petite. Les Malgaches, que révoltaient ces atrocités, s'entendirent pour se débarrasser de ces maîtres barbares, en les tuant tous une même nuit. La chose était facile, puisqu'ils avaient chacun leur demeure, éloignée les unes des autres, mais une femme qui avait été la concubine de l'un d'eux fit près de vingt milles en trois heures pour lui révéler ce complot. L'alarme une fois donnée, les pirates se réunirent le plus vite possible et les Malgaches, les trouvant en armes, se retirèrent sans mettre leur projet à exécution.
Cette alerte les rendit très prudents pour l'avenir, et voici les moyens qu'ils mirent en œuvre pour assurer leur sécurité. Comprenant que la crainte qu'ils inspiraient ne pouvait les préserver de toute attaque et que l'homme le plus brave est susceptible d'être tué pendant son sommeil par un individu qui lui est très inférieur en force et en courage, ils s'appliquèrent à fomenter la guerre entre les diverses peuplades malgaches voisines, restant eux-mêmes neutres; comme les vaincus accouraient se mettre sous leur protection, afin d'éviter d'être tués ou réduits en esclavage, ils fortifiaient ainsi leur parti.
Lorsqu'il n'y avait pas de guerre, ils s'efforçaient de susciter des querelles entre les diverses familles, et ils les poussaient ensuite à se venger des affronts et des injustices qu'ils leur faisaient faire sous main. Ils leur apprenaient à surprendre et à attaquer leurs adversaires et ils leur prêtaient des pistolets et d'autres armes à feu tout chargés afin quils tuassent leurs ennemis; la conséquence était que, pour sauver sa vie et celle des siens, le meurtrier était obligé de se réfugier auprès d'eux avec ses femmes, ses enfants et ses parents, et c'étaient là des amis sur la fidélité desquels ils pouvaient compter, puisque leur vie dépendait de leurs protecteurs.
Par ces procédés, les pirates groupèrent autour d'eux une population qui devint considérable en l'espace de quelques années, et ils commencèrent alors à établir leurs résidences à une plus grande distance les unes des autres pour pouvoir jouir d'une plus vaste étendue de terrain, chacun ayant ses femmes et ses enfants qui étaient fort nombreux et traînant après lui son cortège de clients et de serviteurs qui formaient en somme autant de petites tribus. Si c'est le pouvoir et le commandement qui distinguent les rois des autres hommes, ces bandits avaient toutes les prérogatives de la royauté; ils avaient même les frayeurs qui sont l'apanage des tyrans, comme le prouvent les grandes précautions qu'ils prenaient pour fortifier leurs demeures.
Leurs habitations étaient en effet plutôt des forteresses que des maisons; elles étaient toutes bâties sur le même plan. Us choisissaient au milieu de la forêt un emplacement situé auprès d'un cours d'eau, et, tout autour, ils élevaient un mur ou rempart si haut qu'il était impossible d'y grimper, surtout pour des gens qui ne connaissent pas les échelles; une porte ménagée à travers ce mur donnait entrée dans l'enceinte, au centre de-
540 OUVHAGES ANCIENS
laquelle, dans la partie la plus à l'abri des surprises, était bâtie la maison ou plutôt la hutte qu'habitait le Prince au milieu d'un tel fourré qu'on ne pouvait la voir qu'en étant tout à côté; le sentier qui y conduisait et qui était si étroit qu'on n'y pouvait aller qu'à la file, un à un, était habilement tracé, serpentant d'une telle façon et entrecoupé de tant de chemins de traverse qu'il formait un véritable labyrinthe et qu'une personne ne connaissant pas bien la route à suivre pouvait marcher des heures et des heures sans arriver à trouver la hutte. En outre, tout le long- de ces étroits sentiers étaient semées de grandes épines qui poussent sur le tronc d'un des arbres de ce pays et qui, si quelqu'un eût voulu y pénétrer la nuit, l'eussent certainement gravement blessé!
Ils vivaient en somme comme de vrais tyrans qu'ils étaient, craints de tous, mais craig'nant eux-mêmes tout le monde. Quand le capitaine Woodes Rogers vint à Madagascar dans le Delicia, navire armé de 40 canons, afin d'y acheter des esclaves qu'il comptait aller vendre aux Hollandais, soit à Batavia, soit à la Nouvelle-Hollande, il atterrit en un port auquel n'avait touché aucun navire depuis sept ou huit ans, où il trouva onze de ces pirates, qui étaient dans l'île depuis plus de ving-t-cinq ans, et tout un peuple d'enfants et de petits-enfants métis qui descendaient soit d'eux, qui n'étaient plus à cette époque, comme nous venons de le dire, qu'au nombre de onze, soit de tous ceux qui étaient morts.
En voyant un navire aussi grand et aussi fort, les anciens pirates supposèrent tout d'abord que c'était un navire de guerre venu pour les prendre, et ils se cachèrent au fond de leurs retraites; mais, quand ils virent des marins descendre à terre sans faire montre d'hostilité et commercer avec les indigènes, ils sortirent de leurs retraites en gala.
CONCERNANT MADAGASCAR 54t
Il y avait si longtemps qu'ils étaient à Madagascar que leurs habits étaient depuis longtemps usés; on ne peut pas toutefois dire qu'ils étaient en g^uenilles, puisqu'ils n'avaient pas de vêtements; ils se couvraient le corps tant bien que mal avec quelques peaux de bête non tannées, toutes velues; ils n'avaient ni bas, ni souliers, et leurs barbes et les poils de leurs corps étaient si longs qu'ils avaient l'aspect de vrais sauvages [!]. Mais ils ne tardèrent pas à être bien équipés, car ils vendirent un grand nombre de leurs esclaves pour se procurer des étoffes, des couteaux, des scies, de la poudre, des balles et beaucoup d'autres objets. Ils se lièrent vite avec les marins du Delicia qu'ils allèrent plusieurs fois visiter à leur bord et qu'ils invitèrent à venir à leur tour les voir à terre. Ils n'avaient pas manqué d'examiner avec soin ce navire, car ils avaient conçu le projet de s'en emparer, pensant que ce ne leur serait pas difiîcile, mais le capitaine, qui se méfiait de quelque trahison, fit bonne garde et ils durent renoncer à leur projet. Toutefois, quelquesuns des matelots étant venus à terre, ils cherchèrent à les débaucher et à les amener à consentir, lorsqu'ils seraient de garde, à s'emparer du capitaine et à maintenir le reste de l'équipage en respect l'arme au bras, jusqu'à ce qu'ils fussent venus à bord se joindre à eux, après quoi ils pirateraient et feraient certainement des prises magnifiques. Le capitaine, voyant cette grande intimité entre les pirates et ses gens, se douta qu'elle ne cachait rien de bon et défendit à l'avenir qu'ils eussent des relations ensemble; les officiers continuèrent à descendre à terre pour faire la traite, mais les matelots eurent l'ordre de ne plus quitter le canot.
Les pirates, voyant qu'il n'y avait rien à faire, ne firent pas du reste de difficultés pour aA'Ouer qu'ils avaient eu le projet de s'emparer du Delicia. Après le départ de ce navire, ils retour-
nèrent à l'état de sauvagerie dans lequel ils vivaient auparavant, mais avec moins <le sujets, car ils en avaient vendu un bon nombre.
Si rambition est la passion maîtresse des hommes, ils doivent avoir été heureux! L'un de ces grands princes, qui était un ancien batelier de la Tamise, avait quitté Londres à la suite d'un meurtre et aucun des autres ne savait lire ni écrire; leurs ministres n'étaient pas plus instruits qu'eux! C'est tout ce que nous savons de ces rois de Madagascar dont quelques-uns régnent probablement encore aujourd'hui sur cette île [en 1724] {Capt. Johnson, The History of Pyrates, t. I, 1724, p. 47-63).
2° Avery a été le premier pirate qui ait montré aux autres la route de la mer Rouge, où, en courant peu de dangers, ils ont fait de riches prises. Il y alla dès 1694 et, en 1695, il captura un navire nommé Gunsway, qui appartenait au Grand Mogol et qui était chargé de 2 600 000 roupies [environ 8 millions de francs] *. Ils s'établirent et se fortifièrent sur l'île Périm afin de garder le détroit de Bab-el-Mandeb, mais ils ne tardèrent pas à l'abandonner à cause du manque d'eau douce qu'ils ne purent réussir à s'y procurer, même en creusant dans le roc un puits profond de 15 brasses. Ils se transportèrent alors à l'île Sainte-Marie de Madagascar, où ils se marièrent avec les filles des chefs du pays (Alexander Ilamilton, A new Account of the East-Indies, t. I, 1727, p. 42, 146 et 233).
\. On raconte qu'à Lord de ce navire se trouvait une Jeune dame mogole qui allait, accompagnée de plusieurs servantes, en pèlerinage à la Mekke. Avery, dit-on, Temmena à Madagascar, où il vécut quelque temps avec elle.